- Speaker #0
S'ils veulent absolument que je dorme en prison, je dormirai en prison. Mais la tête haute, je suis innocent.
- Speaker #1
L'Histoire, le podcast qui met l'histoire sur le gril. Aujourd'hui, mettons-nous à table avec un dictateur à l'occasion d'une réception à l'Elysée organisée en l'honneur du surnommé guide libyen Muammar Gaddafi. Vous découvrirez le scandale politique qu'a généré ce dîner, mais aussi des anecdotes sur les protocoles officiels entre espions dans la cuisine et disparition du plateau de fromage. Alors bienvenue et bonne écoute ! C'est l'heure du jugement pour Nicolas Sarkozy.
- Speaker #2
Et le fin mot de l'histoire dans le dossier libyen et le financement présumé de la campagne présidentielle de 2007.
- Speaker #1
Nicolas Sarkozy a été condamné tout à l'heure à 5 ans de prison avec mandat de dépot. Bon, tout le monde a suivi le procès et la condamnation historique de l'ancien président de la République Nicolas Sarkozy dans l'affaire dite des financements libyens. Mais pour éclairer autrement les faits, nous avons retrouvé un document oublié qui donne à l'affaire une toute autre saveur.
- Speaker #3
Remontons au 10 décembre 2007.
- Speaker #1
Nicolas Sarkozy, alors président de la République, reçoit Muammar Gaddafi lors d'une visite officielle très critiquée, marquée par le faste et une tente traditionnelle bédouine, plantée à la surprise de tous dans les jardins de l'hôtel de Marigny, voisin du palais de l'Elysée. Nous avons retrouvé la carte du menu qui a été servi ce soir du 10 décembre. Il est conservé à la bibliothèque patrimoniale de la ville de Dijon et a été réalisé par le chef de l'Elysée de l'époque, Bernard Vaucion. Il partagera avec nous les souvenirs qu'il a de cette journée très polémique où la gastronomie s'est invitée à la table de la diplomatie. Mais avant ça... peu de contexte grâce au journal télévisé de France 2 du 10 décembre 2007.
- Speaker #4
Moi Marc Adafi est donc arrivé à Paris tout à l'heure, il y restera cinq jours. Le décorum, vous allez le voir, est toujours très spectaculaire avec la fameuse tente de tradition bédouine, mais c'est surtout le principe de ce déplacement qui provoque la controverse. Le récit de ces premières heures avec Samasoula et Franck Brisset.
- Speaker #3
34 ans que le colonel Kadhafi n'avait pas été accueilli en visite officielle en France. A l'aéroport d'Orly, c'est Michel Aliaumari, ministre de l'Intérieur, qui est chargé de l'accueillir. Une femme, ministre pour le guide libyen, habituée à être entourée de sa célèbre garde rapprochée féminine, entre hiver et sable. Comme pour tout chef d'État, la garde républicaine accueille moi Marc Kadhafi au palais de l'Élysée. L'ancienne bête noire des Occidentaux, commanditaire d'actes terroristes, a désormais droit aux honneurs de la République.
- Speaker #1
Le premier soir, une réception est donc organisée dans la salle des fêtes du palais de l'Élysée. Rien que ça, c'est énorme. Pour Kadhafi, c'est être reconnu comme un chef d'État légitime au cœur de la République française. Dans les cuisines, qui se situent sous l'aile ouest du palais, on choisit le bon produit. La bonne recette, celle qui ne contrariera pas l'invité. Dans les couloirs qui mènent à la salle des fêtes, la salle de réception, le service du protocole s'affaire. La pièce, avec ses dorures et son plafond immense, devient alors le théâtre d'un rituel qui ne laisse rien au hasard. Les assiettes de la porcelaine de sèvres sont posées au centimètre sur la table Merci.
- Speaker #2
et les verres en cristal de Baccarat scintillent sous les lustres.
