- Speaker #0
Salut à toi et bienvenue dans ce neuvième podcast consacré à Taïwan. Après plusieurs semaines de voyage, j'arrive à Hualien sur la côte Est. Je vais travailler dans un hostel en échange du logement. L'occasion de vous parler de l'ambiance sur place et de vous faire découvrir le cinéma taïwanais. Bon épisode ! Chapitre 9. Échange de bons procédés. Après plusieurs semaines de voyage le long de la côte nord-est, j'arrive dans la petite ville de Roilienne qui abrite l'un des cinq ports internationaux de l'ancienne Formosa. Les rayons du soleil viennent chatouiller mon frêle visage et une légère brise m'accompagne, me faisant presque oublier le poids conséquent de mes deux sacs qui commencent c'est vrai à 1,0 kg. mon dos et mes jambes. Heureusement, mon hostel n'est pas très loin à un pied de la gare. Du moins, c'est ce que je croyais. Je m'aventure du côté gauche de la station ferroviaire et essaie de me repérer parmi les nombreuses rues. J'aperçois le Yunmen Sueti, un complexe hôtelier résidentiel. Il est compliqué de passer à côté sans le remarquer, de par son imposante stature et sa forme géométrique plutôt surprenante. Pas de chance pour moi, je me rends compte que je suis situé du côté droit de la gare. Je suis donc contraint de faire demi-tour, déçu, car le quartier me semble plutôt sympathique et à proximité d'un excellent restaurant de rue où je me suis gavé de riz avec du poulet mietté. J'arrive enfin devant mon hostel et me présente. Bonjour, je suis Sébastien, le nouvel helper.
- Speaker #1
Salut, je suis Maddy.
- Speaker #0
Me répond une jeune fille avec un grand sourire.
- Speaker #1
Je suis responsable de l'hostel. On a déjà fini le nettoyage aujourd'hui, donc je t'invite à retirer tes chaussures, mettre tes pantoufles et me suivre. Je vais te montrer ta chambre, elle est au troisième étage.
- Speaker #0
Je gravis les marches qui m'emmènent à mon dortoir, et je constate d'ores et déjà la propreté immaculée de cet hostel. C'est pas compliqué ? Tout brille, tout respire le propre, tout a l'air étonnamment nickel. Cette caractéristique ne m'avait pas échappé auparavant, mais elle s'affirme encore plus dans des endroits qui ont un certain standing. L'hôtel pour lequel je vais travailler en échange du logement fait partie d'une chaîne assez réputée à Taïwan. La qualité de leur personnel, l'hygiène et l'ambiance sont généralement leurs points forts. Ce n'est que le lendemain, lorsque j'ai commencé à récurer, que j'ai réalisé à quel point ils pouvaient être plus maniaques que nous en Belgique. Du moins, j'avais jamais assisté à un tel degré de minutie concernant le nettoyage. Nous effectuions un roulement d'étages avec Lynn et Joyce, deux autres helpuses. En l'un s'occupait de faire les 6 lits des 6 dortoirs répartis sur 2 étages, l'autre nettoyait les 3 salles de bain, les 4 douches et 4 toilettes de tout le bâtiment, et enfin, le dernier passait à l'aspirateur et nettoyait les sols. avec des consignes parfois très précises. Une éponge pour le miroir, une pour le lavabo, une pour les toilettes, à en devenir fou. Nettoyage des poubelles, de l'intérieur au couvercle, le tout essuyé méticuleusement. Après chaque récurrage de douche, essuyez les gouttes d'eau sur les murs ainsi que les ports. Et ce n'est qu'une fois cette routine terminée que nous passons à d'autres tâches plus pénibles les unes que les autres. Nettoyer les slippers, qui sont les pantoufles d'intérieur en plastique, à la brosse et au désinfectant. Les vitres, l'intérieur des tiroirs de la cuisine, avec en prime laver de nouveau tous les couverts qui étaient déjà rangés. Les tables, pieds et faces sous la table. la table, comprise, il faisait aucun doute que cet endroit sentait le produit à la grume du sol au plafond. Très porté sur l'hygiène, les Taïwanais avec qui je traînais utilisaient très souvent du produit désinfectant, se lavaient constamment les mains, prenaient des douches à raison de deux à trois fois par jour. « Je suis vanné » , lançai-je à la fin de ma première journée de travail.
- Speaker #1
« Ouais, c'est vrai que c'était long. »
- Speaker #0
Commenta Lynn en passant la main dans sa frange qui dégoulinait de sueur.
