Description
Pourquoi dit-on “ne pleure pas” à un enfant ? À travers le Japon, la Belgique et ailleurs, on explore ce que ces mots révèlent de notre rapport aux émotions.
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Pourquoi dit-on “ne pleure pas” à un enfant ? À travers le Japon, la Belgique et ailleurs, on explore ce que ces mots révèlent de notre rapport aux émotions.
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Transcription
Salut, moi c'est Hélène. Je suis belge et il y a une dizaine d'années, j'ai rencontré mon mari au Japon. Et depuis, ma vie s'est tissée ici et là, entre deux cultures et plusieurs langues. J'ai étudié et puis j'ai travaillé dans un milieu où on observait comment la société façonne nos habitudes, souvent sans qu'on s'en rende compte. Aujourd'hui, ces questions, je continue à me les poser, dans une conversation, un mot d'enfant. Une phrase entendue dans la rue, au Japon, en Europe, un peu partout. Ce podcast pose un regard sur la manière dont nos mots et nos gestes reflètent notre vision du monde. Je les imagine comme des graines, légères, presque anodines, mais qui racontent toujours quelque chose du sol d'où elles viennent. Et quand elles se répandent, nombreuses, elles façonnent à leur tour un paysage et dessinent des chemins tout tracés. Ici, on observe sans juger, sans chercher une seule vérité, juste pour le plaisir de s'étonner et de réfléchir un peu au pouvoir de l'ordinaire. Bienvenue dans Kotoba Nome. Arrête de pleurer. Est-ce que c'est une phrase que vous avez déjà dite ? Ou que vous avez entendue quand vous étiez enfant ? Parfois, c'est une phrase tendre. Oh, ne pleure pas, sinon moi aussi je vais pleurer. Ou encore, ne pleure pas, tout va bien. Et puis parfois, le ton change. Ne pleure pas, tu ne peux pas pleurer. Elle peut aussi prendre d'autres formes. Oh, ça va, arrête, c'est pas grave. Ou même être dite... Sans mots, avec une main qui dit « stop » ou un regard noir. Qu'est-ce qui se cache là-dessus et quel est le message sous-jacent ? Parfois, la peine de notre enfant devient aussi la nôtre, et on veut tout faire pour l'arrêter. C'est bien naturel. Parfois aussi, c'est la gêne, le fait d'importuner des passants ou des voisins qui essayent de dormir, qui nous poussent à le dire. Parfois, La tristesse, ou les grandes émotions en général, réveillent une sorte d'instinct de préservation chez le parent. Ma psy m'a dit un jour que je semblais réagir comme si j'étais poursuivie par un lion lorsque mon enfant se mettait dans tous ses états. Comme si mon corps tout entier avait été entraîné à se tendre à la moindre expression d'émotion dite négative. Mais quelque part, peu importe la forme ou l'intention de départ, L'effet recherché est souvent le même, stopper l'émotion. Et les enfants le comprennent très vite. Ici, ma tristesse n'est pas la bienvenue. J'ai tout intérêt à ne pas l'exprimer. Et puis, il y a un vrai consensus dans la recherche. Les études en Europe, aux Etats-Unis et au Japon montrent toutes la même chose. Quand un enfant a la place d'exprimer ce qu'il ressent, quand on accueille ses émotions au lieu de les couper, Il apprend vite à les apprivoiser. Il se calme plus vite, il comprend mieux ce qu'il traverse et il trouve les mots pour le dire. Et plus tard, ça se voit. Il communique plus facilement, il comprend mieux les autres et il a confiance dans ce qu'il ressent. Parce que tout simplement, on lui a appris que ressentir n'était pas mal. Mais à l'inverse, quand un enfant n'a pas cette place-là, quand on lui dit « allez, c'est pas grave » ou qu'on détourne le regard, il apprend vite à cacher ce qu'il ressent. À court terme, ça peut passer pour de la force, mais souvent c'est de la tension cachée. Il se crispe et se met en colère à la place de pleurer. À force, il peut perdre les mots, ne plus savoir comment nommer ce qu'il vit, ni comment demander de l'aide. Et puis, petit à petit, il peut finir par se dire que ses émotions comptent moins, qu'il vaut mieux les taire. On peut alors voir se tracer deux grands chemins, ceux qui gardent tout à l'intérieur. L'anxiété, la tristesse, la fatigue, et ceux qui sortent tout d'un coup, souvent sous forme de colère ou de comportement brusque. Dans les deux cas, l'enfant apprend à survivre à ses émotions plutôt qu'à vivre avec elles. Et ça, on sait que ça rend plus fragile, face à soi-même, mais aussi face aux autres. Ce « arrête de pleurer » , je l'ai aussi entendu des centaines de fois, que ce soit en Belgique ou au Japon. Et en réalité, ce n'est pas qu'une impression. En Europe et aux Etats-Unis, c'est bien documenté. La tristesse est effectivement une émotion qui est moins tolérée, et elle l'est d'autant plus chez les petits garçons. C'est le fameux « boys don't cry » ou encore en français « sois fort, t'es un garçon, tu ne pleures pas » . Nous autres, adultes, réagissons différemment aux émotions selon qu'elles viennent d'un garçon ou d'une fille. Et souvent, sans même nous en rendre compte. Je me souviens, quand j'étais étudiante, une étude m'avait particulièrement marquée. Elle montrait que les adultes interprétaient différemment les pleurs d'un bébé selon son sexe. Alors à cet âge-là, les bébés pleurent pourtant dans la même manière. Mais les adultes leur attribuaient déjà une sorte de masculinité ou une féminité différente, ainsi qu'une perception différente de leur état de détresse. Pour moi, ça avait vraiment été un électrochoc. Notre inconscient est super puissant. Il agit avant même qu'on ait conscience d'avoir un biais. Comme une sorte de réflexe collectif qui façonne la manière dont on éduque, sans le vouloir. Et au Japon alors ? Eh bien au Japon, les choses sont un peu différentes, mais pas tant qu'on pourrait le croire. Ici, on ne peut pas dire que parler de ses émotions ait la même signification qu'en Europe. L'harmonie du groupe C'est une valeur centrale. Et exprimer des émotions dites négatives, comme la tristesse ou la colère, ça peut être perçu comme quelque chose d'encore plus coûteux, particulièrement dans les espaces publics. Il y a donc une pression générale, que ce soit pour les garçons comme pour les filles, à contenir ces grandes émotions, à ne pas trop s'étendre et à rester mesuré. Alors, à la question de savoir si les adultes réagissent différemment aux émotions de tristesse des petits garçons et des petites filles, il y a malheureusement peu d'études sur le sujet au Japon pour vraiment trancher la question. Ceci dit, j'ai tout de même pu sortir quelques études pour nous amener à des pistes de réflexion. Il semblerait que des attentes parentales ne soient pas neutres. On attend des garçons qu'ils soient plus autonomes, plus affirmés, plus performants. Les pères notamment se montrent plus stricts avec eux. À l'inverse, on attend des filles des qualités