- Speaker #1
Une armée discrète de maîtres d'hôtels, fleuristes, d'orfèvres et de cuisiniers orchestrent le ballet en coulisses. Les arts de la table, c'est une manière de démontrer la puissance et le savoir-faire à la française. Pendant le dîner, l'ordre n'est jamais laissé à l'improvisation. Le président de la République accueille toujours son invité sur le perron de l'Elysée. et l'invite à la traditionnelle séquence d'échanges de cadeaux, puis à l'apéritif et enfin l'enclin à rejoindre la salle des fêtes. Là, l'invité s'assoit toujours à la droite du président et autour d'eux, selon le protocole, un mélange de choses. soigneusement calibré de ministres, de parlementaires, d'industriels et d'autres décideurs s'installent à table. Deux tirs choisis par la France, un tir par l'invité. Plus vous êtes assis proche du président et plus vos fonctions sont importantes. Mais ce jour-là, peu de membres du gouvernement de l'époque s'assoient à table. Pas de ramayade, bien sûr, alors secrétaire d'État aux droits de l'homme, ni de Bernard Kouchner, ministre des Affaires étrangères, retenu à Bruxelles par, selon ses propres mots, un heureux hasard. On comptait Michel Alliomari, alors ministre de l'Intérieur, Hervé Morin, ministre de la Défense, aux côtés de six autres membres du gouvernement. Les... patrons français étaient visiblement plus nombreux à ce drôle de dîner même si l'Elysée s'est toujours refusée à communiquer la liste des invités officiels. Ce que l'on sait, c'est que certains convives ont quand même fait de bonnes affaires. Airbus, par exemple, qui a vendu 21 appareils, mais d'autres grands groupes aussi, comme Vinci, Veolia, Dassault ou Areva, pour une facture totale de 10 milliards d'euros de contrat passé avec la Libye. Mais à table ce jour-là, c'est surtout la question des droits de l'homme qui a été servi. Parce que Kadhafi, c'est l'antithèse de la liberté et de la démocratie. Pendant plus de 40 ans, son pays a fonctionné sous son régime autoritaire, opposition muselée aux arrestations arbitraires et avec un recours aux tortures systématiques. Les prisons libyennes ont longtemps été connues pour leurs conditions inhumaines, avec des exécutions sans procès et une répression féroce contre les femmes, les gays, les militants et bien sûr les journalistes. À cela s'ajoutent des violations commises à l'étranger, comme des assassinats politiques et des attentats attribués à ces services. En résumé, Kadhafi, c'est un pouvoir personnel, violent et totalement... incompatibles avec les libertés fondamentales.
- Speaker #3
C'est à cet homme-là que le président français sert la main. Un accueil avec tous les honneurs, quelques mois après la libération des infirmières bulgares.
- Speaker #0
C'est bien beau les leçons de droit de l'homme et les postures entre le café-flor et le zénith. Mais ces postures, elles ont laissé pendant huit ans ces malheureuses infirmières. Et j'ai dit au président Kadhafi combien il fallait continuer à progresser sur le chemin des droits de l'homme, dans tous ses aspects, tout ce qu'il restait à faire.
- Speaker #1
À la fin des années 90, l'affaire dite des infirmières bulgares dont parle le président de la République résume parfaitement cette dictature. Pour mémoire, cinq infirmières bulgares et un médecin palestinien avaient été arrêtés en Libye, accusés d'avoir contaminé des centaines d'enfants avec le virus du sida.
- Speaker #2
En réalité,
- Speaker #1
la contamination était due à des conditions sanitaires catastrophiques à l'hôpital de Benghazi. Après huit ans de détention, ils sont finalement libérés en 2016, après une mobilisation internationale massive et des négociations particulièrement menées par la France.
- Speaker #5
C'est l'Airbus de la République française. Mais pour les anciens détenus bulgares, c'est surtout l'avion de la liberté. Il a décollé de Tripoli à l'aube, une poignée d'heures seulement avant le départ. Les infirmières et le médecin ignoraient encore tout de leur sort.
