- Speaker #0
Bienvenue dans notre podcast Isadora BC, le podcast où... Ah oui, le podcast où une comédienne...
- Speaker #1
Bah Régis, qu'est-ce que tu fais ? C'est complètement raté ton intro.
- Speaker #0
Eh bien, pas du tout Clarence. Nous sommes bien sur Isadora BC, le podcast où une comédienne et un poète partagent une tasse de café. Et justement, aujourd'hui, nous allons parler des ratages, des échecs, etc.
- Speaker #1
Mais si nous parlons de ratage, cela veut dire qu'il y a sous-jacent l'idée de réussite, non ?
- Speaker #0
Oui, on parle souvent de la réussite comme d'un sommet à gravir, mais souvent nous trébuchons sur le premier caillou. Rater, c'est humain. On rate nos gâteaux, trop mous, trop cuits, nos relations compliquées ou toxiques. On rate nos bus ou nos trains. Nos vocations, nos projets. Donc rater, effectivement, on connaît.
- Speaker #1
Excuse-moi, mais je reviens sur cette idée de réussite qui s'oppose à l'idée de rater. Si on pense que l'on rate, c'est parce que l'on souhaite réussir quelque chose. Mais si on ne pense pas à réussir, on ne peut pas rater. Donc, tout dépend de comment on pense dès le départ, non ?
- Speaker #0
Moi, j'aimerais inventer une poésie de la maladresse. Mon café se renverse sur la table du matin. et dessine une carte d'île imaginaire. Dans les balles, les discothèques, chacun danse à contre-temps. Je mets ma chemise à l'envers et j'invente une nouvelle mode. Mon nouvel adage serait « je trébuche donc je suis » . Et chaque fois que je tombe, je découvre une nouvelle manière de me relever.
- Speaker #1
Mais si on ne pense pas en termes de réussite ou de ratage, on ne peut rien rater car il n'y a rien à réussir, non ? Je ne réussis ou ne rate pas ma vie, je ne réussis ou ne rate pas le marathon, je ne réussis ou ne rate pas mon parcours étudiant, mais on pourrait penser, je vis ma vie, je cours le marathon, je m'explore par le biais de mon parcours étudiant.
- Speaker #0
Beckett lui-même écrit, rater n'est pas une fin, mais une manière d'aller plus loin, plus profondément. Tu sais, c'est le fameux fail again, fail better. Fernando Pessoa, dans le livre de l'intranquillité, écrivait « J'ai échoué dans tout ce que j'ai entrepris, mais au moins, j'ai vu clairement que l'échec était mon destin. »
- Speaker #1
Et si nous pensons comme cela, nous pouvons nous enlever une certaine pression sur ce que nous vivons ? Non ! Simplement vivre, expérimenter, apprendre, ce qui donne une vision complètement différente de notre vie sur Terre. Nous ne serions pas là pour réussir, mais pour vivre et mourir, c'est tout. Ce qui n'empêche pas d'ailleurs de vivre pleinement.
- Speaker #0
Manquer, louper, échouer, se tromper, passer à côté de, ne pas atteindre, c'est tout de même un peu effrayant.
- Speaker #1
Il y a une citation que j'aime particulièrement de Guillaume d'Orange, roi d'Angleterre, d'Écosse et d'Irlande de 1689 à 1702 que je cite. Il n'est pas nécessaire d'espérer pour entreprendre ni de réussir pour. persévérer. Voilà ! J'aime cette idée de faire sans penser à réussir et de continuer à faire même si on ne réussit pas. Il n'y a donc pas de ratage.
- Speaker #0
J'ai la rate qui se dilate, la rature qui est mature. Si je rate, je me rattrape. Bousillage, échouage, planterie, foirage. Charles Buskowski n'écrivait-il pas Si tu veux savoir qui tu es, regarde où tu rates le plus souvent.
- Speaker #1
Je dis tout ceci en étant conditionné comme beaucoup par ces idées de réussite et de ratage, mais je voudrais pouvoir me débarrasser pour de bon de ces pensées qui, à mon sens, sont de plus en plus erronées et peuvent introduire chez soi l'idée d'y arriver ou pas, qui serait comme les injonctions à comment nous devrions envisager nos vies, et qui, par exemple, m'a souvent donné à moi la sensation d'avoir bien souvent raté le train.
