- Speaker #0
Puis d'un seul coup, je vois sur un banc une petite fille qui pleure, à peu près trois ans. Je la prends dans mes bras, elle s'accroche à moi. Et ce qui m'a beaucoup marquée, c'est qu'on ne savait pas qui était cette petite fille, parce qu'il y avait plein d'enfants qui venaient d'arriver, d'orphelinats qui avaient fermé. Les gens me disaient, mais tu n'y arriveras pas, parce que tu vas réussir à les scolariser, mais tu vas avoir du décrochage. Tout le monde me disait, tu vas avoir du décrochage. Il y en a une qui disait qu'elle voudrait travailler au ministère de l'Éducation pour faire avancer le système. Ce que j'aimerais, c'est qu'il y en ait effectivement qui fassent bouger un peu le pays, qui fassent... progresser les choses pour les femmes, pour l'environnement, pour les vulnérables.
- Speaker #1
Certaines histoires commencent par une ambition, celle de Tina commence par un choc. Une enfant de 3 ans, un sourire trop grand pour les rues de Pompaine, et une question qui vous retourne, que vaut la réussite si elle ne sert à personne ? Bonjour, je suis Cécile Flamand et je vous souhaite la bienvenue sur la force de la gentillesse. Ici, la gentillesse collective est une source d'énergie, elle agit, elle désobéit, elle transforme. Aujourd'hui, j'ai l'honneur de recevoir Tina Kieffer, journaliste et dirigeante de presse, devenue fondatrice d'une ONG qui scolarise environ 1700 filles au Cambodge.
- Speaker #0
On retrouve tout de suite Tina.
- Speaker #1
Elle a vécu au cœur du bouillonnement médiatique parisien, femme de médias, brillante, solaire. Elle a plume fine et elle a parole libre. Elle a connu le rythme fou des rédactions, la télévision, les coulisses de Marie-Claire, les voyages de presse. En somme, une carrière en pleine lumière. Et pourtant... derrière ce tourbillon, il y avait une sensibilité au monde que les projecteurs ne suffisaient plus à nourrir elle n'a pas attendu d'être prête pour agir elle n'a pas attendu d'avoir un plan elle a commencé par un geste, un seul et ce geste a ouvert un monde aujourd'hui ce monde s'appelle la pichandara
- Speaker #0
Bonjour Tina ! Bonjour Cécile !
- Speaker #1
On est ravies de te recevoir.
- Speaker #0
Et moi je suis très contente d'être là.
- Speaker #1
J'aimerais bien qu'on reparle du tout premier jour, quand tu es arrivée au Cambodge. Est-ce que tu as un premier souvenir, un premier détail sensoriel qui te revient ? Ça pourrait être un bruit, une odeur, une image ?
- Speaker #0
La première fois que je suis arrivée, je me souviens, on était claqués par un voyage interminable, il n'y a pas de vol direct. Et je suis arrivée à l'hôtel, je me suis écroulée avec mes enfants. Et l'humidité... J'avais l'impression d'être à la fois dans le lotubleu, de Tintin, que j'étais très tatinophile quand j'étais petite. Et en même temps, il y avait déjà des endroits qui commençaient un petit peu à quelques immeubles en verre, un peu New York. Et c'était extrêmement hétéroclite. Et surtout, je crois que la bonne chose qui m'a marquée, c'est tous les gens qui passent en mobilette. Ils peuvent monter jusqu'à cinq sur une mobilette, avec le papy qui tient la perfusion quand même. Donc c'est quand même des images un peu fortes.
- Speaker #1
Et c'était un voyage de part en famille ?
- Speaker #0
Tout à fait. J'étais partie avec mon second mari et mes Merci. troisième et quatrième enfant. Et on était partis, voilà, comme ça, pour découvrir le Cambodge. J'avais une copine qui avait adopté là-bas et j'avais suivi tout ça avec beaucoup d'émotion. Et j'avais des vêtements à porter dans un orphelinat et puis découvrir le Cambodge. Donc c'était vraiment un voyage comme un autre, mais qui n'a pas terminé du tout comme les autres.
- Speaker #1
Et justement, j'aimerais bien qu'on parle de cette rencontre qui a changé ta vie. Et du coup, qu'on parle de Chandhara. Comment ça s'est passé ?
- Speaker #0
Alors, on a donc été en famille. À l'orphelinat, déposer ses vêtements. Alors d'abord, j'étais à Bussard, on était encore dans un orphelinat. Puis j'ai eu un médecin en ligne de là-bas, un vieux cambodgien, qui m'a dit, ne vous inquiétez pas, vous pouvez les amener, c'est très sympathique. Donc on est arrivés dans une espèce de maison, comme ça. Et puis je visitais avec lui le jardin. Et puis d'un seul coup, je vois sur un banc, une petite fille qui pleure, mais à chaudes larmes, comme ça. Vraiment dans ses bras. Et à peu près trois ans. Donc, évidemment. Mon cœur de malade s'y verre. Je la prends dans mes bras, elle s'accroche à moi. Et elle est restée accrochée à moi, mais je ne pouvais vraiment, comme à quoi là ? Donc j'ai continué la visite, j'ai déjeuné là-bas avec la petite dans mes bras. Mais à chaque fois que je voulais la regarder, elle tournait la tête. C'était très impressionnant. Comme si elle avait peur de tisser quelque chose et en même temps s'accrocher à moi. Alors évidemment, j'ai demandé qui était cette petite fille. Et ce qui m'a beaucoup marquée, c'est qu'on ne savait pas qui était cette petite fille, parce qu'il y avait plein d'enfants qui venaient d'arriver, d'orphelinats qui avaient fermé. Et ce qui m'a marquée aussi, c'est qu'elle avait un petit bâton pour se défendre, cette petite fille. Elle était vraiment... Et j'ai dit, mais attendez, qu'est-ce qu'elle va devenir, etc. Elle a dit, ce qui serait bien, c'est qu'elle soit adoptée, mais c'est fermé avec la France. Il y a des Italiens qui adoptent. Elle a déjà à peu près trois ans. On n'a pas sa date de naissance. Enfin bref, c'était assez impressionnant. C'est vraiment un enfant qui vit comme ça. Donc après, ça a été un peu difficile de la lâcher.
- Speaker #1
Et tu parlais de ce premier regard ?