- Speaker #3
Je suis très heureuse, mais c'est très difficile pour moi aujourd'hui de dire ce que je ressens.
- Speaker #6
Je suis très heureux de me retrouver en Bulgarie. Maintenant que je suis libre, je vais enfin pouvoir penser au futur.
- Speaker #1
Cet extrait du JT de 20h date du 24 juillet 2007. Notre dîner élyséen en compagnie du guide de la Révolution a lieu moins de cinq mois après. Alors, qu'est-ce qu'il s'est passé ce soir du 10 décembre 2007 dans la salle des fêtes de l'Élysée ? À table ! Que se sont dit le président et le dictateur ? Comment s'est déroulée la réception ? Et avec quelles consignes ? Le chef, qui est resté plus de 40 ans à l'Élysée, nous expliquera tout ça dans quelques minutes. Mais d'abord... Ouvrons ce menu. La forme déjà. Le menu est de 8 pages, format allongé, 22 cm sur 16 cm, imprimé et illustré par l'imprimerie nationale. Un cordon de soie tricolore, appelé un signet, permet de lier les pages entre elles. Sur sa couverture apparaît un symbole qui raconte 2000 ans d'histoire, le faisceau du lecteur. Le faisceau du lecteur, c'est un emblème qui représente un ensemble de baguettes liées entre elles par des lanières de cuir, avec une hache dont le fer dépasse. Dans la Rome antique, il était porté par les lecteurs, les gardes qui encadraient les magistrats de l'époque. Les baguettes donnent le droit de punir et la hache, celui de tuer. Le message était limpide. L'unité fait la force et la loi est toujours au-dessus de tout. Quand la République française adopte ce symbole au XIXe siècle, elle en fait le signe de son autorité légitime et de la continuité de l'État. On voit deux têtes de lion qui encadrent la composition. C'est un symbole de force et de vigilance. Ces félins sont comme deux gardiens muets qui veillent sur la souveraineté de l'État. Enfin, on aperçoit des branches de chêne et d'olivier tout autour de cet emblème. La symbolique est évidente, le chêne évoque la stabilité, la durée, et l'olivier, c'est la paix et l'apaisement. Ensemble, il raconte une république forte, mais tournée vers la concorde, une république puissante, mais qui tend la main. La république, flanquée en une d'un menu qui sera servi à un dictateur. tout en symbole. En entrée, moelleux de volaille forestière à la tomate confite. La volaille, c'est le symbole tricolore, l'occasion de rappeler au dictateur qu'il est bien en France. La tomate, là, c'est déjà un premier pont vers la Méditerranée. Pour suivre, un gigot de 7 heures. L'agneau est une valeur sûre pour tout invité musulman qui raffole de viande de confit. C'est aussi l'image parfaite, peut-être, d'une relation qu'on fait mijoter. Place suivante, semoule aux amandes et raisins. La semoule renvoie explicitement aux traditions culinaires maghrébines. Politiquement, c'est un message fort. Cela veut dire, nous vous connaissons, nous connaissons vos traditions culinaires et votre culture. C'est un signe de respect que les cuisines ont certainement voulu envoyer. Et en dessert, l'élégance chocolat. Alors si vous avez la recette, il faudra la partager avec nous, parce qu'en réalité, ce dessert n'existe pas vraiment. Le chef Vossion nous expliquera son secret. Dans les verres, un corton charlemagne, un château pichon ou encore un champagne philipponin. Évidemment, cela peut faire tiquer, étant donné que la délégation libyenne n'est pas censée boire d'alcool. Ces bonnes quilles ne seront pas pour elles, mais pour les invités français. Pour les Libyens, les cuisines ont donc pressé quelques jus de fruits frais. Ce menu hautement stratégique, c'est Bernard Vossion, responsable des cuisines de la présidence de 2005 à 2013, qui l'a confectionné. Il a bien voulu répondre à notre interview et se livrer à quelques confidences. Chef, bonjour. Alors votre nom parlera à de nombreux hommes et femmes d'État. Vous êtes le chef le plus emblématique de l'Élysée avec plus de 40 ans de service. Mais est-ce que vous pouvez déjà nous rappeler vos missions précises ?