- Speaker #0
Échec, contre-performance, faillite.
- Speaker #1
Piasco, insuccès, non-réussite, banqueroute.
- Speaker #0
Catastrophe, chute, dégringolade.
- Speaker #1
Effondrement, désastre, malheur.
- Speaker #0
Naufrage, perte, plouf, ruine.
- Speaker #1
S'enfuir la queue entre les jambes, s'écrouler, foirer.
- Speaker #0
Tomber sur un os, aller à la dérive, faire un four.
- Speaker #1
Rater le coche, boire la tasse, faire chou blanc.
- Speaker #0
Désillusion, douche froide, déception.
- Speaker #1
Incapable, loser, recalé, refusé, bredouille, nul, raté.
- Speaker #0
Le raton laveur qui délave. Une raterie désigne un élevage de rats. La rate est la femelle du rat. Quoi de plus beau qu'un brouillon raturé ? Le râteau. est un instrument de jardinage. Les ratiches sont les dents, en argot. Ratatiner, ratatinerie, ratatinage.
- Speaker #1
Mais peut-être que je n'ai pas à monter dans un train, le train en marche, le train de la vie, le train qui t'amène à réussir. Peut-être que je suis moi-même le train et que je décide de mes destinations, de mes arrêts, de mes ralentissements et pourquoi pas des accidents qui en découlent. Car... Quelle trajectoire n'a pas d'accident ?
- Speaker #0
Rater mon train de dix minutes, je reste à quai. J'ai raté mon entretien d'embauche, je vais forcément déprimer, manquer d'argent, bousiller ma vie, vaciller, trébucher, se fissurer. Et par cette fissure, la lumière passe. Aurions-nous réussi à trouver une issue, à éclairer le monde différemment ?
- Speaker #1
Mais est-ce qu'un accident est un raté ? Ne serait-ce pas plutôt un avertissement, un arrêt brusque pour prévenir, montrer quelque chose qui ne va plus dans la course folle de nos existences ?
- Speaker #0
Eh bien, pour répondre peut-être à ta question, Clarence, je te propose d'aller voir du côté de la littérature quelques ratés. En commençant par Charline Pluvinet, maîtresse de conférences en littérature comparée à l'université Rennes 2. qui nous dit dans son ouvrage « L'impossible échec » ou « Comment accepter d'être écrivain » « Le véritable écrivain se distingue des autres hommes en ce qu'il se heurte à l'hostilité de la société qui ne le lit pas ou le lit mal, et qu'il paye de sa personne son génie littéraire. Baudelaire, Rimbaud, Kafka, Walser, Melville, entre autres, incarnent exemplairement cette logique du qui perd gagnent. Le succès tardif, souvent posthume de leurs œuvres littéraires, n'efface pas les échecs que les auteurs ont essuyés de leurs vivants, mais leur donne un sens inversé. Ils apparaissent comme la marque incontestable d'une élection qui identifie l'écrivain dans l'attente d'un couronnement public.
