- Audrey
Bonjour, moi c'est Audrey.
- Laure
Bonjour, moi c'est Laure.
- Audrey
Combien de fois avez-vous pensé j'en ai marre de mon job ?
- Laure
Combien de fois l'avez-vous dit ?
- Audrey
Nous, on l'a entendu plein de fois.
- Laure
Ce qu'on vous propose, c'est d'écouter ces personnes qui ont franchi le cap, celles et ceux qui ont entamé une reconversion professionnelle.
- Audrey
Pourquoi ? Comment ? Combien ? C'est ce qu'on a voulu savoir.
- Laure
Ici, vous entendrez des histoires de reconversion.
- Audrey
Bonne écoute !
- Olivier
Bonjour, moi c'est Olivier. A 13 ans, mon fils Alexandre en a eu marre que je m'occupe pas suffisamment de lui. Alors j'ai décidé de changer d'orientation radicalement. Avant, j'étais contrôleur financier d'un groupe industriel international. Aujourd'hui, je suis entrepreneur pour aider des jeunes.
- Audrey
Bonjour Olivier, on est très très heureuses de te recevoir.
- Olivier
Merci, bonjour à vous.
- Audrey
Pour commencer, on aime bien remonter dans l'enfance. Est-ce qu'il y avait un métier que tu rêvais de faire quand tu étais petit ?
- Olivier
Je voulais être aventurier. Je pense que je voulais faire tellement de métiers en même temps que c'était compliqué. Le voyage m'appelait, plus globalement la découverte m'appelait. J'aurais voulu être aventurier, j'aurais voulu être architecte, j'aurais voulu être chercheur et j'aurais voulu entreprendre en même temps. Donc voilà ce que je voulais faire.
- Laure
Plein d'envies en même temps...
- Olivier
Plein d'envies en même temps, oui.
- Laure
Et comment ça se traduit dans tes études ? Quels choix tu fais ?
- Olivier
Pour le coup, ça devient beaucoup plus classique, puisque j'ai fait des études d'école de commerce, avec l'envie de vouloir créer une petite entreprise.
- Laure
D'accord, donc l'envie d'entreprendre qui prend quand même le dessus.
- Olivier
Qui prend le dessus sur les autres chemins, oui, tout à fait. Aventurier, j'ai compris avec le temps que je pouvais être aventurier, mais je ne pouvais pas en faire mon métier.
- Laure
Et puis il n'y a pas d'études pour ça, je crois.
- Audrey
Donc, école de commerce. Et du coup, quel est ton premier métier ?
- Olivier
Mon premier métier, c'est en finance, puisque je choisis une spécialisation en finance exprès pour pouvoir avoir des bases de gestion d'entreprise, de finance d'entreprise. Parce que je voulais assurer le coût en cas d'entrepreneuriat et j'avais naturellement plus de dispositions pour des métiers commerciaux ou marketing, on va dire. Donc j'ai choisi exprès une filière dans laquelle ce n'était pas forcément acquis ou inné, et il me fallait travailler. Donc j'ai choisi cette filière, et j'ai commencé en tant que contrôleur de gestion d'un groupe industriel français dans l'automobile.
- Laure
Et ta première expérience professionnelle, comment tu la vis ? Est-ce que c'est un moment agréable de se lancer dans la vie pro ? Est-ce que déjà tu te rends compte que finalement l'envie d'entreprendre est de plus en plus présente ? Comment ça se passe ?
- Olivier
Alors en fait ça se passe plutôt facilement et bien. Donc comme j'ai une curiosité naturelle très forte, tout sujet nouveau est un terrain de jeu pour moi. Donc au début on me demande de construire un système de gestion, un système d'information, pour le groupe qui vient de se construire avec 7 usines différentes. Et donc ce seul sujet-là, qui était l'objet de mon stage de fin d'études et le démarrage de mon travail après, a été fort intéressant pour moi, puisqu'il y avait plein de dimensions. Il fallait faire travailler des gens, il fallait maîtriser les informations, et c'était très stimulant intellectuellement. Et puis, de fil en aiguille, on m'a demandé de faire beaucoup d'autres choses, de pouvoir analyser le résultat d'entreprises, deux ans plus tard, j'avais 24 ans, d'aller redresser des entreprises, de prendre la direction financière d'entreprises. Et donc, j'étais en mission commando, à gauche, à droite, pour aller voir ce qui se passait, comment ça se passait et si on pouvait faire quelque chose pour aider et pour essayer de remettre à flot certaines organisations, certaines entreprises. Et moi, ce système-là de mode commando, où je suis droppé quelque part et puis je dois comprendre ce qui se passe, poser des questions aux gens et puis finalement essayer de trouver une solution, un chemin, c'était très très stimulant intellectuellement pour moi et j'ai trouvé ça passionnant. Donc c'est comme ça que j'ai commencé ma vie professionnelle et ça n'a fait que continuer dans ce même mode-là toute ma vie. Donc j'ai changé de poste de travail tous les deux ans. Et il y avait suffisamment de matière intellectuelle pour que je ne m'ennuie pas vraiment parce que, comme je changeais tous les deux ans, je me mettais des objectifs très élevés, je dirais, à atteindre au bout d'un an et demi. Et puis si je les avais atteints, c'est que c'était bon, je pouvais passer à une autre mission. Et donc de mission en mission, je me demandais jusqu'où je pouvais aller. Et puis jusqu'où l'étendue de la masse d'informations, de choses intéressantes, stimulantes, challenging, pouvait être relevée. Jusqu'à ce qu'il y ait une sorte de fracture qui se fasse au fur et à mesure de ce parcours-là, puisque je me rendais compte que ça m'alimentait intellectuellement, mais ça ne m'alimentait pas forcément intérieurement. Donc plus je relevais de challenges intellectuels intéressants, plus je me rendais compte qu'il n'y avait pas de limite et pas de fin à ce jeu-là, puisqu'il y avait toujours plein de challenges à relever à gauche à droite, toujours plus ambitieux et finalement c'était le même processus boulimique, en fait, de relever un défi, de me le fixer moi-même, et puis d'y aller, quoi. Sauf qu'il y avait une sorte de vide, et en même temps, je me disais, "tiens, c'est bizarre, parce qu'il y a quelque chose qui manque". Puis je me rendais compte que je ne faisais pas des choses forcément pour d'autres valeurs ou d'autres paramètres de société qui m'appelaient, depuis tout petit. Aider les autres, par exemple. Dans cette équation de stimulation intellectuelle, seul, j'étais pas forcément en train d'aider beaucoup de gens. J'étais en train de surmonter des challenges, les fixer, servir, on va dire, des organisations ou des entreprises pour des buts financiers, mais pas forcément pour des causes qui étaient peut-être de société ou d'intérêt général.
- Audrey
Au bout de combien de temps tu commences à te poser un peu ces questions-là ?
- Olivier
Dans ce jeu social, la valorisation des succès successifs est également sans fin. Ça veut dire qu'à chaque fois où on donne un petit sucre ou une carotte. Plus d'argent, plus de responsabilités... Et le jeu continue. Je pense que celui-là, finalement, beaucoup d'entre nous pourraient s'y perdre toute une vie. Dans mon cas, il y a eu un décrochement qui s'est fait, finalement, dès le plus jeune âge, c'est-à-dire dès lors qu'il a fallu être avec d'autres enfants à l'école. J'ai senti qu'il y avait ce jeu qui ne me plaisait pas, mais j'ai dû me forcer à rentrer dans ce moule social. Ça a été, comment dire, une fracture continuelle qui, progressivement, s'est élargie. Jusqu'à ce que je sois rattrapé par mon fils Alexandre qui est autiste et donc sortait du chemin social. Et là ça m'a rappelé en fait à cette fracture que j'avais en moi et qui, finalement, n'a fait que de grandir et m'a rattrapé.
- Audrey
Et Alexandre il avait quel âge à ce moment-là ?
- Olivier
Il avait 13 ans.
- Laure
il n'y avait plus de possibilité de revenir en arrière. C'est-à-dire que ce vide-là, il était trop fort. Et quand tu changeais, justement, tu disais que tous les deux ans, tu changeais de poste, c'était quoi ? L'envie de combler un vide antérieur ? C'était cette recherche-là ?
- Olivier
Je pense que j'étais un peu perdu dans cette société, perdu par le sens de cette société. Et donc, je me suis forcé à rentrer dans la société quand j'étais enfant. Et je me rappelle encore de mon premier jour d'école maternelle, tellement ça m'a marqué. A trois ans, je pense. le souvenir que j'ai, c'est que des enfants se jugeaient et se critiquaient.
- Laure
Dès 3 ans.
