- Speaker #0
C'est une sacrée puissance la gentillesse. En fait, il faut être très fort pour pouvoir être gentil. Quand on est un enfant, on vit les choses naturellement, on ne se pose pas de questions, puis on n'imagine pas que ce n'est peut-être pas normal ce qu'on est en train de vivre. J'étais une petite adulte miniature, ça il n'y a pas de doute. Et d'ailleurs, je pense que j'ai gardé ce petit côté cœur d'assistante sociale. On martèle avec des moyens colossaux, on martèle matin, midi et soir, une manière de voir le monde qui fait peur. Et je me suis dit, mais la peur c'est la pire des conseillères. On a l'adage qui dit la peur paralyse, si c'était que ça. La peur déshumanise. Je me suis dit, j'ai pas du tout envie de donner mon énergie, mes compétences, mon temps au service de la peur. Au contraire, je pense qu'il est plus que nécessaire de la mettre au service de l'espérance.
- Speaker #1
Il y a des personnes qui traversent le monde en laissant derrière elles un siège espérance. Pas parce qu'elles parlent fort, mais parce qu'elles vivent ce qu'elles disent. Frédérique Benoît, c'est de celle-là. Elle a grandi entre deux mondes, une enfance partagée entre sa mère et une famille d'accueil. entre la fragilité et la sécurité. Et très tôt, cette expérience fondatrice, la peur abîme plus que la haine. Et c'est elle qui, silencieusement, nous déshumanise. De cette faille est née une force, une conviction profonde, presque viscérale. L'espérance n'est pas naïve, elle est une responsabilité. Et aimer, regarder autrement, raconter autrement, c'est déjà agir. Bonjour, je suis Cécile et vous écoutez La Force de la Gentillesse. Ici, la gentillesse n'est pas un concept abstrait. Elle réside, elle ouvre les yeux, elle agit. Mon invité aujourd'hui est Frédéric Baudos, réalisatrice, fondatrice du projet Imagine, une ONG qui met en lumière les héros du quotidien et redonne à l'espérance la place qu'elle mérite. Bonjour Frédérique, merci d'être là. Bonjour Cécile. J'aimerais bien qu'on commence par ton enfance. Tu peux me raconter comment ça s'est passé ?
- Speaker #0
Vous n'allez pas être déçue. Il s'en est passé des trucs. J'ai coutume de dire que j'ai eu une double enfance. qui m'a forgée, qui m'a donné une expérience de vie assez riche. Puisque d'un côté, j'étais fille unique en tête à tête avec ma maman, ma maman qui s'appelait Jeanne, que j'ai perdue il y a deux ans, et qui était une femme assez fantasque, une artiste, qui avait beaucoup souffert dans son enfance puisqu'elle était à l'assistance publique et qui avait des problèmes d'abord de dépression et puis en fait, peu à peu, des vraies fragilités psychiatriques. Donc, je devenais un peu la maman de ma maman, puisque peu à peu, je devais essayer de pallier à tout ce qu'elle n'arrivait plus à faire ou à penser. Et puis, par ailleurs, une famille adoptive avec Marie-Thérèse et Michel. En fait, quand ma maman était hospitalisée en hôpital psychiatrique, j'ai été confiée dans cette famille. Et là, pour le coup, j'étais prise dans une famille vraiment XXL, puisqu'on était une bonne vingtaine d'enfants adoptés du monde entier, que des enfants considérés comme étant inadoptables, ceux dont personne ne veut. Parce que trop lourdement traumatisé, trop lourdement handicapé, toujours quelque chose. Et donc voilà, j'ai fait des allers-retours entre ces deux réalités très différentes et en même temps très en lien avec ce qu'on pourrait appeler la vulnérabilité.
- Speaker #1
Qu'est-ce que t'ont transmis justement ces deux enfances ? Qu'est-ce qu'ils t'ont transmis au-delà des mots ?
- Speaker #0
Oui, alors je dirais qu'avec ma maman... Je pense que ce qui a été le plus marquant et qui m'a sans doute même marqué au fer rouge, c'était la conscience de la cruauté de la société. Dès lors que vous ne rentrez pas dans les casques, que vous ne correspondez pas aux attentes de la société. Et là, au lieu de vous tendre la main, d'essayer justement d'être un cocon pour vous permettre de grandir, d'être accueilli, non, on va vous stigmatiser, vous humilier. Il y a vraiment tout ça. Un des facteurs de stigmatisation sans doute le plus répandu, c'est quand même la pauvreté, la précarité. Donc ça, c'est ce que j'ai vécu avec ma maman. Il y avait aussi cette grande souffrance de l'insécurité, parce que moi j'étais une toute petite fille et on vivait dans l'insécurité permanente. Ça ne change jamais ce qui va nous tomber dessus à chaque instant. Et quand je me retrouve dans cette famille adoptive avec Marie-Thérèse et Michel, de l'extérieur, j'imagine bien que ça devait être un peu étrange cette famille, surtout qu'il faut... Il faut se remettre dans l'époque, on est dans la fin des années 60, début des années 70. L'adoption internationale, ça n'existe quasiment pas. Donc, des gens qui adoptent des enfants qui n'ont pas la même couleur de peau, qui ne leur ressemblent pas, ça n'existait pas. Et donc, de l'extérieur, il devait y avoir vraiment un regard un peu étonné. Alors que moi, les enfants, ils prennent tout très naturellement. Donc, ce n'est pas ça qui m'a étonnée. Mais en revanche, ça m'a fait goûter à la sécurité. J'ai découvert ce que c'est que de pouvoir s'appuyer sur un couple de parents dont on a l'impression qu'ils savent où ils vont et du coup, qu'ils prennent soin de vous. Et ça a été une découverte. Par contre, ce qui est douloureux, c'est que comme à chaque fois je retournais après avec ma maman, une fois que vous avez goûté à la sécurité, c'est très dur de retourner dans l'insécurité. Donc j'ai dû... Voilà, avoir cette plasticité.
- Speaker #1
Dès le plus jeune âge.
- Speaker #0
Dès le plus jeune âge, oui.
- Speaker #1
Et justement, dans une enfance, en disant qu'il y a un moment qui marque la vie, en fait, un moment où on voit le monde tel qu'il est, c'est quoi ce moment pour toi exactement ?
- Speaker #0
Le moment où on voit le monde tel qu'il est, écoute, je ne pense pas qu'il y ait un moment déterminant pour moi. Je pense que j'ai été jetée dans le réel dès mon plus jeune âge sans forcément y penser d'ailleurs. Et comme je l'ai dit, en fait, tout ce qui a trait à cette violence sociale qui fait que vous êtes rejeté, que vous êtes stigmatisé, humilié. Je pense que c'est sans doute ça qui tout de suite a fait une blessure dans mon cœur qui ne s'est jamais refermée. Et je pense que c'est dans cette blessure que je puise mon inspiration de chaque jour.
