- Speaker #0
Bienvenue dans notre podcast Isadora BC, le podcast où une comédienne et un poète échangent autour d'une tasse de café. La comédienne c'est Clarence Massiani et le poète c'est Régis Dequet. Bonjour Clarence.
- Speaker #1
Bonjour Régis. Nous avons convenu il y a quelque temps d'explorer le mot et le concept de l'usine, mais... pourquoi me suis-je demandé irions-nous sur ce sujet ? Rien ne m'y relie personnellement en dehors des collectes de paroles dans le cadre de projets artistiques, comme avec la dynamiterie de Cuny. Mais je n'ai jamais travaillé en usine et toi non plus. Et malgré tout, les récits autour de l'usine et de la condition ouvrière nous touchent toujours, nous attirent, nous appellent. Est-ce le rapport au corps et à la machine ? Est-ce le mythe de ces lieux où l'on ne va pas s'il n'y a pas de raison de s'y rendre ? Est-ce la solidarité qui a pu exister et qui peut encore persister dans ces difficultés collectives ? C'est un monde aussi nourri de nos lectures, de nos films, d'art. Alors, comment y entrer ? Quand j'ai collecté des gens qui avaient œuvré dans une dynamiterie, comme à Cuny, comme je vous disais tout à l'heure, je me souviens de ces mots qui disaient la fraternité, le danger, l'entraide, la famille, mais également la dureté, la saleté, le bruit.
- Speaker #0
Effectivement. L'usine, elle a nourri l'imaginaire de nombreux auteurs, autrices et autres artistes. Nous allons, à travers la lecture de quelques extraits de textes... de poèmes, mais également en explorant nos propres écrits et interrogations, nous allons chercher à toucher du doigt cet univers.
- Speaker #1
Et je vais commencer avec la lecture d'un extrait d'un livre qui s'intitule « À la ligne » de Joseph Pontus. En entrant à l'usine, bien sûr, j'imaginais l'odeur, le froid, le transport de charges lourdes, la pénibilité. Les conditions de travail, la chaîne, l'esclavage moderne. Je n'y allais pas pour faire un reportage, encore moins préparer la révolution, non. L'usine, c'est pour les sous, un boulot alimentaire comme on dit, parce que mon épouse en a marre de me voir traîner dans le canapé en attente d'une embauche dans mon secteur. Alors c'est l'agro-alimentaire, l'agro comme ils disent. À l'agence d'intérim, on me demande quand je peux commencer. Je sors ma vanne habituelle, littéraire et convenue. Eh bien, demain, dès l'aube, à l'heure où blanchit la campagne, pris au mot, j'embauche le lendemain à 6h du matin. Je tenais à dire que sa beauté, la beauté de Joseph Pontus, s'entend dès les premières phrases de cet ouvrage. Il mêle tout de suite la poésie à l'univers du travail. Il cite Victor Hugo comme ça, l'air de rien, dans un contexte complètement opposé à une performance artistique. Et comme il dit, il fait le beau et est pris au mot. Dès le début de son écriture, alors qu'il nous raconte qu'il va chercher une embauche loin de son métier, de son parcours, l'on peut apercevoir son intériorité, sa personnalité, l'homme cultivé. Cette expérience à l'usine, il en a fait une force. Une force d'écriture, une force dans les mots choisis, dans la tournure des phrases, dans ce qui est dit et défendu, et ce, malgré les difficultés physiques et morales qu'il a dû endurer. Je l'ai imaginé écrire, pencher sur ses cuisses, sur une table, en penser au cours de la promenade avec son chien ou sur les machines. Être empli de son écriture tout en penchant son corps et en accomplissant les gestes quotidiens de la fabrique. Je l'ai imaginé fatigué, usé, le stylo dans la main, penché sur ses cahiers, tard dans la nuit ou au petit matin. Je bois ses lignes et les images s'imprègnent partout en moi. J'ai beaucoup d'admiration pour Joseph Pontus, pour l'auteur, l'homme qu'il devait être. Et j'aimerais, afin de lui rendre hommage, lire le poème de Victor Hugo qu'il avait insolemment balancé ce matin-là. Demain, dès l'aube, À l'heure où blanchit la campagne, je partirai. Vois-tu, je sais que tu m'attends. J'irai par la forêt, j'irai par la montagne, je ne puis demeurer loin de toi plus longtemps. Je marcherai, les yeux fixés sur mes pensées, sans rien voir au dehors, sans entendre aucun bruit, seul, inconnu, le dos courbé, les mains croisées, triste. Et le jour, pour moi, sera comme la nuit. Je ne regarderai ni l'or du soir qui tombe, ni les voiles au loin descendant vers Arfleur, et quand j'arriverai, je mettrai sur ta tombe un bouquet de houverts et de bruyères en fleurs.
