- Speaker #0
Bienvenue dans notre podcast Isadora BC, le podcast où une comédienne et un poète échangent autour d'une tasse de café. La comédienne c'est Clarence Massiani et le poète c'est Régis Dequet. Bonjour Clarence.
- Speaker #1
Bonjour Régis. J'ai très souvent la sensation d'avoir raté mon train. Voilà une des phrases que j'ai prononcées lors de notre précédent podcast sur le thème du ratage et j'ai pensé que nous pourrions continuer notre conversation en parlant des trains. Qu'en dis-tu ? Le petit train des Rita Mitsouko, le train de l'Orient Express, le train de vie de Bernard Arnault, le train sibérien.
- Speaker #0
Nous sommes là. Tranquillement, échangeons autour d'une tasse de café. Mais nous sommes dans un train à grande vitesse, filant à près de 300 km heure. Prenez le train en marche, fermez les portières, attention au départ. Je suis Régis, votre chef de bord, et je vous souhaite la bienvenue sur notre TGV B514, que nous aimons renommer le train des nuages en direction de son terminus. l'autre face de la Terre. Tel le poète Blaise Sandrat, accompagné de son voyageur en bijouterie et de ses 34 coffres de joaillerie de Pforzheim, qui se rendait à Carbine, à bord du Transsibérien, et qui, muni de ce trésor, partait le cacher de l'autre côté du monde. Mais nul autre trésor dans notre train que le temps qui s'écoule. Le paysage dansant par les fenêtres est notre voiture-bar qui nous sustente allègrement.
- Speaker #1
« Emporte-moi, wagon ! Enlève-moi, frégate ! » criait Baudelaire en 1855. Alors, comme lui, laissons-nous emporter, nous déplacer vers un ailleurs, un demain, un futur. C'est le grand déplacement du monde, celui qui nous plonge en nous-mêmes, dans nos livres ou nos écrits. À la rencontre de nos voisins de la place Couloir, où si nous sommes assis à la fenêtre, fermons les yeux et rêvons pareil à Desnose dans L'évadé en 1936. Il rêvait les yeux clos au coin de la portière, tandis qu'au long des rails se couchaient les forêts, tandis que les sillons tracés droits dans la terre, comme une roue immense, rayonnaient. Les forêts se couchent, notre machine poursuit sa ligne, un contrôleur va venir poissonner vos billets, il y aura des petits trous. Des petits trous pour regarder le monde en rond. Roulons, circulons et prions pour ne pas perdre la tête et dérailler. Sortir des voies et tomber dans un précipice pareil au train de Sepulveda, ce qui nous amènerait à notre dernier voyage, l'ultime, le plus long. à notre terminus, celui où le ciel est à notre portée.
- Speaker #0
La musique, la musique s'est beaucoup inspirée de cette thématique du train, comme avec ce morceau qu'on entend, le blues, Love in Vain de Robert Johnson, qui d'ailleurs a été repris par les Rolling Stones. Mais on pourrait également citer le jazz, le rock, avec toutes ces musiques. Par exemple, on pourrait, parmi les plus connus, citer Blue Train de John Coltrane, Mystery Train de Elvis Presley,
- Speaker #1
Slow Train de Bob Dylan, Rock'n'Roll Train de ACDC. Oui, je crois qu'on pourrait ainsi en nommer des dizaines.
- Speaker #0
On pourrait aussi même évoquer le cinéma avec, moi je pense au western, Le train sifflera trois fois. Enfin bon, c'est vrai que c'est un peu une sorte de microcosme de nos sociétés, le train. Parce que dans un train, tu sais Clarence, si on y pense bien, on y retrouve toutes les nuances de l'existence. On aime, on pleure, on rit, on se rapproche ou alors on s'éloigne de l'être aimé. On y meurt aussi parfois.
- Speaker #1
Cela me fait penser à un poème de Rimbaud qui a été écrit dans un train le 7 octobre 1870 et dont le titre est « Rêver pour l'hiver » . Je commence. L'hiver, nous irons dans un petit wagon rose avec des coussins bleus. Nous serons bien. Un nid de baisers fous repose dans chaque coin moelleux. Tu fermeras l'œil pour ne point voir par la glace grimacer les ombres des soirs. Monstruosité hargneuse, populace de démons noirs et de loups noirs. Puis, tu te sentiras la joue égratignée. Un petit baiser comme une folle araignée te courra par le cou et tu me diras « Cherche ! » en inclinant la tête et nous prendrons du temps à trouver cette bête qui voyage beaucoup. Ou encore celui d'Alma Gloria Stone dans son ouvrage Paris Mulhouse.
- Speaker #2
Passer sa vie dans des trains, de gare en gare, le mouvement devient une maison. Paris Mulhouse Mon cœur restera toujours au milieu, dans l'entremonde où les chemins de fer sont une capitale.