plus communales telles que la douceur, l'harmonie, la chaleur humaine. En bref, la maîtrise de soi pour les garçons et la gestion des émotions des autres pour les filles. D'autres études encore montrent que dès l'école primaire, les garçons ont moins de vocabulaire émotionnel que les filles. Et à l'adolescence, ils ont plus de mal à réfléchir à leurs émotions, à se centrer. Ils décrivent souvent des attitudes comme Je préfère me concentrer sur les faits plutôt que sur mes sentiments. Ou bien, analyser mes émotions ne m'aide pas vraiment à résoudre mes problèmes. C'est ce qu'on appelle parfois une orientation vers l'extérieur, c'est-à-dire se tourner vers l'action, les faits, plutôt que vers son ressenti. Les garçons ont aussi tendance à manifester leurs émotions par des expressions plus destructrices ou extériorisées. Pour les filles, c'est un peu différent. Elles ont plus de vocabulaire émotionnel à l'âge adulte et elles expriment globalement plus d'émotions que les hommes. On pourrait peut-être dire que les garçons apprennent à garder pour eux, à minimiser ce qu'ils ressentent et parfois à transformer cette émotion en autre chose, souvent la colère. Tandis que les filles, elles, apprennent aussi à contenir leurs émotions, mais on attend d'elles qu'elles soient plus communicatives, qu'elles créent du lien. qu'elles sachent consoler. Deux trajectoires différentes, mais un même résultat. Des émotions qui, dans les deux cas, sont encadrées, dirigées, filtrées par des attentes sociales. Et ça ne s'arrête pas à l'enfance. Ces petits « arrête de pleurer » s'accumulent et deviennent, à force, des façons d'être, des réflexes intégrés, presque automatiques. À l'âge adulte, quand on a soi-même des difficultés à identifier ou à décrire ce qu'on ressent, ou quand on a grandi avec des attentes implicites à ne pas montrer ses émotions ni à demander de l'aide, quand on a grandi avec l'idée que ressentir, ça veut dire être faible, on apprend à tenir bon, à garder tout à l'intérieur. Mais ces manières d'être sont associées dans de nombreuses études à un risque plus élevé de comportements à risque, tels que des comportements agressifs, ou autodestructeurs, une consommation accrue d'alcool ou de substances, un isolement social plus marqué, Au Japon par exemple, les hommes sont plus nombreux que les femmes à ne plus avoir de contact régulier, ni en personne, ni par téléphone, ni même par message. Et dans des cas extrêmes, une tendance aussi à demander de l'aide psychologique trop tard, parfois jusqu'au pire. Au Japon comme en Belgique, près de 70% des suicides concernent les hommes. Alors bien sûr, ces comportements ne s'expliquent pas uniquement par le fait d'avoir entendu ou répété Arrête de pleurer. Il y a mille raisons de se sentir seule, illégitime ou déprimée, en tant qu'homme ou en tant que femme dans notre société actuelle. Mais ce « arrête de pleurer » peut peut-être participer à tout cela, comme une petite pierre dans un grand édifice. Ce sont des femmes, élevées à coups de « arrête de pleurer » , qui aujourd'hui ont du mal à identifier ce qu'elles ressentent. Des femmes à qui personne n'a vraiment parlé de leurs émotions, qui ont grandi dans des familles où on ne l'exprimait pas, et qui parfois les traduisent aujourd'hui en colère. Ça, ça me parle beaucoup. Ce sont ces hommes, élevés à coups de « arrête de pleurer » , de « sois fort » , de « tiens bon » , qui forment aujourd'hui le paysage de notre société. On a grandi en voyant des hommes autour de nous retenir leurs émotions. Nos pères, nos enseignants, des politiciens, nos héros de film, nos personnages préférés. Et on a vite compris cette gêne, cette petite crispation. Et pour l'exemplifier, j'aimerais vous introduire une chanson japonaise très populaire, une qui était déjà chantée par mon arrière-grand-père par alliance, donc l'arrière-grand-père de mon mari, lorsqu'il était séparé de sa fab, et que j'écoutais aussi... lorsque j'étais en longue distance avec mon mari. C'est une chanson de Sakamoto Kyu qui a été chantée en 1961 et qui s'appelle Sukiyaki. Cette chanson évoque l'histoire d'un homme séparé de sa bien-aimée qui marche en repensant avec tristesse et nostalgie à celle qui est trop loin de lui. Marchons la tête levée pour que mes larmes ne tombent pas. En pleurant, je continue de marcher, seule, dans la nuit. Et soixante ans plus tard, mon fils de cinq ans, lui aussi, cache ses larmes lorsqu'il regarde un film triste. Ses mots, cette vision du monde, nous en avons hérité. Et sans y penser, nous la répliquons, comme des automates programmés. Aucun de nous n'est au-dessus de ces automatismes. On les porte, simplement. Moi aussi cette semaine, alors même que j'écrivais cet épisode. Mon fils a fait tomber un morceau de sa glace et s'est lancé dans un grand cri de désespoir. Et la première phrase qui est sortie de ma bouche a été, vous l'advinez ? « Arrête de pleurer ! » J'ai eu comme un électrochoc en m'entendant. Une heure plus tôt, je venais de lire une étude sur le manque de vocabulaire émotionnel chez les garçons de première primaire. Alors, j'ai pris une grande respiration et je me suis reprise. « Tu es très déçue que ta glace soit tombée. » « Ah, je comprends bien. » Ce n'était pas de tout repos. Les pleurs ont continué une bonne dizaine de minutes et il a bien fallu préciser que comprendre son émotion ne voulait pas dire que j'allais lui acheter une autre glace. Néanmoins, La tempête s'est terminée dans un long câlin et mon fils a eu toute la liberté d'exprimer sa tristesse et d'apprendre ce qu'était la déception. Est-ce que ma réaction a été la meilleure ? Peut-être pas. Peut-être qu'on pourrait simplement répondre à la tristesse d'un enfant en disant « je suis là » ou ne rien dire, mais rester. Est-ce qu'il faut toujours accueillir toutes les émotions ? Les émotions, probablement. Mais tous les comportements ne sont pas toujours acceptables. Et c'est le rôle des parents d'apprendre aux enfants à naviguer ça. Cet épisode n'a pas pour vocation de donner une théorie univoque, ni une réponse toute faite. Le but est simplement de s'amuser à repenser d'où viennent nos mots, ce qu'ils transmettent et où ils nous emmènent. Et dans ce podcast, vous verrez vite que les mots sont liés comme une toile d'araignée. On l'a aussi déjà un petit peu survolé, mais à côté des « arrête de pleurer » , il y a aussi les « sois fort » , les « sois sage » . et autres petites phrases et gestes du quotidien qui forment ensemble la même toile d'araignée de notre société. Mais je n'en dirai pas plus, parce que tout cela fera l'objet d'autres épisodes, à côté d'autres thématiques variées. Alors n'hésitez pas à vous abonner, à partager autour de vous. Et pour découvrir ensemble ce que nos mots sèment autour de nous, je vous dis à la prochaine !