- Speaker #1
Je continue en partageant un article de Maya Laveau, extrait du site Fabula sur la recherche en littérature à propos de l'écrivaine Annie Ernaux. Pourtant, son tout premier roman, écrit au cours de l'année 1962 et envoyé en 1963 aux éditions du Seuil qui en refusèrent la publication, s'inscrit dans cette mouvance. C'est ce qu'indiquent les quelques indices affleurant au fil des commentaires fournis par l'auteur sur ce premier faux départ dans l'écriture, qui tendent à lui donner corps et consistance. au sein des textes publiés, construisant ainsi le roman refusé en apaxe au regard de la cohérence de son œuvre. C'est justement ce statut d'exception et de fausse route qu'il faudra interroger et réévaluer au regard de l'évolution du positionnement de l'écrivaine dans le champ littéraire de la seconde moitié du XXe siècle. D'autre part, ce premier roman non publié représente un cas limite au regard d'une théorie des textes fantômes. S'il n'est effectivement pas réel, au sens de réalisé, puisque le refus éditorial l'a privé d'existence dans le champ littéraire, il n'est pourtant ni virtuel, ni imaginaire, ni maintenu à l'état de possible de brouillon ou d'ébauche, puisqu'il possède une existence matérielle, concrète et achevée, sous la forme d'un manuscrit lu en mars 1963 par le comité éditorial du Seuil, mais par lui seul. Est-ce à dire ? Que ce roman était impossible selon la configuration du champ littéraire de l'époque ? Le statut d'œuvre impossible lui est en tout cas attribué par son auteur elle-même pour qu'il s'agit d'un livre impossible à partager avec son lectorat. Il n'est pas anodin que les termes de refus et d'impossibilité qui définissent cette première tentative d'entrée en littérature servent également à caractériser la démarche d'Agnès Ernaux depuis ses premiers livres publiés. Refus du beau style d'abord avec les armoires vides, ce qu'ils disent, ou rien et la femme gelée. Impossibilité du roman et du romanesque, voire du littéraire. à partir de la place. Refus, impossibilité. Ces termes sont aussi ceux des tenants du nouveau roman au début des années 60. Raconter est devenu proprement impossible. Clamez-la désormais. Célèbre formule de Robbe-Grier. Et les mots,
- Speaker #0
les mots d'Annie Ernaux à ce propos. Lorsque j'ai commencé, dit-elle, d'écrire à 20 ans, j'avais une vision solipsiste. Antisocial, apolitique de l'écriture. Il faut savoir qu'au début des années 60, l'accent était mis sur l'aspect formel, la découverte de nouvelles techniques romanesques. Écrire avait donc pour moi le sens de faire quelque chose de beau, de nouveau, me procurant et procurant aux autres une jouissance supérieure à celle de la vie, mais ne servant rigoureusement à rien. Et le beau s'identifiait à loin. très loin du réel qui avait été le mien. Il ne pouvait naître que de situations inventées, de sentiments ou de sensations détachées, débarrassées d'un contexte matériel. C'est une période que j'ai appelée ensuite celle de la tâche de lumière sur le mur, dans laquelle l'idéal consistait pour moi à exprimer dans la totalité d'un roman cette sensation que donne la contemplation d'une trace de soleil le soir. sur le mur d'une chambre. Je n'y suis sans doute pas parvenu, puisque ce premier texte, que j'avais d'ailleurs intitulé « Du soleil à cinq heures » , n'a pas trouvé d'éditeur. J'entrais mal, de façon incorrecte, boueuse dans la littérature, avec un texte qui déniait les valeurs littéraires, crachait sur tout, blesserait ma mère. Ce n'était pas un premier roman aimable qui me vaudrait la considération de la province où je vivais, les félicitations de ma famille. D'entrée de jeu, sans le vouloir, de façon claire, je me suis situé dans une autre, dans une ère dangereuse. J'écrivais contre, y compris contre la littérature que j'enseignais par ailleurs.
- Speaker #1
Oui. La lecture de cet article publié le 1er novembre 2014 est particulièrement riche pour comprendre comment Annie Ernaux et ce premier roman non publié va l'aider à mieux comprendre les contextes de la littérature dans laquelle elle voulait entrer et sa façon d'aborder sa propre écriture afin de devenir écrivaine. Mots qui, je trouve, peuvent faire écho à ceux d'Edouard Louis sur le fait d'écrire contre la littérature que l'on peut retrouver dans un autre article paru dans Fabula, dans ... Entretien d'Edouard Louis et Florence Bouchy, qui s'intitule « La littérature comme espace de confrontation » . Mais nous sommes déjà là à la lisière d'un autre sujet que nous pourrons peut-être discuter une prochaine fois. Dis-moi Régis, crois-tu en attendant que nous ayons réussi ce podcast ?
- Speaker #0
Cher Clarence, ce podcast est inratable, c'est une méditation en action. Échouer à parler du ratage, c'est déjà réussir me semble-t-il.
- Speaker #1
C'est donc ainsi que se termine ce podcast et sa thématique. Et j'ai le plaisir de conclure sur cette fameuse phrase de Thomas Edison, inventeur de l'ampoule électrique, « Je n'ai pas échoué, j'ai simplement trouvé dix mille solutions qui ne fonctionnent pas » . Voilà, c'est un beau mot de fin. Nous vous disons merci et à bientôt.
- Speaker #0
À bientôt.