- Léa Vigier
Oh bah alors, peut-être que vous êtes bipolaire. C'était la première fois moi que j'entendais ce mot là. Tu peux te dire au téléphone, sous le choc, directement je me dis Je vais finir dans un asile pour fous, camisole, je suis foutu. Bah j'avais pas envie d'être bipolaire.
- Guillemette de Préval
La vie n'est pas un long fleuve tranquille. Le handicap et la maladie psychique la heurtent et la transforment parfois de plein fouet. Aujourd'hui c'est Léa Vigier qui marche à mes côtés. Elle me raconte comment elle a choisi de se battre face à sa bipolarité. Dans cet épisode, Léa nous évoque sans filtre sa maladie, elle qui met toute son ardeur à parler haut et fort des troubles psychiques. Bonjour Léa, Vigée, merci beaucoup de témoigner pour notre podcast. Alors je t'ai proposé de venir déambuler avec moi sur le champ de Mars près de la tour Eiffel à Paris, pour ceux qui connaissent, parce que tu nous invites à voyager à travers l'histoire, tu vas nous raconter pourquoi. Parce que cet itinérant, cette façon d'appréhender la vie, tu l'as vécu plusieurs fois, et notamment lors d'un périple en autostop que tu as réalisé en France l'été 2025, pendant une dizaine de jours, parce que tu avais envie de sensibiliser les personnes que tu rencontrais aux maladies psychiques, puisque toi-même, tu es bipolaire, tu as été diagnostiqué il y a à peu près deux ans, je crois, après une longue errance. Alors déjà, comment tu as eu cette idée un peu folle de faire un tour en autostop en France ? Raconte-nous.
- Léa Vigier
Déjà, en premier lieu, merci beaucoup de m'avoir proposé de faire ce podcast et de le faire en marchant. Je suis quelqu'un qui a besoin d'être en mouvement. Comment j'ai eu cette idée de me dire, ok, tu vas faire un tour de France sans argent avec une pancarte. Je suis bipolar, tu m'invites et m'inviter dans les voitures, chez les gens, etc. Écoute, c'est arrivé en fait étape par étape. Première étape, c'est que... L'été d'avant, j'avais décidé de traverser l'Europe avec un euro pour partager aux gens la bonté. En fait, dès qu'on a besoin des autres, on voit qu'il y a un lien social qui se crée. Donc j'avais déjà eu ça. Et puis après ça, moi, je m'étais dit OK, mais j'ai envie de faire quelque chose pour la bipolarité. Et donc là, je me suis dit en fait, le gros sujet, c'est la honte d'être malade mental. C'est ça qui bloque. C'est parce que t'as honte que tu vas pas voir un psy. c'est parce que t'as honte que tu vas pas accepter son diagnostic. C'est parce que t'as honte que du coup tu vas pas vouloir prendre de traitement. C'est parce que t'as honte que tu vas pas en parler autour de toi et que tu vas être dans l'isolement et seule avec ta maladie. Et donc je me suis dit, ok, je vais faire ce projet-là et je vais aller casser la honte. Je vais aller dire à tout le monde, je suis bipolaire ! Et en plus, invite-moi.
- Guillemette de Préval
Et alors, comment réagissaient les gens ? Déjà, prendre un autostop, c'est un peu plus rare quand même aujourd'hui, mais encore plus avec cette pancarte-là.
- Léa Vigier
Écoute, j'ai eu la bonne idée de commencer par Marseille, ce qui était une très mauvaise idée, parce qu'à Marseille, les gens, ils peuvent être très gentils, mais comme, ils peuvent dire vraiment tout ce qu'ils pensent. Et donc, j'ai commencé par une ville où, du coup, les gens me disaient « Mais attends, mais t'es une instable, on va pas te prendre dans la voiture, t'as l'air bien sympa, mais bon, moi j'ai pas envie de quelqu'un qui pète un câble du jour au lendemain. » J'ai un mec très sympathique qui... qui est venu du coup me voir et qui m'a dit « Bon écoute, change ta pancarte, si tu veux je t'en ramène une autre, mais pas « je suis bipolaire, tu m'invites » , mais « je suis gentille, emmenez-moi » . Et en fait au début, ça a été un peu dur, et puis progressivement, à la fin de la première journée, je me suis rendu compte que surtout le problème, c'était le manque d'éducation, de sensibilisation à qu'est-ce que c'est que la bipolarité, puisque les gens avaient une... Une image faussée en fait. Les gens confondent le bipôle, deux pôles, en se disant ces deux pôles, elle est gentille ou elle est méchante. Alors qu'en fait la réalité c'est que je suis très heureuse ou je suis très triste, mais ça n'a rien à voir avec mon contact avec les autres. Ce n'est qu'en rapport avec moi-même. Et puis l'autre stigmatisation c'est plus de... confondre avec le fait d'être lunatique et où les gens vont penser que c'est des changements très brusques, très soudains, très rapides. La bipolarité, ce n'est pas le cas. Les phases, c'est plusieurs semaines, c'est plusieurs mois, c'est des grandes phases. Ce n'est pas, ah bah tiens, là je suis trop heureuse et une heure après, je vais péter un câble ou je vais être pas bien.