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Pourquoi dit-on “ne pleure pas” à un enfant ? À travers le Japon, la Belgique et ailleurs, on explore ce que ces mots révèlent de notre rapport aux émotions.
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Salut, moi c'est Hélène. Je suis belge et il y a une dizaine d'années, j'ai rencontré mon mari au Japon. Et depuis, ma vie s'est tissée ici et là, entre deux cultures et plusieurs langues. J'ai étudié et puis j'ai travaillé dans un milieu où on observait comment la société façonne nos habitudes, souvent sans qu'on s'en rende compte. Aujourd'hui, ces questions, je continue à me les poser, dans une conversation, un mot d'enfant. Une phrase entendue dans la rue, au Japon, en Europe, un peu partout. Ce podcast pose un regard sur la manière dont nos mots et nos gestes reflètent notre vision du monde. Je les imagine comme des graines, légères, presque anodines, mais qui racontent toujours quelque chose du sol d'où elles viennent. Et quand elles se répandent, nombreuses, elles façonnent à leur tour un paysage et dessinent des chemins tout tracés. Ici, on observe sans juger, sans chercher une seule vérité, juste pour le plaisir de s'étonner et de réfléchir un peu au pouvoir de l'ordinaire. Bienvenue dans Kotoba Nome. Arrête de pleurer. Est-ce que c'est une phrase que vous avez déjà dite ? Ou que vous avez entendue quand vous étiez enfant ? Parfois, c'est une phrase tendre. Oh, ne pleure pas, sinon moi aussi je vais pleurer. Ou encore, ne pleure pas, tout va bien. Et puis parfois, le ton change. Ne pleure pas, tu ne peux pas pleurer. Elle peut aussi prendre d'autres formes. Oh, ça va, arrête, c'est pas grave. Ou même être dite... Sans mots, avec une main qui dit « stop » ou un regard noir. Qu'est-ce qui se cache là-dessus et quel est le message sous-jacent ? Parfois, la peine de notre enfant devient aussi la nôtre, et on veut tout faire pour l'arrêter. C'est bien naturel. Parfois aussi, c'est la gêne, le fait d'importuner des passants ou des voisins qui essayent de dormir, qui nous poussent à le dire. Parfois, La tristesse, ou les grandes émotions en général, réveillent une sorte d'instinct de préservation chez le parent. Ma psy m'a dit un jour que je semblais réagir comme si j'étais poursuivie par un lion lorsque mon enfant se mettait dans tous ses états. Comme si mon corps tout entier avait été entraîné à se tendre à la moindre expression d'émotion dite négative. Mais quelque part, peu importe la forme ou l'intention de départ, L'effet recherché est souvent le même, stopper l'émotion. Et les enfants le comprennent très vite. Ici, ma tristesse n'est pas la bienvenue. J'ai tout intérêt à ne pas l'exprimer. Et puis, il y a un vrai consensus dans la recherche. Les études en Europe, aux Etats-Unis et au Japon montrent toutes la même chose. Quand un enfant a la place d'exprimer ce qu'il ressent, quand on accueille ses émotions au lieu de les couper, Il apprend vite à les apprivoiser. Il se calme plus vite, il comprend mieux ce qu'il traverse et il trouve les mots pour le dire. Et plus tard, ça se voit. Il communique plus facilement, il comprend mieux les autres et il a confiance dans ce qu'il ressent. Parce que tout simplement, on lui a appris que ressentir n'était pas mal. Mais à l'inverse, quand un enfant n'a pas cette place-là, quand on lui dit « allez, c'est pas grave » ou qu'on détourne le regard, il apprend vite à cacher ce qu'il ressent. À court terme, ça peut passer pour de la force, mais souvent c'est de la tension cachée. Il se crispe et se met en colère à la place de pleurer. À force, il peut perdre les mots, ne plus savoir comment nommer ce qu'il vit, ni comment demander de l'aide. Et puis, petit à petit, il peut finir par se dire que ses émotions comptent moins, qu'il vaut mieux les taire. On peut alors voir se tracer deux grands chemins, ceux qui gardent tout à l'intérieur. L'anxiété, la tristesse, la fatigue, et ceux qui sortent tout d'un coup, souvent sous forme de colère ou de comportement brusque. Dans les deux cas, l'enfant apprend à survivre à ses émotions plutôt qu'à vivre avec elles. Et ça, on sait que ça rend plus fragile, face à soi-même, mais aussi face aux autres. Ce « arrête de pleurer » , je l'ai aussi entendu des centaines de fois, que ce soit en Belgique ou au Japon. Et en réalité, ce n'est pas qu'une impression. En Europe et aux Etats-Unis, c'est bien documenté. La tristesse est effectivement une émotion qui est moins tolérée, et elle l'est d'autant plus chez les petits garçons. C'est le fameux « boys don't cry » ou encore en français « sois fort, t'es un garçon, tu ne pleures pas » . Nous autres, adultes, réagissons différemment aux émotions selon qu'elles viennent d'un garçon ou d'une fille. Et souvent, sans même nous en rendre compte. Je me souviens, quand j'étais étudiante, une étude m'avait particulièrement marquée. Elle montrait que les adultes interprétaient différemment les pleurs d'un bébé selon son sexe. Alors à cet âge-là, les bébés pleurent pourtant dans la même manière. Mais les adultes leur attribuaient déjà une sorte de masculinité ou une féminité différente, ainsi qu'une perception différente de leur état de détresse. Pour moi, ça avait vraiment été un électrochoc. Notre inconscient est super puissant. Il agit avant même qu'on ait conscience d'avoir un biais. Comme une sorte de réflexe collectif qui façonne la manière dont on éduque, sans le vouloir. Et au Japon alors ? Eh bien au Japon, les choses sont un peu différentes, mais pas tant qu'on pourrait le croire. Ici, on ne peut pas dire que parler de ses émotions ait la même signification qu'en Europe. L'harmonie du groupe C'est une valeur centrale. Et exprimer des émotions dites négatives, comme la tristesse ou la colère, ça peut être perçu comme quelque chose d'encore plus coûteux, particulièrement dans les espaces publics. Il y a donc une pression générale, que ce soit pour les garçons comme pour les filles, à contenir ces grandes émotions, à ne pas trop s'étendre et à rester mesuré. Alors, à la question de savoir si les adultes réagissent différemment aux émotions de tristesse des petits garçons et des petites filles, il y a malheureusement peu d'études sur le sujet au Japon pour vraiment trancher la question. Ceci dit, j'ai tout de même pu sortir quelques études pour nous amener à des pistes de réflexion. Il semblerait que des attentes parentales ne soient pas neutres. On attend des garçons qu'ils soient plus autonomes, plus affirmés, plus performants. Les pères notamment se montrent plus stricts avec eux. À l'inverse, on attend des filles des qualités plus communales telles que la douceur, l'harmonie, la chaleur humaine. En bref, la maîtrise