- Speaker #7
Ça consiste bien sûr à couvrir tout ce qui est officiel au palais de l'Elysée, mais aussi bien sûr la partie privée des présidents, la vie familiale. Ensuite, les déplacements à l'étranger, on a fait beaucoup d'opérations pour remarquer un petit peu la gastronomie française n'importe où dans le monde. Lorsque le président et les présidents successifs étaient invités. On a passé deux ou trois jours dans un pays. Nous, le dernier jour, on officiait à l'ambassade de France la plupart du temps pour faire des dîners pour remercier le pays qui avait invité le président. Donc voilà. Et puis après, il y a également, bien sûr, tous les plateaux avions préparés pour une question de sécurité. Après, il y a bien sûr les conseillers. Après, il y a bien sûr du personnel également à nourrir.
- Speaker #1
Vous avez donc servi, si mes calculs sont bons, six présidents, puisque vous êtes rentré dans les cuisines de l'Elysée en 1974, sous l'ère Pompidou, grâce à votre service militaire.
- Speaker #7
J'ai fait que trois mois sous sa présidence. Après, bien sûr, on sait qu'il est décédé le 2 avril. Après, j'ai enchaîné Giscard d'Estaing, François Mitterrand, Jacques Chirac, Nicolas Sarkozy et François Hollande. Voilà, six présidents. Et puis, j'ai fait aussi des tables de travail pour M. Macron, puisqu'il était dans l'équipe de François Hollande. Donc, ça fait six et demi, on va dire. On fait un métier, on est dans un cadre bien sûr particulier. Mais une fois qu'on est dedans, on n'y pense plus, on fait son travail. C'est aussi simple que ça.
- Speaker #1
Le rôle de la gastronomie semble extrêmement important dans les hautes fonctions de l'État.
- Speaker #7
Bien sûr, il y a un protocole. On sait qu'on représente la France quelque part, parce qu'il y a un rôle à jouer aussi au niveau de la gastronomie. On appelle ça la gastro-diplomatie, nous, entre nous. Puis beaucoup ont fait part de l'importance, que ce soit nos présidents français ou Mme Merkel, par exemple. Je trouve que c'est très important, et particulièrement la France, Il y a une attente de bien manger et puis d'être bien reçu avec l'art de la table et autre, peu comme dans les entreprises chez nous. On conclut des signatures, un accord à l'issue d'un déjeuner ou d'un dîner.
- Speaker #1
Alors cette gastro-diplomatie est régie par un protocole immuable qui commence toujours par une chose, le choix des plats qui vont être servis. Alors qui décide ?
- Speaker #7
C'est très facile à comprendre, il y a le programme officiel du président. alors ça c'est cool bien sûr confidentiel, et donc moi j'avais ce programme. Donc je savais clairement à l'avance, par exemple, qu'on allait recevoir le roi d'Espagne ou M. Kadhafi. Donc une fois que j'avais ces données-là, moi je commençais à faire des propositions de menus. C'est-à-dire qu'il y avait deux choix d'entrée, deux choix de suite et deux choix de dessert. Donc ça c'était bien sûr, moi j'écrivais ça à la main, je faisais mes menus en fonction des gens qu'on recevait. Parce qu'il faut quand même aussi aller en amont, se renseigner s'il y a des problèmes sanitaires ou autres, de santé, si après les religions, bien entendu, on y fait très attention. Et une fois que j'avais toutes ces données, je pouvais composer mon menu. Et une fois que le menu était prêt, ça partait directement au secrétariat du président. Alors ça, ce qui est étonnant aussi, c'est que moi qui ai vécu de Pompidou à Hollande, c'est toujours le président qui choisit le menu, personne d'autre. On aurait pu déléguer un conseiller, une secrétaire ou autre. Eh bien non, c'est toujours le président qui choisit les menus.