- Speaker #0
elle a fini par te regarder oui oui alors absolument en fait c'est pas tellement la première fois qu'elle m'a regardé c'est quand je suis retournée quelques jours plus tard parce qu'après on a quitté l'orphelinat avec les enfants et mon ex on est parti dans le nord du Cambodge et j'étais sous l'ordre, j'avais une copine journaliste avec moi j'arrêtais pas de lui parler et tu as vu elle comme ça et ceci et cela je me disais mais attends calme toi c'est très curieux parce que Merci. Il s'est passé quelque chose, je ne peux pas m'expliquer, parce que j'avais quand même déjà quatre enfants à l'époque, et tout se passe plutôt bien. pour être quelqu'un d'à peu près équilibré. Cette enfant, d'un seul coup, elle était ma préoccupation principale. C'était qu'est-ce qu'elle allait devenir. Donc j'ai tout le temps pensé à ça. En plus, je pense qu'il y a un truc qui a peut-être eu un impact, c'est au moment du tsunami. Et on voyait défiler dans les cafés des images avec des enfants qui ressemblaient beaucoup. Et on savait qu'il y avait des centaines de milliers d'enfants qui avaient disparu. Et je pense que ce drame qui n'était pas loin, avec tous ces enfants morts qu'on recherchait. Je pense que ça s'est superposé. Et, n'y tenant plus, j'ai rappelé le médecin en lui disant, écoutez, quand on repasse par Pimpin pour prendre l'avion, on aimerait quand même bien revenir. Alors, il a sorti la perche. Il a dit, mais si, venez voir, etc. Vous savez, c'est fermé avec la France, mais on ne sait jamais. Bref, on est arrivé, on a acheté la poupée, tout ça. Et c'est là où j'ai le premier regard. Et je me souviens, il était... Alors, il y avait un truc très touchant. C'est quand je suis arrivée, d'abord, j'ai vu que et lui était une belle robe. dans un coin. Je lui dis, mais elle est où ? Et je voyais qu'il y avait deux dames qui lui mettaient une belle robe pour qu'elle soit présentable. C'est terrible. Oui, c'est terrible. Parce que tous les enfants, il faut savoir que là-bas, c'est maman, papa, dame, ils vous supplient. Sauf elle, qui était dans son coin, mais ils vous supplient. Et donc, je l'ai approchée et il y avait un petit garçon avec elle, qui la suivait toujours, un peu plus grand, 8 ans. Et il disait, il la protège. Et ce qui était très mignon, c'est qu'elle ne voulait pas regarder, elle était comme ça. Et il la poussait vers moi. C'est-à-dire qu'il avait compris qu'il y avait une chance. Et ce qui était extraordinaire, c'est qu'il était prêt à se séparer de cette petite fille. Il venait du même orphelinat qu'il avait fermé.
- Speaker #1
Pour qu'elle ait une autre chance.
- Speaker #0
Il lui parlait en Khmer, il la poussait. Et donc, elle était toujours très... D'ailleurs, à l'orphelinat, ils m'ont dit, oui, elle a l'air d'avoir beaucoup d'autorité et un sacré caractère. Et j'avais des dragibus. Et je lui ai donné des dragibus. Et à un moment, elle a attrapé les dragibus comme ça, avec un petit geste très rapide. et à un moment, elle a planté ses yeux dans les miens. Ça a été vraiment très impressionnant.
- Speaker #1
Tu as su que ça allait changer ta vie ?
- Speaker #0
Oui, j'ai senti qu'il y avait vraiment un truc. C'est-à-dire que ça ne me lâchait pas la tête. Ça ne me lâchait pas la tête. Et donc, après, j'ai dit au médecin, j'ai dit écoutez, j'en ai parlé évidemment à mon ex qui était là, qui était encore mon mari à l'époque. Il aime beaucoup les enfants. J'ai toujours rencontré des hommes qui adoraient les enfants. C'est une épanouie pour moi. Et il était comme moi, il était bouleversé. il m'a dit, attends, il y a de la place pour... 4, il y a la place pour... Donc, j'ai dit, écoutez, s'il y a une possibilité, sachez-le. Et puis, c'était peut-être un mois après, donc on est rentrés début janvier, puisqu'on était partis pour Noël. Un mois après, je me souviens, j'allais à Marie-Claire, j'étais en voiture, téléphone sonne, le médecin, qui me dit, écoutez, je reviens vers vous, parce qu'on s'est rendu compte que cet enfant avait un problème de santé, parce qu'ils n'avaient pas encore fait les analyses. Je ne vais pas le citer ici. Et ils me disent, le problème, c'est que ça va être très compliqué de la faire adopter. mais il y a peut-être un côté positif, c'est que comme elle a un problème de santé, On peut demander un visa médical pour qu'elle voit un médecin en France de six mois. Et si vous voulez, on vous met une trice, vous l'emmenez voir un médecin. Et puis après, je vous laisse imaginer la suite. Et au mois de mai, je suis repartie là-bas chercher cette petite fille avec un visa médical. Et je l'ai ramenée au bout d'une semaine, le temps qu'elle s'habitue à moi. Donc, j'étais la chercheuse à l'orphelinat. J'avais rencontré en tout temps une Cambodgienne d'un certain âge qui vivait dans Phnom Penh. Donc, on a été hébergé chez elle. et c'était très marrant parce que d'un seul coup elle s'est mise à être très très vivante Elle n'arrêtait pas de parler, toujours le petit doigt en l'air, extrêmement autoritaire. Et elle me tenait un truc, elle parlait comme ça. Et moi je me disais, ça ressemble à du Khmer, mais c'est quoi ? Et cette amie cambodgienne me dit, attends, c'est pas du Khmer. Elle s'est créée, elle a à peu près trois ans et demi, cette enfant s'est créée, son langage. Et elle ne répondait pas à son prénom Chandara. Je lui disais, Chandara, elle ne savait pas qu'elle s'appelait Chandara.
- Speaker #1
C'était gorgon d'arig. que tu étais hyper touchée par cette petite fille, mais tu aurais pu rentrer chez toi, tu aurais pu reprendre ta vie normale.
- Speaker #0
C'était impossible. Je ne sais pas, il y a une saga. De toute façon, je me souviens qu'à 16 ans, je pensais déjà avoir un enfant. À 16 ans. Je crois que c'est une histoire qui rebondit d'avant. J'ai été séparée de ma petite sœur assez violemment à cet âge d'année. On m'a envoyée dans un internat parce que j'étais un mauvais exemple pour ma sœur. Et donc, il y a eu une rupture. Ma soeur avait 5 ans à l'époque, j'étais tout le temps fou avec elle dès que je rentrais à l'école, j'apprenais avec moi et tout. Et je pense que cette rupture a entraîné quelque chose. Et après je me disais toujours, quand j'aurai des enfants, j'aurai plein d'enfants, mais il ne faut pas tout de suite parce que c'est le meilleur des gâteaux de la vie. J'étais quand même toujours dans... Et puis je crois que j'étais aussi extrêmement sensibilisée par... J'avais envie de réparer quelque chose, je ne sais pas quoi, mais j'avais envie de réparer quelque chose par rapport à la souffrance des enfants. C'est quelque chose qui m'obsède énormément, énormément. J'y pensais... Chaque fois qu'il y avait quelque chose, un drame avec des enfants, même petit, la vulnérabilité, la... J'ai un peu aussi ce penchant-là avec les personnes âgées. J'avais ce truc-là en moi. Et donc, je pense qu'il y avait une faille et que j'étais prête. Voilà.
- Speaker #1
Ta lecture en Cambodge, si on résume tout ça, c'est vraiment le point de bascule ?