de soi pour les garçons et la gestion des émotions des autres pour les filles. D'autres études encore montrent que dès l'école primaire, les garçons ont moins de vocabulaire émotionnel que les filles. Et à l'adolescence, ils ont plus de mal à réfléchir à leurs émotions, à se centrer. Ils décrivent souvent des attitudes comme Je préfère me concentrer sur les faits plutôt que sur mes sentiments. Ou bien, analyser mes émotions ne m'aide pas vraiment à résoudre mes problèmes. C'est ce qu'on appelle parfois une orientation vers l'extérieur, c'est-à-dire se tourner vers l'action, les faits, plutôt que vers son ressenti. Les garçons ont aussi tendance à manifester leurs émotions par des expressions plus destructrices ou extériorisées. Pour les filles, c'est un peu différent. Elles ont plus de vocabulaire émotionnel à l'âge adulte et elles expriment globalement plus d'émotions que les hommes. On pourrait peut-être dire que les garçons apprennent à garder pour eux, à minimiser ce qu'ils ressentent et parfois à transformer cette émotion en autre chose, souvent la colère. Tandis que les filles, elles, apprennent aussi à contenir leurs émotions, mais on attend d'elles qu'elles soient plus communicatives, qu'elles créent du lien. qu'elles sachent consoler. Deux trajectoires différentes, mais un même résultat. Des émotions qui, dans les deux cas, sont encadrées, dirigées, filtrées par des attentes sociales. Et ça ne s'arrête pas à l'enfance. Ces petits « arrête de pleurer » s'accumulent et deviennent, à force, des façons d'être, des réflexes intégrés, presque automatiques. À l'âge adulte, quand on a soi-même des difficultés à identifier ou à décrire ce qu'on ressent, ou quand on a grandi avec des attentes implicites à ne pas montrer ses émotions ni à demander de l'aide, quand on a grandi avec l'idée que ressentir, ça veut dire être faible, on apprend à tenir bon, à garder tout à l'intérieur. Mais ces manières d'être sont associées dans de nombreuses études à un risque plus élevé de comportements à risque, tels que des comportements agressifs, ou autodestructeurs, une consommation accrue d'alcool ou de substances, un isolement social plus marqué, Au Japon par exemple, les hommes sont plus nombreux que les femmes à ne plus avoir de contact régulier, ni en personne, ni par téléphone, ni même par message. Et dans des cas extrêmes, une tendance aussi à demander de l'aide psychologique trop tard, parfois jusqu'au pire. Au Japon comme en Belgique, près de 70% des suicides concernent les hommes. Alors bien sûr, ces comportements ne s'expliquent pas uniquement par le fait d'avoir entendu ou répété Arrête de pleurer. Il y a mille raisons de se sentir seule, illégitime ou déprimée, en tant qu'homme ou en tant que femme dans notre société actuelle. Mais ce « arrête de pleurer » peut peut-être participer à tout cela, comme une petite pierre dans un grand édifice. Ce sont des femmes, élevées à coups de « arrête de pleurer » , qui aujourd'hui ont du mal à identifier ce qu'elles ressentent. Des femmes à qui personne n'a vraiment parlé de leurs émotions, qui ont grandi dans des familles où on ne l'exprimait pas, et qui parfois les traduisent aujourd'hui en colère. Ça, ça me parle beaucoup. Ce sont ces hommes, élevés à coups de « arrête de pleurer » , de « sois fort » , de « tiens bon » , qui forment aujourd'hui le paysage de notre société. On a grandi en voyant des hommes autour de nous retenir leurs émotions. Nos pères, nos enseignants, des politiciens, nos héros de film, nos personnages préférés. Et on a vite compris cette gêne, cette petite crispation. Et pour l'exemplifier, j'aimerais vous introduire une chanson japonaise très populaire, une qui était déjà chantée par mon arrière-grand-père par alliance, donc l'arrière-grand-père de mon mari, lorsqu'il était séparé de sa fab, et que j'écoutais aussi... lorsque j'étais en longue distance avec mon mari. C'est une chanson de Sakamoto Kyu qui a été chantée en 1961 et qui s'appelle Sukiyaki. Cette chanson évoque l'histoire d'un homme séparé de sa bien-aimée qui marche en repensant avec tristesse et nostalgie à celle qui est trop loin de lui. Marchons la tête levée pour que mes larmes ne tombent pas. En pleurant, je continue de marcher, seule, dans la nuit. Et soixante ans plus tard, mon fils de cinq ans, lui aussi, cache ses larmes lorsqu'il regarde un film triste. Ses mots, cette vision du monde, nous en avons hérité. Et sans y penser, nous la répliquons, comme des automates programmés. Aucun de nous n'est au-dessus de ces automatismes. On les porte, simplement. Moi aussi cette semaine, alors même que j'écrivais cet épisode. Mon fils a fait tomber un morceau de sa glace et s'est lancé dans un grand cri de désespoir. Et la première phrase qui est sortie de ma bouche a été, vous l'advinez ? « Arrête de pleurer ! » J'ai eu comme un électrochoc en m'entendant. Une heure plus tôt, je venais de lire une étude sur le manque de vocabulaire émotionnel chez les garçons de première primaire. Alors, j'ai pris une grande respiration et je me suis reprise. « Tu es très déçue que ta glace soit tombée. » « Ah, je comprends bien. » Ce n'était pas de tout repos. Les pleurs ont continué une bonne dizaine de minutes et il a bien fallu préciser que comprendre son émotion ne voulait pas dire que j'allais lui acheter une autre glace. Néanmoins, La tempête s'est terminée dans un long câlin et mon fils a eu toute la liberté d'exprimer sa tristesse et d'apprendre ce qu'était la déception. Est-ce que ma réaction a été la meilleure ? Peut-être pas. Peut-être qu'on pourrait simplement répondre à la tristesse d'un enfant en disant « je suis là » ou ne rien dire, mais rester. Est-ce qu'il faut toujours accueillir toutes les émotions ? Les émotions, probablement. Mais tous les comportements ne sont pas toujours acceptables. Et c'est le rôle des parents d'apprendre aux enfants à naviguer ça. Cet épisode n'a pas pour vocation de donner une théorie univoque, ni une réponse toute faite. Le but est simplement de s'amuser à repenser d'où viennent nos mots, ce qu'ils transmettent et où ils nous emmènent. Et dans ce podcast, vous verrez vite que les mots sont liés comme une toile d'araignée. On l'a aussi déjà un petit peu survolé, mais à côté des « arrête de pleurer » , il y a aussi les « sois fort » , les « sois sage » . et autres petites phrases et gestes du quotidien qui forment ensemble la même toile d'araignée de notre société. Mais je n'en dirai pas plus, parce que tout cela fera l'objet d'autres épisodes, à côté d'autres thématiques variées. Alors n'hésitez pas à vous abonner, à partager autour de vous. Et pour découvrir ensemble ce que nos mots sèment autour de nous, je vous dis à la prochaine !