- Speaker #0
Alors, merci à Alma. Je pense moi aussi à des sculptures, notamment à cette œuvre de Eva Eppli, qui fait partie d'une œuvre collective. C'est une œuvre qui a été dirigée par Jean Tinguely, avec sa femme, Niki de Saint-Phalle. Il y a eu la participation de multiples artistes. Eva Appli a créé un hommage aux déportés. C'est assez impressionnant parce que c'est un wagon de la SNCF des années 1930 qui est suspendu sur une plateforme à plus de 13 mètres de haut. A l'intérieur de ce wagon se trouvent 15 figures de soie blanche et de velours marron. C'est une évocation des désastres de la Shoah.
- Speaker #1
Oui, et je crois savoir aussi que ce wagon, il est tout en haut, comme tu disais, d'une œuvre collective qui s'intitule Le Cyclope.
- Speaker #0
Oui, c'est ça.
- Speaker #1
C'est ça, et qu'on peut trouver à Mille-la-Forêt. Absolument. Oui, c'est un très, très, très bel endroit à aller découvrir.
- Speaker #0
Ça vaut le coup de découvrir, oui.
- Speaker #1
Oui. Alors évidemment, tu parlais de l'évocation de la Shoah, et effectivement comme ce train de la mort qui désignait le convoi de déportés qui était parti le 2 juillet 1944 de Compiègne, du camp de Royal-Eyeux, et qui est arrivé à Dachau le 5 juillet, et qui malheureusement est resté tristement célèbre sous ce nom en raison du nombre élevé de morts survenues durant le transport par une forte chaleur et en l'absence d'eau. Au théâtre aussi, on parle de trains.
- Speaker #0
Ah oui ?
- Speaker #1
Oui, et notamment de la gare. Je pense tout de suite à...
- Speaker #0
Absolument, je sais ce que tu vas évoquer, c'est Denise Bonal.
- Speaker #1
Oui, avec cet ouvrage que j'aime beaucoup, Les pas perdus, aux éditions théâtrales, que j'ai beaucoup mis en scène, et qui, j'avais envie de partager... Je crois que c'est... Elle le met dans l'avant-propos, un peu dans... Ce sont ses mots à elle pour... Expliquez ce livre. Les départs qui déchirent le cœur, dit Rimbaud. Ce n'est pas le retour qui éclipse aussitôt le voyage qui intéresse, non. Ce n'est pas le retour, c'est le départ. Le cœur fiévreux, le sac à l'épaule, le regard figé sur ce tableau, des horaires où le cliquetis argenté dévoile peu à peu la marche à suivre. On attend. Vas-y, je te laisse continuer.
- Speaker #0
Ah là, je ne sais plus où on en est. Alors, passe. Je ne sais pas, là. Ah oui, passe et repasse les hommes pressés, les femmes avec leurs enfants, leurs magazines, leurs Ausha, leurs valises à roulettes, les bandes braillardes, les errants, les familles électriques, les fantômes du monde entier, les anonymes couleurs de fumée, les fous qui parlent seuls, lieu des au revoir et des adieux. Lieux aux histoires meurtries, aux décisions décousues, aux envols vainqueurs, lieux de toutes les souffrances, de toutes les interrogations et de tous les espoirs.
- Speaker #1
Lieux des larmes chaudes et des mains jointes et des serments hâtifs. Lieux des derniers sourires, des paroles qu'on n'oubliera jamais et des baisers donnés pour la vie. Voici la gare. C'est elle le personnage principal. Elle le sait et le fait savoir. Voici la gare, qui enflamme, plombe les cœurs, déplie les ailes, qui jamais ne se lasse et jamais ne nous lasse. Voici la gare centrale, débarcadère des volontés, carrefour des inquiétudes.
- Speaker #0
Bien sûr, il y a le train, mais également les rails avec les traverses, le ballast. Ce sont des éléments qui s'inscrivent dans le paysage, avec bien sûr des ponts, des passages à niveau. Et des gares, comme tu viens de le dire, bien sûr, et puis des sons, le son du train qui passe, le roulement de ces énormes machines de métal. Alors, j'aimerais terminer ce podcast par un livre magnifique, un trésor d'inventivité, dont l'auteur, Bruno Loca, nous plonge avec lui à la découverte très particulière et très personnelle sur le long d'une voie de chemin de fer désaffectée, quelque part entre la ville et la campagne.
- Speaker #1
Oui, c'est un très beau chemin de traverse, cet ouvrage, que l'on peut suivre poétiquement et en photo. Et il s'intitule « Archéologie ferroviaire » de Bruno Loca, comme tu disais, aux éditions Joux. Je te laisse lire un premier extrait.
- Speaker #0
Alors, c'est un extrait, le titre c'est « La petite vitesse » . Pister la voie, descendre d'intensité dans la dynamique du corps en mouvement, voir plus et mieux, comme lorsque l'œil glisse au bord du quai. Dans l'attente du train. Sur la superstructure, maçonnerie, balast, traverse, rail, détritus, tampons, revêtements, podotactiles, le regard peut glisser en coulisses sur tout ce que la lente avancée de la motrice va cacher à notre regard, tel un rideau qui se ferme. Alors, on oublie ces coulisses, on monte dans le train, quitter le sol, s'élever, au seuil d'un déplacement fluide, rapide, vers notre destination. A l'humble lenteur succède la grande vitesse, utilitaire, qui déplace notre personne immobile, assignée à une voiture, une rangée, un siège. Espace et temps rentabilisés. Et l'on vit d'une manière de paradoxe la simultanéité d'une grande vitesse. qui floutent le paysage, encadré par la fenêtre d'une vitesse plus lente si l'on regarde l'arrière-plan du paysage. Une vitesse nulle si l'on s'accommode la fenêtre elle-même et ses détails, buées, pluie extérieure, traces indéfinissables. Mais je ne pense pas à ce petit paradoxe, le pistage m'incapare.