- Speaker #0
Complètement. Ça m'a fait complètement basculer. Parce qu'à l'époque, j'avais quand même une vie extrêmement plaide. Enfin, je dis toujours une vie très plaide, mais bon. Parce qu'à l'époque, je m'occupais du magazine Marie-Claire, donc c'était énormément, énormément de taf. Comme tu imagines, j'avais quand même mes gamins de deux paires différentes, donc quatre. Donc, c'était très, très rythmé. Mais malgré ça, elle était dans mes pensées et j'ai un caractère où je me dis que... Toujours que rien n'est impossible, que tout est possible. Donc, ça y est, j'ai anticipé la suite. Voilà, j'ai anticipé la suite.
- Speaker #1
Justement, ça m'intéresse de savoir, c'est vraiment la première étape. J'ai hâte de connaître la suite. Qu'est-ce qui fait que tu passes à cette rencontre, à la création de cette association ? C'est ça qui va être chouette à suivre. Parce qu'au départ, si on résume, tu ne pensais pas créer une association, tu avais juste envie d'avoir cette petite fille. À quel moment tu t'es dit, allez, je me lance cette folle aventure ?
- Speaker #0
J'ai déjà aussi le terrain été préparé. Comme j'étais à Marie-Claire, qui est un magazine quand même très engagé, que je voyais beaucoup de reportages passer, que je ne pouvais pas toujours publier parce que les annonceurs faisaient la gueule d'avoir des sujets sur la Tchétchénie, c'était un peu anxiogène. Mais moi, je les voyais passer ces reportages. Parfois, j'étais obligée de les refuser, j'étais obligée de les couper parce qu'il y avait une pub qui arrivait. C'était beaucoup de frustration. Avant, j'avais créé un magazine qui s'appelait DS, qui veut dire deux sociétés. On faisait une page pour l'Algérie, c'était au moment des massacres algériens parce que là aussi, j'étais extrêmement touchée par ce qui se passait. au niveau de la population civile. Donc, j'ai quand même baigné au niveau de la presse dans quelque chose de très engagé. J'étais au courant de la condition des femmes dans le monde, les crimes d'honneur, je peux dire qu'on avait fait un colloque là-dessus. Le terrain était préparé quand même. Ce n'était pas un carrelage. Comment je montre cette assos ? C'est quand je suis retournée chercher Chandra. Je me souviens, je lui avais mis des vêtements de ça parce qu'elle a une soeur exactement du même âge, biologique. Car là, on n'a jamais su comment son âge. Je les inscris d'ailleurs dans la même classe, elles se sont rentrées toutes les deux après en maternelle, en CP. Et j'avais apporté des vêtements de Carla. Je me souviens, j'avais mis une ficelle parce qu'elle était beaucoup plus menue, beaucoup plus maigre, parce qu'elle était malnutrie. J'avais coupé les ongles, j'avais fait une petite frange, bref, elle était métamorphosée dans ce coup-là, la petite chandara. Et je me baladais avec elle dans le Nompel et je voyais d'autres chandaras qui mendiaient avec des bébés dans les bras. et là je me suis dit non mais attends c'est pas possible je ramène celle-là qui est déjà On aurait cru une petite fille qui habite à Paris, complètement métamorphosée, qui était accrochée à moi, qui était tellement contente, elle me suivait partout. Et puis je voyais ces gamines qui faisaient la mendicité et je me suis dit, et comme par mon passé de journaliste, par mes engagements précédents, je savais que l'éducation des filles, c'était le levier principal pour aider les femmes et pour aider les enfants. Je me suis dit, je vais faire une école pour filles. Ça m'est tombé dessus, je me souviens, pendant la nuit. Tout s'est mis en place. Et j'ai dit à cet ami, Roi, le lendemain, petit déjeu, je me souviens, j'étais avec la petite et tout, je lui ai dit, écoute, j'aimerais bien monter une école ici. Tu sais, quand même, je suis à Marie-Claire, il y a des leviers et tout. On fait des tas d'opées, des tas de... C'est possible pour les filles, quand même. À l'époque, il y avait beaucoup de prostitution de petites filles, etc. et à ce moment là elle me regarde et me dit tu sais c'est incroyable ce que tu me dis parce que je viens d'acheter un terrain de 6000 mètres carrés Je n'en ai pas besoin complètement. Donc, si tu veux, je te prête la moitié. 3 000 m², tu m'en rembourseras quand tu pourras. Donc, je suis repartie en France avec ma petite fille dans les bras.
- Speaker #1
Avec cette idée.
- Speaker #0
Et l'école et le terrain qui m'attendait.
- Speaker #1
Alors, justement, quand on a cette idée de folle de créer une école au Cambodge, est-ce que tu as eu des soutiens tout de suite ? Les gens y ont cru ? Ils t'ont suivi ?
- Speaker #0
Ça dépend. Alors, à Marie-Claire, oui, parce que c'est que des journalistes engagés. Et puis, elle me connaissait un peu. Donc, quand je suis arrivée, j'aurais dit, bon, conférence de rédaction, on va faire une grosse campagne pour l'éducation des filles on va commercialiser une rose avec ça, ça va permettre de payer des bâtiments. Elle, elle y croyait, parce que Marie-Claire, c'était ça tous les jours. Je veux dire, c'était pas ce niveau-là, mais on était quand même sur des trucs toujours très challengés comme ça.
- Speaker #1
Les journalistes, il y a aussi des... Au niveau de l'autre personne, c'est plus compliqué ?
- Speaker #0
Ouais. Ma mère, elle m'a dit, attends... Il y a des personnes qui me disaient, et surtout les gens me disaient, mais tu n'y arriveras pas, parce que tu vas réussir à les scolariser, mais tu vas avoir du décrochage. Tout le monde me disait, tu vas avoir du décrochage. Tu prends des petites qui viennent des bidonvilles. En plus, je voulais d'emblée faire une école avec une instruction très exigeante. C'est-à-dire que les petites, je m'étais dit, je vais les emmener le plus loin possible. Ce n'est pas parce qu'elles sont pauvres qu'on va simplement leur apprendre à lire et à écrire. Je veux vraiment qu'elles aient une école pour riches, entre guillemets. Voilà, ouverte sur le monde, avec des valeurs, transmission des valeurs. J'avais déroulé tout le truc dans ma tête. Et les gens me disaient tous, mais elles vont décrocher. Et ce qui est extraordinaire, c'est qu'elles n'ont pas décroché.
- Speaker #1
Tu vois, comme quand on y croit, ça fonctionne. D'ailleurs, pareil, moi ce qui m'interroge, c'est, tu étais journaliste, enfin, rédactrice de Marie-Claire, par contre, tu n'étais pas éducatrice spécialisée, tu n'étais pas enseignante, tu n'avais pas forcément une expérience importante dans l'humanitaire. Comment ça se passe ? Est-ce qu'on a une crédibilité ? On se lance dans un...