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Pourquoi dit-on “ne pleure pas” à un enfant ? À travers le Japon, la Belgique et ailleurs, on explore ce que ces mots révèlent de notre rapport aux émotions.
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Salut, moi c'est Hélène. Je suis belge et il y a une dizaine d'années, j'ai rencontré mon mari au Japon. Et depuis, ma vie s'est tissée ici et là, entre deux cultures et plusieurs langues. J'ai étudié et puis j'ai travaillé dans un milieu où on observait comment la société façonne nos habitudes, souvent sans qu'on s'en rende compte. Aujourd'hui, ces questions, je continue à me les poser, dans une conversation, un mot d'enfant. Une phrase entendue dans la rue, au Japon, en Europe, un peu partout. Ce podcast pose un regard sur la manière dont nos mots et nos gestes reflètent notre vision du monde. Je les imagine comme des graines, légères, presque anodines, mais qui racontent toujours quelque chose du sol d'où elles viennent. Et quand elles se répandent, nombreuses, elles façonnent à leur tour un paysage et dessinent des chemins tout tracés. Ici, on observe sans juger, sans chercher une seule vérité, juste pour le plaisir de s'étonner et de réfléchir un peu au pouvoir de l'ordinaire. Bienvenue dans Kotoba Nome. Arrête de pleurer. Est-ce que c'est une phrase que vous avez déjà dite ? Ou que vous avez entendue quand vous étiez enfant ? Parfois, c'est une phrase tendre. Oh, ne pleure pas, sinon moi aussi je vais pleurer. Ou encore, ne pleure pas, tout va bien. Et puis parfois, le ton change. Ne pleure pas, tu ne peux pas pleurer. Elle peut aussi prendre d'autres formes. Oh, ça va, arrête, c'est pas grave. Ou même être dite... Sans mots, avec une main qui dit « stop » ou un regard noir. Qu'est-ce qui se cache là-dessus et quel est le message sous-jacent ? Parfois, la peine de notre enfant devient aussi la nôtre, et on veut tout faire pour l'arrêter. C'est bien naturel. Parfois aussi, c'est la gêne, le fait d'importuner des passants ou des voisins qui essayent de dormir, qui nous poussent à le dire. Parfois, La tristesse, ou les grandes émotions en général, réveillent une sorte d'instinct de préservation chez le parent. Ma psy m'a dit un jour que je semblais réagir comme si j'étais poursuivie par un lion lorsque mon enfant se mettait dans tous ses états. Comme si mon corps tout entier avait été entraîné à se tendre à la moindre expression d'émotion dite négative. Mais quelque part, peu importe la forme ou l'intention de départ, L'effet recherché est souvent le même, stopper l'émotion. Et les enfants le comprennent très vite. Ici, ma tristesse n'est pas la bienvenue. J'ai tout intérêt à ne pas l'exprimer. Et puis, il y a un vrai consensus dans la recherche. Les études en Europe, aux Etats-Unis et au Japon montrent toutes la même chose. Quand un enfant a la place d'exprimer ce qu'il ressent, quand on accueille ses émotions au lieu de les couper, Il apprend vite à les apprivoiser. Il se calme plus vite, il comprend mieux ce qu'il traverse et il trouve les mots pour le dire. Et plus tard, ça se voit. Il communique plus facilement, il comprend mieux les autres et il a confiance dans ce qu'il ressent. Parce que tout simplement, on lui a appris que ressentir n'était pas mal. Mais à l'inverse, quand un enfant n'a pas cette place-là, quand on lui dit « allez, c'est pas grave » ou qu'on détourne le regard, il apprend vite à cacher ce qu'il ressent. À court terme, ça peut passer pour de la force, mais souvent c'est de la tension cachée. Il se crispe et se met en colère à la place de pleurer. À force, il peut perdre les mots, ne plus savoir comment nommer ce qu'il vit, ni comment demander de l'aide. Et puis, petit à petit, il peut finir par se dire que ses émotions comptent moins, qu'il vaut mieux les taire. On peut alors voir se tracer deux grands chemins, ceux qui gardent tout à l'intérieur. L'anxiété, la tristesse, la fatigue, et ceux qui sortent tout d'un coup, souvent sous forme de colère ou de comportement brusque. Dans les deux cas, l'enfant apprend à survivre à ses émotions plutôt qu'à vivre avec elles. Et ça, on sait que ça rend plus fragile, face à soi-même, mais aussi face aux autres. Ce « arrête de pleurer » , je l'ai aussi entendu des centaines de fois, que ce soit en Belgique ou au Japon. Et en réalité, ce n'est pas qu'une impression. En Europe et aux Etats-Unis, c'est bien documenté. La tristesse est effectivement une émotion qui est moins tolérée, et elle l'est d'autant plus chez les petits garçons. C'est le fameux « boys don't cry » ou encore en français « sois fort, t'es un garçon, tu ne pleures pas » . Nous autres, adultes, réagissons différemment aux émotions selon qu'elles viennent d'un garçon ou d'une fille. Et souvent, sans même nous en rendre compte. Je me souviens, quand j'étais étudiante, une étude m'avait particulièrement marquée. Elle montrait que les adultes interprétaient différemment les pleurs d'un bébé selon son sexe. Alors à cet âge-là, les bébés pleurent pourtant dans la même manière. Mais les adultes leur attribuaient déjà une sorte de masculinité ou une féminité différente, ainsi qu'une perception différente de leur état de détresse. Pour moi, ça avait vraiment été un électrochoc. Notre inconscient est super puissant. Il agit avant même qu'on ait conscience d'avoir un biais. Comme une sorte de réflexe collectif qui façonne la manière dont on éduque, sans le vouloir. Et au Japon alors ? Eh bien au Japon, les choses sont un peu différentes, mais pas tant qu'on pourrait le croire. Ici, on ne peut pas dire que parler de ses émotions ait la même signification qu'en Europe. L'harmonie du groupe C'est une valeur centrale. Et exprimer des émotions dites négatives, comme la tristesse ou la colère, ça peut être perçu comme quelque chose d'encore plus coûteux, particulièrement dans les espaces publics. Il y a donc une pression générale, que ce soit pour les garçons comme pour les filles, à contenir ces grandes émotions, à ne pas trop s'étendre et à rester mesuré. Alors, à la question de savoir si les adultes réagissent différemment aux émotions de tristesse des petits garçons et des petites filles, il y a malheureusement peu d'études sur le sujet au Japon pour vraiment trancher la question. Ceci dit, j'ai tout de même pu sortir quelques études pour nous amener à des pistes de réflexion. Il semblerait que des attentes parentales ne soient pas neutres. On attend des garçons qu'ils soient plus autonomes, plus affirmés, plus performants. Les pères notamment se montrent plus stricts avec eux. À l'inverse, on attend des filles des qualités plus communales telles que la douceur, l'harmonie, la chaleur humaine. En bref, la maîtrise