- Speaker #2
« Vous voulez qu'on aille manger un bout dehors ? »
- Speaker #0
Proposa Joyce. « Après une douche, pourquoi pas ? » Très rapidement, malgré la présence d'autres helpers temporaires, Lynn, Joyce et moi formions un trio assez soudé. auxquels Maddy se joignait de temps à autre. Encore jeune mais très professionnel, ces dernières s'occupaient principalement de gérer les réservations, de vérifier que tout fonctionne dans l'hostel, mettaient la main à la pâte lorsqu'il y avait des réparations à effectuer. Malgré ses études, elle avait du mal à trouver un travail qui correspondait à sa formation.
- Speaker #1
Ça fait plus d'un an et demi que je gère cet hostel à mi-temps. J'arrive à gagner de l'argent mais pas assez pour vivre aisément. J'espère ne pas faire ça toute ma vie.
- Speaker #0
M'avait-elle raconté un matin devant une tasse de thé au jasmin. Lynn et Joyce, quant à elle, étaient toutes les deux étudiantes. Lynn était en dernière année de son master d'études de cinéma. Son rêve ultime était de devenir réalisatrice de films et faire découvrir le potentiel de Taïwan. Le cinéma taïwanais possède d'ailleurs une identité très forte. Très lié à son histoire, il a toujours été un terreau de création dès l'occupation japonaise. En effet, suite à la bataille que se livrent chinois et japonais, Taïwan est cédé en trophée au vainqueur. Les japonais voient alors en Formosa une occasion de réaliser leurs films de propagande afin de montrer au monde entier l'exemplarité de leur colonie. Ce n'est qu'après la seconde guerre mondiale, lorsque Taïwan est confié au gouvernement nationaliste chinois, que les structures cinématographiques sont investies par la mainland China. Des fictions et des documentaires voient alors le jour, mais c'est surtout en 1949 que le bouleversement se produit. Le parti nationaliste chinois, KMT, est battu par les communistes. Le KMT se réfugie sur l'île où il établit la République de Chine en exil. 2 millions de réfugiés suivent le KMT, et les maisons de production d'État avec leur personnel sont relocalisées à Taïwan. A partir de 1951, se produisent des films de propagande qui annoncent la reconquête de la Chine, et qui promuevent le succès économique du KMT à Taïwan. C'est exactement la même période que les compagnies hongkongaises entament la production de divers films dans une langue proche du hoklo. parlé à l'époque par une majorité de la population locale taïwanaise. C'est un franc succès qui passe mieux auprès des habitants que la propagande en mandarin évidemment. Cependant, dans les années 70, une loi interdit l'usage des langues différentes dans l'espace public. C'est à partir de ce moment-là que le cinéma compté en haut-clos sombre totalement. Les productions en mandarin sont alors en expansion et favorisent trois genres. La propagande, une fois de plus, les films de la propagande, de Kung Fu et les Tree Room Films, décrits comme des oeuvres qui mettent en scène des histoires sentimentales dans des décors bourgeois et reflètent le rêve d'une société qui s'industrialise de plus en plus. Depuis lors, la nouvelle vague a pris le relais et s'est fait connaître à l'international, notamment dans plusieurs festivals reconnus dont Cannes, un cinéma dont les Taïwanais sont particulièrement fiers. Joyce, elle, souhaitait devenir professeur et avait encore quelques années devant elle avant de parvenir à boucler ses études. Ce qui me faisait poser cette question, que faisaient tous ces Taïwanais à venir bosser dans des hostels pendant leurs vacances ? Et bien la réponse fut étonnante.
- Speaker #2
On prend rarement des vacances, car ça pèse beaucoup sur notre budget. Alors pour découvrir un coin où on n'est pas trop, sans trop dépenser, l'idéal c'est de venir y travailler en échange du logement. Cela nous laisse le temps de profiter de la ville, de rencontrer de nouvelles personnes, de visiter des beaux endroits comme les gorges de Taroko qui ne sont pas très loin de Rualienne.