- Olivier
Ils jugeaient ce que mettaient comme vêtements les autres et donc ils faisaient des réflexions. Et moi, les réflexions, elles me faisaient mal. Je me disais, mais pourquoi ils sont en train de se critiquer sur leurs habits ou je sais pas quoi. Je pense que c'était intuitif plus que conscient. Mais je sais que ça m'a fait mal. Et que ce moment-là a été choquant et déterminant pour moi. J'en ai même mordu un autre enfant ce jour-là. Et la maîtresse a fait semblant de me mordre aussi, et je m'en rappelle encore. Donc Mme Cormier. Et donc je suis rentré, quand même, parce que j'ai pas le choix, comme tous les enfants, d'aller à l'école. Cette douleur, finalement, de se rendre compte que les uns et les autres sont en train de se s'épier, se regarder, se juger, se critiquer, c'était incompréhensible pour moi. Donc je pense que c'est ce moment-là où je me suis dit qu'il fallait que je me protège, comme tout le monde. C'est complètement inconscient. Donc on va mettre des mécanismes, des barrières de défense naturelles. On ne va pas raconter justement quelles sont nos particularités, nos difficultés.
- Audrey
Un espèce de personnage social.
- Olivier
On va construire notre personnage social, dès ce moment-là. Moi, j'ai compris ça. Et donc, ça ne me plaisait pas parce que moi, j'aime bien être naturel. J'aime bien être moi-même tout le temps. Je n'ai pas envie de cacher des choses aux gens. Mais le fait d'être complètement soi-même, j'ai bien compris que ce n'était pas réellement possible à ce moment-là. Et donc je suis rentré dans ce jeu-là, ce mécanisme social. C'est ça qui m'a perdu parce que je n'ai plus de repère exact de qu'est-ce que je pouvais être, qui je pouvais être et qui étaient réellement les gens que j'avais à côté de moi, puisque tout le monde jouait le même jeu social. Et donc j'ai été perdu dans ce jeu-là. On applique ce qui nous est demandé à l'école, on apprend à faire comme on nous dit de faire et puis on nous apprend à nous comporter et nous conformer à ce qui est attendu d'un système social. Donc de gagner sa vie, de pouvoir avoir une place dans cette société. Et en plus on nous apprend que ce qui va être valorisant pour soi, ça va être d'avoir une belle place, d'avoir des biens matériels. Donc on nous apprend ça en fait finalement. C'est compliqué d'avoir un discernement de qui nous sommes vraiment si jamais on est déjà plongé dans ces injonctions d'origine dès le plus jeune âge. Aujourd'hui, avec les années qui ont passé, je comprends bien qu'on est un animal social et qu'il faut trouver une place dans cette société, qu'il y a besoin d'avoir des conventions sociales pour se comprendre les uns les autres et travailler ensemble correctement. J'ai pas de soucis avec ça. Ce qui me pose par contre le plus de problèmes, c'est le jugement de n'importe quelle différence et de tout ce qui sort d'un cadre normé. Donc ça va être valable pour n'importe qui d'entre nous, de se dire, tiens, il y a des choses qu'on va peut-être atténuer. Et en plus, le pire, c'est qu'on va même plus s'en rendre compte qu'on les atténue, ces particularités, ces différences. On s'en rend même plus compte. On va agir de la même manière parce qu'on sait que là, c'est une image qui va être acceptée, acceptable vis-à-vis des autres qu'on va rencontrer à l'école, en entreprise. Et donc, on ne va même plus en avoir conscience qu'on a mis sous le tapis notre particularité ou nos particularités. C'est ce qui va nous empêcher, je pense, de nous retrouver réellement. Et pourtant, c'est tellement salvateur de savoir qui nous sommes au fond, de savoir qu'on a ces différences-là, ces envies-là, ces aptitudes-là qui n'ont jamais été mises en valeur, mises en musique. Donc de se rencontrer, je pense que c'est une véritable chance. De se rencontrer réellement, de ressortir de sous le tapis ce qu'on avait masqué pour être conforme à ce qu'attendait le regard des autres. Je pense que c'est libérateur pour chacun de nous. En même temps, il faut bien comprendre qu'il y a une obligation de jeu social quand même. Donc ça, c'est pas tout le monde fait tout ce qu'il veut, quand il veut, comme il veut. Mais plutôt d'avoir conscience de ses particularités, de ses différences. Parce que, quand on en a conscience, on peut se dire, maintenant que je suis assez grand, maintenant que j'ai compris les codes sociaux, je peux peut-être exprimer ce que j'avais mis sous le tapis à un moment donné, sans même en avoir conscience, pour une partie, mais parce que pour moi, je sais que c'est important. Et donc, il y a une façon de pouvoir exprimer ces particularités, ces différences, qui est acceptable, et peut-être acceptée, de ceux qui m'entourent. Et c'est là où on va pouvoir se retrouver sur un terrain commun, qui soit dans les paramètres de fonctionnement collectif, et bien on va pouvoir aussi, nous-mêmes, être d'accord, en paix finalement avec qui nous sommes au fond. Tout ce cheminement-là, c'est celui que j'ai entrepris en faisant ce projet. De rencontre avec moi-même. Et en fait, je ne remercierai jamais assez mon fils d'avoir exigé que je me lance à faire quelque chose. Pour lui. Et en fait, pour moi. Quand il a arrêté d'avoir une place à l'école, quand il a arrêté d'avoir une place tout court dans cette société, lui il a manifesté que ça n'allait pas bien se passer puisqu'il a regardé en boucle des vidéos de suicide. C'est ce qui m'a fait changer complètement radicalement de route et qui m'a fait prendre conscience de cette fracture que j'avais, qui n'était pas du tout résolue, puisque j'étais en train de continuer de poursuivre ce jeu social.
- Audrey
En plus, c'est un peu compliqué, parce que tu étais pour le coup, je pense, dans le modèle type de la réussite attendue.
- Olivier
Exactement.
- Audrey
Donc c'est encore plus difficile, je pense, de s'avouer que ça ne nous satisfait pas.
- Olivier
C'est ça qui est, comment dire... Qui est, je pense, le plus difficile pour une véritable rencontre avec soi-même. C'est que, l'appel de la société ou plutôt les injonctions sociales sont tellement fortes. Et quand on les a comprises, même intégrées en nous, au plus profond de nous depuis l'âge de 3 ans, et peut-être même avant, je pense qu'il est très compliqué de pouvoir regarder de l'extérieur ce jeu social, de comprendre sa place dans ce jeu social, et de pouvoir avoir un œil assez critique pour le remettre en question. Ça n'a pas été du tout facile. Je pense que ça a été beaucoup d'années de douleurs et de souffrances personnelles sur une sorte de déracinement par rapport à ce jeu social. Je suis toujours d'ailleurs sur ce chemin-là, parce qu'il y a toujours une part d'appel d'être conforme, d'être validé par la société, d'être reconnu pour quelconque valeur qu'on pourrait avoir. Et en effet, quand ce chemin est pris depuis l'origine, qu'on le regarde en se disant « Ah, je ne voudrais pas vraiment y être, mais j'y suis quand même », donc on est un peu pris au piège et prisonnier de ça, parce qu'on ne voit pas vraiment comment s'en sortir. Là, mon fils Alexandre, quand il arrête tout et qu'il montre qu'il regarde des vidéos de suicide, il m'a fallu quand même beaucoup de fois où il regarde ces vidéos de suicide pour que je prenne conscience, moi, qu'il y avait une urgence et qu'il fallait que je me bouge.
- Audrey
Ça, le parent, des fois, est un peu dans le déni. C'est parfois un peu difficile à accepter.
- Laure
Mais c'est surtout... Qu'est-ce que tu peux faire ? Comment tu peux dire que ça peut aussi passer par ton travail, par un changement de travail ? Tu vas peut-être te dire... L'accompagnement médical, l'école... Mais tu ne te dis pas forcément que le changement peut venir de toi.
- Olivier
En effet. Je pense qu'il y a tout qui, pour moi, a basculé à ce moment-là. Quand j'ai eu la conscience que ce qu'il faisait là, devant moi, de regarder des vidéos où les gens se jetaient dans le vide et s'écrasaient au sol... C'était des dessins animés, des sortes de personnages animés, mais le schéma et le symbole étaient suffisamment clairs. Mon Alexandre ne parle pas, il n'écrit pas, il ne lit pas, mais quand il regarde ça, le message est fort et il est clair. Ceci dit, il m'a fallu, je vous dis, plusieurs fois où il regarde ça, d'affilé, voire plusieurs semaines pour que ça monte à mon cerveau que, peut-être, je devais faire enfin quelque chose. Alors en effet j'ai été tétanisé par la peur. Pour être tout à fait clair, c'est sûr que remettre en question une carrière confortable, où tout se passe bien, où je change de fonction tous les deux ans, où je suis apprécié parce que je résolvais beaucoup de problèmes. Donc j'étais reconnu pour ça, justement pour cette capacité un peu particulière de pouvoir être jeté dans le bain de n'importe quel sujet et de pouvoir le relever.