- Speaker #0
Moi j'avais quand même le poids de Marie-Claire qui m'a beaucoup aidée pour lever les trucs, ça c'est clair. Si je n'avais pas dirigé Marie-Claire, je ne pense pas que j'aurais eu en ligne des grands patrons et tout ça pour m'aider. Maintenant le fait de ne pas être dans l'éducation, de ne pas être dans le système, je pense a apporté quelque chose parce que j'avais un regard complètement neuf, pas formaté. Et le fait aussi d'être journaliste, je me suis fait aider par des copines journalistes au début. Quand on monte une école dans un pays comme ça, il faut bien connaître le terrain, il faut connaître tout le système géopolitique. Il faut donc faire de l'investigation. Donc, je suis retournée là-bas, faire de l'investigation, faire une enquête, repérer, voir la population, rencontrer les chefs du district. C'est-à-dire qu'on a fait un boulot de journaliste avant de démarrer, pour être sûre de bien répondre à la problématique. Donc, je dirais que ça, ça m'a beaucoup aidée, d'être journaliste, et justement de ne pas être formatée éducation, avec des principes, des choses qui n'auraient pas marché là-bas, parce que ce n'est pas le même schéma que la France.
- Speaker #1
Donc ce qu'on entend là, c'est que tu as réussi à fédérer, tu as réussi derrière toi à engager tout un collectif qui travaillait. Par contre, on ne va pas se mentir, pour ça, il faut de l'argent. Quand on a cet effort de créer une école en Bodge, comment tu as trouvé les fonds au début ? Comment ça s'est passé ?
- Speaker #0
Il y a eu cette fameuse opération, la Rose Marie Claire, que j'avais montée avec un copain, Jean-François Daniel, où on a décidé de trouver des partenaires. des grosses parcs qui pouvaient distribuer des roses. Et évidemment, c'est les petites rivières qui font les... Et je me souviens, alors j'ai eu du bol quand même. Par exemple, où j'habitais, dans un petit village près de Paris, j'apprends que la présidente de la marque Carole habite dans mon village. Je dis, ben, je vais la voir, Carole. Je ne suis pas à 350 points de vente en France. C'est pas mal. Je l'appelle, elle me dit, ben, passe après le dîner. Donc, j'arrive pour le café et tout. Et là... On s'assoit, au bout de cinq minutes, on était à tuer à toi. Je raconte le truc, la fille était hyper féministe, hyper sympa. Carole marchait très, très bien. Et à la fin, je raconte toute l'histoire. Elle me dit, écoutez, je vous achète 40 000 euros. C'est bien, on a fait, je ne sais plus combien ils avaient fait de... Demande à un conseil d'administration. Je vais leur expliquer que j'ai acheté 40 000 euros de chasse à clé. Je sais que j'ai fait, ils ne vont pas me dire non. Et donc, c'est génial parce que vous avez un premier truc. Après, j'ai appelé, j'ai pris un rendez-vous avec Jean-Paul Lagombe. Bon, ça, c'est le président de L'Oréal. Mais bon, n'oublions pas que je dirigeais Marie-Claire. Cet homme, c'est un homme, qu'une fois qu'on l'a atteint, c'est un homme comme tout le monde. Donc, je lui ai montré une vidéo que j'avais faite sur l'éducation des filles dans le monde, plutôt l'absence d'éducation des filles dans le monde, avec des images sur le travail des enfants, les petites filles en Afghanistan, enfin, machin qui vous tend les tripes. Et j'ai vu cet homme, il y avait une larme qui collait quand il a regardé ça. C'était un peu après, l'école était déjà montée, je me souviens. Et il m'a dit, combien vous avez de classes à parrainer ? Je lui ai dit, j'en ai quatre. Et j'ai eu la chance aussi d'être à une place qui m'a permis de lever les premiers fonds.
- Speaker #1
Justement, à ton avis, avec le recul, c'était justement, c'était le projet ? Oui, c'était ton projet.
- Speaker #0
Tout ce que j'ai dit est quand même super convaincante. Parce que j'arrivais de toute façon. Je me souviens, le rendez-vous avec Jean-Paul Lagaud, ma voiture n'avait pas été barrée et je devais traverser, il neigeait. Je suis arrivée là-bas, neigeur de retard, le nu écarlate, pleine de neige. Mais bon, il fallait que j'arrive, quoi. Voilà, et donc... C'était un peu atypique quand on rentrait à Magère. Donc, il m'a dit, calmez-vous, asseyez-vous, il y avait un petit déjeuner sur une nappe blanche. Voilà, on est dans les hautes sphères des grandes marques françaises. Et moi, je suis arrivée avec mes godillots et tout. Et puis, bon, je racontais mon histoire, j'ai parlé de Chandara. Le mec, il n'entend pas, il passe son temps dans les conseils d'administration. Je pense qu'il a vu qu'il y avait une vraie conviction. Et puis, bon, il y avait Marie-Claire aussi, quoi. Je veux dire, il y avait... Voilà, tout se mélangeait, quoi.
- Speaker #1
On a l'impression que ça a été assez simple, finalement. Est-ce que tu as des moments de doute ? Non,
- Speaker #0
j'avais jamais eu de moments de doute. C'est dingue. Pourtant, on m'en a dit. Surtout sur « Elles vont décrocher » , sur plein de choses. Mais ça, c'est que j'avais un bon réseau. Parce qu'avant, j'avais fait de la télé. Par exemple, je connaissais Étienne Mouchotte. Donc, j'appelle Étienne. Je lui raconte mon truc avec toujours aussi exalté. Et il me regarde. Et je lui dis que j'ai besoin d'avoir des spots de pub pour ma Rose Marie Claire. Il me faut de la visibilité, Étienne. Il m'attend. je te dis, c'est d'accord Tida parce que lui aussi c'est un homme, il passe son temps on dit que ce sont des killers, mais quand ils entendent des belles histoires comme ça, ils sont quand même assez contents il me dit écoute, et puis en partant, parce que c'est un sacré renard, il me dit maintenant que tu as TF1, tu vas aller tous les voir tu vas leur dire que tu as TF1, tu vas voir,
- Speaker #1
ils vont te suivre et ça a marché ?
- Speaker #0
ça a marché, donc voilà il y a eu une espèce d'énergie, de truc comme ça, qui était un mélange de moi, ma conviction qui me faisait un peu, voilà, je m'arrêtais devant rien Merci. Et puis le fait aussi que j'avais quand même, à l'époque, ce que je n'ai plus aujourd'hui, j'avais quand même un très gros carnet d'adresses, une légitimité. J'étais à la tête d'un journal qui était engagé. Donc on va dire que tous les trucs étaient au vert.
- Speaker #1
Puis c'était cohérent, comme tu dis.
- Speaker #0
C'était cohérent par rapport à l'image de Marie-Claire qui a suivi l'émancipation des femmes.
- Speaker #1
Et tout le monde a suivi ? Il y en a quand même certains qui t'ont dit non ?