- Speaker #1
Alors, la carte du menu, on l'a vue, on l'a décrite. Elle est très calibrée, elle est très simple. Il n'y a jamais de place pour la fantaisie.
- Speaker #7
Il y a eu toute une époque, jusqu'à Nicolas Sarkozy. La couverture, c'était une copie d'un tableau de maître. Donc, il y a énormément de menus qui sont très beaux d'ailleurs, avec que des peintures qui ont été recopiées. Et après, bien sûr, ça a coûté un certain prix. Et quand Nicolas Sarkozy est arrivé, lui, il a dit, c'est très bien, évidemment, c'est très joli. Alors, on le fera exceptionnellement peut-être pour l'arène d'Angleterre ou autre. Mais il vaudrait mieux faire trouver une solution qui soit plus simple. Donc, il y a le symbole de la République sur un fond blanc. Puis, ça servait pour tout le monde.
- Speaker #1
Alors ensuite, il faut trouver le service qui fera honneur à ces plats. Je crois que là aussi, c'est assez calibré. Il n'y a pas un grand choix dans les placards.
- Speaker #7
Oui, il y a 6 ou 7 services différents. Et la porcelaine de sève, en plus, c'est vrai qu'il n'y a pas eu d'investissement depuis quasiment un siècle, puisque ce sont des assiettes qui datent de 1900, 1910, 1915, qui sont laves à la main et tout. Donc, il y a des modèles un tout petit peu plus récents du temps de Georges Pompidou et puis de Jacques Chirac, tout ça. Mais bon, pour le nombre, c'est toujours la vaisselle de sève qui attaque quasiment un siècle.
- Speaker #1
Les verres, eux, sont toujours en cristal. On évite là aussi de les remplacer ?
- Speaker #7
Oui, c'est après, par là, il y a le baccarat et puis il y a du Saint-Louis également. Donc voilà, il y a deux sortes de verres qui sont utilisés à chaque fois. Et pour l'anecdote également, lorsque un verre a été bréché, ce qui est quand même rare, le verre est limé pour récupérer la hauteur totale, pour éviter d'en racheter un autre tout simplement.
- Speaker #1
Donc, ils n'ont pas tous la même hauteur ?
- Speaker #7
Alors, ils sont tous alignés au cordon, quand il y a une grande table, pour que tout soit bien aligné. Mais c'est vrai que si on se penche un petit peu, puis qu'on peut regarder de très près, on peut voir une différence d'auteur. Mais bon, ça n'a pas beaucoup d'importance. Le principal, c'est d'avoir toujours ses verres.
- Speaker #1
C'est alors de vrais trésors qui se cachent dans les placards des cuisines de l'Élysée.
- Speaker #7
Moi, dans mon parti, les restaurations et puis les arts de la table, il y a un souci quand même de faire attention. Si on casse une assiette par an, ça doit être tout. Et cette assiette va repartir à Sèvres pour récupérer l'or. et on va refaire un modèle Il faut un an ou deux ans des fois, mais l'or va être récupéré directement à la pince-froide de sève. Vous voyez, c'est des détails tout ça, mais les gens ne pensent pas.
- Speaker #1
Quelles sont des influences méditerranéennes dans ce menu ? Est-ce que vous essayez toujours de flatter vos invités et leurs origines ?
- Speaker #7
On n'est pas que cuisinier. On est un petit peu ambassadeur et tout ça, donc on essaie de se rapprocher au mieux et puis de réfléchir justement à un repas et puis comment on va le faire, comment on va l'habiller, quelle couleur. Donc ça fait partie aussi de ce métier, surtout à l'Élysée.
- Speaker #0
Le but c'est toujours de nous faire plaisir à l'autre.