- Speaker #0
poursuivre, j'aimerais vous lire un poème de Jacques Prévert. Oui,
- Speaker #1
j'avais envie de dire le titre.
- Speaker #0
On t'écoute.
- Speaker #1
Jacques Prévert, le poème s'appelle Le temps perdu.
- Speaker #0
Devant la porte de l'usine, le travailleur soudain s'arrête. Le beau temps l'a tiré par la veste. Et comme il se retourne et regarde le soleil tout rond, et tout rouge, souriant dans son ciel de plomb, il cligne de l'œil familièrement. Dis donc, camarade soleil, tu ne trouves pas que c'est plutôt con de donner une journée pareille à un patron ?
- Speaker #1
Ce qui est central pour définir l'être ouvrier, et du même coup, on peut dire la souffrance ouvrière, c'est l'absence de temps. Servir.
- Speaker #0
Service.
- Speaker #1
Servant-serviteur.
- Speaker #0
À quoi je sers ?
- Speaker #1
Serrer.
- Speaker #0
Serrer la vis.
- Speaker #1
Mon avis ne compte guère.
- Speaker #0
Guerre.
- Speaker #1
Guerre économique.
- Speaker #0
Servir.
- Speaker #1
Servitude.
- Speaker #0
Étude.
- Speaker #1
Sévisse. Artifice. Feu d'artifice.
- Speaker #0
Articulation.
- Speaker #1
Déambulation.
- Speaker #0
Démembrement.
- Speaker #1
Dystopie.
- Speaker #0
Utopie.
- Speaker #1
Utilité.
- Speaker #0
Utilitaire.
- Speaker #1
À quoi je sers ?
- Speaker #0
Usage.
- Speaker #1
Usant.
- Speaker #0
Usé.
- Speaker #1
Usure. Nous poursuivons avec deux extraits d'ouvrages, l'un qui nous vient du théâtre chaîne de montagne de Suzanne Lebeau qui nous amène du Mexique au Canada et l'autre du nord de la France avec fleurs de pluie de Michel Hanor. Je commence avec Suzanne Lebeau. a commencé le 12 mai 1993 à Juarez, juste avant la signature de l'ALENA. Les maquiladoras, usines semées depuis des années, ont poussé, envahis la ville. Des usines, des kilomètres d'usines, délocalisation, déréglementation, restructuration, plus de produits, moins de coûts, plus de profits, produire, vendre et encore, produire et encore, vendre. c'est de là que vient mon grille-pain et ma cafetière. Autour de moi, tout parle. Restructuration, délocalisation, déréglementation, mondialisation, petit prix, profit rapide, le micro-ondes, le bol à café, l'ordinateur, délocalisation, relocalisation, prix abordable, profit pour les actionnaires. Fleur de pluie. Sa mère travaillait à Morchy dans une usine qui fabriquait des aliments pour les animaux, des boîtes de pâtés et des sacs de croquettes. Elle rangeait les boîtes dans des cartons 5 sur la longueur, 4 sur la largeur et 3 sur la hauteur. Avant de tomber dans un trou carré, les cartons écartaient les pans d'un gros rideau en plastique noir. Quand sa mère se laissait déborder par les boîtes de pâtés, le chef des tapis sortait une fiche de la poche de sa blouse Il suçait la pointe de son crayon et notait ce qu'il pensait du travail en traçant des croix dans des cases. À la septième croix sur l'affiche, la mère de Mûche était convoquée par le chef des bureaux. Elle attendait la fin de l'entretien, debout près de la porte. « Le soir, elle avait des pieds blancs et gonflés, me dit-elle, les pieds dénoyés, tu vois ? » « Maintenant, elle leur crie « Merde ! » » Merde, chaque fois qu'elle passe devant l'usine avec sa mobilette. Pour personne finalement. Parce qu'il n'y a plus personne dans la guérite du gardien. Si le gros Rico avait été encore là, près de la barrière, avec son mégot jaune collé à sa grosse lèvre et ses taches de sauce sur son gros ventre, elle n'aurait pas crié « Merde ma mère ! » Achille, c'est certain, elle aurait bougé la tête pour saluer. Tellement le corps, les odeurs, les bruits,
- Speaker #0
le son,
- Speaker #1
et puis ces sonneries,
- Speaker #0
ces sonneries continuelles.