- Speaker #1
Alors justement, très tôt, tu as fait le choix de rester du côté de l'humain. Est-ce qu'on t'a déjà dit que tu étais trop gentil ? Oui, est-ce que tu as peut-être déjà blessé ? quelque chose que tu as entendu régulièrement ?
- Speaker #0
Je ne pense pas qu'on m'ait jamais dit que j'étais trop gentille. Je ne pense pas forcément que c'est le mot que les gens ont en tête quand ils me voient. Je pense que je suis agaçante à bien des égards parce que la chose qui revient très souvent, c'est peut-être le fait que je suis fatigante. Je parais avoir trop d'énergie par rapport, là encore, peut-être à des normes sociales. Donc, j'ai un petit côté bulldozer et tout qui doit agacer beaucoup ou qui doit fatiguer. Et je le comprends, parce que je me fatigue moi-même, donc je peux comprendre. Donc je ne pense pas que les gens pensent au mot gentillesse en premier. Pourtant, moi, je pense que c'est une sacrée puissance la gentillesse. En fait, il faut être très fort pour pouvoir être gentil. Et donc contrairement à l'adage trop bon, trop con, tout ça, comme si on était des grands naïfs et tout ça, qui ont conscience d'avoir une force intérieure et qui n'ont pas besoin d'écraser l'autre pour exister, peuvent se permettre d'être gentils.
- Speaker #1
Et si on revient dans cette maison, c'est quoi la première image que tu te rappelles ? C'est justement de retourner à ce moment-là, avec ses 20 enfants. C'est quoi la première image quand tu arrives dans cette maison avec Marie-Thérèse et Michel ?
- Speaker #0
Je n'ai pas de première image vraiment déterminante dans le fait que la première fois que j'arrive d'abord dans la petite maison, parce qu'au début, moi j'ai deux ans et demi. j'ai ma main d'enfant dans la main de ma maman, puisqu'en fait on va d'abord être accueillis toutes les deux ensemble. Et c'est dans la petite maison de Croix, qui n'était pas prévue pour accueillir tant d'enfants, et où il devait y avoir à l'époque une bonne douzaine d'enfants, donc on n'était pas encore aussi grands que vers la fin de l'aventure, et donc c'est la petite maison dans laquelle ont emménagé mes parents adoptifs quand ils se sont mariés. Et c'est là où ce que je trouve merveilleux, cette petite maison, ils n'ont pas cessé de pousser les murs. Ça veut dire aussi que quand vous décidez d'accueillir, vous trouvez toujours de la place. Là, ils ont accueilli moi et ma maman en même temps alors que je pense que c'était déjà bien plein dans la maison. Et donc ça veut aussi dire cette puissance de l'accueil, cette volonté de l'accueil. Ma mère adoptive disait toujours que le mot accueil et le mot amour, c'est finalement le même mot. Aimer, c'est accueillir l'autre. C'est ouvrir ses bras, ouvrir son cœur, ouvrir sa maison, sa porte. Donc voilà, c'est offrir un refuge. C'est extraordinaire.
- Speaker #1
Il avait choisi cet accueil ou c'est venu au fur et à mesure des rencontres ? Tu en as parlé ouvertement avec eux et comment ils l'expliquent ?
- Speaker #0
Oui, oui, c'est vraiment une façon d'être en fait. Et c'est une ouverture de cœur et d'âme, une ouverture d'esprit aussi, puisque ça veut dire accueillir des hommes et des femmes qui ne vous ressemblent pas, qui ne pensent pas forcément comme vous, qui n'ont pas forcément la même trajectoire de vie ou la même culture. C'est vraiment cette ouverture de cœur et d'âme. au fur et à mesure de vos accueils. C'est-à-dire, plus vous accueillez, plus vous allez avoir cette plasticité. C'est ça qui est extraordinaire. Donc oui, je dis souvent que mes parents adoptifs étaient fous, mais pas au point de l'avoir prévu. Ils ne se sont pas dit du jour au lendemain, tiens, si on adoptait 20 mômes, ça s'est fait au fur et à mesure. Et en fait, c'est aussi un des messages que j'essaye de faire passer au jour le jour dans tout ce que je fais, notamment avec le projet Imagine, La bonté, la gentillesse, l'amour, c'est finalement mettre le doigt dans l'engrenage. Il faut commencer l'aventure. On ne sait pas jusqu'où ça va nous mener, mais en fait, à peu à peu, on se laisse aller.
- Speaker #1
J'imagine que tu as grandi très vite, que lorsqu'on vit une enfance comme la tienne, est-ce que tu as eu l'impression d'avoir dû te construire dans une forme d'urgence émotionnelle ?
- Speaker #0
C'est bien dit ! Je n'avais pas pensé comme ça, urgence émotionnelle. Encore une fois, quand on est un enfant, on vit les choses naturellement, on ne se pose pas de questions. Puis on n'imagine pas que ce n'est peut-être pas normal ce qu'on est en train de vivre. Clairement, j'étais une petite adulte miniature. Ça, il n'y a pas de doute. Donc, j'ai été obligée de grandir à vitesse grand V. Et puis surtout... endosser des responsabilités qui ne sont pas celles normalement d'un enfant. Normalement, on est censé prendre soin de l'enfant et c'est moi qui prenais soin de ma maman. Donc oui, et d'ailleurs, je pense que j'ai gardé ce petit côté cœur d'assistante sociale qui fait que facilement, je materne et j'essaye de prendre soin, de protéger autour de moi. Donc c'est finalement une seconde nature chez moi.
- Speaker #1
Et justement, entre voir et faire, il y a toujours un pas immense. Tu te souviens de ton premier passage à l'action ? pour aider les autres ? Est-ce que tu t'en souviens ?
- Speaker #0
Encore une fois, je pense que ça a tellement fait partie de mon quotidien depuis toute petite. Mais ce qui est drôle, et ça je pense que c'est important de se souvenir de ça, c'est que ça montre bien que le petit enfant, c'est ce qui lui vient le plus naturellement. C'est quand même de prendre soin d'être attentif à l'autre. Parce qu'en fait, très vite... j'ai vu, je voyais, j'identifiais bien quand ma maman était en difficulté, quand elle était en fragilité, quand elle avait besoin de moi. Et donc ça veut dire que c'est quand même quelque chose d'assez naturel. Elle ne m'a pas enseigné cette inclinaison du cœur, on va dire. Et pourtant, elle était assez naturelle. Donc je pense vraiment que selon les circonstances de la vie et ce qu'on va nous inculquer, eh bien, va être nourrie une part sombre ou une part lumineuse de nous. de manière très paradoxale, en vivant des épreuves qui étaient assez noires, je pense que ça a révélé beaucoup de lumière en moi, de choses lumineuses. Et donc je pense avoir eu conscience depuis mon plus jeune âge de cette bataille entre le noir et la lumière. Mais en même temps, l'idée ce n'est pas du tout de se dire que le noir est l'ennemi. J'aime beaucoup Soulages qui parle, qui a révélé à quel point le noir, c'est ce qui rehausse les couleurs. Donc, c'est vraiment trouver notre chemin dans quelque chose qui n'est pas idyllique, on ne cherche pas à faire le meilleur des mondes, on cherche à faire un monde meilleur. Et donc, il faut vraiment trouver son chemin dans tout ça.