- Audrey
Après, tu avais aussi, je crois, trois enfants. J'imagine un crédit immobilier, enfin voilà. Comme tout le monde tu as des charges, tu es père de famille, c'est compliqué, effectivement. Tu avais la sécurité.
- Olivier
Voilà, justement, oui, c'est ça. On a le cadre de vie qui suit, en fait, la trajectoire. Donc, on avait acheté une maison à 10 minutes de Saint-Lazare, confortable, donc, oui, qui doit être payée chaque mois parce qu'on a un emprunt qui est très conséquent. Trois enfants, en effet, qui vont à l'école. Et puis, un rythme de vie qui est très confortable. Je ne me posais jamais la question de l'argent. Jamais. On a fait deux fois le tour du monde. Je veux dire, ça aurait pu continuer comme ça longtemps. Donc, remettre en question ça, pour une raison aussi fondamentale et fondatrice de... Le sens de la vie. Ça chamboule tout. Je ne savais plus trop ce que je devais faire, ni comment je devais le faire, parce que je vois bien qu'il y a un appel évident de mon fils. Je vois bien que la société ne peut pas y répondre, et là, il y a une énorme colère, parce que, pour moi, ça me semble juste surréaliste qu'une société soi-disant évoluée laisse mourir nos enfants, parce qu'ils sont différents. Donc, mon Alexandre qui se retrouve sur le bas-côté, pas de place dans une structure médico-sociale pour l'accueillir avec d'autres jeunes. Fin de la route, à 13 ans. Mort sociale. Et 13 ans, il montre que ça peut même faire le drame final. Donc c'est juste inconcevable. Donc on se retrouve devant ce fait accompli, cette situation, et on se dit mais d'où ça vient ? Comment ça dérape aussi fort ? Qu'est-ce qui se passe dans cette société ? Et là, en remontant la raison d'origine, on se rend compte que c'est nous tous qui sommes concernés. C'est ce fameux regard sur la différence, c'est ce fameux jugement de la différence. C'est ça qui est en question. On a conçu pour la société quelque chose qui va pour le plus grand nombre, c'est logique. Ça coûterait trop cher de le faire pour tous les cas particuliers. En même temps, il y a une partie de nos enfants, une partie de nous, qui ne pouvons pas rentrer dans ce moule, dans ce cadre. Mon fils, il ne peut pas lire, il ne peut pas écrire. Il ne peut pas rentrer dans un moule de l'école. C'est juste normal qu'il ne puisse pas. Pour le moins commun, il faut qu'il y ait aussi un cadre qui puisse les accueillir. C'est ça le sujet. S'il n'y a pas suffisamment de place dans les structures médico-sociales en France, peut-être qu'il faut qu'on crée, soit d'autres structures, soit que l'école doit être également adaptée et conçue pour ce type de jeunes également. On dit l'école pour tous, mais l'école pour tous aujourd'hui peut être un enfer, si jamais on ne change pas le contenu des cours, la façon de faire cours, qui ne va pas correspondre à une certaine partie de nos enfants. Donc l'école pour tous, on le souhaite réellement. Mais l'école pour tous, elle doit être adaptée pour des chemins différents. L'enfer étant pavé de bonnes intentions, on va mettre des gens comme mon fils dans des salles de cours où on va leur demander d'apprendre à lire, à écrire. C'est louable, il faut essayer. Mais si on se rend compte que ça ne marche pas, on n'a pas les techniques, ou on ne sait pas faire, tout simplement, eh bien il faut peut-être des voies alternatives d'école pour qu'ils puissent aussi avoir non pas l'apprentissage de la lecture et de l'écriture, mais l'apprentissage de l'autonomie, l'apprentissage du savoir-être avec d'autres jeunes porteurs de handicap et d'autres jeunes tout court. Donc on trouve d'autres chemins pour de l'inclusion, de la vie en société. Aujourd'hui, ça n'existe pas vraiment, ça existe dans des structures médico-sociales, mais comme il n'y a pas assez de place, eh bien, on a beaucoup de familles qui sont avec des enfants comme ça, éloignés de l'école.
- Laure
Donc Alexandre a 13 ans, c'est la fin du parcours scolaire pour lui. Et toi là, tu as ce déclic, quelque chose qui s'impose à toi. Il n'y a plus le choix, il faut faire quelque chose. Et c'est à ce moment-là que tu as créé Biscornu ?
- Olivier
Alors non, c'est au moment de sa mise sur le côté de l'école. Et donc il va être à la maison. On apprend ça à la fin du primaire pour lui. On est en 2017. Et en plus, en même temps, je perds mon père. Donc je perds mon père en janvier 2017 et on nous apprend, je pense deux mois après, en mars 2017, qu'Alexandre n'aurait pas de suite à l'école. Quand mon père meurt, je me rends compte que la vie, elle est quasi instantanée. Ça veut dire que les images que j'ai de ma vie passée avec mon père sont extrêmement courtes. J'ai passé des très bons moments avec lui et dans mon cas, l'expression d'amour avec mon père était des moments partagés avec lui. Donc je me revois quand il m'apprend à nager, quand il m'apprend à faire du vélo, quand il m'apprend des choses. A jouer aux échecs, faire du ping-pong. Tous ces moments-là me reviennent un peu à l'esprit au moment de sa mort. Et je me rends compte que le temps passé avec ceux qu'on aime est très court. Or, c'est la seule chose dont je me souviens avec mon père. Donc, quand on nous explique qu'Alexandre ne va plus avoir de place à l'école, eh bien, je propose à ma femme de faire un voyage autour du monde. Je propose une année juste entre nous. Une année de partage, d'émotion, de joie, de découverte et d'amour. Je ne voulais pas vivre l'exclusion de mon fils à la maison et que moi je sois par monts et par vaux, en train de faire mon travail. Je voulais vivre ces moments-là avec chaque personne que j'aime. Alors on est parti. On est parti en 2018, donc l'année d'après, et donc en 2019 aussi. Donc une année scolaire, de juin 2018 jusqu'à septembre 2019. C'était l'année la plus merveilleuse que j'ai connue, puisque chaque jour était un jour de fête, chaque jour était un jour d'émerveillement, chaque jour c'était le bonheur d'être avec mes enfants, avec ma femme, et de vivre intensément, chaque minute, chaque seconde. Les interactions avec qui que ce soit autour de nous étaient les plus fortes imaginables, c'était des moments de vérité à chaque fois. Il n'y avait pas d'apparence. Il n'y avait pas de choses qu'on cache. Il y avait juste des rencontres vraies avec les personnes qu'on croisait. Cette année-là a été l'année de prise de courage pour moi. L'année de... Je me gave de l'énergie de ma famille, de l'amour de mes proches pour pouvoir entreprendre. Construire ce chemin, construire mon chemin. Sortir de ce jeu social pour choisir mon chemin. Ça a été un moment magique, mais il fallait ce moment magique dans mon cas parce que je suis très anxieux de nature. Et donc, même si je voulais faire l'entrepreneuriat en faisant mes études, pour autant, ce jeu social m'a happé. Finalement, avec tout le miroir aux alouettes et la satisfaction qu'on me renvoyait, j'ai poursuivi. Je ne me suis pas lancé. Et donc, finalement, ça aurait été la première fois que je me lancerais si je mettais à exécution mon plan. Donc, ce courage-là, il a été nécessaire, puisque le moment venu, donc septembre 2019, je dois me lancer. Je travaille sur des options de projets qui vont permettre d'avoir mon chemin entrepreneurial et en réponse à la problématique d'exclusion de mon fils.
- Laure
Et là, en septembre 2019, tu prends une année sabbatique, tu fais ça en parallèle de ton travail, comment tu fais ?