- Speaker #1
Dès qu'on fait des bêtises,
- Speaker #0
ça sonne. Production évaluée par rapport à une norme, rentabilité des capitaux, efficacité, efficience, productivité, puissance, rapport, rentabilité, garder le rythme productif. Surveillance de la cadence, allure, mouvement, tempo, vitesse, garder la cadence. Surveiller, surveillance de la cadence, vigilance, attention, contrôle, inspection, observation, surveillance de la cadence, conduit, contrôle, direction, suivi. Si la cadence ralentit, réprimandez. La cadence est production, la production est capital, investissement. Gardez le rythme productif.
- Speaker #1
En 1982, j'avais à peine 10 ans lorsque sortira le livre Sortie d'usine de François Bon, écrivain, traducteur, éditeur, fondateur d'un des premiers sites web consacrés à l'écriture qui aujourd'hui s'appelle tierslivre.net. En 2022, je fais sa connaissance autour de ses ateliers en ligne et depuis j'ai la chance et la joie d'explorer ma propre écriture. en sa compagnie et celle d'autres amoureux des mots. À cette même époque, je lis un de ses livres. Sorti d'usine aux éditions de minuit, et je suis aussitôt happé par un passage qui commence par ces mots. Le cri, doux, plus loin, de l'autre côté de l'allée. Trois années sont passées depuis, et lorsqu'il y a quelques jours, nous décidons avec Régis de faire ce podcast sur l'usine, cette image ressurgit en moi. Et je sais avec force que c'est cet extrait que je veux partager. De là, je découvre une vidéo de François qui raconte son histoire autour de cet ouvrage sorti d'usine. Alors je l'entends parler de l'usine, parler de bac, parler de machines à écrire, de numis, de fragments. Et puis soudain, j'entends sa voix lire cet extrait sur le cri et j'avoue que ça m'a fait chaud au cœur. J'ai donc aujourd'hui l'immense plaisir de vous partager quelques extraits piochés dans son texte et vous invite également à écouter François, alors soit sur Youtube en tapant 1982 autobiographie vitrie il y a 40 ans sortie d'usine, mais nous allons également le poster sur notre site isadorabc.com Le cri, d'où ? Plus loin, de l'autre côté de l'allée, derrière contre le mur, là-bas ! Le tour, oui, le tour, tous avaient déjà arrêté leurs mains. Le regard comme celui de tous qui ne portaient plus sur ce même point, déjà savait, voyait, pas même d'interrogation. Un cri encore plus long, felant, un cri ne trompe pas, malgré l'ivresse ici débrouille de tous leurs cris, felant comme il traversa. Un détour qu'il avait à faire par l'allée transverse, mais par-dessus les établis, à pas même dix mètres, il voyait. Le type couchait presque sur le tour une blouse bleue et des cheveux noirs. Il voyait le type coucher sur le mandrin. Aucun cri, plus, et déjà autour un groupe. Des gals avaient rejoint le toucher. Le courant, il pensa, le courant, arrêtez la machine, mais ça y était. Ils avaient, puisque rien ne tournait plus, cette impression du silence soudain. Auro veule des compresseurs coupés, le décroît brusque des moteurs, les lumières là-haut éteintes au lieu du jaune, maintenant ces quelques veilleuses très pâles dans le jour. Tous, eux, se regardent, ballant. Mais plus rien. Un vide autour de la machine, ballant comme un cercle. Pas de sang, de la sillure qu'ils ont jetée déjà, rien à voir. La machine morte, immobilité de tout, d'eux. En bougeant autour du groupe en rond déglabre, la blouse blanche très tendue, il bedonne le chef d'atelier. Sa moustache fournie, brillante, cravate rayée, criarde un peu, pas le bon goût des autres. Allez les gars, c'est fini. C'est pas la première fois. Allez les gars, restez pas là comme ça. Il restait. Merci à toi, François.
- Speaker #0
Tension dans une société hiérarchisée, divisée en classes sociales. L'homogénéité d'une classe est assurée par un fonctionnement de la société. A la classe dominante s'oppose toujours une classe dominée. L'activité primordiale, l'activité humaine primordiale, est la constante reproduction des moyens de sa subsistance.