- Speaker #1
Tout ce que tu portes, Frédéric, depuis le début ne ressemble pas à un engagement fabriqué. On sent que c'est vraiment un engagement enraciné et pourtant, à un moment de ta vie, et de raconter le monde. Comment, en fait, une enfant élevée dans cette enfance-là devient une journaliste internationale ?
- Speaker #0
Alors là, pour le coup, je me suis retrouvée dans le monde des médias vraiment totalement par hasard. Je n'avais pas du tout pensé à ça. En plus, il faut dire que ça ne faisait pas du tout partie de mon monde.
- Speaker #1
Tu voulais faire quoi à ce moment-là ?
- Speaker #0
Moi, ce que je voulais faire depuis toute petite, c'était être égyptologue. Ça, c'était mon rêve. Et je suis heureuse parce que j'ai pu l'accomplir au moins en partie puisque dès que j'ai eu 15 ans... le bac en poche, je suis venue à Paris pour intégrer l'école du Louvre, la Sorbonne. Et donc j'ai appris les hiéroglyphes, le hieratique, le démothique. J'étais absolument passionnée par la civilisation de l'Égypte antique. Et donc j'ai pu embrasser tout ça. Ce qui est très drôle, c'est que comme je n'avais pas d'argent et qu'il fallait vivre à Paris, très vite j'ai construit des conférences avec lesquelles je prenais la parole dans divers endroits et où je me faisais payer. pour notamment parler de l'Égypte ancienne, etc. Et c'est là où je me suis découvert un don de la parole. Je pense que j'avais une aisance pour parler aux gens et surtout, j'avais un énorme plaisir comme ça à communiquer, à transmettre, mais aussi à recevoir en voyant les regards qui pétillent. Donc, c'est là où en fait, parce que toutes ces années où j'ai étudié, j'étais quand même dans les bouquins poussiéreux et tout. Et à un moment, j'ai senti un décalage entre l'énergie de vie qui m'habitait Et le fait d'être tout le temps en bibliothèque, très seule à étudier. J'adore ça, mais j'ai senti qu'il fallait que je m'ouvre au monde. Et c'est là où le destin a dû m'entendre parce qu'à ce moment-là, j'ai le PDG d'une chaîne américaine qui m'a repéré dans un resto alors que je terminais ses études à l'école du Louvre et qui m'a dit « You're the one I want » . Et ce qui est très drôle, c'est qu'en fait, je n'avais aucun... aucune idée de quoi il me parlait. En gros, il me demandait d'aller faire des essais à New York pour intégrer une chaîne.
- Speaker #1
Et New York direct. Voilà.
- Speaker #0
Et c'est ça qui est génial. C'est que je pense que quand on a eu une enfance comme la mienne, j'avais rien à perdre. Je ne possédais rien, tout ça. Et en revanche, l'idée de pouvoir redémarrer quelque chose où on n'a pas de passif, où donc on ne peut pas me coller aucune étiquette. Donc, je dis pas que ce n'était pas rationnel chez moi. la décision la plus raisonnable à prendre.
- Speaker #1
Et donc, du coup, tu arrives à New York. Qu'est-ce qui se passe ?
- Speaker #0
J'arrive à New York et je pense que... Déjà, c'était la première fois que je voyageais si loin, à part l'Égypte, qui a été mon premier grand voyage international. Donc, c'était la première fois où je découvrais les États-Unis. Ce qu'il y a de bien, c'est que j'ai toujours eu le don des langues. Et donc, j'avais... vraiment une passion pour l'anglais que j'apprenais avec les chansons et tout. Mais j'étais curiste quand j'étais jeune, donc je décortiquais les chansons de Robert Smith. Et donc, j'arrive là-bas, je suis presque... fluent en anglais, donc ça heureusement, autrement c'était pas possible. Donc je suis vraiment évidemment complètement épatée par les buildings, par New York par son énergie. Mais ce qui est génial c'est que ce qui les a épatés les américains, c'était de voir que malgré mon jeune âge j'avais déjà un beau background culturel donc en fait ils ont fait de moi une reporter culturelle. Donc j'étais dans les milieux artistiques, underground et tout ça donc c'était vraiment le New York qu'on peut... Vraiment le New York le plus incroyable Et donc, j'ai embrassé tout ça avec beaucoup de fraîcheur, d'innocence, sans me rendre compte du privilège qui m'était offert. Je pense qu'il y avait quelque chose comme l'ardoise magique. Je partais de France où j'avais quand même tout ce passif assez douloureux et tout, et je m'ouvrais à une nouvelle réalité complètement enchantresse d'une certaine façon. Et je n'ai pas du tout vu ni le challenge, ni la difficulté, non. Je faisais les choses très naturellement. qui a fait que j'ai marqué la pellicule, je pense.
- Speaker #1
Qu'est-ce que tu as appris sur toi pendant cette période ?
- Speaker #0
J'ai appris à découvrir une partie de moi que je ne pouvais pas connaître, c'est-à-dire une partie légère, où il n'y avait pas de drame, où il y avait une certaine magie. Il y avait quelque chose de très sérieux, douloureux, lourd dans tout ce que j'avais vécu depuis ma toute petite enfance Il y avait toujours cette épée de Damoclès. Si je prends une mauvaise décision, ça peut être ma maman qui meurt. Ça peut être des choses dramatiques. Moi, j'ai sauvé ma maman plusieurs fois alors qu'elle avait fait des tentatives de suicide. Donc, des choses très, très lourdes. Et là, d'un coup, je pouvais embrasser quelque chose de léger, de rire sans que ça puisse porter à conséquence. Quelque chose comme ça qui était très chouette. C'était comme si je m'autorisais à être aussi une ado.
- Speaker #1
Et du coup ça a duré combien de temps ? Tu es restée à New York ?
- Speaker #0
Je suis restée à New York pendant deux ans et demi Alors je faisais quand même des allers-retours Et donc c'était très riche parce que j'ai tout appris sur le tas J'ai vraiment appris ce métier Des médias, du journalisme De la télévision D'être vraiment une femme de l'image Et j'ai embrassé ça Avec beaucoup de passion Mais en même temps Beaucoup de légèreté, c'est ça qui est drôle
- Speaker #1
Et tu te souviens à quel moment tu t'es dit J'ai envie d'autre chose.