de soi pour les garçons et la gestion des émotions des autres pour les filles. D'autres études encore montrent que dès l'école primaire, les garçons ont moins de vocabulaire émotionnel que les filles. Et à l'adolescence, ils ont plus de mal à réfléchir à leurs émotions, à se centrer. Ils décrivent souvent des attitudes comme Je préfère me concentrer sur les faits plutôt que sur mes sentiments. Ou bien, analyser mes émotions ne m'aide pas vraiment à résoudre mes problèmes. C'est ce qu'on appelle parfois une orientation vers l'extérieur, c'est-à-dire se tourner vers l'action, les faits, plutôt que vers son ressenti. Les garçons ont aussi tendance à manifester leurs émotions par des expressions plus destructrices ou extériorisées. Pour les filles, c'est un peu différent. Elles ont plus de vocabulaire émotionnel à l'âge adulte et elles expriment globalement plus d'émotions que les hommes. On pourrait peut-être dire que les garçons apprennent à garder pour eux, à minimiser ce qu'ils ressentent et parfois à transformer cette émotion en autre chose, souvent la colère. Tandis que les filles, elles, apprennent aussi à contenir leurs émotions, mais on attend d'elles qu'elles soient plus communicatives, qu'elles créent du lien. qu'elles sachent consoler. Deux trajectoires différentes, mais un même résultat. Des émotions qui, dans les deux cas, sont encadrées, dirigées, filtrées par des attentes sociales. Et ça ne s'arrête pas à l'enfance. Ces petits « arrête de pleurer » s'accumulent et deviennent, à force, des façons d'être, des réflexes intégrés, presque automatiques. À l'âge adulte, quand on a soi-même des difficultés à identifier ou à décrire ce qu'on ressent, ou quand on a grandi avec des attentes implicites à ne pas montrer ses émotions ni à demander de l'aide, quand on a grandi avec l'idée que ressentir, ça veut dire être faible, on apprend à tenir bon, à garder tout à l'intérieur. Mais ces manières d'être sont associées dans de nombreuses études à un risque plus élevé de comportements à risque, tels que des comportements agressifs, ou autodestructeurs, une consommation accrue d'alcool ou de substances, un isolement social plus marqué, Au Japon par exemple, les hommes sont plus nombreux que les femmes à ne plus avoir de contact régulier, ni en personne, ni par téléphone, ni même par message. Et dans des cas extrêmes, une tendance aussi à demander de l'aide psychologique trop tard, parfois jusqu'au pire. Au Japon comme en Belgique, près de 70% des suicides concernent les hommes. Alors bien sûr, ces comportements ne s'expliquent pas uniquement par le fait d'avoir entendu ou répété Arrête de pleurer. Il y a mille raisons de se sentir seule, illégitime ou déprimée, en tant qu'homme ou en tant que femme dans notre société actuelle. Mais ce « arrête de pleurer » peut peut-être participer à tout cela, comme une petite pierre dans un grand édifice. Ce sont des femmes, élevées à coups de « arrête de pleurer » , qui aujourd'hui ont du mal à identifier ce qu'elles ressentent. Des femmes à qui personne n'a vraiment parlé de leurs émotions, qui ont grandi dans des familles où on ne l'exprimait pas, et qui parfois les traduisent aujourd'hui en colère. Ça, ça me parle beaucoup. Ce sont ces hommes, élevés à coups de « arrête de pleurer » , de « sois fort » , de « tiens bon » , qui forment aujourd'hui le paysage de notre société. On a grandi en voyant des hommes autour de nous retenir leurs émotions. Nos pères, nos enseignants, des politiciens, nos héros de film, nos personnages préférés. Et on a vite compris cette gêne, cette petite crispation. Et pour l'exemplifier, j'aimerais vous introduire une chanson japonaise très populaire, une qui était déjà chantée par mon arrière-grand-père par alliance, donc l'arrière-grand-père de mon mari, lorsqu'il était séparé de sa fab, et que j'écoutais aussi... lorsque j'étais en longue distance avec mon mari. C'est une chanson de Sakamoto Kyu qui a été chantée en 1961 et qui s'appelle Sukiyaki. Cette chanson évoque l'histoire d'un homme séparé de sa bien-aimée qui marche en repensant avec tristesse et nostalgie à celle qui est trop loin de lui. Marchons la tête levée pour que mes larmes ne tombent pas. En pleurant, je continue de marcher, seule, dans la nuit. Et soixante ans plus tard, mon fils de cinq ans, lui aussi, cache ses larmes lorsqu'il regarde un film triste. Ses mots, cette vision du monde, nous en avons hérité. Et sans y penser, nous la répliquons, comme des automates programmés. Aucun de nous n'est au-dessus de ces automatismes. On les porte, simplement. Moi aussi cette semaine, alors même que j'écrivais cet épisode. Mon fils a fait tomber un morceau de sa glace et s'est lancé dans un grand cri de désespoir. Et la première phrase qui est sortie de ma bouche a été, vous l'advinez ? « Arrête de pleurer ! » J'ai eu comme un électrochoc en m'entendant. Une heure plus tôt, je venais de lire une étude sur le manque de vocabulaire émotionnel chez les garçons de première primaire. Alors, j'ai pris une grande respiration et je me suis reprise. « Tu es très déçue que ta glace soit tombée. » « Ah, je comprends bien. » Ce n'était pas de tout repos. Les pleurs ont continué une bonne dizaine de minutes et il a bien fallu préciser que comprendre son émotion ne voulait pas dire que j'allais lui acheter une autre glace. Néanmoins, La tempête s'est terminée dans un long câlin et mon fils a eu toute la liberté d'exprimer sa tristesse et d'apprendre ce qu'était la déception. Est-ce que ma réaction a été la meilleure ? Peut-être pas. Peut-être qu'on pourrait simplement répondre à la tristesse d'un enfant en disant « je suis là » ou ne rien dire, mais rester. Est-ce qu'il faut toujours accueillir toutes les émotions ? Les émotions, probablement. Mais tous les comportements ne sont pas toujours acceptables. Et c'est le rôle des parents d'apprendre aux enfants à naviguer ça. Cet épisode n'a pas pour vocation de donner une théorie univoque, ni une réponse toute faite. Le but est simplement de s'amuser à repenser d'où viennent nos mots, ce qu'ils transmettent et où ils nous emmènent. Et dans ce podcast, vous verrez vite que les mots sont liés comme une toile d'araignée. On l'a aussi déjà un petit peu survolé, mais à côté des « arrête de pleurer » , il y a aussi les « sois fort » , les « sois sage » . et autres petites phrases et gestes du quotidien qui forment ensemble la même toile d'araignée de notre société. Mais je n'en dirai pas plus, parce que tout cela fera l'objet d'autres épisodes, à côté d'autres thématiques variées. Alors n'hésitez pas à vous abonner, à partager autour de vous. Et pour découvrir ensemble ce que nos mots sèment autour de nous, je vous dis à la prochaine !