- Speaker #7
J'allais plus loin que ça, j'essayais dans certaines garnitures de récupérer la couleur du drapeau du pays invité. Et il y a des pays comme l'Espagne. Jaune, rouge, les poivrons, tout ça. Et là, c'était le cas aussi. Il y avait toujours un petit peu, un petit clin d'œil au drapeau du pays.
- Speaker #1
Alors, j'ai remarqué une particularité ici. Il n'y a pas de plateau de fromage. C'est étonnant pour le premier pays producteur au monde.
- Speaker #7
Alors ça, c'est l'histoire de Nicolas Sarkozy qui trouvait que c'était trop long. Et donc, il fallait zapper, on gagnait un quart d'heure, un quart d'heure, vingt minutes de service avec le fromage. Sauf, quand Mme Merkel était là. C'est vrai que là, je faisais une assiette à part qu'on lui glissait discrètement. Voilà, j'adorais le fromage.
- Speaker #1
Alors, chef, en dessert, il y avait une élégance au chocolat. Ça n'existe pas, on est d'accord ?
- Speaker #7
En fait, on inventait des noms qui n'avaient rien à voir avec une recette. Parce qu'après, on composait l'intérieur. On disait, tiens, on va faire du chocolat. À l'intérieur, qu'est-ce qu'on pourrait mettre ? Il y avait une réflexion, un peu comme une recette de cuisine. Qu'est-ce qu'on va faire ? Qu'est-ce qu'on va mettre dedans ? Qu'est-ce qu'on va mettre autour ? Et puis après, on baptisait, une fois que l'entremet était choisi et puis décidé la recette, on inventait un nom. Je reprends les menus, là, il y a plein de noms que je serais incapable de dire qu'est-ce qu'il y avait dedans, parce que je ne me rappelle plus après.
- Speaker #1
Combien de personnes travaillent sur ce type de réception officielle ? Je crois que c'est énormément de moyens pour pas beaucoup de temps à table.
- Speaker #7
Donc, nous, le temps à partie pour un dîner d'État comme ça, 150 couverts ou 200, c'est une heure. Et oui, donc il faut que ça aille très vite. En cuisine, nous, on est entre 25 et 30. Et puis après, en bain d'hôtel, c'est toujours pareil. Il faut que s'il y a 10 ou 10 tables ou 12 tables, il faut que tout le monde soit servi en même temps. Donc, il faut qu'au top départ, tout le monde prend les plats en même temps et tout le monde va directement à sa table ou à la grande table unique, peu importe. Et puis servir les 8 ou 10 couverts au maximum.
- Speaker #1
Alors, on se doute que les méthodes du service de sécurité de Kadhafi peuvent être un peu musclées, mais avez-vous eu des espions dans vos cuisines ? Des espions qui s'assureraient que vous n'empoisonnez pas les plats ?
- Speaker #7
Alors, j'ai eu le Golfe Persique, le Sile, les États-Unis, la Chine, l'Israël. Il y a beaucoup de gens qui étaient présents en cuisine. Ils surveillaient un petit peu ce que l'on dressait, ce que l'on envoyait. accompagnaient même le plat jusqu'à leur président. Et puis tout doucement, au fil des ans, moi, sur ma fin de carrière, j'avais quasiment personne qui venait. Alors, les États-Unis, ici, j'avais quelqu'un de la CIA, mais il était dans mon bureau, il ne regardait même pas ce qui se passait, en fait. On lui avait dit, tu viens là, moi, je lui allumais la télé. Je me rappelle, il m'avait offert plein de petits bonbons à l'effigie de la Maison Blanche, et il mangeait ses bonbons, et puis voilà. Il m'a dit, ça va, tout va bien ? Je lui ai dit, oui, c'est tout. Donc voilà. tout doucement au fil des ans. C'est vrai que ça s'est un petit peu calmé, d'avoir des gens en permanence en cuisine qui surveillent. Ils ont raison de venir un petit peu voir ce qui se passe. Il peut y avoir un geste, quelqu'un qui glisse quelque chose. Et en fait, non, ce n'est pas le cas. Et puis, c'est pour ça qu'ils se sont dit, bon, là, l'Élysée, la France, de ce côté-là, on est tranquille.