- Olivier
J'avais pris une année sabbatique. Je savais que je voulais faire quelque chose, mais je ne savais pas quoi ni comment. Donc j'ai fait cette année de voyage uniquement pour me donner suffisamment d'énergie, mais sans savoir ce que j'allais faire ni comment j'allais le faire. Et donc au retour, septembre 2019, là je reviens dans mon groupe et je me pose la question de ce que je vais faire et comment je vais le faire. Et donc en parallèle du retour au travail où je travaille, j'étudie plusieurs modèles économiques, plusieurs façons d'entreprendre. Et puis finalement arrive le moment où j'ai trouvé, je trouve, donc ça a pris trois mois en fait. On revient en septembre du tour du monde, en octobre je commence à chercher, je propose de partir de mon groupe parce que j'ai ce projet-là. Et puis, je mets à exécution le projet en 2020. Donc, je quitte juste avant le Covid. Je m'en rappellerai parce qu'en fait, je quitte le 15 mars 2020. Et c'est le 15 mars 2020 que j'ai moi le Covid. Et c'était le démarrage du Covid. Donc, le confinement. Donc, pour un démarrage, on peut dire que c'était quand même... Pour quelqu'un d'anxieux, là, je pense que c'était le top. Et justement, c'est ce qui s'est passé après. C'est que ça a dévissé.
- Audrey
Ton idée de départ, c'était Biscornu ?
- Olivier
J'avais imaginé une solution qui était de pouvoir repasser le message au plus grand nombre par un symbole fort. Donc j'ai trouvé plein de modèles qui avaient ce symbole fort, celui de prendre un déchet collectif, un déchet de société, qu'on pouvait transformer en produit d'excellence. Si j'arrivais à faire le grand écart entre on jette quelque chose en société et on arrive à en obtenir un produit d'exception et d'excellence, pour moi c'était un symbole qui était suffisamment fort pour passer le message au plus grand nombre. Regardez comment on traite la différence aujourd'hui, ce qui ne rentre pas dans un calibre donné, dans une norme. Et comment, au contraire, on peut accueillir la différence, la valoriser pour en faire quelque chose d'exceptionnel. Voilà, c'est ça le message. Donc j'ai étudié les cheveux, tous les jours il y a des gens chez le coiffeur et donc ça fait des tonnes de cheveux par an qui sont, soit incinérés, donc ça fait du CO2, soit c'est enfoui et donc ça fait aussi de la pollution des nappes naphréatiques. Je découvrais le gaspillage de l'eau, notamment avec notre urine, puisqu'on met 10 litres d'eau à chaque fois qu'on fait un petit pipi. Et donc ça va dans des bouches d'égout qui vont elles-mêmes dans des stations d'épuration, qui elles-mêmes coûtent une fortune. Ça fait beaucoup de dépenses d'énergie, ça fait beaucoup de dépenses chimiques, puis on a gaspillé dix litres d'eau potable. Or, ça va être l'Eldorado dans les prochaines années. J'étudiais d'autres choses qu'on jette ou qu'on ignore. J'analysais ça même avec des gens du CNRS de l'INRAE, parce qu'ils faisaient des études et des recherches sur la revalorisation de certains de ces déchets. Donc je voyais qu'il existait de la revalorisation des cheveux pour en faire des boudins d'absorption du pétrole, pour en faire des panneaux d'isolation acoustique et phonique. J'étudiais ça, j'étudiais le fait qu'on puisse récupérer notre urine pour en faire de l'engrais naturel. Mais bon, tous ces autres projets-là ne permettaient pas de passer le message au plus grand nombre puisque, pas grand monde allait s'intéresser à l'urine, ni aux cheveux. C'est pareil, ça aurait été une partie de la population pas très grande. Et puis je suis tombé sur ce déchet, en effet, des fruits et légumes biscornus, des fruits et légumes hors calibre. Et j'ai découvert que ça représentait 45 % de la production agricole dans le monde qui était jetée. Donc c'est là où ça m'a paru suffisamment emblématique, symbolique et significatif pour que ce soit l'étendard ou le symbole qu'on utilise pour porter le message et le projet auprès du plus grand nombre. D'où le nom qui a été choisi après de Biscornu. Sur cet exemple des fruits et légumes biscornus, des fruits et légumes déclassés qui sont hors calibre, puisque justement ça exprime l'idée de dire regardez à tous, voilà comment on considère la différence aujourd'hui dans notre monde. On enlève des forêts, on met des cultures, on ne valorise que la moitié. L'autre moitié, 45 %, est jetée. Soit laissée pourrir dans le champ, soit filtrée dans les coopératives agricoles, en tout cas pas exploitée, pas valorisée. Donc ça veut dire qu'on est en train de détruire notre environnement naturel pour n'en recueillir que la moitié. Donc ça c'était une belle illustration, je trouve, de la façon dont on fonctionne en société et un parallèle parfait avec la façon dont on fonctionne avec la différence et donc nos enfants différents. Donc mon Alexandre qui ne rentre pas dans le moule de l'école commune, qui est donc de côté. Personne d'entre nous n'a dit qu'il ne fallait pas valoriser les fruits et légumes qui ne passaient pas dans un certain calibre. Personne n'a dit non plus, en France ou ailleurs, qu'il ne fallait pas essayer de faire en sorte que nos enfants différents soient dans cette société. Personne. C'est juste la façon dont, collectivement, on traite la différence. C'est ça, le message. Et donc, c'est une invitation à pouvoir regarder ce qui nous entoure d'une autre manière, avec un œil neuf, un œil qui soit non formaté, justement. Un œil nouveau qui est nécessaire, je pense, par amour pour nos enfants, de pouvoir considérer ce qu'on fait, la façon dont on le fait, le sens même de ce qu'on fait tous les jours, pour qu'on puisse, avec cet œil neuf, repenser nos actions. À quoi je sers ? Est-ce que vraiment c'est utile au plus grand nombre, ou même à mon environnement proche, ma famille, de faire ce que je fais ? Si vraiment on se pose ces questions-là en toute transparence, en toute honnêteté aussi, sans se raconter des histoires, sans qu'une petite musique intérieure nous raconte que si, si, si, on a toujours des bonnes justifications et des bonnes raisons de faire ce qu'on fait. On comprend bien. Ça ramène l'argent à la maison. Ça permet d'avoir de quoi vivre. Ça permet à nos enfants d'aller à l'école. Donc on entretient finalement cette logique sociale par cette petite voix que "oui, oui, finalement, ça fait du sens de faire ce qu'on fait". Mais si on creuse encore un petit peu plus loin, des fois ça peut nous faire mal. C'est pour ça que, se retrouver seul par rapport à cette interrogation personnelle, c'est difficile. C'est difficile de se poser réellement la question et d'y répondre franchement, en toute honnêteté. Ça nécessite d'enlever ces fameuses couches, ces œillères déjà, qui nous permettent de voir qu'une partie du décor, la façade de la réalité. La façade qui est celle du calibre. C'est calibré, c'est formaté, c'est ce qu'on regarde. C'est ce qu'on a envie de regarder et c'est ce qu'on nous apprend à regarder. Mais si, maintenant, on essaie de voir un peu plus largement, eh bien en effet, c'est là où ça commence à faire un petit peu mal, à piquer un petit peu, à déranger. Parce qu'on va se poser des questions sur ce qu'on fait. Et c'est un peu dérangeant parce que ça remet en question tout notre cheminement. Et je vous dis, dans mon cas, moi ça m'a pris quand même quelques années de répondre à cette question-là, d'essayer de me rencontrer et d'essayer d'atteindre une certaine sérénité finalement. Donc le cheminement, il a démarré, je vous ai dit, avec cette prise de conscience en 2017 qui était là en fracture mais qui a vraiment été présente en conscience avec la mort de mon père, l'exclusion de mon fils. Et puis au moment de me lancer véritablement, le 15 mars 2020, le Covid, Je pense que j'ai eu le Covid pendant 19 jours, et puis ça se passe. Je me dis, tout va bien, je m'en suis sorti. Par contre, 4 semaines après, je tombe quasiment dans les pommes sur ma terrasse. Et c'est là où les ennuis ont commencé réellement. J'appelle le SAMU, ils me posent des questions sur mes symptômes, et en fait, ils me disent "non, non, non, c'est pas un AVC, c'est pas une crise cardiaque. Ça s'apparente davantage à une crise d'angoisse". L'épisode passe, je reprends le cours normal des choses. Par contre, les quelques jours qui ont suivi, je me retrouve dans une situation terrible. J'ai des acouphènes d'un coup, je n'ai plus accès à mon cerveau, j'ai très très mal à ma tête, j'ai de la tachycardie, j'ai mes bras qui tremblent. Et, je panique parce qu'en fait j'ai l'impression que je vais mourir instantanément. Je ne sais pas ce qui se passe, je ne sais pas d'où ça vient. Et il faut absolument que j'aille dans le noir pour essayer de me contrôler, de reprendre le souffle. Sauf que ça dure des heures, puis après ça passe. Après je reprends le courant normal de ma vie, et après ça se reproduit à des intervalles complètement aléatoires. Ça peut être lors d'une réunion puisque je lance mon projet. Je vais voir des coopératives bio, je vais voir des gens qui ont monté des structures médico-sociales, je vais voir des gens qui ont monté des projets d'inclusion.