- Speaker #0
Alors, ce n'est pas tout de suite. Moi, je vais faire 15 ans de média avant de lâcher l'affaire. Mais c'est super parce qu'en fait, je commence par cette expérience. Et c'est vrai qu'on n'est pas très nombreux à être Français, à avoir vraiment appris avec les Américains. Et ce qui est intéressant, c'est que les Anglo-Saxons, puisque après, je vais travailler à MTV à Londres, donc je vais continuer cette carrière internationale. Donc, j'ai beaucoup travaillé avec les Anglo-Saxons. Et c'est vrai que c'est quand même les meilleurs dans le secteur des médias. C'est quand même eux les plus forts, les plus efficaces. C'est des machines de guerre. Et donc, on apprend à avoir des bases très fortes, à avoir une capacité de travail, une force de travail. Donc ça, ça va m'accompagner toujours. Je vais avoir une base comme ça. Et en fait, je vais naviguer dans plein de milieux différents, beaucoup d'entertainment, les artistes et tout, mais très vite, je vais m'ouvrir aussi à d'autres choses. Moi-même, en fait, je vais lancer des projets, je vais faire des reportages, des choses beaucoup plus sérieuses. sur du journalisme plus hardcore, le hard news tout ça. Et donc je vais ouvrir complètement ma palette et sans savoir qu'en fait peu à peu je fais mes armes qui vont pouvoir être utiles pour aller beaucoup plus loin. on a conscience que les opportunités sont précieuses. Et puis, encore une fois, on n'a pas grand-chose à perdre. Donc, à chaque fois... Moi, j'ai toujours vu la vie comme étant une aventure, vraiment quelque chose d'audacieux. Pour moi, c'est une épopée. C'est le caractère épique de la vie. C'est quelque chose d'inné chez moi parce qu'en fait, rien... Je n'ai jamais rien eu tout cru dans le bec. Donc, c'est une seconde nature aussi. C'est normal. C'est absolument normal, exactement. apprendre, je vais me nourrir de tout ça, je vais être consciente sans arrêt de la chance que j'ai de faire ce métier, de rencontrer plein de personnes passionnantes. Donc je vais beaucoup m'étoffer et me nourrir.
- Speaker #1
Et à quel moment tu te dis, parce que c'est un milieu passionnant, une vraie réussite pour beaucoup de gens, à quel moment tu te dis, c'est tout, je vais faire autre chose, je vais créer un nouveau média, je vais le mener, faire des documentaires, ça se passe comment ?
- Speaker #0
En fait, ça a été à un moment, J'ai senti que j'avais un peu fait le tour, en tout cas je sentais que je n'avais plus la même excitation. En étant au cœur du réacteur, quand même, au fur et à mesure, j'ai vu des choses qui me dérangeaient. C'est venu petit à petit, parce qu'encore une fois, d'abord, j'ai embrassé cette aventure. Mais petit à petit, je me suis aperçue que, surtout sur l'univers informationnel, vraiment les actualités, le hard news, j'ai vu à quel point on tombait de plus en plus dans des caricatures et qu'on avait un traitement toujours plus anxiogène des actualités du monde. Et en fait, peu à peu, j'ai identifié cette trajectoire, cette tendance qui, selon moi, était de plus en plus délétère. Et j'ai vraiment pris conscience que ça voulait dire que le gros micro, vraiment la machine médiatique qui n'a fait que prendre de l'ampleur et dans laquelle on injecte des moyens considérables, était finalement au service de la peur. Je la fais courte, mais quand je réalise ça, là, je me dis qu'il y a un vrai gros problème Pour échapper aux médias, il faut habiter sur la planète Mars, on est d'accord. Et donc, on martèle avec des moyens colossaux, on martèle matin, midi et soir, une manière de voir le monde qui fait peur. Et je me suis dit, mais la peur c'est la pire des conseillères. Et si en fait, on a l'adage qui dit la peur paralyse, si c'était que ça, la peur déshumanise. Et donc là, je me suis dit, ça c'est très grave. Et là, c'est devenu une question existentielle pour moi. C'est-à-dire, je me suis dit, je n'ai pas du tout envie de donner mon énergie, mes compétences, mon temps au service de la peur. Au contraire, je pense qu'il est plus que nécessaire de la mettre au service de l'espérance. Et donc,
- Speaker #1
ça commence comment, du coup ? Le projet Imagine, ça commence... Enfin, déjà, qu'est-ce que c'est ? Et ça commence par une feuille, un bloc de notes, un projet, enfin, comment ça se passe ?
- Speaker #0
Oui, c'est très intéressant parce que j'ai donc cette prise de conscience graduelle comme ça peur et l'espérance. Et surtout, en fait, c'est là où je réalise pourquoi est-ce que ça me perturbe autant le fait de venir servir la peur. C'est parce qu'en réalité, ce que je crois, c'est que nous sommes tous, toutes et tous pris dans une bataille vieille comme le monde. C'est la bataille entre la peur et l'amour. Mais si on y réfléchit bien, la haine c'est souvent de l'amour blessé. Donc en fait c'est l'autre facette d'une même médaille. Le véritable ennemi de l'amour, c'est la peur. Comment je vais partager si j'ai peur de manquer ? Comment je vais m'approcher du voisin si j'ai peur qu'il m'attaque ? Donc la peur empêche d'aimer. Et quand vous réalisez ça, et vraiment maintenant je le dis sans arrêt dans toutes mes conférences, je vois les yeux qui s'illuminent. Ah ouais, mais c'est vrai ! Et donc ça veut dire que nous avons chacun une bataille intime à mener. qui fait qu'on doit réussir à surmonter, transcender nos peurs pour pouvoir humaniser nos vies. Et je donne souvent cet exemple tout bête, mais d'un coup on comprend. Quand on a une mère qui voit que son enfant est en danger, elle est prête à se jeter sous le camion, elle n'a même pas l'once d'une peur, elle a juste cet amour qui fait qu'elle veut sauver son enfant. Donc vous voyez bien que quand l'amour abonde, la peur disparaît. Et au contraire, quand la peur abonde, l'amour a du mal à percer. Donc, on a vraiment... Et donc, c'est important de conscientiser ça. Donc, bref, j'ai tout ça qui travaille mon cœur, ma tête et tout ça pendant des mois. On est en 2008, vraiment quand c'est le moment où j'ai cette prise de conscience qui vient me travailler. Je suis encore à la télé, j'ai des émissions régulières. Et entre février et juin, ça va être vraiment le moment où ça se cristallise. Et donc, je réalise tout ça. Et à ce moment-là, toute l'histoire de mon enfance remonte à la surface. Une enfance dont je n'avais jamais parlé pendant toutes ces années où j'étais dans la lumière médiatique. Il n'y avait pas de raison d'en parler, d'ailleurs. Et d'un coup, c'est là où je réalise que mes parents adoptifs, ce sont des héros. Des héros de l'ombre dont personne ne parle et des héros humbles parce qu'ils n'ont jamais rien fait par recherche de gloire, de lumière. Ça n'a jamais été leur moteur. Et là, je me dis mais en fait, des hommes et des femmes de cette trempe, il y en a bien plus qu'on ne le pense. Et ils sont partout dans le monde. Ils n'ont pas tous forcément adopté 20 mômes, mais ils s'attaquent tous à des problèmes bien réels, bien concrets. Et à un moment, eh bien, ils ont décidé de remonter les manches pour aller dans l'arène et changer vraiment, passer à l'action, changer la donne. Et je me suis dit, eh bien, une manière de pouvoir faire jaillir cette espérance, pour pouvoir faire en sorte d'inspirer nous tous affronter nos peurs, c'est peut-être notamment en faisant le portrait de ces héros. Parce que qu'est-ce que ça nous permet de faire ? Ces héros, comme ils s'attaquent à plein de problématiques différentes, ça nous permet de manière très authentique et incarnée de parler de toutes les thématiques, de tous les défis auxquels l'humanité est confrontée.
