Speaker #0Le nom de son personnage, Maurice Leblanc le tire du nom de la maison qu'il possède à Étretat, le Clos Lupin. Mais qui est ce Marius Jacob qui va lui inspirer sa série de romans ? Fille liberté, drapeau de l'espoir, jour loisonneux. Marius Jacob est un libertaire anarchiste illégaliste français. Les libertaires éprouvent toute forme de domination qu'ils perçoivent comme injuste, et parmi elles, la domination économique par le capitalisme. Ils s'opposent au pouvoir établi, à l'État, qu'ils voient comme incarnant ses dominations au travers de sa police, son armée et son habituel désinformation. À l'époque, le courant libertaire se divise en deux branches, les légalistes d'un côté, qui recherchent le pouvoir par les élections, et de l'autre, les illégalistes, qui mènent leur... combat de façon moins légale en utilisant le concept de reprise individuelle. C'est-à-dire que, puisque les capitalistes volent le peuple, il est légitime de voler les capitalistes en retour. Le vol comme acte révolutionnaire. Il trouve que la justice sociale ne se discute pas et qu'elle se prend par la force. En un mot, les anarchistes illégalistes sont les robins des bois des temps modernes. D'origine alsacienne, Maurice Jacob naît en 1879 dans le quartier du Vieux-Port à Marseille. Son père a fui l'Alsace, devenu Allemand en 1871 lors de la guerre franco-prussienne. Dès l'obtention de son certificat d'études, Marius s'engage comme mousse dans la marine, mais il finit par déserter. Après avoir tâté de la piraterie, il revient à Marseille en 1897. Il a 18 ans et il commence à fréquenter les milieux anarchistes. Il y a aussi le fait que les anarchistes en faveur de la reprise individuelle volent pour rendre justice. Une branche libertaire, les propagandistes par le fait, n'hésitent pas à tuer les rois, les politiciens, les militaires, les policiers, les tyrans, les magistrats, un peu partout dans le monde. Rappelez-vous l'attentat de Sarajevo. C'est ce qui va rendre les anarchistes impopulaires et surtout l'amalgame que vont faire les États et l'opinion publique des différents courants anarchistes. Tous les militants anarchistes sont pourchassés, emprisonnés, voire guillotinés ou pendus. Compromis dans une affaire d'explosifs et quelques menus larcins, Maurice Jacob est condamné à six mois de prison et fiché par la police. Lorsqu'il sort de prison, chaque fois qu'il trouve du travail, La police se présente chez son employeur pour lui révéler le passé de Marius et sa condamnation de façon à ce qu'il soit renvoyé. Marius Jacob va alors choisir un illégalisme pacifiste. Puisqu'il est déjà acquis à la cause anarchiste et à la théorie de la reprise individuelle, il va devenir cambrioleur et il va exceller à ce job. Déguisé en commissaire de police et accompagné de deux complices jouant le rôle d'inspecteur, Marius se présente chez le commissaire du monde piété de Marseille sous prétexte de vérifier des anomalies dans les comptes. Surpris mais convaincus de la véracité du prétexte, le commissaire leur laisse libre accès. L'accusant du recel d'une montre, la petite troupe l'arrête, mais dresse durant trois heures ce papier en tête de la préfecture de police, l'inventaire de tous les biens en dépôt qu'il confisque comme pièce à conviction. Lorsque la véritable police survient, les anarchistes lui remettent le commissaire menotté, qui est emmené au palais de justice, tandis que les trois faux policiers s'esquivent. en portant un butin d'environ 400 000 francs, une fortune à l'époque. La France entière se marre face à l'audace des anards. Marie-Jacob est arrêté en 1899 et pour éviter cinq années de réclusion, il simule la folie. Il prétend avoir des hallucinations dans lesquelles il est agressé par des jésuites. Un an plus tard, il s'évade et s'installe à Montpellier où il prend en gérance une quincaillerie au nom de sa maîtresse. Sans attirer les soupçons, il se fait livrer des coffres-forts de toutes les marques existantes. Coffres-forts qu'il revend après avoir soigneusement étudié le mécanisme de chaque serrure et avoir appris à les crocheter. Il devient expert à cette activité. Quoi de plus simple ensuite, puisque les ayant vendus, il connaît l'adresse de leur installation et l'on présume que quiconque achète un coffre-fort a quelque chose à y cacher. C'est à cette époque qu'il recrute sa bande, parmi des illégalistes comme lui-bande, qu'il surnomme Les travailleurs de la nuit. Plusieurs petits groupes vont œuvrer plusieurs fois par jour, se déplacer d'un cambriolage à l'autre par le train pour ne pas attirer l'attention et envoyer le butin des cambriolages par colis postal. Lorsque le cambriolage