- Audrey
Là, ton idée, c'est donc de revaloriser les légumes non calibrés qui étaient jetés avant pour en faire des plats et les vendre ?
- Olivier
C'est ça. Merci pour le résumé. Je n'avais pas exprimé l'idée, mais tout à fait. Valoriser ce qui est hors calibre pour en faire des plats d'excellence. Et que nos jeunes montrent le chemin à travers un projet d'excellence. Donc une société qui a des valeurs sans compromis. Et donc c'est du forcément tout nickel. Et donc nos jeunes deviendraient de facto des références dans cette société. Si on arrive à faire le meilleur dans la gastronomie, avec ce qui est jeté, 100 % local, 100 % bio, 100 % de saison, et des recettes extraordinaires, du coup, on est les plus avancés du marché.
- Laure
L'idée étant de faire le parallèle direct avec nos jeunes.
- Olivier
Les jeunes qui sont exclus, qui ne savent pas lire, qui ne savent pas écrire, et pourtant ils font le meilleur. Donc c'était ça l'idée tout à fait qui s'est résumée dans le projet projet Biscornu.
- Laure
Donc tu vas voir, tu démarches toutes les...
- Olivier
Donc le démarrage du projet, oui, c'est ça, c'est de voir plein de structures différentes et de vérifier que ce que j'ai lu est juste. Donc un, qu'il y a du gaspillage. Je vais vérifier qu'il y en a bien 45 % jetés et on m'apprend qu'en fait c'est même pire que ça. Qu'il y en a bien une partie qui est restée dans le champ, il y en a bien une partie qui est filtrée dans les coopératives parce que ça ne passe pas les calibres des machines ou des cagettes, enfin des choses pour les acheminer... Donc c'est une aberration en fait, c'est une aberration collective. Donc c'est confirmé. Je vais vérifier, je vais voir ce qui se fait par ailleurs dans d'autres projets d'inclusion qui existent pour pouvoir moi trouver un chemin aussi qui apporte une brique complémentaire et supplémentaire à ce qui se fait dans l'inclusion. Et donc ce démarrage-là, c'est avec ces problèmes Covid longs. Puisque c'était un Covid long, je l'ai appris après où j'ai eu un dérèglement chimique dans mon petit cerveau, là où justement ça me produisait de l'adrénaline à trop grosse dose, et un peu n'importe quand et n'importe comment. Et donc quand je faisais une sorte de syncope, c'était système shutdown. C'est comme une sorte de disjoncteur. Pour éviter que ça me tue, réellement, par avoir trop d'adrénaline dans le cerveau, ça fait un disjoncteur. Pouf, ça arrête. Ça arrive n'importe où, n'importe quand. Et ça dure, ça dure des mois là, maintenant on est à plusieurs mois.
- Audrey
Tu arrives quand même à développer ton projet ?
- Olivier
Je suis obligé. J'ai dit qu'il fallait que je le fasse pour lui, pour Alexandre, pour mon fils. Et puis, je sens bien que c'est dans mes convictions et dans ce que je souhaiterais faire. Donc, j'y vais. Je continue. Et sauf que cette souffrance-là, elle dure pendant plus de deux ans. Je faisais le projet en même temps. Donc, je me suis battu comme un chien mentalement pour pouvoir entreprendre, réussir ce que j'avais initié. En plus, c'était toujours le Covid. Mais j'avais recruté un chef qui développait des recettes.
- Audrey
Tu avais combien de personnes ?
- Olivier
On avait une dizaine de personnes, je pense, assez vite. Donc des jeunes porteurs de handicap, des chefs, des gens de la communication. On construisait des recettes, on commençait à mettre en œuvre le projet de faire des plats préparés, recherche et développement, essais, production limitée. Puis après, on avait des premières recettes prêtes, pasteurisées, qui pouvaient se conserver 3-4 semaines, en mars 2021. Et donc, c'est toujours le Covid. Il n'y avait personne, ni dans des hôtels, ni dans des entreprises et donc on avait des plats mais il n'y avait personne. Donc j'ai dû vendre sur le marché. J'ai vendu sur le marché ces premiers plats, faits par des porteurs de handicap. Des recettes de chefs étoilés, meilleurs ouvriers de France, Marchés de Colombes, Bois-Colombes, Courbevoie, Levallois-Perret, Lagarenne-Colombes, et puis tous les jours de la semaine, 7 jours sur 7.
- Laure
Et alors ça fait quoi de quitter les tours de la Défense, son costume, son ordinateur portable, pour aller vendre des plats sur le marché ?
- Olivier
Ça fait bizarre. C'est sûr que, mentalement, je pense que justement ça interpelle dans le plus profond de soi-même sur notre représentation sociale. Dans mon cas, par amour pour mon fils, je pense que j'étais prêt à tous les sacrifices. Ça dépassait tout. Donc ça veut dire que l'histoire de l'ego qui est clairement en question à ce moment-là... En plus, j'avais un poste d'encadrement dans un grand groupe. Là, je me retrouve à vendre sur les marchés. Et donc je fais comme je peux, mais je n'ai jamais fait ça de ma vie. Donc je ne sais pas tellement bien faire ça. En plus, il faut que je me lève très tôt, 5h30 le matin, que j'aille chercher des vitrines réfrigérées dans un laboratoire. Donc c'est un travail très manuel, très physique, et là pour le coup je peux confirmer que je ne l'avais jamais fait, et que c'est très très dur pour moi. Psychologiquement c'est sans doute plus difficile de faire ces choses-là que de faire n'importe quel sujet intellectuel, donc j'ai beaucoup de difficultés. Ça me demande une énergie monumentale. Monumentale. J'étais mais crevé. Tous les jours. Et en plus, chaque moment du marché, j'étais en train d'interpeller les passants. Je leur disais, voilà ce qu'on fait. Pour expliquer tout le projet. C'était un effort incroyable d'énergie déployée pendant le marché, non-stop, de 8h à 13h. Et après 13h, il fallait que je ramène tout, avec le camion, les vitrines, ranger dans les chambres froides. Et je rentrais, il était, je ne sais pas, 15h30 à la maison, mais j'étais lessivé. Et il fallait le faire le samedi, le dimanche et tous les jours de la semaine. Et j'avais à gérer l'équipe en même temps, et le développement des relations avec des entreprises, etc. Donc ces moments-là, aujourd'hui, quelques années après, je me dis, mais comment j'ai pu faire quelque chose comme ça ? Parce que c'était tellement surhumain, réellement, que j'en reviens même pas aujourd'hui d'avoir réussi à passer par ces étapes-là. La seule explication que j'ai, c'est l'amour, c'est clair. Pour moi, c'est le carburant de fond. C'est l'amour dont je me suis gavé pendant cette année-là de tour du monde. Je me suis dopé comme une batterie, une pile.
- Laure
En plus, tu t'es dopé en conscience. Tu t'es dit, je sais que je vais devoir puiser l'énergie emmagasinée pour déployer.