- Speaker #0
Au début, le groupe Marie-Claire, ils m'ont suivi assez rapidement, parce qu'ils ont vu quand même que c'était pas mal mon truc, avec des spots partout. La Rose Marie-Claire, c'était quand même pas mal. Au début, ils se sont inquiétés, parce qu'ils se sont dit, attention, j'étais venue pour lancer la nouvelle formule de Marie-Claire, ça faisait à peu près six ans que j'étais là, ça marchait bien, heureusement, parce que si ça n'avait pas marché, ils se sont dit, bon, de toute façon, on n'a pas envie de la perdre, donc on va l'écouter. Ils se sont peut-être pensé aussi que ça n'allait pas marcher. Et puis après, ça a marché, donc après, ils étaient très contents.
- Speaker #1
Bravo, donc tu vois, c'est là où on voit que tout change, que ce n'est plus seulement ton combat, c'est une école qui naît, une communauté qui est plus... Oui,
- Speaker #0
avec une équipe qui s'est mise à... Alors au début, ça a été dur, parce que pour trouver des gens compétents, c'est Cambodge, il y a 20 ans, on n'était pas si loin des Khmer Rouges, à savoir qu'on avait exécuté des interdictuels, qu'on ne trouvait pas de profs. Pour aller à l'endroit d'école, il y avait de la mousseau, il n'y avait pas de goudron, c'était de la latérite. Je me souviens que pour préparer la rentrée des classes, on passait par des tuk-tuk, on mettait les pupilles sur des tuk-tuk. C'était une véritable aventure au départ.
- Speaker #1
Justement, maintenant, on va en parler. Une école, ce n'est pas un cas bâtiment, c'est une vision. À Pichandara, tout au départ, ça ressemblait à quoi ? Tu avais le terrain, mais il y avait quoi sur le terrain ?
- Speaker #0
Il a fallu déjà faire venir les caterpillars et tout ça, parce que le problème, c'est qu'il y avait la rivière à côté, qu'il était devoncé que c'était un terrain avec plein d'eau. Et puis, petit à petit, c'est devenu une première école primaire qui faisait, je crois, 1200 mètres carrés, avec une espèce de pavillon administratif, et que j'ai inauguré le 7 novembre, enfin, la première antenne des classes, le 7 novembre 2006. Et j'ai ramené ma fille, j'ai lancé le projet neuf mois avant. C'est marrant le temps d'une grossesse. Oui, c'est drôle.
- Speaker #1
C'est drôle.
- Speaker #0
Neuf mois avant, par roi, j'ai trouvé un entrepreneur. J'ai eu de la chance quand même. Il y avait un alignement de planètes. Il y avait quand même des rencontres assez incroyables. Parfois, je me disais, mais pas possible, il y a quelqu'un qui guide. C'est quand même dingue d'avoir autant de bol. Tu arrives au Cambodge, tu ne connais personne, ce n'est pas ta langue. Je trouvais un entrepreneur. C'est moi qui ai fait tous les plans d'école. Parce que lui, c'était un entrepreneur, mais il n'était pas du tout architecte. Moi non plus. Il savait comment faire tenir les murs. Donc, moi, j'ai dessiné tout pour que ce soit cohérent. Et donc, le 7 novembre 2006, école turquoise. parce que j'ai fait que des bâtiments très vifs, parce que je voulais qu'elle soit dans la joie. Donc, il y a eu une centaine de petites filles qui sont arrivées.
- Speaker #1
Et dès le départ, tu savais combien de petites filles tu voulais accueillir ? Oui,
- Speaker #0
tout avait été au niveau de la pédagogie, bien sûr. Tu étais dans la vie de boule ? Je voulais 4 classes par niveau, 4 classes de 25 élèves.
- Speaker #1
D'accord.
- Speaker #0
Je ne voulais pas plus de 25 élèves parce que je voulais qu'elles puissent suivre. C'était hyper important. Sinon, c'est au Cambodge, les écoles publiques, ils sont, faute de profs, ils sont 60. Il y a même des gamins par les fenêtres qui suivent les cours parce qu'ils ne rentrent pas dans la classe. Donc l'idée, c'était quand même... Moi, j'ai voulu vraiment me positionner sur une école avec une pédagogie très exigeante. C'était de me dire, ces petites filles, elles sont pauvres, mais on va les emmener vers des super métiers, on va leur donner des valeurs, et comme elles auront connu la pauvreté, elles vont encore mieux aider leur pays. Et il n'y avait pas tellement d'ONG situées là-dessus, même si elles font un travail remarquable, mais c'est plus dans la formation pro des jeunes ou apprendre à lire et à écrire. Mais d'ailleurs, on était toujours sur des positions, je voyais les autres ONG souvent disaient, oui, mais nous, on n'oblige pas les enfants, ils viennent quand ils veulent. Je dis non. Ça ne va pas être comme ça à Pichandara. Ces petites filles, souvent elles travaillent dans les champs, donc on va convaincre les parents de les scolariser, elles ne travailleront plus, interdit. On va donner des paniers alimentaires pour compenser le manque à gagner. Il y a tout un système qui a été fait pour que les parents soient extrêmement contents que leurs enfants viennent, qu'elles ne travaillent pas à côté, pour ne pas qu'elles soient fatiguées en dehors du temps. Il faut savoir qu'à Pichandara, actuellement, on est à peu près quand même à 39 corps par semaine. Vous faites ça en France, vous avez tous les syndicats sur le dos. Et elles en redemandent. C'est-à-dire que quand on leur dit qu'on va rajouter des ateliers le samedi là-dessus, elles ont faim d'apprendre, elles ont envie. Pour elles, l'école, c'est extraordinaire. Ce n'est pas comme ici pour nos gamins. Donc, voilà.
- Speaker #1
Et de la première année, c'était une centaine de petites filles. Et là, aujourd'hui ?
- Speaker #0
Il y a 100 petites filles chaque année. Donc, aujourd'hui, on a sur Apichandara, c'est-à-dire de la... J'ai créé entre-temps une année de maternelle complètement en anglais. parce que ça a un âge où elle s'apprenne mieux l'anglais. De la maternelle à la terminale, j'ai 1300 petites et jeunes filles. Et après, j'ai environ 400 jeunes filles qui ont déjà passé le bac. J'ai deux bâtiments sur Pompel, elles vont à l'université ou en formation post-bac. Et on les loge et on continue avec des upskills, des softskills, à leur apprendre, à se vendre, à être à l'aise, parce qu'à l'université, elles sont des enfants riches. Évidemment, ce ne sont pas les mêmes codes. Donc, on continue à les accompagner pour qu'elles aient confiance en elles. Et puis, toujours pareil, les valeurs. Parce que le Cambodge, c'est un pays qui a perdu beaucoup ses valeurs sous l'Ekmer Rouge. Ça a été la fameuse année zéro d'Ekmer Rouge. Tout a été ratiboisé. Et donc, c'était les parents très pauvres, très compliqués de transmettre à ses enfants. Quand on pense qu'un truc, c'est gagner les quelques dollars jusqu'au lendemain. Ça a été vraiment, mais dès la première année, je voulais avoir des cours de valeur. On leur apprend la tolérance, on leur apprend ce qui se passe dans le monde. Et puis après, on a été énormément sur l'environnement depuis plus de dix ans maintenant. On l'a fait rentrer dans le cursus.