- Speaker #0
M'explique Joyce. Très symptomatique de la mentalité taïwanaise, cet aspect bûcheur, travailleur était omniprésent, malgré leur période de vacances. Un choc en comparant certains de nos pensionnaires taïwanais, peu sociables, peu allés en société et surtout incapables de s'ébrouiller seuls. Un fossé se creuse donc entre ceux qui ont l'habitude de voyager et les autres. Aussi étonnant que cela puisse paraître, nous recevions très souvent la visite de personnes qui effectuaient un road trip autour de Taïwan, majoritairement des locaux, en moto ou en scooter. Ils s'arrêtaient dans l'hostel, discutaient avec d'autres Taïwanais, jouaient à des jeux de société, partageaient un thé, faisaient un nombre incalculable de photos et créaient des communauté d'amis rencontrés en quelques instants. Des rencontrées éphémères mais qui ravissaient leur cœur et leurs followers Instagram. Ce qui me paraissait étrange, était tout simplement normal, rationnel pour les Taïwanais. Ou rencontrer d'autres personnes qui partageaient le même intérêt qu'eux, dans les hostels, tout simplement. Alors qu'en Europe, on aurait plutôt tendance Aller se réfugier dans un bar ou dans une soirée. Ce qui était stupéfiant, c'est que l'hostel en lui-même n'était pas leur point de chute. Il ne constituait qu'une étape au cours de leur journée de voyage. Je me rappelle avoir discuté avec l'un d'eux, qui m'expliquait repérer les meilleurs hostels non pas pour y passer la nuit, mais pour rencontrer des gens au cours de la journée. Cette bonne ambiance globale, paisible, me mettait dans un état de bien-être tel que j'en avais presque oublié mes appréhensions du début. Nous organisions des tables de discussion le soir, où nous conversions en anglais, en mandarin. Nous regardions des films, notamment en anglais et en chinois. Et nous nous exercions aux jeux de société. Une ambiance aux antipodes des hostels occidentaux où l'on promeut la fête et la beuverie la plupart du temps. Ici, c'était thé, lecture et jeux de cartes. Une atmosphère peut-être un peu enfantine à la longue, mais qui dans ce contexte ne me dérangeait pas non plus. En effet, je l'agrémentais de quelques binous et ça passait très bien, faut pas déconner non plus. Même les musiques qui passaient dans l'hostel n'étaient la plupart du temps pas internationales, mais uniquement en langue chinoise. Très souvent, des balades romantiques qui finissaient par m'exaspérer à la longue, mais la vie tranquille au sein même de l'auberge collait parfaitement à ce genre de son. Les alentours de Royenne étaient envahis de nombreux karaokés et de quelques cafés. Si les premiers sont très à la mode à Taïwan, c'est parce qu'ils déclenchent de véritables passions. Ici, il est tout à fait possible de louer une pièce privative pour soi et ses amis. Cela, on ajoute une formule « all you can drink » , « all you can eat » , et certains passent des soirées à se faire péter la ponce de breuvage et autres dumplings. Louer un karaoké pour une dizaine d'heures est parfois monnaie courante. Selon plusieurs Tawanas avec qui j'ai eu l'occasion de discuter, il constitue aussi un moyen alternatif de se loger. Le prix des auberges est sensiblement plus élevé que dans les autres pays d'Asie, hors Japon et Corée du Sud bien entendu, avec en moyenne 15 euros par nuit en dortoir. Face à ces gros complexes de karaoké subsistent encore des petits cafés intimistes où il est possible de pousser la chansonnette. Attention cependant, toutes les devantures criant en karaoké ne sont pas toujours des endroits pour exercer ses cordes vocales. Quoique, certains établissements où l'on pratique des sopi-massages, comprenez des happy ending massage, sont cachés derrière des façades aux couleurs criardes signalant un karaoké. Une fois passé la porte, c'est l'interrogation, car on se retrouve dans un bar, sans musique, une dizaine de paires de couilles attablées vous regardent droit dans les yeux, avec étonnement, ça a de quoi vous mettre très rapidement mal à l'aise et vous pousser vers la sortie. Un jour, alors que nous étions en train de manger, je sentis une violente pression qui émanait du sol. Les verres se sont mis à bouger tout seuls, les lampes fixées au plafond faisaient un jeu de lumière tel un pendule, les livres placés dans les étagères avancèrent de quelques centimètres. Deux, peut-être trois secondes tout au plus, juste de quoi nous surprendre. Tout le monde s'est regardé, bâilli, ne disant aucun mot. « Sortez ! » ordonna Maddy. Nous sommes sortis, puis plurions. Un phénomène évanescent, mais qui vous trotte dans la tête. C'était malheureusement le premier signe d'un événement bien plus dramatique, qui allait nous percuter de plein fouet les jours suivants.