- Olivier
Exactement. Et là, j'ai dépensé sans compter mon énergie vitale. Mais c'est vrai que je l'ai dépensée sans compter pendant cinq années. Et donc, justement, c'est un combat qui est extrêmement difficile. Donc, il y a aussi une conception de la mission elle-même. C'est changer le regard de la société. Ben oui, c'est sans fin, c'est surhumain comme tâche. Et en fait, il faut aussi, comment dire, pour moi-même, pour ma propre santé mentale, il faut bien que je conçoive que je ne suis qu'une goutte d'eau dans un océan et que donc ce ne sera qu'un projet parmi tous les projets possibles et tous les appels à transformation du regard des gens. Cette conscience-là, j'ai dû faire un travail psychologique là-dessus justement pour pouvoir comprendre que j'étais dans une posture de sauveur pour moi-même, pour mon fils et aussi pour plein de gens, mais que je ne pouvais pas tenir cette posture-là sans m'esquinter, sans m'abîmer moi-même. Donc il fallait que je prenne la mesure que je ne suis qu'un homme, avec mes limites, mes capacités également, qui sont limitées, voilà. De reconnaître ça, c'est également salvateur, parce que ça permet de ne pas viser toujours les étoiles. Ou alors de viser les étoiles, mais d'espérer atteindre la Lune. Et donc ça, ça permet d'avoir suffisamment de lucidité et de mesure pour pouvoir entreprendre sans trop s'abîmer, et de dépenser l'énergie vitale de façon mesurée et contrôlée. Et ça, je pense que c'était peut-être la plus grosse leçon de ce projet, c'est que... Probablement qu'on est beaucoup à vouloir œuvrer pour plus grand que soi-même, pas un égo, mais essayer de participer, contribuer à une société qui soit, dans notre regard, un peu plus juste, un peu plus équilibrée, pour nos enfants, par amour pour eux. On a envie de le faire. Mais pour que ceux qui le fassent, eh bien, ce soit fait de façon optimale, je dirais, et surtout dans la durée, et ne pas s'esquinter, eh bien, il faut se préparer mentalement à ce que, justement, on ne soit qu'un rouage et qu'une contribution de ce qu'on peut espérer un jour de cette société. Alors je pense qu'aujourd'hui, 5 ans après, j'espère avoir à ma mesure, avec cette énergie vitale, grâce à cet amour de mes enfants et de ma femme, et à l'amour que je leur porte, avoir contribué à mon échelle. Que certains... ça puisse porter une certaine flamme de se dire "moi aussi j'ai envie de contribuer, à ma mesure, comme je peux", sans culpabiliser de ne pas pouvoir faire plus. Sans culpabiliser de ne pas pouvoir faire mieux non plus. Mais simplement avec la volonté de participer. Parce que c'est dans cet effort collectif, je pense, qu'on arrivera petit à petit à influer et peut-être changer le cours de ces sociétés, l'organisation de ces sociétés. Il faut que de plus en plus, on puisse avoir des gens convaincus que par amour pour nos enfants, nous devions avoir un autre regard sur la différence. Sur ce qu'on fait pour eux. Sur ce qu'on fait de nous pour eux, d'ailleurs. Et puis là, je pense qu'on pourra évoluer petit à petit par touches, un peu comme des impressionnistes qui, au fil du temps, arrivent à dessiner une sorte d'image plus globale. On peut avoir de l'espoir, essayer, et puis atteindre un petit résultat. Et ce sera déjà pas mal.
- Laure
Ce projet il a été pensé, développé, construit, il a évolué. Et justement, tu disais, au départ, il y avait une volonté de distribuer ces plats de façon large, en les accompagnant d'un discours sensibilisant sur la différence, l'inclusion, etc. Tu t'es retrouvé à vendre ces plats sur le marché, toujours en promouvant le fond du projet. Et aujourd'hui, ça en es où, Biscornu ?
- Olivier
Alors Biscornu, aujourd'hui, il y a 50 salariés permanents, dont la plupart sont porteurs de handicap cognitif et mental. Il y en a 60 qui sont non permanents, ça veut dire qu'ils sont en extra. Ils servent, ils sont serveurs, ils ont été formés pour être au service des événements de prestige Biscornu.
- Audrey
Parce que tu as pivoté du coup des plats au traiteur haut de gamme.
- Olivier
C'est ça en fait, tout à fait. Alors merci de le remarquer parce que le projet d'origine n'est pas celui qu'on fait aujourd'hui. Le projet d'origine c'était de faire des plats préparés. Moi je voyais un peu ça comme dans "L'aile ou la cuisse", pour ceux qui se rappellent le film avec Louis de Funès, où le fameux Tricastel fait des plats pas bons de façon industrielle. En fait moi j'allais faire la partie industrielle, mais version très élaborée, très haut de gamme, très gastronomique, avec chacun des jeunes porteurs de handicap qui soit à une fonction précise d'excellence dans la réalisation de plats préparés en mode production organisée. Mais, pas de l'industriel avec tout est fait par des robots, mais tout est fait par des jeunes et par amour de ces jeunes pour faire le meilleur de ce qu'ils peuvent, eh bien on allait faire des plats d'excellence. Donc une sorte d'usine à grande échelle, mais qu'avec des jeunes porteurs de handicap qui fabriquent ces plats préparés, à grande échelle. Et puis la réalité, c'est que toutes les personnes que j'ai rencontrées sur le marché étaient pour beaucoup cadres dans des grandes entreprises. Et, quand elles sont revenues en entreprise au déconfinement, en septembre 2021, elles m'ont proposé de contribuer mais sauf qu'elles avaient un levier d'action, non pas pour acheter des plats préparés, mais elles avaient des leviers d'action pour faire des cocktails événementiels et des réceptions. Et donc, comme moi je ne connaissais pas ce métier-là parce que ce n'était pas du tout mon domaine, on a dû apprendre sur le tas. J'ai accepté de faire ça pour les clients qui me proposaient de le faire, donc des clients rencontrés sur les marchés qui justement m'ont dit, "moi j'ai envie de faire ça. J'ai envie de t'aider, j'ai envie de contribuer, viens, on va faire des événements prestations cocktail avec tes jeunes". Je dis, je veux bien, mais comme on ne sait pas faire, il va falloir nous aider. Et donc, c'est comme ça que les clients sont devenus des collaborateurs du projet ou sont devenus les vrais acteurs du projet finalement. Moi, j'étais le sorte de stagiaire et les clients étaient les maîtres de stage. Et donc, c'est eux qui me disaient comment faire leur événement. Donc, ils me montraient les devis, ils me disaient ce que je devais mettre sur un devis, ils me disaient comment je devais organiser l'événement, avec qui, comment. Et donc, j'ai été le stagiaire de mes clients pendant des mois. Et donc, ils nous ont appris à faire ce métier. Et on peut vraiment dire que là, c'est une traduction très claire de comment je souhaiterais un jour que la société soit, ce soit ça, la société, cette collaboration, contribution pour quelque chose de plus grand que soi-même. Et on interagit les uns avec les autres, non pas en mode fournisseur-client. J'ai un produit, je te vends. J'essaie d'avoir le meilleur prix pour le meilleur service, le meilleur produit. Et de l'autre côté, j'essaie d'avoir le max d'argent pour le produit que je vends. Des relations complètement intéressées pour une limite, finalement, d'impact sociétal. C'est juste transactionnel et utilitaire, et voire uniquement à des fins de profit des uns et des autres. Et là, si jamais nos relations pouvaient être au-delà de ça, un peu plus que ça. Elles doivent être ça, mais elles doivent être un peu plus que ça. Si elles pouvaient également embarquer des problématiques de société, ou des solutions ou des résolutions de problématiques de société, on reviendrait à l'origine de ce qu'est une entreprise. Une entreprise, à l'origine, c'était pour résoudre des problématiques de société. Et on en a changé le sens pour qu'aujourd'hui ça devienne un outil de profit personnel. Et uniquement ça. Donc c'est la course, c'est l'Eldorado pour le max d'argent, pour chacun qui va être entrepreneur. Mais l'invitation, elle est différente de celle que je propose, celle que j'invite toute personne à avoir en fait. C'est un œil neuf sur : je peux être entrepreneur, je peux être membre d'une organisation, d'une entreprise, mais je peux aussi, dans l'enceinte de cette entreprise, contribuer à des résolutions de problématiques de société. Je peux également. Et le « je peux » également change tout, parce qu'on ne va pas se comporter les uns avec les autres en pur intérêt calculé et financier, mais également pour avoir d'autres dimensions associées. Maintenant, l'espoir que j'ai, c'est que ce soit au cœur de la raison d'être des sociétés, et non pas juste des pièces rapportées. Ça veut dire que le pouvoir contribuer à des résolutions de problématiques d'intérêt général, des problématiques qui nous touchent tous, ne soit pas simplement considéré comme un patch sur une jambe, mais que ça soit vraiment le cœur du réacteur de ce que fait une société, c'est-à-dire la raison d'être de la société. Donc si jamais dans le cœur et dans la raison d'être des sociétés, on pouvait avoir inscrit une résolution d'un problème de société, à ce moment-là, en plus de faire un produit et de faire un service pour qui que ce soit, à ce moment-là, je pense que ça pourra devenir vraiment, véritablement vertueux. Donc c'est pour ça, c'est repenser nos modèles économiques dans le cœur, dans le fond. Et pas juste par des personnes qui voudraient s'en emparer, mais qui soit un peu extérieures, au cœur de ce que fait leur entreprise.
- Audrey
Ça c'est la partie que tu développes avec cHaméléon, non ? Pour accompagner les entreprises ?
- Olivier
Il y a trois structures aujourd'hui dans le projet qui forment un écosystème d'inclusion. Donc Biscornu montre l'exemple. C'est le témoin qui dit, regardez, c'est possible. Ces jeunes porteurs de handicap qui ne savent pas forcément lire, écrire ou parler, en fait, ils font le meilleur. Dans ce métier du traiteur événementiel maintenant, on fait des événements de plus en plus prestigieux. Dans des endroits exceptionnels, au Louvre, au Musée du Quai Branly, dans des endroits très beaux. Au premier étage de la Tour Eiffel... Enfin je ne vais pas tous les citer, mais en fait des endroits un peu magiques, avec ces jeunes, et donc ça contribue complètement à la fierté et à la magie de ces jeunes. Donc ça c'est dans l'écosystème. Biscornu, c'est le démonstrateur, c'est de dire regardez c'est possible.