- Speaker #1
Dans le protocole de service ou dans les gestes des maîtres d'hôtel, il n'y a pas eu de consigne non plus.
- Speaker #7
Alors moi, une fois que le plat de viande était parti, j'étais monté un petit peu en coulisses, voir un peu comment ça se passait. Et puis bon, je me suis aperçu que le maître d'hôtel servait comme d'habitude, rien de particulier. Non, parce que le maître d'hôtel est bien obligé de s'approcher du convive, de lui présenter le plat. Ils se servent et tout ça, donc on ne peut pas changer grand-chose là-dessus.
- Speaker #1
Alors, est-ce que ça a changé quelque chose pour vous de cuisiner, finalement, pour un dictateur ?
- Speaker #7
Évidemment qu'on sait qui est à la table ce soir-là. Alors, évidemment, si on reçoit le Portugal, l'Espagne ou M. Kadhafi, évidemment, il y a une tournure qui est un peu différente, mais moi, en cuisine, ça ne change pas grand-chose. On constitue un repas, on cuit, on dresse et puis on envoie, et puis voilà, c'est tout. On ne va pas recevoir un pays mieux qu'un autre. Et c'est ça qui est important. Comme dans un restaurant, quelqu'un qui... On peut recevoir quelqu'un qui est très fortuné, qui va bien manger dans le restaurant, et puis on peut recevoir un monsieur qui est, je ne sais pas, un plombier, ou un qui adore la gastronomie, il faut le recevoir de la même façon, même si on ne le connaît pas. Ça a toujours été dans mon esprit, parce que moi je trouve très important de respecter tout le monde. Un petit pays, un moyen, un grand, on reçoit, il vient à l'Élysée, il y a la démarche déjà, le président l'a invité, donc à nous de venir le recevoir.
- Speaker #4
Eh bien, merci, chef Vossion.
- Speaker #1
Alors, pour appuyer un petit peu plus vos propos, nous avons retrouvé un extrait d'interview de Gilles Braga, qui est en fait le chef des chefs, qui réunit les chefs d'hommes et de femmes d'État du monde entier.
- Speaker #8
C'est exaltant, disait à Napoléon aussi, « ordonnez-moi de bons cuisiniers, je vous ferai de bons traités » . Et je suis intimement persuadé, et les chefs aussi, que le rôle qu'ils jouent à ce niveau est important. Et lorsque nous avons rencontré le secrétaire général des Nations Unies, Ban Ki-moon, l'an passé, on a eu une conférence avec lui et il nous a rappelé aussi le rôle éminent. Il comptait sur les chefs pour faire progresser la paix. Je crois que la cuisine, vous savez, c'est un peu comme la musique. Il n'y a pas besoin de parler la même langue, on se comprend tout de suite.
- Speaker #1
Faire progresser la paix ou diplomatie ambiguë pouvant s'apparenter à un remerciement envers Kadhafi ? Puisqu'on sait que l'on tient souvent un homme par son estomac. Même si on ne saura jamais qu'est-ce qui s'est décidé ou dit ce soir-là, ce dîner a permis d'offrir une reconnaissance certaine au guide de la Révolution. Il nous permet aussi de parler de soft power, comment le pouvoir et la diplomatie se jouent aussi et surtout à table, hors champ, hors caméra. Pour rappel, l'ancien président Nicolas Sarkozy a fait appel de sa condamnation pour association de malfaiteurs dans l'affaire des financements ni bien de sa campagne. À ce titre, il reste donc résumé innocent. Eh bien, ce podcast touche à sa fin. N'hésitez pas à liker, commenter, partager et nous dire en commentaire quel menu vous souhaiteriez voir apparaître dans ce programme. L'Histoire, c'est tout un vieux podcast qui met l'Histoire sur les grilles.