- Speaker #1
Et vous pensez qu'on peut mener cette vie-là en travaillant tant qu'on peut travailler pendant très longtemps, sans que ça craque un jour ? Oh si, un jour la santé en prend un coup et ça craque, mais autrement tout le temps qu'on peut le faire, on le fait. Alors pour continuer, je vais vous lire un extrait sur ce sujet de la lutte des classes, un extrait de Nicolas Mathieu aux Animaux la guerre aux éditions Babel Noir. Il se souvenait encore de sa première réunion de CE, timidement, son dossier à la main, il avait fallu qu'il salue les gens de la direction. Les pontes, on ne les voyait jamais dans les ateliers. Il avait dit bonjour, limite en rougissant. Madame Meyer, la DRH, avait fait le tour et serré la main de chacun avec chaleur, son joli sourire s'allumant et s'éteignant à volonté. Les copains les plus madrés s'étaient tenus à l'écart, discutant à voix haute, riant trop fort, occupant la place avec une vulgarité un peu forcée. La séance à peine ouverte, le vieux cunin était parti bille en tête, rouspétant tout ce qu'il savait. D'après lui, la DRH n'était pas compétente pour présider le CE. Il leur fallait le directeur général, personne d'autre. Puisque c'était comme ça, l'assurance était suspendue. Martel avait été sidéré de voir les autres la ramener de cette manière. Des bons hommes qui ne payaient pas de mine, pourtant, râlaient bien un peu dans les ateliers, mais comme tout le monde, sans plus. Pour tout dire... Il avait vraiment pris son pied, s'était senti vengé. Et puis, il y avait ce vocabulaire méconnu, juridique, le ton vindicatif, frisant l'irrespect, la bataille de position, le théâtre. Chacun tenait son emploi, la direction pragmatique, la CFDT conciliante, FO en retrait, rétamé aux dernières élections, et puis la CGT va-t-en-guerre et maximaliste. Quant aux représentants des cadres, la chaise vide. Il avait trop de travail à ce qu'il semblait. Tout pour plaire. L'usine, c'était comme le reste. Beaucoup d'efforts et pas grand-chose à faire pour inverser le cours des choses. Et là, au beau milieu, ce point de fixation, cet espace où la guerre était possible. Sans doute pas à armes égales, mais où des résistances s'organisaient, où les patrons se sentaient menacés, prenaient des soufflantes à leur tour. Et cette chose toute nouvelle, abstraite, et brutale d'une force inimaginable, le droit. Il suffisait d'en connaître un bout et les volontés adverses se brisaient net. Martel venait de découvrir les rapports de force. Avec deux articles du Code du Travail, on érigeait des murs, on emmerdait le monde, c'était magnifique.
- Speaker #0
Et pour clore ce podcast, Nous allons ensemble, si tu veux bien Clarence, nous lire quelques extraits du poème
- Speaker #1
« Les usines » de Émile Vérahène. à travers les faubourgs lourds et la misère en pleurs de ces faubourgs, ronflent terriblement usines et fabriques.
- Speaker #0
Rectangle de granit et monuments de briques, Et longs murs noirs durant des lieux, Immensément par les banlieues, Et sur les toits dans le brouillard aiguillonné De fer et de paratonnerre les cheminées, Se regardant de leurs yeux noirs et symétriques Par la banlieue à l'infini, Ronflent le jour, la nuit, les usines et les fabriques.
- Speaker #1
Ici, sous de grands toits où scintille le verre, la vapeur se condense en force prisonnière. Des mâchoires d'acier mordent et fument, de grands marteaux monumentaux broient des blocs d'or sur des enclumes. Et dans un coin s'illuminent les fontes embrasiées, tors et effrénées qu'on dompte. Là-bas, les doigts méticuleux des métiers prestes, à bruit menu à petits gestes, tissent des draps avec des fils qui vibrent légers et fins comme des fibres. Des bandes de cuir transversal courent de l'un à l'autre à bout des salles, et les volants larges et violents tournent pareils aux ailes dans le vent, des moulins fous sous les rafales.
- Speaker #0
Un jour de cours, avare et rat, frôle, part à travers les carreaux gras et humide d'un soupirail chaque travail. Automatique et minutieux, des ouvriers silencieux, règlent le mouvement d'universel tic-taquement qui fermente de fièvre et de folie et déchiquette avec ses dents d'entêtement la parole humaine abolie.
- Speaker #1
Je crois qu'il y aurait encore tant et tant à dire, à lire autour de ce sujet, mais je pense que nous allons nous arrêter là pour aujourd'hui. Je voudrais... te remercier d'abord, Régis, de partager ces textes.
- Speaker #0
C'est avec une grande joie.
- Speaker #1
Et remercier les autrices, les auteurs, merci aux livres d'exister et puis je vais te laisser nous dire au revoir.
- Speaker #0
Je vous remercie pour cette écoute et je vous dis à très bientôt pour un nouvel épisode de Isadora BC.