- Laure
La vitrine.
- Olivier
C'est la vitrine et en même temps le cheval de Troyes, parce que ça nous permet d'arriver devant des convives, devant des salariés d'entreprise, et de parler à ces salariés d'entreprise, ces entreprises, en disant : regardez ce qu'ils font, vous constatez leur travail, leurs compétences, leurs aptitudes. Eh bien, sachez qu'ils peuvent faire de même chez vous, dans vos équipes, et donc c'est là qu'on a les deux autres structures qui arrivent. Donc CHaméléon, c'est le cabinet de conseil qui intervient dans les organisations, les entreprises, pour dire, regardons ensemble dans votre métier les tâches élémentaires que ces jeunes peuvent faire. Donc on va déployer une méthode d'analyse qui va consister à analyser tout le métier et le saucissonner en tâches. Et certaines de ces tâches vont être des tâches dites élémentaires, ça veut dire qu'elles ne vont pas être divisibles. Elles vont être unitaires comme éplucher une pomme. Les tâches élémentaires c'est un petit peu dans l'idée des particules élémentaires, on ne peut pas aller plus bas. Et donc ces tâches élémentaires, ça va être là où ça va être pertinent de travailler à l'échelle de l'inclusion puisque c'est à ce niveau de détail, cette granularité, qu'on va pouvoir comprendre le besoin élémentaire d'aptitude pour faire cette tâche, donc le besoin minimum pour pouvoir être employé quelque part. Donc on va scinder tout un métier en tâches, on va identifier les tâches élémentaires. Et les tâches élémentaires, on va les caractériser en aptitudes nécessaires pour pouvoir réaliser la tâche. On a fait un référentiel d'aptitudes qui est composé de 26 axes d'aptitudes différents. Il y a toujours le savoir lire, écrire, compter. Mais il y a 23 autres axes en plus. La motricité, l'habileté sociale... Toutes ces aptitudes-là vont être mesurées chez chaque jeune porteur de handicap qu'on va recevoir. Et ces 26 axes d'aptitudes vont être aussi mesurés pour chaque tâche élémentaire, comme éplucher une pomme. Par exemple, éplucher une pomme, savoir lire, 0 sur 5. Pas besoin de savoir lire. Savoir compter, 0 sur 5. Si on a toujours un flux continu de pommes, il n'y a pas besoin de savoir compter, on les épluche au fur et à mesure. Savoir parler, pas besoin non plus. Voilà, donc sur les premiers axes qui sont les conditions pour aller à l'école, nous, on n'en a pas besoin. Donc, on va pouvoir identifier pour chacune des tâches qu'on va recenser dans cette société, pour des entreprises données, le besoin d'aptitudes et qualifier le profil nécessaire pour faire ces tâches réglementaires. Et on va faire le matching parfait avec le profil des jeunes pour lesquels on aura aussi qualifié leurs aptitudes selon les mêmes 26 axes. Et on va dire, ah là, ça matche parfaitement. Lui, il ne sait pas lire, il ne sait pas écrire, il ne sait pas parler. Mais en fait, il est très bien pertinent pour faire de l'épluchage de pommes, si la motricité est au rendez-vous. Et donc pour faire ce matching-là, On a besoin, d'un côté d'identifier les tâches élémentaires dans les entreprises, donc c'est l'objet de l'entité cHaméléon, donc c'est un caméléon-conseil. CHaméléon veut dire : des caméléons que ce sont nos enfants différents qui doivent se fondre dans le paysage des entreprises, de la société, et les chats que ce sont les entreprises qui doivent être suffisamment agiles pour pouvoir accueillir nos petits caméléons. Donc l'assemblage des deux, la confluence des deux, c'est cHaméléon, avec le H du handicap qui est précisément l'intersection des deux, entre les chats et les caméléons. Donc cHaméléon, c'est le cabinet qui va dire, vous dans votre entreprise, on va identifier toutes les tâches. Une fois qu'on a identifié les tâches élémentaires, de faire des groupes qui vont être des profils similaires. Ceux qui savent lire, compter, ils peuvent faire des tâches. Ceux qui ne savent pas lire, compter, ils peuvent faire d'autres tâches, etc. Et on va définir, il y a tant d'ETP, donc tant d'équivalent temps plein en emploi, chez vous, dans votre groupe, qu'on peut faire dans tous ces établissements-là à temps partiel. La plupart du temps, c'est des mi-temps. Voilà ce qu'on peut faire comme groupe de tâches pour servir votre organisation, votre entreprise. Et La dernière structure s'appelle Afuté, ça veut dire Association pour la Formation Universelle aux Tâches Élémentaires. Donc c'est un acronyme, Afuté, on veut affûter les compétences de ces jeunes portant un handicap pour qu'ils sachent faire les tâches élémentaires qu'on a identifiées avec cHaméléon. On va les affûter. Cet affûtage de compétences dure quelques années. Donc ça veut dire qu'on va les prendre dès l'âge de 14 ans, certains peuvent arriver à 14, d'autres à 16, d'autres à 18, d'autres à 20. On n'aura pas vraiment de limite d'âge, mais ce qu'on voudrait, dans l'esprit c'est une substitution à l'école. C'est justement le fameux chainon manquant, dans l'école pour tous, c'est la partie qui permettrait à des jeunes comme mon fils Alexandre, à l'âge de 14 ans, quand ils sont suffisamment grands aussi, de pouvoir avoir des premiers apprentissages de posture professionnelle. Et donc on va leur apprendre comment se comporter en société, comment se comporter en équipe, et de là, comment apprendre les premières bases de savoir-faire dans différents métiers. Et puis on va les emmener progressivement vers l'apprentissage en entreprise, au milieu d'une équipe professionnelle et l'interaction avec cette équipe professionnelle. On va apprendre de part et d'autre. Aux jeunes à savoir travailler correctement, selon le niveau d'exigence des employeurs. Le bon niveau de qualité, le bon niveau de quantité pour chaque tâche. Éplucher une pomme, ce n'est pas juste éplucher une pomme en une journée, c'est éplucher une pomme en tant de minutes, de telle façon. Et donc on va définir le niveau d'exigence sur chaque tâche et on va les embarquer dans cette aventure de ils vont atteindre ce niveau-là, on va se donner les moyens. Grâce à la contribution de la famille, des structures médico-sociales, de l'employeur, pour que le jeune soit dans les meilleures conditions pour atteindre ce niveau d'exigence fixé par l'employeur lui-même. Donc, Afuté va venir faire la formation, et du jeune et de l'employeur, pour que l'endroit de jonction entre le handicap et l'entreprise et l'employeur soit parfait. Il y a un matching parfait là aussi.
- Audrey
Et là, tu as combien de jeunes aujourd'hui ?