- Speaker #1
Justement, aujourd'hui, c'est vraiment un campus complet avec différents services, etc. Est-ce que tu peux m'en dire un peu plus sur ce qu'il y a en plus des cours ?
- Speaker #0
Alors, il y a le programme e-commerce qui est obligatoire pour qu'elle puisse passer le brevet et le bac. Donc là, on suit le programme. d'ailleurs ça fait des années maintenant je ne sais même plus 6 ans 6 ans qu'elle passe le bac 100% de résultats au bac chaque année et au brevet, d'ailleurs score du Cambodge donc il y a ça à côté on a un programme parce qu'au Cambodge elles n'ont pas cours à plein temps dans les écoles publiques ça ne marche pas comme ça donc nous quand on est sur 39 cours tout le reste c'est en anglais ou ce sont des cours de valeur Merci. Ce sont des cours sur... On a fait de la permaculture, on essaie d'autonomiser nos cantines, on sert 2000 repas par jour, donc on fait de la culture bio, parce que là-bas, il y a un vrai problème des pesticides au Cambodge, c'est-à-dire qu'ils arrosent dans tous les sens, ça peut allier les modes d'emploi. J'ai deux internats sur Apichandara pour les petites filles vulnérables. On a eu un problème de petites filles qui étaient complètement... On croyait qu'elles avaient attrapé une maladie genre la lèpre. Et en fait, on est allé voir un passeur et en fait, c'était les... Les piscines sédanes.
- Speaker #1
Les piscines sédanes, ils sont déjà sur le tour.
- Speaker #0
Donc, on s'est vraiment engagé très fortement il y a plus de dix ans là-dessus. On a commencé à faire de la permaculture, après on a fait de l'agroécologie. Et les gamines et les parents, qui sont des petits cultivateurs, ils ont quelques bananes, etc., mais qui ont... quand même le réflexe pesticide, parce que au Santo et tout ça, ils sont tous passés par là. On essaye de vraiment les former à ça, le recyclage du plastique aussi. Par exemple, quand on leur donne les paniers alimentaires, on leur demande de ramener tous les plastiques qu'ils ont trouvés autour de chez eux. Donc, ils ramènent ça dans des grands sacs de riz en jute vide. Et on leur, c'est donnant-donnant, on leur donne les paniers alimentaires. Et du coup, toute la communauté autour d'un pichon d'aray est propre. Tout le monde nettoie. Donc, en fait, je pense aussi que si les petites, ça marche bien. C'est parce qu'en fait on a une approche globale, on n'aide pas que les petites, on aide la communauté. On la reconstruisait l'année dernière, 50 maisons qui ont été abîmées par la mousson. Donc tout le monde est content, tout le monde va bien, pousse les petites. Et les petites ne sont pas en conflit de loyauté par rapport à la communauté, ne sont pas jalousées. Parce que comme elles sont à l'école, la communauté est aidée. Et je crois que c'est cette approche globale qui a fait que ça marche sur le résultat scolaire.
- Speaker #1
Et justement, tu en parles, le fait de construire une école au Cambodge, on imagine que ce n'est pas si simple, parce qu'au niveau de la différence culturelle, que ce soit au niveau politique ou autre, quelles sont les difficultés que tu as pu rencontrer à ce sujet ?
- Speaker #0
Au niveau politique, on ne m'a vraiment pas emmerdée. Franchement, je suis restée dans mon coin. Je n'ai pas eu de soucis. RH, très compliqué le recrutement les premières années. Alors là, on voit la différence du Cambodge entre il y a 20 ans et maintenant. Maintenant, on trouve des mecs qui vont faire des stages au Japon, des doctorats et tout. Maintenant, on est monté en compétence d'une façon absolument incroyable. Mais au début, c'était RH très, très difficile. On avait des bons profs, on trouvait des gens qui s'accrochent. En plus, on était un peu loin de Phnom Penh, donc épuisant. Actuellement, on a des bus qui ramassent les profs, enfin tout le personnel, il y a 350 personnes qui bossent quand même. Donc, 6h30 du matin, ils montent dans le bus à Phnom Penh. Donc, il faut avoir envie. Il fait très, très, très chaud quand même. Les salles ne sont pas climatisées. C'est pour ça qu'on a d'ailleurs complètement végétalisé le campus, complètement pour faire baisser la température. Donc... Je dirais que maintenant, ceux qui sont là, au poste clé, c'est des gens qui vraiment en veulent. Donc il y a une sorte de sélection naturelle. Ceux qui ne sont pas vraiment motivés, de toute façon, ils s'abandonnent. C'est trop dur. Et ceux qui restent, ce sont les bons.
- Speaker #1
Et justement, le projet évolue tellement vite. Est-ce que par contre, tu n'as pas peur que ce projet t'échappe ?
- Speaker #0
Qui m'échappe à moi ? Si c'est dans les mains de Bill Gates, ça ne me gêne pas. Parce qu'il faut les financements et que là, c'est un peu ce qui m'inquiète pour l'avenir. Parce que je n'ai plus 40 ans, malheureusement. Moi, ce que j'aurais aimé, franchement, j'aurais bien aimé de trouver une énorme fondation, mais bon, ce n'est plus chez les anglo-saxons qu'on trouve ça qu'en France, qui disent ça, ça marche, parce que ça marche, on a quand même une gamine qui fait l'école des mines, qui sont à l'INSA, on a des réussites assez incroyables, qui disent ça marche votre truc, on va le reproduire, exactement la même chose autour d'autres capitales dans les pays émergents. Et moi, je ne demande qu'une chose, c'est que prenez le bébé, faites-le grandir.
- Speaker #1
Parce que ça n'existe pas aujourd'hui dans d'autres capitales ?
- Speaker #0
Non, pas du tout. En fait, ce principe, à ma connaissance, où on donne une instruction de très haut niveau à des enfants très pauvres pour les emmener loin, et aussi, il y a un truc vraiment qui est extrêmement important pour moi, c'est tout ce qu'on fait sur la protection de l'environnement. Ça me semble hyper important, tous ces gamins qui sont dans ces pays qui... Le Cambodge, Thompen, entre deux missions là-bas, il y a je ne sais pas combien de restos, combien d'hôtels qui poussent, c'est la consommation à fond la caisse. Et c'est le syndrome du nouveau riche. Tous les gens qui commencent à arriver dans la classe moyenne, ils veulent consommer, mais consommer. C'est terrible au niveau de la planète. Donc c'est très important, tous ces jeunes, qu'ils aient conscience de ça. Parce que quand ils vont être le vieux du pays, à diriger un peu les manettes, ou avoir des postes à responsabilité, c'est même nous, je veux dire, la planète, ce qui pollue, parce que parfois les gens me disent, oui, mais bon, il y a aussi de la misère en France. Je dis, oui, mais on travaille sur des versants, je suis désolée, mais la protection de l'environnement, si on n'inculque pas ça aux jeunes des pays émergents qui vont se mettre consommé comme des dingues dans les années à venir, on va se prendre encore un nouveau coup au niveau de la petite. C'est hyper important. Donc ça, c'est quelque chose de très très important à Pichonard, à tout ce qui est environnement.