- Speaker #1
Et toutes les peurs auxquelles on est confronté.
- Speaker #0
Exactement.
- Speaker #1
Et est-ce que les premiers héros ont été Marie-Thérèse et Michel ?
- Speaker #0
Non. Oui et non, c'est intéressant ce que tu dis. En fait, la toute première vidéo, donc moi, premièrement, en juin 2008, c'est le moment où je dis, ok, je sens que c'est bon, j'ai fait le tour, et donc je quitte. À ce moment-là, j'avais une émission régulière sur M6 et sur W9, et donc je quitte le groupe en disant, écoutez, je pense que je vais me lancer dans autre chose. En fait, je ne sais pas trop bien à quoi va ressembler le projet, j'imagine. D'ailleurs, je ne sais pas encore qui va s'appeler comme ça. Je n'ai vraiment pas les idées claires. Mais je sais qu'il faut que je coupe pour pouvoir vraiment me dédier à ça. Et en fait, je vais cet été-là faire une petite vidéo avec des bouts de ficelle dans ma piole, c'est-à-dire vraiment dans ma chambre à coucher, et où je dis comme ça, voilà, je voudrais parler des héros. Et pour la première fois, je fais allusion à cette histoire de ma famille adoptive. Mais vraiment, faisons ça comme ça, sachant pas vraiment où ça va mener. Et cette petite vidéo s'appelle La Genèse. Et en fait, tout de suite, elle a commencé à faire du buzz. Les gens étaient touchés. Et puis, en plus, je me retrouvais aussi avec les maisons d'édition qui découvrent une histoire à laquelle ils n'en avaient pas conscience et qui me demandent d'écrire un livre. Pendant plusieurs années, je vais rejeter toutes ces demandes. Mais en tout cas, il y a quelque chose qui se passe. Et moi, effectivement, au début, je me dis que j'aurais peut-être lancé un média philanthropique. Et puis, peu à peu, je vais réaliser que ce qui m'intéresse, ce n'est pas le tuyau. Ce n'est pas le média, puisque le média c'est un moyen. Ce n'est pas par quel tuyau ça passe. Ce qui m'intéresse, c'est ce sur quoi je vais vraiment concentrer mes forces, c'est le message. Quel est le message ? Et je me dis mais en fait des médias, aujourd'hui ils sont partout et ils ont déjà l'audience, ils ont la puissance de frappe. Or moi j'ai conscience de l'urgence. C'est-à-dire que j'ai vraiment au moment où je quitte les médias traditionnels pour créer le projet Imagine, j'ai conscience qu'il faut que je mette mes forces là-dessus parce qu'il y a un enjeu et qu'il faut y aller. Et donc je me dis mais ce serait quand même vraiment mieux que tu te concentres sur le message, quel type de contenu audiovisuel tu peux faire et faire en sorte qu'il se passe dans ces tuyaux-là qui eux ont déjà le public pour qu'on puisse vraiment changer la donne rapidement. Donc c'est ce qui va se passer.
- Speaker #1
Et le premier héros, tu t'en souviens j'imagine ?
- Speaker #0
Bien sûr ! Le premier héros c'est Riyad Salem. Riyad Salem, pour moi c'était... Premièrement on se connaissait très bien depuis très longtemps parce qu'il fallait un héros qui allait accepter d'entrer dans la danse alors que je n'avais pas d'exemple à lui montrer. Et puis ce sont des héros humbles. Donc ça veut dire que venir les voir alors que justement l'humilité c'est une de leurs qualités premières, leur dire laisse-moi faire un film à ta gloire en gros, ce n'est pas ça l'idée de nos portraits, ce n'est pas d'en faire des stars. Mais en tout cas avoir leur assentiment ce n'est pas simple. Il se trouve que Riyad Salem on se connaissait depuis des années, on s'aimait beaucoup et donc il ne pouvait pas me dire non. Mais il n'avait pas envie de me dire oui. Donc il m'a fait une espèce de nouille. dans lequel je me suis engouffrée. Et en fait, la raison pour laquelle c'est quelqu'un que j'aime beaucoup, Riad, il est ce qu'on appelle un enfant de la thalidomide. Il est né sans mains et sans jambes, donc un handicap très lourd. Moi, j'ai un petit frère, Pierre-Vincent, qui est né sans bras et sans jambes, qui est encore plus handicapé que Riad. Ce qui fait que le rapport qu'on a, c'est un peu comme un second frère pour moi. Et ça veut dire aussi qu'il y a une facilité dans la relation. Moi, ce que je vois chez Riad, ce n'est pas son handicap. Je vois son charisme, je vois sa force d'humanisme, d'humanité. Voilà, je vois tout ça. Et ce que je trouvais très intéressant en lui dédiant ce premier portrait, c'est que ça me permettait de cocher plein de cases. C'est-à-dire que d'un côté, c'était justement parce qu'il est très connu pour son palmarès sportif. C'est un de nos plus grands sportifs. de haut niveau. Il a fait ses septièmes Jeux paralympiques pour Paris 2024, il excelle dans trois sports différents. Mais moi c'est pas pour ça que je lui faisais un portrait de héros, c'est parce que dès qu'il est sorti, dès qu'il a pu retrouver l'indépendance après avoir passé toute son enfance dans les institutions spécialisées, les hôpitaux où il a quand même servi de cobaye, une enfance un peu triste, la première chose qu'il a faite à 18 ans c'est créer des assos avec lesquels il distribue du matériel orthopédique, des médicaments. pour les enfants du monde entier qui n'ont pas accès à tout ça. Donc, vous avez un mec, il n'a pas de jambes, c'est un globetrotter. Et il faut lui courir après. Ce n'est pas génial ?
- Speaker #1
Il a 18 ans.