- Olivier
Et donc, Afuté, on accompagne 150 jeunes par an, divisés en trois formations différentes. Il y a des formations très courtes durées pour vraiment l'initiation sur une semaine. Il y en a 50 comme ça. Il y en a 50 qui vont être accompagnés sur l'année en interne, ça veut dire qu'ils vont être accompagnés pour avoir les niveaux d'exigence pour pouvoir rejoindre un milieu professionnel en entreprise. Donc c'est les niveaux surtout de savoir se comporter avec les autres, savoir écouter une consigne, exécuter une consigne, interagir avec des coéquipiers. Et puis on aura 50 qui vont être en entreprise en vue d'un emploi. Donc ces 50-là, ils suivent des formations d'une année à peu près aussi. 420 heures en entreprise, 3 demi-journées par semaine, où ils vont être sous la direction d'un employé de l'entreprise d'accueil, qui va être le formateur entreprise, accompagné aussi par un formateur Afuté qui va venir faire la jonction entre l'employeur et le porteur de handicap pour expliquer comment se comporter, comment donner les consignes, comment organiser le travail et surtout aussi veiller à ce que la pédagogie d'apprentissage soit respectée. Donc une pédagogie spécifique, avec des supports pédagogiques spécifiques pour ce public de porteurs de handicap cognitif et mental. Donc on a développé une méthode d'apprentissage visuel, sans mots et sans chiffres. Pour ceux qui ne savent pas lire, qui ne savent pas écrire, on a décomposé les gestes des tâches élémentaires en dessins. Tout simplement. Donc ça veut dire qu'on représente comment s'habiller professionnellement, comment se laver les mains professionnellement, comment faire les tâches élémentaires avec des dessins. Donc on zoome sur des gestes, on zoome sur les doigts, on zoome sur comment faire avec les ustensiles ou les outils pour pouvoir réaliser les tâches élémentaires. Donc ce support-là pédagogique permet finalement à tout le monde de comprendre ce qu'on attend de lui. Ça devient un matériau d'apprentissage universel. Et c'est pour ça que ça s'appelle la formation universelle aux tâches élémentaires. Afuté. Donc l'association qui forme a des tâches élémentaires, mais de façon universelle. Et donc ces supports-là sont présentés à l'employeur qui doit les appliquer pour apprendre à éplucher des pommes dans la restauration, nettoyer des chambres d'hôtel, changer des drap-lits dans l'hôtellerie, mettre en rayon dans des supermarchés. Comment mettre en rayon efficacement, correctement, les pâtes Barilla, toujours au même niveau, au même endroit, sans déborder, et ainsi de suite. Après on le fait aussi dans les métiers tertiaires, pour ceux qui savent lire. Donc ça veut dire que les tâches élémentaires sont représentées avec un peu plus de complexité puisque là, ça va être aussi dans des fonctions support. Comment faire de l'assistance pour des cabinets d'avocats ? Comment préparer des PC portables pour de l'informatique s'il y a toujours à donner les PC aux collaborateurs qui arrivent toutes les semaines ? Eh bien, il y a le même protocole qui est à appliquer. Comment saisir des variables de paye ou saisir des notes de frais, ou les vérifier s'il n'y a plus de saisie parce que maintenant avec l'IA, c'est automatisé. Mais comment les vérifier ? Donc là, il y a des protocoles qui conviennent très bien à des profils neuro-atypiques et qu'on va pouvoir également processer de façon très organisée et ça va les rassurer. Donc nous, les jeunes porteurs de handicap qui ont justement ce super pouvoir de pouvoir répéter les opérations et d'être réconfortés par avoir des protocoles à suivre, parce que ça leur permet d'être existants dans cette société, de contribuer à cette société, d'avoir un boulot au milieu des autres, mais de façon structurée, organisée, sans aléas et sans quelque chose d'exceptionnel, une interaction qu'ils ne savent pas maîtriser. Donc comme tout est cadré et organisé, ça rassure tout le monde. Ça rassure les employeurs, ça rassure les jeunes porteurs de handicap et derrière ça leur permet de pouvoir contribuer et d'exister.
- Laure
Et alors, est-ce que tous ces projets ont fini par combler ce vide intérieur ?
- Olivier
C'est une très bonne question parce que je me comportais pour mener ce projet de la même façon que je m'étais comporté pour mes autres projets précédents. Ça veut dire en mode mission.
- Laure
Commando.
- Olivier
commando. Et, en effet, par la porte, par la fenêtre, ça passe. Donc je pense que j'ai reproduit le même schéma mental et je me suis rendu compte que j'avais, moi-même... J'étais enfermé dans un schéma mental qui m'obligeait à atteindre un résultat systématiquement. Donc c'est à la fois très bon parce que d'un point de vue efficacité je pense que c'est redoutable parce qu'en fait quand on se concentre que sur la ligne d'arrivée, sur le seul résultat : je veux obtenir ça en tant de temps et je ne me concentre que là-dessus, tout le reste n'existe plus. Le reste étant la vie perso.
- Audrey
Après, ça veut dire aussi, c'est ce que tu disais, que tu te mets à fond la pression.
- Olivier
Mais donc, à fond la pression, et en effet, plus rien n'existe que d'y arriver. Je dirais, d'un point de vue souhait de la société, d'arriver à faire des choses pour des cadres ou des personnes d'une équipe, c'est assez magique, finalement, d'avoir des personnalités comme celle-là, comme la mienne, pour ce genre de choses. En revanche, pour l'équilibre personnel, c'est pas bon, parce que si jamais les ambitions sont trop fortes, trop grandes, voire inatteignables ou inaccessibles, c'est l'assurance d'un déséquilibre très fort et peut-être d'un déséquilibre de santé mentale. Dans mon cas, c'était le cas justement, parce que je visais de sauver tous les porteurs de handicap cognitif et mental de France, en un temps record. Ce qui était évidemment impossible, c'est sûr. Mais sauf que j'étais coincé dans ce schéma mental, une petite voix intérieure qui me disait "non, non, tu n'as pas sauvé assez, tu dois en sauver plus". Et chaque fois qu'il y a une famille qui vient me voir, j'ai l'espérance de la famille et moi le devoir d'atteindre le résultat. Donc c'était l'empilement finalement de toutes ces petites voix Et ces missions, ça m'alourdissait les épaules au fur et à mesure, mais comme c'était ma mission que je m'étais fixée, du coup je la menais. Mais je la menais sans avoir de discernement sur l'équilibre nécessaire. Et donc, pour être en paix avec soi-même, je pense que c'est.... C'est pas finalement de faire un projet comme ça qui permet d'être en paix avec soi-même. C'est plutôt la rencontre avec soi-même tout au fond. Ça veut dire tout au fond pour quelles raisons j'ai besoin de me prouver que je vaux quelque chose et que je sois validé par des gens. Ou pour quelles raisons j'ai besoin d'atteindre les étoiles, de sauver autant de vies. Et ça c'est un travail, je pense, psychologique, personnel qui peut être long. Et dans mon cas, ça a mené à une compréhension assez récente que ce que j'ai fait là. Tout ce que j'ai fait toute ma vie, de cette manière-là, était lié à un déséquilibre que j'ai eu à la naissance. C'est-à-dire que ma maman a perdu ma grande sœur de la mort du nourrisson. Et elle a eu un moment très très difficile après ça. Et moi je suis arrivé à la fin de ce moment-là. Et donc je dirais que j'ai rencontré et j'ai découvert que c'était le déséquilibre originel chez moi. Je suis arrivé avec cette attention très particulière, où ma mère a veillé sur moi toutes les nuits pour vérifier que j'étais bien là, toujours là. Ça m'a marqué, sans que je le sache, extrêmement fortement au plus profond de moi. C'est impressionnant de constater aujourd'hui pour moi que ça occasionnait une telle volonté déjà de me trouver moi-même dans ma capacité à faire des choses par moi-même, sans ma maman, qui en fait était psychiquement toujours avec moi. Donc il fallait que je me trouve moi-même, finalement, tout seul. Et puis il fallait que je sache quelles étaient mes limites, mes capacités. Et il fallait aussi que je sauve ma maman, moi-même, mon fils et d'autres personnes. J'ai compris ça seulement récemment. Et ça me permet, comme je disais juste en introduction, de souffler, ou plutôt de comprendre quels étaient les mécanismes mentaux qui faisaient ce que je faisais et qui m'imposaient de faire ce que je faisais. Et de la façon dont je le faisais, avec toujours cette volonté d'atteindre le plus haut niveau d'exigence en un minimum de temps. Pourquoi je faisais ça ? Pourquoi ? Aujourd'hui, je suis sur ce chemin de sérénité, parce que j'ai compris comment nous étions tous les uns et les autres vulnérables et fragiles, moi le premier, que ce sont aussi ces vulnérabilités, ces déséquilibres qui nous font faire des choses un peu exceptionnelles, qui nous font nous donner, faire des choses qui sont plus grandes que soi. Il y a de la beauté dans la fragilité, il y a de la beauté dans la vulnérabilité, là je pense que c'est un bon témoignage pour pouvoir l'exprimer. Il y a de la force dans la vulnérabilité. Cette force-là, celle que j'ai eu la chance de pouvoir vivre pendant tout ce projet-là, c'est la force que m'a insufflée ma mère.
- Laure
Merci d'avoir raconté ton histoire. Et encore une fois, on voit que les changements de parcours professionnels, ça s'imbrique énormément avec la vie perso, avec des événements de vie et qu'on en apprend tous les jours sur soi finalement.
- Olivier
C'est ça, on en apprend tous les jours sur soi. Il faut être bien conscient que nous sommes des êtres apprenants en permanence.
- Audrey
Finalement, avec cHaméléon, tu as renoué avec ton premier métier, mais là, tu ne fais plus de l'audit et du conseil pour plus de profit, mais pour des valeurs que tu portes et pour un projet très beau. Merci beaucoup.
- Olivier
C'est ça. Que je fais pour d'autres missions ou d'autres ambitions en effet qui sont celles de pouvoir contribuer à la vie de certains jeunes. Merci.
- Audrey
Nous espérons que vous avez apprécié ce moment autant que nous. Si vous avez aimé l'épisode abonnez-vous et n'hésitez pas à laisser une note positive et un commentaire sur votre plateforme d'écoute préférée et parlez-en autour de vous.
- Laure
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