- Speaker #1
D'accord, et justement, j'aimerais qu'on parle du retour des premières diplômées, les premiers résultats, parce qu'on sait que c'est important qu'il y a des moments fondateurs quand on crée une entreprise comme ça, engagée. C'est les premiers résultats qui arrivent. Tu te souviens de ce moment où tu t'es dit, ça y est, ça marche, ça y est, c'est parti ?
- Speaker #0
Alors, je me souviens évidemment des premiers résultats au bac. C'est filmé, c'est extrêmement touchant. Ils attendent, c'est les trucs, ils sont tous regroupés. Et on les voit, elles sont là, se demandent les ongles. Il y en a qui pleurent, elles ont une peur. Et quand on annonce que tout le monde est reçu, et là, il y a une explosion, il y a une petite qu'on interview, et elle n'arrive même pas à parler. Et elle dit, je vais pouvoir aller à l'université, parce qu'il n'y a aucun parent, la plupart des parents, avec les couverts rouges, étaient analfabètes. et ça je me souviens parce que Elles ont une telle détermination par rapport à nos gamins, à nous. C'est ça qui est impressionnant. Alors, en même temps, c'est comme partout. On a quand même quelques gamines qui suivent. Alors, on n'a pas de décrochage, pas à ce point-là. Mais on a des gamines qui ont des moins bons résultats et qui sont moins motivées. Mais je dirais que dans l'ensemble, quand même... On n'aurait pas 100% de suite au bac. On a quand même beaucoup de gamines qui sont extrêmement multiples.
- Speaker #1
Et après le bac, combien vont à l'université ?
- Speaker #0
Soit à l'université, soit en formation post-bac.
- Speaker #1
D'accord.
- Speaker #0
Elles y vont un peu. On en a peut-être par année 2-3 qui s'arrêtent.
- Speaker #1
D'accord.
- Speaker #0
Mais sinon, elles vont en formation pro ou à l'université. Elles y vont toutes. Et je pense aussi, il y a un truc qui est très marquant à Pichandara, c'est que quand on rentre dans cette école, elles ont toute la banane. Elles ont tout un sourire, mais jusque-là, elles sont toutes en train de jouer. Quand on rentre dans une école en France, c'est pas ça. Il y a des gamins qui rigolent, il y a des gamins qui s'engueulent, qui s'insultent, il y a beaucoup d'agressivité. Beaucoup qui font la gueule, ils ont pas envie d'être en cours. Là-bas, ils ont toute la banane. Et ça, ça te porte énormément, ça porte énormément les équipes. Et puis, j'ai vraiment des équipes top, vraiment.
- Speaker #1
Et justement, si tu le disais, en fait, on voit que l'éducation, ça change leur vie. Mais est-ce que ça a aussi un impact sur la vie autour ? On a l'impression que ça a un impact fort autour des pichons d'arins.
- Speaker #0
Oui, parce que... Il y a quelque chose qui m'a extrêmement touchée, parce que quand on leur a dit, bon, maintenant, les paniers alimentaires, on va vouler, parce que ça faisait longtemps qu'on les donnait, les paniers alimentaires, avant, on les donnait. On leur a expliqué l'histoire du recyclage plastique. On a interviewé une brave maman, vraiment, sortie de son bidonville et tout, et elle a été extrêmement touchante. Elle a dit, je suis contente. Je ne pensais pas que je pouvais aider la planète, moi. Elle a répété deux fois. C'était la première fois qu'on venait la voir, à fond de son bidonville, et qu'on lui disait, vous allez participer. On faut sauver la planète, vous allez ramasser. Et elle était extrêmement immune de ça. Donc, c'est là où on se dit, c'est la nature à l'horreur du vide. Quand il y a plein de choses à faire, que les gens peuvent être disponibles pour apporter tout ça, il faut y aller.
- Speaker #1
Et les petites filles, vous pouvez toutes les accepter ou c'est encore compliqué ? Du coup, aujourd'hui, vous ne pouvez pas toutes les prendre ?
- Speaker #0
On ne peut pas toutes les prendre, c'est sûr, mais bon, il y a des critères. Le premier critère, c'est la pauvreté. On prend les plus pauvres. L'âge, c'est obligatoire parce qu'on ne peut pas avoir des différences de maturité. Et puis après, c'est l'environnement. Alors, ça nous arrivait parfois de suivre un peu des petites à l'école publique quand c'était un peu limite, pour être sûre qu'elles n'allaient pas travailler dans les champs. C'est moins comme ça aujourd'hui. Il y a quand même, le Cambodge a évolué beaucoup en 20 ans. Les petites filles vont quand même plus à l'école publique, surtout dans les jeunes classes. Après, évidemment, on les retire plus jeunes que les garçons. Mais aujourd'hui, ça s'est quand même beaucoup, beaucoup amélioré le Cambodge.
- Speaker #1
Du coup, tu m'en as dit, c'est 1700 filles. 1700 à venir, tu as des exemples de ce qu'elles sont devenues ? Je crois qu'il y en a une qui est à l'école Ferrandi, non ? Oui,
- Speaker #0
il y en a une effectivement qui fait de la cuisine, enfin la cuisine avec chef, elle est à Ferrandi à Paris. J'en ai une qui, dans la mode, elle a fait Marangoni à Paris, qui est une très très bonne école. On en a une qui est à l'école des mines, on en a deux qui ont fait l'UNISA qui est une grande école d'ingénieurs, on en a qui font médecine, et puis on en a aussi qui font des petits boulots et qui se réceptionnisent dans des hôtels. Voilà, ce qui est bien, c'est qu'on fait tout pour qu'elles maîtrisent l'anglais, parce que l'anglais, aujourd'hui, c'est incontournable au Cambodge. C'est vraiment la langue du travail, il faut parler anglais. On leur apprend aussi le français, mais le français, on leur apprend le français, mais au bout d'un moment, ça devient facultatif, parce qu'elles vont exposer, sinon. Donc, on préfère quand même, et on rend nos classes complètement bilingues. La moitié des cours en commerce, la moitié en anglais.
- Speaker #1
Et est-ce qu'il y en a qui reviennent à l'API Chandara ?
- Speaker #0
Alors ça c'est incroyable, parce que sur les 350 salariés, on a plus de 50 anciennes élèves d'API Chandara. On en a qui sont en RH, qui sont au département comptes et finances, qui sont par âge, et puis on a des profs, des profs d'anglais, des profs... C'est génial, on a fait une photo de groupe, elles sont plus d'une cinquantaine. En plus la famille habite dans le coin par définition. et donc et et Et l'autre fois, j'ai demandé dans la newsletter qu'on mette une photo. On voit la petite en uniforme. On la voit aujourd'hui professeure avec les petites comme même uniforme autour. C'est génial.