est signalé à la police, l'argenterie a déjà été fondue. Au sein des travailleurs de la nuit, les règles sont simples. On ne verse pas le sang, sauf pour protéger sa vie et sa liberté, et uniquement le sang des forces de l'ordre. On ne vole que les métiers représentatifs de l'ordre social injuste. Les patrons, les juges, les militaires, le clergé. Jamais les professions utiles, comme les médecins, artistes, enseignants. Une partie de l'argent volé est reversée à la cause anarchiste, aux camarades dans le besoin et à la presse libertaire. Marius Jacob, comme Arsène Lupin, est astucieux, créatif. Il excelle dans l'art du déguisement et accumule d'innombrables pseudonymes. Il met au point des méthodes de vols inédites, comme le coup du parapluie. Un trou est pratiqué dans le plancher de l'appartement au-dessus de celui qui est ciblé par les cambrioleurs. Un parapluie fermé est ensuite introduit dans l'ouverture, puis ouvert par un système de ficelles afin de récupérer les gravats et éviter le bruit de leur chute. Lorsqu'ils agrandissent le passage. Marius Jacob fait preuve d'une grande intégrité. Lors d'un cambriolage, alors qu'il croit voler la maison d'un capitaine, il s'aperçoit qu'il s'agit de celle d'un écrivain. Il remet tout en place et laisse le message suivant. « Ayant pénétré chez vous par erreur, je ne saurais rien prendre à qui vit de sa plume. » Post-scriptum, 6 juin, 10 francs pour la vitre brisée et le volet endommagé. De 1900 à 1903, on estime que Marius Jacob est responsable de 150 à 500 cambriolages dans toute la France. Il fait ce qu'il appelle de la décentralisation et du déplacement de capitaux. Mais surtout, il fait de ses activités une arme politique. S'il est un excellent organisateur, il n'est pas un meneur, il n'a évidemment pas le goût du pouvoir. En avril 1903, une opération menée à Abbeville tourne mal. Jacob et deux de ses complices sont arrêtés. Les travailleurs de la nuit sont démantelés. Marius Jacob est jugé deux ans plus tard à Amiens pour 156 affaires. Et pour décharger ses complices, il endosse l'entière responsabilité des vols. C'est le procès auquel assiste Maurice Leblanc. Ce jour-là, Amiens est en état de siège. Marius Jacob fait du procès une tribune publique pour diffuser ses idées. Lorsqu'on lui demande de confirmer ses noms, âge et profession, il répond. Je n'ai ni feu, ni lieu, ni âge, ni profession. Je suis vagabond, né à partout, chef-lieu nulle part, département de la terre. Vous savez maintenant qui je suis, un révolté qui vit du produit de ses cambriolages. Le droit de vivre ne se mendie pas, il se prend. Au président qui essaie de lui décrire un cambriolage, il dit « Monsieur le président, vous faites erreur. Pour envoyer les gens au bagne ou à l'échafaud, vous êtes compétent, je n'en disconviens pas. Mais en matière de cambriolage, vous n'y entendez rien. Vous ne m'apprendrez pas mon métier. » Il politise les audiences, fait le procès de la société et rédige sa déclaration aux assises intitulée « Pourquoi j'ai cambriolé ? » .
Speaker #0J'ai préféré être voleur que voler. Marius Jacob échappe à la guillotine puisqu'il n'a tué personne. Mais il est condamné aux travaux forcés à perpétuité au bagne à Cayenne. On meurt de tout à Cayenne. Du climat, de maladies, de malnutrition, de la violence généralisée. L'espérance de vie y est de 5 ans. Les bagnards n'en revenaient quasiment jamais à cause du doublage. En effet, une fois la peine initiale purgée, en cas de condamnation comprise entre 5 et 7 ans, le condamné est assigné à résidence en Guyane pendant un nombre d'années égal à celui de la condamnation. Et en cas de peine de plus de 7 ans de bagne, il est assigné à résidence en Guyane à perpétuité. Marius Jacob tentera de s'évader 19 fois, soit près d'une tentative par an. À la suite de la campagne anti-bagne en métropole, il quitte Cayenne pour les prisons françaises où il fera encore 3 ans. Et en 1925, il est libre ! Il a fait 26 ans de prison, il a 48 ans, il s'installe à Reuilly dans l'Inde et devient marchand ambulant. Il se sent bien dans le milieu forain. La solidarité qu'il y rencontre est proche de son idéal de vie. Le 28 août 1954, il organise un dîner dominical pour les enfants pauvres de la commune. Lorsqu'il se retrouve seul, il s'administre ainsi qu'à son vieux chien une dose de morphine. Il bouche les orifices de la pièce et bloque le tirage du poêle à charbon, puis rédige son dernier message. Linge, lessivez, rincez, séchez, mais pas repassez, j'ai la flemme, excusez. Vous trouverez deux litres de rosé à côté du pain, à votre santé. Il avait annoncé son suicide de longue date. Il a choisi sa vie, il a choisi sa mort.