- Speaker #3
Pourquoi archéologie ? Pour la rage de fouiller, de retourner, de foyer le sens. Ferroviaire ? Puisqu'il y a eu un point zéro à cette aventure symbolique et physique, une gare désaffectée dans le village que j'habite circonstanciellement, une voix déférée m'a invité à la suivre et j'ai fait le premier pas. Le pluriel ? La recherche, l'enquête. Et celle de voix fantôme que je vais suivre, comme les souvenirs ou comme les sources. Elles ont leur résurgence. C'est cela que j'ai tenté de saisir. Tout cela revit par l'attention que je leur redonne, vous voyez. De même, je suis intervenu dans la gare désinfectée d'un village, Vendargue. J'y attends à un train qui, bien sûr, ne viendra plus. Je marche sur la voie ferrée abandonnée, comme si je me prenais pour ce train fantôme. Mais je suis ce train fantôme, c'est évident. La garde est affectée, je l'ai réaffectée. J'y ai mis mon attention, mon temps, j'y ai porté mon regard. J'ai écrit sur elle, j'ai filmé, photographié. Cela seul compte, voilà.
- Speaker #1
Nous venons d'entendre Bruno se présenter avec son ouvrage, Merci à lui. Et j'aimerais poursuivre cette lecture avec un autre extrait de son livre. Déchirement de la pellicule du silence. À fuir le bruit, j'en avais oublié les sons. Enfant, en visite chez mon arrière-grand-mère à Lignemagne, à Marquette-les-Lilles, je courais au fond du petit jardin derrière la maison qui donnait sur une voie de chemin de fer. Émantée, je collais mon oreille sur l'acier glacé du rail, jouant à me faire peur de l'arrivée imminente d'un rapide. L'avenue principale de la ville d'Anzin, reliant Valenciennes et Rheims, était barrée d'une voie ferrée, on l'appelait la barrière. Rituel du signal sonore. De deux barrières cylindriques blanches et rouges qui s'abaissent doucement font osciller le feston blanc du garde-corps à clair voie. Il reste à la verticale, tonnerre annoncée du convoi en ondes propagatrices, spectacle imposé aux passants, aux véhicules. Des intrépides se hâtent malgré l'œil rouge clignotant. Le dos courbé, il traverse la voie sous les cris du garde-barrière en casquette. La masse colossale avance à petite vitesse, un train peut en cacher un autre. Je ne saisissais que la menace. Longue théorie de wagons charbonneux que je prononce « wagons » . Le sol est profondément remué d'une gravité mate. Basse fréquence de la voie qui encaisse, qui travaille, qui amortit. Haute fréquence des roues qui laminent la bande de roulement. On ne le voit pas, mais les rails ploient. Les âmes sont déformées et l'on sent puis l'on voit le dernier wagon passer. Le vide soudain baît et nous aspire dans le souffle qui cesse. Les bruits rayonnés s'éloignent, on se demande si l'on n'a pas rêvé ces... tonnes de métal tractées dans le claquement binaire des bogies. Les deux barrières se lèvent sur le vide et les flux humains reprennent. Parenthèse mécanique d'un écoulement séquent, intersection des fourmis et du monstre. Fraîtes marchands, charbon, minerais, comme je suis en retard sur le monde, dématé en haut du mat. Je trouve euh... Pour ma part, cette écriture, celle de Bruno, est extrêmement ciselée, à la fois très ancrée dans le réel, mais d'où surgit constamment son regard poétique. Et puis la forme graphique de l'ouvrage est agrémentée, avec des petits blocs, des signes, des mots à suivre, des photos de rails, que l'on peut vraiment apprécier, soit en le suivant, en marchant avec nos deux pieds, ou bien seulement... En lecture, c'est un voyage où le train est passé et a laissé ses traces. Alors, merci beaucoup Bruno pour ton livre « Archéologie ferroviaire » que je vous invite à découvrir.
- Speaker #0
Merci, merci. Alors, nous avons terminé ce podcast. Nous pourrions continuer encore, il y a de choses à dire, à découvrir. Moi, je pense notamment au train, le petit train électrique de notre enfance. Oui, tout à fait. Il y a beaucoup de choses qu'on aurait pu évoquer. Mais pour l'instant, nous vous souhaitons une belle semaine. Et puis, à très bientôt sur Isadora BC.
- Speaker #1
Et peut-être que l'on y reviendra une prochaine fois.
- Speaker #0
Pourquoi pas.
- Speaker #1
Merci, au revoir.