- Speaker #1
Donc, si on se projette un peu, on est en 2040. La piche en drap, c'est quoi ? Ça ressemble à quoi ?
- Speaker #0
En 2040, ce que j'aimerais, c'est d'autres à piche en drap. Parce que je pense que là, on est en train d'amplir le truc. Elles rentrent dans la vie active. Elles ont des bons jobs. Alors, peut-être qu'il n'y aura que des petites à piche en drap qui feront tourner l'école, peut-être. Il n'y en aura pas 50, mais il y en aura peut-être sur... Il y en aura peut-être 50%. Non, moi, ce que j'aimerais, parce que quand on voit quand même l'impact sur la communauté autour, l'impact social, et puis quand on voit le résultat, ce que j'aimerais, c'est aussi, c'est qu'en 2040, c'est qu'il y en ait certaines, il y en a une qui disait qu'elle voudrait travailler au ministère de l'Éducation pour faire avancer le système. Je me souviens de cette interview, elle me dit ça avec un assez bon français. Ce que j'aimerais, c'est qu'il y en ait effectivement qui fassent bouger un peu le pays, qui fassent progresser les choses, pour les femmes, pour l'environnement, pour... Pour les vulnérables.
- Speaker #1
Tu as changé de destin, mais j'ai l'impression que ce projet a changé aussi de tien.
- Speaker #0
Oui, celui de mes enfants aussi, parce que c'est un peu lourd. Ils ont une maman qui est quand même prise aussi beaucoup par d'autres enfants. Mais je pense que ça a été parfois compliqué quand ils étaient plus jeunes. Maintenant, ça va, ils sont grands, ils sont contents.
- Speaker #1
Ils n'ont jamais eu envie de participer avec toi à ce projet ?
- Speaker #0
Alors, j'ai mon fils qui travaille là-bas, qui s'occupe de tout. tout ce qui est green, tout ce qui est environnement et qui bosse au fait sur tout ce qui est le développement. Il utilise l'IA pour ce qu'il y a de meilleur, pour qu'on progresse beaucoup plus vite dans tout ce qui est la transmission des connaissances. Donc il travaille sur l'IA, il travaille sur l'environnement. Ce qu'il a, c'est qu'il a 27 ans, donc il apporte aussi un truc générationnel qu'il n'en a pas. Et puis il est passionné à la fois par tout ce qui est plantes, paysagisme et tout ce qui est... intelligence artificielle, donc on a beaucoup de chance donc sinon mes autres enfants non mais on a vécu un moment ou deux en Cambodge parce qu'il y avait un moment où il y avait une vraie poussée de croissance donc je faisais le contraire d'actuellement, actuellement je fais des missions je vais là-bas et puis je lève des fois en France et donc là je venais tous les trois mois lever des fois en France blindé mes rendez-vous et j'ai vécu là-bas et donc ils ont vraiment vécu à la Khmer pendant deux ans, c'était super Merci.
- Speaker #1
Bravo. Justement, pour finir, Tina, ici, on parle de la force de la gentillesse. Pas celle qui évite le conflit, celle qui construit. Après tout ce que tu as vécu, toi, aujourd'hui, la gentillesse collective, tu la définirais comment ? Pour toi, c'est quoi ?
- Speaker #0
Effectivement, c'est le collectif qui fait que la gentillesse, elle a un véritable impact. C'est pour ça que j'ai mis en place ces cours de valeur. Parce que je me disais, je n'ai pas envie d'en faire des gamines qui pensent qu'une chose, plus tard, c'est gagner du pognon. Parce que c'est un peu ça, dans les pays, quand on a manqué, on a une revanche et on ne fait pas de cadeaux aux pauvres qui suivent derrière. Et ça, c'était vraiment ma hantise d'emblée. Je voulais qu'elle soit gentille, qu'elle soit tolérante, qu'elle soit dans le dos. Et je pense que le message est passé d'ailleurs. On leur explique, c'est quand même assez, alors qu'elle vient d'Ibidonville, on leur explique même qu'il faut se méfier de l'argent. Que l'argent, c'est très bien, il peut avoir une maison, il peut avoir une famille, il peut pouvoir voir le monde. Mais que l'argent, ça peut être très pervers. Parce que ça peut rendre méchant, ça peut rendre égoïste. Donc on explique ça de façon très basique, parce que c'est pas facile à expliquer. Parce que justement, je suis convaincue que ça aura encore plus d'impact si elles réussissent et qu'elles sont gentilles. C'est évident.
- Speaker #1
Et toi, si t'as un regard que tu portes sur tout ce que t'as fait, quel regard t'as sur tout ça ?
- Speaker #0
Je m'en rends pas toujours très compte. Parfois je m'en rends compte quand je suis dans la cour de récré, je suis sur la coursive, et que je les vois, je me dis... Putain, quand même, c'est gros. Mais ça, c'est qu'on est vraiment la tête dans le guidon. Et je pense que comme toutes les personnes qui montent des boîtes, quand tu es à fond, tu n'as pas forcément le recul. Puis ça devient normal. C'est tellement ta vie, c'est tellement ma vie depuis 20 ans qu'on ne voit pas le côté... C'est vrai que j'ai une amie qui me dit, tu n'auras pas compte, tu as engendré un monstre. Je lui dis, il faut pas... Elle me dit, si, parce que regarde comment, tu ne pourras jamais arrêter, tu ne pourras jamais... C'est tentaculaire. Je dis oui, c'est vrai, mais bon, je suis quelqu'un de positif. Je crois toujours qu'il y a une solution. Je pense que je vais trouver quelqu'un qui va me remplacer. Parce qu'à partir du moment où je pars du principe que la nature a horreur du vide et que ce truc-là remplit sa fonction, l'écosystème va le faire durer. C'est évidemment, il y a des choix intelligents et qu'il y a de la gentillesse entre autres. Et ils n'ont pas du profit, ils n'ont pas de la pas du gain. Voilà, ça marchera.
- Speaker #1
Merci beaucoup Tina.
- Speaker #0
Merci, à bientôt.
- Speaker #1
Merci Tina, merci pour votre courage tranquille. Pour ce rappel, la gentillesse collective n'est pas un geste faible, c'est un choix puissant, un choix qui construit au lieu de détruire, un choix qui protège au lieu d'exclure, un choix qui peut, oui, changer le monde et une vie à la fois. À celles et ceux qui nous écoutent, cette conversation a planté une graine en vous. Faites un geste, petit, grand, peu importe, mais osez. Je suis Cécile et vous venez de suivre la force de la gentillesse. Merci d'avoir été avec nous. N'hésitez pas à partager cet épisode autour de vous pour faire rayonner la force de la gentillesse. quant à moi je vous dis à très vite pour de futures rencontres inspirantes.