- Speaker #0
Exactement. Et donc, moi, ce qui était intéressant, c'était qu'en mettant en lumière Riad et son parcours de vie, plein de préjugés, d'idées préconçues tombent d'elles-mêmes sans que j'ai besoin de les stabiloter. C'est-à-dire que, évidemment, si je vous dis « J'ai un ami, il n'a ni mains ni jambes » , on va dire « Oh, le pauvre ! » Ben non, en fait, Riad, ce n'est pas le pauvre, de vie, c'est lui qui vous file la pêche. La preuve en est, il va même rendre visite aux prisonniers, donc derrière les barreaux, les prisonniers qui ont des tendances suicidaires, il va leur rendre visite pour leur redonner le goût de vivre. C'est pas extraordinaire ça ? Donc en fait, toutes les idées préconçues qu'on a sur forcément une personne lourdement handicapée, c'est à nous de lui tendre la tête. la main, c'est à nous de faire notre BA et de... Vous voyez il y a un petit côté surplombant comme ça. Bah non ! En fait là on voit que tout est inversé et je pense que quand le film vraiment a un succès fou et notamment chez les jeunes, au bout de quelques minutes de visionnage, bah on oublie son handicap et on ne voit plus que son humour, son charisme, voilà.
- Speaker #1
Est-ce qu'on te disait à ce moment-là mais ça va jamais marcher ? Pourquoi tu te lances là-dedans ? Pourquoi t'as laissé tomber la télé ? Est-ce qu'on te mettait des freins ?
- Speaker #0
C'est pas simple, c'est-à-dire au moment où je me lance dans l'aventure, je pense que ça correspond bien à ce que je disais au début de notre interview, c'est-à-dire j'ai toujours cette manière d'envisager la vie dans son côté épique. Donc j'ai souvent l'audace d'un coup de prendre la tangente, mais sans forcément réfléchir plus que ça, c'est-à-dire je suis l'élan de mon cœur. Donc c'est ce qui s'est passé, mais après c'est pas un long fleuve tranquille. tout, je ne sais pas, pendant à peu près 9 mois qui vont succéder à cette prise de décision de quitter les médias traditionnels. Je passe par des hauts, des bas, des doutes et des moments où je me dis mais qu'est-ce que t'as fait Frédéric ? Mais pourquoi t'as fait ça ? Mais n'importe quoi ! Parce que en fait c'est pas simple. Et d'ailleurs c'est toujours pas simple, soyons clairs. Mais rien n'est inscrit dans le marbre. Mais encore une fois, je pense que la société dans laquelle nous... Surtout dans les pays d'y développer la manière dont nous sommes élevés, nous vend une illusion de confort et de sécurité. Comme si c'était ça le but à atteindre. Premièrement, c'est une illusion parce que personne ne peut rien finalement, tout est insaisissable, tout peut basculer. Et surtout, je ne pense pas que notre humanité est faite pour ça. C'est-à-dire que si c'est ça vraiment le but de la vie, d'être bien confort, on risque très vite de crever dans notre fauteuil trop moelleux. Et je dis crever parce qu'il n'y a plus de palpitations. Et donc non, forcément le risque osé, c'est sans arrêt ce qui va nous permettre de goûter vraiment à la richesse, à la saveur de la vie. Mais ce n'est pas forcément facile à embrasser cette réalité-là. Et c'est ce qu'on voit dans les pays où justement il y a beaucoup plus d'épreuves, il y a cette capacité à embrasser et surtout à embrasser le temps présent, à habiter, à s'installer, à demeurer dans l'épaisseur du présent. Et ça c'est quelque chose aussi d'extraordinaire, ça nous permet donc d'exister, d'être.
- Speaker #1
Ce qui est fabuleux c'est que le projet Imagine c'est devenu un mouvement aujourd'hui. Comment ça a évolué et comment ça se passe aujourd'hui ?
- Speaker #0
Ça reste tout ça très très fragile mais c'est vrai que la sauce à prise... C'est-à-dire le pari que je me disais dès le début, parce que quand même, encore une fois, moi je venais des médias où je faisais des émissions à plusieurs millions et tout. Le premier portrait de héros, Riyad, je le fais avec une caméra empruntée, un bénévole et il y a là. Donc c'était vraiment d'un coup repartir de zéro et tout. Et en fait, c'est intéressant de voir qu'il y avait une vraie cohérence entre le message que j'essayais de diffuser et l'aventure du projet Imagine. C'est un message d'humilité, d'audace et d'humilité. Et le projet Imagine, il a commencé très, très humble et avec beaucoup d'audace. Donc vous voyez, je trouve qu'il y a une vraie adéquation. Et donc ça veut dire que tout est cohérent, tout est authentique. Et moi, j'ai toujours pensé que la force de l'authenticité, c'est vraiment la clé du succès. Donc même si je voyais bien la pauvreté, notamment technique, de nos premiers films, et ça nous arrive encore d'être très pauvres techniquement, mais je sais que c'est tellement fort, ces histoires-là sont tellement fortes. que j'étais persuadée qu'elles allaient rejoindre les cœurs et qu'elles allaient créer quelque chose. Et c'est ce qui s'est passé. Ce qui est important de comprendre, c'est que c'est une ONG. Donc là où je m'étais dit au début, est-ce que ça va être un média ? En fait, très vite, je m'étais dit, en fait, moi, je ne veux pas me contenter de faire passer un message médiatique. Ça, c'est utiliser le gros micro pour pouvoir être efficace, vraiment faire en sorte d'amener un contre-discours par rapport à toutes ces caricatures et surtout à cette diffusion de la peur à grande échelle. amener un contre-discours sur la scène médiatique qui vient amener plus d'espérance et donner l'envie d'agir. Mais une fois que vous avez donné l'envie d'agir aux gens, ce n'est pas le moment de s'arrêter là au milieu du guet parce que très vite ça va retomber comme insoufflé, on ne sait pas comment faire, par où commencer. Et donc pour moi il était évident que très vite il allait falloir après aller jusqu'au bout, c'est-à-dire avec des programmes de terrain. Et donc c'est une approche systémique et donc c'est très bien illustré par notre devise de l'inspiration et l'action. L'inspiration, nos contenus audiovisuels vraiment cette envie d'agir. Et ensuite, l'action, l'action de terrain. Et donc, c'est la raison pour laquelle c'est une ONG.
- Speaker #1
Et comment tu t'entoures ? Parce que comment ? L'action de terrain, il faut du monde ?
- Speaker #0
Eh oui !
- Speaker #1
Ça passe par des connaissances, des amis ou non ? Comment ça se passe au départ ?