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Description
Pourquoi dit-on “ne pleure pas” à un enfant ? À travers le Japon, la Belgique et ailleurs, on explore ce que ces mots révèlent de notre rapport aux émotions.
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Transcription
Salut, moi c'est Hélène. Je suis belge et il y a une dizaine d'années, j'ai rencontré mon mari au Japon. Et depuis, ma vie s'est tissée ici et là, entre deux cultures et plusieurs langues. J'ai étudié et puis j'ai travaillé dans un milieu où on observait comment la société façonne nos habitudes, souvent sans qu'on s'en rende compte. Aujourd'hui, ces questions, je continue à me les poser, dans une conversation, un mot d'enfant. Une phrase entendue dans la rue, au Japon, en Europe, un peu partout. Ce podcast pose un regard sur la manière dont nos mots et nos gestes reflètent notre vision du monde. Je les imagine comme des graines, légères, presque anodines, mais qui racontent toujours quelque chose du sol d'où elles viennent. Et quand elles se répandent, nombreuses, elles façonnent à leur tour un paysage et dessinent des chemins tout tracés. Ici, on observe sans juger, sans chercher une seule vérité, juste pour le plaisir de s'étonner et de réfléchir un peu au pouvoir de l'ordinaire. Bienvenue dans Kotoba Nome. Arrête de pleurer. Est-ce que c'est une phrase que vous avez déjà dite ? Ou que vous avez entendue quand vous étiez enfant ? Parfois, c'est une phrase tendre. Oh, ne pleure pas, sinon moi aussi je vais pleurer. Ou encore, ne pleure pas, tout va bien. Et puis parfois, le ton change. Ne pleure pas, tu ne peux pas pleurer. Elle peut aussi prendre d'autres formes. Oh, ça va, arrête, c'est pas grave. Ou même être dite... Sans mots, avec une main qui dit « stop » ou un regard noir. Qu'est-ce qui se cache là-dessus et quel est le message sous-jacent ? Parfois, la peine de notre enfant devient aussi la nôtre, et on veut tout faire pour l'arrêter. C'est bien naturel. Parfois aussi, c'est la gêne, le fait d'importuner des passants ou des voisins qui essayent de dormir, qui nous poussent à le dire. Parfois, La tristesse, ou les grandes émotions en général, réveillent une sorte d'instinct de préservation chez le parent. Ma psy m'a dit un jour que je semblais réagir comme si j'étais poursuivie par un lion lorsque mon enfant se mettait dans tous ses états. Comme si mon corps tout entier avait été entraîné à se tendre à la moindre expression d'émotion dite négative. Mais quelque part, peu importe la forme ou l'intention de départ, L'effet recherché est souvent le même, stopper l'émotion. Et les enfants le comprennent très vite. Ici, ma tristesse n'est pas la bienvenue. J'ai tout intérêt à ne pas l'exprimer. Et puis, il y a un vrai consensus dans la recherche. Les études en Europe, aux Etats-Unis et au Japon montrent toutes la même chose. Quand un enfant a la place d'exprimer ce qu'il ressent, quand on accueille ses émotions au lieu de les couper, Il apprend vite à les apprivoiser. Il se calme plus vite, il comprend mieux ce qu'il traverse et il trouve les mots pour le dire. Et plus tard, ça se voit. Il communique plus facilement, il comprend mieux les autres et il a confiance dans ce qu'il ressent. Parce que tout simplement, on lui a appris que ressentir n'était pas mal. Mais à l'inverse, quand un enfant n'a pas cette place-là, quand on lui dit « allez, c'est pas grave » ou qu'on détourne le regard, il apprend vite à cacher ce qu'il ressent. À court terme, ça peut passer pour de la force, mais souvent c'est de la tension cachée. Il se crispe et se met en colère à la place de pleurer. À force, il peut perdre les mots, ne plus savoir comment nommer ce qu'il vit, ni comment demander de l'aide. Et puis, petit à petit, il peut finir par se dire que ses émotions comptent moins, qu'il vaut mieux les taire. On peut alors voir se tracer deux grands chemins, ceux qui gardent tout à l'intérieur. L'anxiété, la tristesse, la fatigue, et ceux qui sortent tout d'un coup, souvent sous forme de colère ou de comportement brusque. Dans les deux cas, l'enfant apprend à survivre à ses émotions plutôt qu'à vivre avec elles. Et ça, on sait que ça rend plus fragile, face à soi-même, mais aussi face aux autres. Ce « arrête de pleurer » , je l'ai aussi entendu des centaines de fois, que ce soit en Belgique ou au Japon. Et en réalité, ce n'est pas qu'une impression. En Europe et aux Etats-Unis, c'est bien documenté. La tristesse est effectivement une émotion qui est moins tolérée, et elle l'est d'autant plus chez les petits garçons. C'est le fameux « boys don't cry » ou encore en français « sois fort, t'es un garçon, tu ne pleures pas » . Nous autres, adultes, réagissons différemment aux émotions selon qu'elles viennent d'un garçon ou d'une fille. Et souvent, sans même nous en rendre compte. Je me souviens, quand j'étais étudiante, une étude m'avait particulièrement marquée. Elle montrait que les adultes interprétaient différemment les pleurs d'un bébé selon son sexe. Alors à cet âge-là, les bébés pleurent pourtant dans la même manière. Mais les adultes leur attribuaient déjà une sorte de masculinité ou une féminité différente, ainsi qu'une perception différente de leur état de détresse. Pour moi, ça avait vraiment été un électrochoc. Notre inconscient est super puissant. Il agit avant même qu'on ait conscience d'avoir un biais. Comme une sorte de réflexe collectif qui façonne la manière dont on éduque, sans le vouloir. Et au Japon alors ? Eh bien au Japon, les choses sont un peu différentes, mais pas tant qu'on pourrait le croire. Ici, on ne peut pas dire que parler de ses émotions ait la même signification qu'en Europe. L'harmonie du groupe C'est une valeur centrale. Et exprimer des émotions dites négatives, comme la tristesse ou la colère, ça peut être perçu comme quelque chose d'encore plus coûteux, particulièrement dans les espaces publics. Il y a donc une pression générale, que ce soit pour les garçons comme pour les filles, à contenir ces grandes émotions, à ne pas trop s'étendre et à rester mesuré. Alors, à la question de savoir si les adultes réagissent différemment aux émotions de tristesse des petits garçons et des petites filles, il y a malheureusement peu d'études sur le sujet au Japon pour vraiment trancher la question. Ceci dit, j'ai tout de même pu sortir quelques études pour nous amener à des pistes de réflexion. Il semblerait que des attentes parentales ne soient pas neutres. On attend des garçons qu'ils soient plus autonomes, plus affirmés, plus performants. Les pères notamment se montrent plus stricts avec eux. À l'inverse, on attend des filles des qualités plus communales telles que la douceur, l'harmonie, la chaleur humaine. En bref, la maîtrise de soi pour