- Speaker #0
Donc tout s'est fait effectivement petit à petit. Surtout que ça a été... C'est une fusée à plusieurs étages, le projet, j'imagine. Et donc d'abord, il a fallu relever le défi de faire ces premiers contenus audiovisuels en se basant sur d'abord les héros. Mais très vite, je vais aller au-delà des héros, puisque notre ONG est au service de toutes les causes. On est là vraiment pour éclairer tous les défis auxquels l'humanité est confrontée, mais de manière constructive. Et je précise, ce n'est pas positif. On ne fait pas du journalisme positif, ça n'a aucun sens. On n'est pas là pour édulcorer les sujets, les faits sont les faits. Mais dans le traitement, si vous voulez préserver l'espérance, le traitement constructif, c'est ça qui est formidable. Ça, c'est vraiment une nuance. Donc ça, c'est important. Et donc, il fallait déjà un certain type de compétences pour m'accompagner là-dessus. Et ça n'a été que des équipes bénévoles, des équipes de techniciens, de journalistes, de réalisateurs, d'ingénieurs du son qui, du coup, voyaient là l'opportunité pour eux de redécouvrir la beauté de leur métier en la mettant au service d'histoire. qui sont extraordinaires et en même temps, c'est des tournages pendant des semaines. Ils partagent le quotidien d'hommes et de femmes qui font des choses exceptionnelles. Ils en reviennent eux-mêmes transformés. Donc il y a vraiment une mise en abîme comme ça. Et puis après, quand il a fallu que je commence à dire notamment à mes administrateurs et tout, maintenant je voudrais le deuxième étage de la fusée avec des actions de terrain. Et comment ? En commençant par des programmes pédagogiques dans les écoles. Moi, je me souviens, les premiers m'ont poussé les cris d'orfraie en disant « Attends Frédéric ! » Tu n'y connais rien, tu n'es pas légitime. Pourquoi tu veux te lancer là-dedans ? Autant le journaliste, c'est normal. » Et je leur disais « Vous avez raison, oui, sans doute. Je ne fais pas partie du Serail, je ne suis pas là-dedans. Mais c'est peut-être justement parce que je ne suis pas dans ce secteur qu'on va peut-être pouvoir amener quelque chose de nouveau avec un regard frais. » Donc à chaque fois, il a fallu aller convaincre au-delà des doutes, Voilà, aussi des peurs. Et oser quand même aller plus loin. Et donc là, c'est d'autres types de profils qui ont pu embarquer avec nous.
- Speaker #1
Alors raconte-moi ce que vous faites dans les écoles.
- Speaker #0
Ouais, alors ça, c'est génial. Comme je l'ai dit, on est sur cette approche systémique, mais aussi universaliste. C'est-à-dire notre terrain de jeu, c'est le monde entier. Dès le début, je me suis dit, parce que les médias n'ont pas de frontières... et parce que je me sens citoyenne du monde. Finalement, j'ai été élevée dans une famille où il y avait un concentré du monde sous un même toit. On était une vingtaine d'enfants, on venait, on était de toutes les couleurs de peau, on n'avait pas la même culture, on ne parlait pas la même langue, on n'avait pas la même religion ou pas de religion du tout. Et on était atteints de toute forme de blessure. Donc cette conscience du monde, de sa variété, sa diversité, et aussi de son immense vulnérabilité, c'est tout ça que j'avais envie d'embrasser. Et donc réfléchir à des programmes dont on sait qu'ils vont pouvoir s'adapter partout dans le monde. Donc ça a été un sacré challenge et un sacré défi. En fait, pendant des années et des années, on a travaillé ce chantier de conceptualisation de programmes qui s'adresse aux enfants de la maternelle jusqu'à la terminale par tranche d'âge, par cycle d'apprentissage et avec vraiment une grande ambition parce que ce sont des programmes qui doivent vraiment transformer. Et donc, ce sont des programmes qui se déploient tout au long de l'année scolaire. Un atelier imagine quasiment une fois par semaine. Et avec cette mise en abîme de se dire, en fait, ces programmes doivent bénéficier d'abord et avant tout aux professeurs. Parce que les professeurs, eux aussi, en tant que citoyens, comme vous et moi, ils sont aussi pris par cette ambiance anxiogène. Ils sont aussi confrontés à des nouveaux défis devant lesquels ils sont souvent démunis. Et donc, les outiller face à tout ça, ce sera le meilleur moyen que nos programmes aient un double impact et surtout en phase boule de neige. Donc ça a été un énorme chantier avec des tests de terrain, on ajuste le tir, on élargit les tests, ensuite on va à l'étranger, on voit si ça fonctionne etc. En fait, on est tout le temps en train de revoir nos outils, on les fait évoluer parce que tout s'accélère autour de nous, tout évolue.
- Speaker #1
Ton ONG unique ? Tu cherches le vrai, c'est ce que tu dis depuis le départ. Comment on crée ce mouvement sans faire de bruit, sans faire le buzz ? Comment ça se passe ?
- Speaker #0
Alors, sans faire de bruit, sans faire le buzz, en fait je pense qu'on fait un peu de bruit quand même, j'espère. Maintenant, c'est vrai que je suis en train de réaliser, on vient de fêter nos 15 ans d'existence officiellement, ce qui est quand même extraordinaire. Et je me rends compte qu'on est un peu une shadow ONG, c'est-à-dire qu'on est un peu insaisissable, on ne nous identifie pas si bien que ça, parce qu'on n'est pas sur une cause en particulier, on est sur toutes les causes. Et en plus, quand j'ai décidé de nommer cette ONG Le Projet Imagine, beaucoup de gens au bout de quelques années m'ont dit « mais pourquoi tu l'appelles Le Projet ? » Maintenant c'est une réalité, c'est bien concret. Mais en fait non, pour moi je le vois comme un organisme vivant qui passe son temps à changer, à évoluer. Et aussi c'est une invitation, tout le monde peut venir prendre sa part dans ça. auprès de cette ONG. Et donc, il y a vraiment une plasticité, quelque chose, ce n'est pas inscrit dans le marbre et selon l'urgence du moment, selon notre inspiration, selon les opportunités aussi, hop, on fait évoluer le modèle. C'est d'ailleurs, je pense aussi, la clé, c'est ce qui fait qu'on est toujours là, je pense. Parce que sans arrêt, on a pu s'adapter aux différentes évolutions de la société, notamment la crise Covid, etc., qui a percuté tout le monde de la philanthropie, le monde associatif. Là, en ce moment, on voit bien que le secteur économique est en train de se crisper et donc le secteur de la philanthropie, le secteur associatif, est en train de souffrir énormément, alors que c'est un peu la double peine parce qu'on en a besoin plus que jamais. Donc ouais, il y a quelque chose d'assez curieux. On arrive à faire du bruit et en même temps, on passe sous les radars. C'est très étonnant.
- Speaker #1
Est-ce que vous êtes présente dans combien d'écoles aujourd'hui ?