les garçons et la gestion des émotions des autres pour les filles. D'autres études encore montrent que dès l'école primaire, les garçons ont moins de vocabulaire émotionnel que les filles. Et à l'adolescence, ils ont plus de mal à réfléchir à leurs émotions, à se centrer. Ils décrivent souvent des attitudes comme Je préfère me concentrer sur les faits plutôt que sur mes sentiments. Ou bien, analyser mes émotions ne m'aide pas vraiment à résoudre mes problèmes. C'est ce qu'on appelle parfois une orientation vers l'extérieur, c'est-à-dire se tourner vers l'action, les faits, plutôt que vers son ressenti. Les garçons ont aussi tendance à manifester leurs émotions par des expressions plus destructrices ou extériorisées. Pour les filles, c'est un peu différent. Elles ont plus de vocabulaire émotionnel à l'âge adulte et elles expriment globalement plus d'émotions que les hommes. On pourrait peut-être dire que les garçons apprennent à garder pour eux, à minimiser ce qu'ils ressentent et parfois à transformer cette émotion en autre chose, souvent la colère. Tandis que les filles, elles, apprennent aussi à contenir leurs émotions, mais on attend d'elles qu'elles soient plus communicatives, qu'elles créent du lien. qu'elles sachent consoler. Deux trajectoires différentes, mais un même résultat. Des émotions qui, dans les deux cas, sont encadrées, dirigées, filtrées par des attentes sociales. Et ça ne s'arrête pas à l'enfance. Ces petits « arrête de pleurer » s'accumulent et deviennent, à force, des façons d'être, des réflexes intégrés, presque automatiques. À l'âge adulte, quand on a soi-même des difficultés à identifier ou à décrire ce qu'on ressent, ou quand on a grandi avec des attentes implicites à ne pas montrer ses émotions ni à demander de l'aide, quand on a grandi avec l'idée que ressentir, ça veut dire être faible, on apprend à tenir bon, à garder tout à l'intérieur. Mais ces manières d'être sont associées dans de nombreuses études à un risque plus élevé de comportements à risque, tels que des comportements agressifs, ou autodestructeurs, une consommation accrue d'alcool ou de substances, un isolement social plus marqué, Au Japon par exemple, les hommes sont plus nombreux que les femmes à ne plus avoir de contact régulier, ni en personne, ni par téléphone, ni même par message. Et dans des cas extrêmes, une tendance aussi à demander de l'aide psychologique trop tard, parfois jusqu'au pire. Au Japon comme en Belgique, près de 70% des suicides concernent les hommes. Alors bien sûr, ces comportements ne s'expliquent pas uniquement par le fait d'avoir entendu ou répété Arrête de pleurer. Il y a mille raisons de se sentir seule, illégitime ou déprimée, en tant qu'homme ou en tant que femme dans notre société actuelle. Mais ce « arrête de pleurer » peut peut-être participer à tout cela, comme une petite pierre dans un grand édifice. Ce sont des femmes, élevées à coups de « arrête de pleurer » , qui aujourd'hui ont du mal à identifier ce qu'elles ressentent. Des femmes à qui personne n'a vraiment parlé de leurs émotions, qui ont grandi dans des familles où on ne l'exprimait pas, et qui parfois les traduisent aujourd'hui en colère. Ça, ça me parle beaucoup. Ce sont ces hommes, élevés à coups de « arrête de pleurer » , de « sois fort » , de « tiens bon » , qui forment aujourd'hui le paysage de notre société. On a grandi en voyant des hommes autour de nous retenir leurs émotions. Nos pères, nos enseignants, des politiciens, nos héros de film, nos personnages préférés. Et on a vite compris cette gêne, cette petite crispation. Et pour l'exemplifier, j'aimerais vous introduire une chanson japonaise très populaire, une qui était déjà chantée par mon arrière-grand-père par alliance, donc l'arrière-grand-père de mon mari, lorsqu'il était séparé de sa fab, et que j'écoutais aussi... lorsque j'étais en longue distance avec mon mari. C'est une chanson de Sakamoto Kyu qui a été chantée en 1961 et qui s'appelle Sukiyaki. Cette chanson évoque l'histoire d'un homme séparé de sa bien-aimée qui marche en repensant avec tristesse et nostalgie à celle qui est trop loin de lui. Marchons la tête levée pour que mes larmes ne tombent pas. En pleurant, je continue de marcher, seule, dans la nuit. Et soixante ans plus tard, mon fils de cinq ans, lui aussi, cache ses larmes lorsqu'il regarde un film triste. Ses mots, cette vision du monde, nous en avons hérité. Et sans y penser, nous la répliquons, comme des automates programmés. Aucun de nous n'est au-dessus de ces automatismes. On les porte, simplement. Moi aussi cette semaine, alors même que j'écrivais cet épisode. Mon fils a fait tomber un morceau de sa glace et s'est lancé dans un grand cri de désespoir. Et la première phrase qui est sortie de ma bouche a été, vous l'advinez ? « Arrête de pleurer ! » J'ai eu comme un électrochoc en m'entendant. Une heure plus tôt, je venais de lire une étude sur le manque de vocabulaire émotionnel chez les garçons de première primaire. Alors, j'ai pris une grande respiration et je me suis reprise. « Tu es très déçue que ta glace soit tombée. » « Ah, je comprends bien. » Ce n'était pas de tout repos. Les pleurs ont continué une bonne dizaine de minutes et il a bien fallu préciser que comprendre son émotion ne voulait pas dire que j'allais lui acheter une autre glace. Néanmoins, La tempête s'est terminée dans un long câlin et mon fils a eu toute la liberté d'exprimer sa tristesse et d'apprendre ce qu'était la déception. Est-ce que ma réaction a été la meilleure ? Peut-être pas. Peut-être qu'on pourrait simplement répondre à la tristesse d'un enfant en disant « je suis là » ou ne rien dire, mais rester. Est-ce qu'il faut toujours accueillir toutes les émotions ? Les émotions, probablement. Mais tous les comportements ne sont pas toujours acceptables. Et c'est le rôle des parents d'apprendre aux enfants à naviguer ça. Cet épisode n'a pas pour vocation de donner une théorie univoque, ni une réponse toute faite. Le but est simplement de s'amuser à repenser d'où viennent nos mots, ce qu'ils transmettent et où ils nous emmènent. Et dans ce podcast, vous verrez vite que les mots sont liés comme une toile d'araignée. On l'a aussi déjà un petit peu survolé, mais à côté des « arrête de pleurer » , il y a aussi les « sois fort » , les « sois sage » . et autres petites phrases et gestes du quotidien qui forment ensemble la même toile d'araignée de notre société. Mais je n'en dirai pas plus, parce que tout cela fera l'objet d'autres épisodes, à côté d'autres thématiques variées. Alors n'hésitez pas à vous abonner, à partager autour de vous. Et pour découvrir ensemble ce que nos mots sèment autour de nous, je vous dis à la prochaine !
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