- Speaker #0
Ouf, je ne saurais pas dire. Maintenant, depuis quelques années, on a vraiment le vent en poupe pour déployer un peu partout dans le monde. Donc, on fait ça à notre niveau parce que le projet Imagine, c'est une toute petite équipe. On a une quinzaine de personnes. Après, il y a tout un réseau de bénévoles un peu partout dans le monde. Mais en fait, c'est ça qui est intéressant. C'est que la manière dont j'ai appréhendé ça, c'est de me dire nous, notre capacité, notre force, je pense. C'est notre capacité à sentir à l'avance, à identifier les signaux faibles de la société, du coup, à être souvent pionniers, à sentir les choses. Le projet Imagine, on a été les premiers à se dire « mais attendez, la manière dont on est informé va devenir une menace pour la démocratie, va vraiment avoir des conséquences délétères sur la société » . Et c'est seulement près de 15 ans après que ça nous pétait la gueule et que maintenant tout le monde se dit « ah, effectivement, il y a un souci » . Alors évidemment, je ne pouvais pas savoir par quel... par quels outils ça allait prendre de l'ampleur. C'est-à-dire que moi, quand je lance le projet Imagine, il n'y avait pas encore les fake news, le conspirationnisme, les bulles cognitives dans les réseaux sociaux, il n'y avait pas tout ça. Mais déjà, je voyais bien que le verre était dans le fruit. Donc c'est assez intéressant. Donc nous, il y a ce côté pionnier et très vite, quand on est convaincu qu'il y a telle ou telle problématique, on va se mettre en ordre de marche pour créer des outils, les conceptualiser. Et ces outils, c'est ce que... Après, nous, en fait, on forme des gens qui eux-mêmes vont pouvoir transmettre. Donc en fait on est à la base de quelque chose qui va se diffuser et faire boule de neige.
- Speaker #1
Et l'actu c'est nos enfants, c'est à eux qu'il faut transmettre ces valeurs.
- Speaker #0
C'est le meilleur investissement qu'on puisse faire. Oui.
- Speaker #1
Ce que tu fais aussi dans les entreprises, c'est ça ?
- Speaker #0
Alors en fait l'idée c'est que le projet Imagine est là pour s'adresser à tous les citoyens quel que soit leur âge, leur background etc. Donc c'est vrai qu'on a voulu mettre l'accent sur les enfants d'abord parce que vraiment préparer la génération d'adultes de demain pleinement consciente du rôle précieux qu'elle a à jouer dans la société, c'est quand même extraordinaire. Et c'est aussi parce qu'il faut avoir conscience maintenant, depuis la crise Covid on en prend conscience mais ça a été longtemps un angle mort, c'est à quel point nos enfants sont terrifiés. Il y a une peur, une angoisse qui habite le coeur de nos enfants et même avant qu'ils aient les mots pour le dire quoi. Et je pense que ça a été longtemps un angle mort parce que si c'est difficile de se confronter à ça, de se dire "merde mon enfant il est angoissé". mais en réalité, ce sont des éponges. Donc, ils voient bien que tout le monde autour d'eux, le monde des adultes est angoissé. Ils entendent sans arrêt quand même à la radio, à la télé, etc., des nouvelles qui font froid dans le dos. Et ils se sentent tout petits, très impuissants. Et donc, tout ça ajoute la peur à la peur. Donc, pour moi, c'était important d'avoir cette vision, encore une fois, holistique, systémique, qui fait que nous allons à la rencontre des enfants aussi pour les aider à adresser ces peurs pas les prendre pour des imbéciles, leur dire oui, tu as raison, effectivement le monde ne va pas bien, il y a beaucoup de défis. Mais est-ce que tu as conscience que tu peux faire partie de la solution ?
- Speaker #1
Que tu peux agir.
- Speaker #0
Et ça, c'est révolutionnaire ! Et ils ressemblent de manière collective. Extra, extra. Et donc c'est l'idée, ce n'est pas seulement de leur faire passer ce message, mais c'est de les inviter à le vivre, à le vivre de manière vraiment très concrète. Et donc dans nos programmes... on va faire en sorte à un moment de leur dire maintenant que vous avez compris que vous pouvez agir, est-ce que vous avez envie d'agir ? Bien sûr qu'ils ont envie d'agir. On va les amener à créer leur propre projet solidaire et à le mettre en mouvement avec de manière collective toute la classe ensemble. Et ça c'est extraordinaire parce qu'ils vont expérimenter des choses dont la trace va les accompagner jusqu'à la fin de leur jour, ça c'est certain. Et donc, la force de l'expérience. Et on termine toujours l'année scolaire avec des grandes célébrations. Mettre la joie au cœur de tout ça. Mettre la joie, c'est quand même beaucoup plus fort que la culpabilité.
- Speaker #1
Est-ce qu'on te traite parfois d'idéaliste ?
- Speaker #0
Alors, je veux bien qu'on me traite d'idéaliste. J'assume totalement. Et mieux que ça, parfois, je dis, est-ce qu'on peut se permettre de s'offrir le luxe de ce passé de l'utopie ? Je ne crois pas. Et en fait... Si par rapport à la manière assez cynique dont les dirigeants du monde depuis des millénaires mènent la politique, c'est aussi ce qu'on appelle la réelle politique. Je pense moi qu'au regard des défis auxquels on est confrontés, la seule réelle politique digne de ce nom c'est forcément l'idéalisme. Parce que quand on est face à des problèmes existentiels tels que le problème d'environnement, les pollutions, etc., qui nous montrent bien que nous sommes une seule humanité sur une même petite planète. C'est la première fois qu'on a tout pour vraiment qu'on prenne conscience de cela. Ça va nous demander vraiment de mettre de côté nos égoïsmes, de transcender tout ça, voire parfois peut-être faire certains sacrifices pour le bien commun. Et qu'est-ce qui peut nous amener à faire ça ? C'est simplement l'idéalisme. Si on n'a pas nourri ça, alors ce sera chacun pour soi et tant pis pour tous. Mais ça je n'y crois pas.
- Speaker #1
Et justement Frédérique, s'il y avait un message à nos auditeurs que tu aimerais bien faire passer, ça serait quoi ?
- Speaker #0
C'est qu'il n'y a pas de fatalité, que le pire n'est pas certain, ça c'est pas mal, et qu'à cœur vaillant rien n'est impossible.
- Speaker #1
C'est beau ! Merci beaucoup Frédérique !
- Speaker #0
Merci, merci beaucoup ! Et longue vie à ce superbe podcast ! Merci beaucoup !
- Speaker #1
Merci Frédérique, merci pour votre combat discret ! cette espérance qui n'est ni naïve, ni fragile, mais debout. À celles et ceux qui nous écoutent, ne laissez personne vous faire croire que la bonté est une faiblesse, qu'aimer est futile, que croire en l'humain est dépassé. La vérité, c'est que la gentillesse est une force, une force qui répare, une force qui relie et une force qui n'abandonne jamais. C'est le cœur de ce podcast, la force de la gentillesse. Et si ce monde doit changer, il changera peut-être ainsi, un cœur courageux après l'autre. Je suis Cécile et vous venez de suivre la force de la gentillesse. Merci d'avoir été avec nous. N'hésitez pas à partager cet épisode autour de vous pour faire rayonner la force de la gentillesse. Quant à moi, je vous dis à très vite pour une nouvelle conversation.