- Guillemette de Préval
Tu as fait un documentaire aussi pour retracer toute cette aventure. Tu as été suivie par une équipe pour filmer tes péripéties. Et on observe aussi qu'il y a certaines personnes qui ont des proches aussi concernés. Est-ce que tu pourrais nous en parler ? Il y a des rencontres que tu as pu faire ?
- Léa Vigier
Oui, en fait, pendant mon tour de France, en réalité, je me suis retrouvée dans beaucoup de situations où les personnes me disaient « bah oui, je connais quelqu'un qui a cette maladie » . Et en fait, pendant ce tour de France, tu te rends compte à quel point cette maladie touche beaucoup de monde. Aujourd'hui, cette maladie touche 3% des Français, c'est 1,5 million de Français. Donc oui, cette maladie est tout autour de nous, mais on n'en parle pas. Les personnes qui sont touchées par la maladie n'en parlent pas. Les personnes qui sont proches de quelqu'un n'en parlent pas non plus autour, parce que le proche ne veut pas, parce qu'elles ont aussi peut-être honte. Parce qu'elles sont peut-être aussi trop impactées par ça.
- Guillemette de Préval
Tu parles du début qui était difficile. Est-ce qu'il y a un moment où tu t'es dit, en fait, je vais arrêter ?
- Léa Vigier
Alors moi, j'avais vraiment une routine très, très stricte pour pouvoir justement me sentir bien. Donc, il fallait que je dorme minimum 9 heures par nuit, ce qui était quand même un sacré challenge parce que du coup, je m'invitais chez les gens. Et ensuite, il fallait que j'aille leur dire, je vais me coucher tôt, ciao, ciao. Parce qu'il fallait que je dorme bien, je devais faire de la méditation tous les jours. Je devais au moins marcher une demi-heure par jour, je devais remplir mon petit carnet de gratitude, etc. Donc j'avais toutes ces choses-là qui étaient pour moi très importantes. Au milieu de 5 jours, j'avais aussi ma psychiatre. Mais c'est clair qu'au tout début, je me suis rendue compte de la difficulté de mon challenge. Et à la fin du premier jour, j'ai fait « mais quelle idée de con ! » « Mais quelle idée de con ! » Je me suis dit... pourquoi tu fais ça ?
- Guillemette de Préval
Parce que tu t'abandonnes quand même vraiment. Il y a un côté,
- Léa Vigier
c'est vulnérabilité 1000%. T'as une maladie mentale qui est pas simple, qui est stigmatisée, et là, tu vas te prendre plein de jugements de tout le monde. Et puis après, il y avait aussi le fait qu'on était en pleine canicule. Il faisait 43 degrés. Donc, passer la journée à essayer d'avancer sur les routes, c'est fou. C'est un sacré challenge. Et puis après, il y a aussi ce que je n'avais pas estimé et prévu, c'était aussi la lourdeur du sujet. C'est que du coup, je parlais de ce sujet toute la journée. Et en fait, alors moi, j'essaye d'y mettre de la légèreté dans ce sujet. J'essaye d'y mettre de l'espoir. Mais bon, on est quand même en train de parler d'une maladie qui est très mortelle, qui est une des maladies les plus handicapantes et où, par définition, je vais être... je vais être amenée à être face à des sujets un peu difficiles. Et donc, tu vois, le premier jour, je me retrouve dans la voiture avec un homme qui s'appelle Carlos et qui me parle du suicide de la femme de son collègue, qui était bipolaire. Donc, bim, tu vois, tu te prends des sujets comme ça. Et du coup, ça, je ne l'avais pas appréhendé, le fait que c'était une vraie aventure militante. Et dans ce militantisme, eh bien, on parle d'un sujet grave.
- Guillemette de Préval
Et au contraire, est-ce qu'il y a eu une rencontre qui a été vraiment légère ? Oui, légère. Je ne sais pas si c'est le cas.
- Léa Vigier
J'en ai eu, j'en ai eu plusieurs parce que même ce même Carlos, tu vois, qui me raconte ça, il était avec le sourire, il était d'une gentillesse. Et pour la petite histoire, il fallait absolument qu'il aille chez le coiffeur. Donc on allait chez le coiffeur ensemble. Bon, c'était drôle. Moi, je rigolais et je me retrouvais chez le coiffeur. Elle était en train de lui faire une coupe brosse. Je ne connaissais même pas le nom de la coupe brosse. C'est vraiment du coup, t'es bien coiffée sur le haut de ta tête, tu ressembles à une brosse, puis rasée sur les côtés. Bon, on a bien rigolé quoi. Pareil, j'ai pu être invitée dans la maison d'une dame qui s'appelait Nassira, qui était d'une gentillesse ultime, et où je découvre sa maison et je vois qu'il y a une grande piscine. Alléluia, je suis trop contente, et puis je me la kiffe dans la piscine, il y avait son... Son fils du coup, qui n'est pas allé à l'école le lendemain matin pour rester avec moi et qu'on joue ensemble, voilà, c'était des super moments. Donc bien sûr, de toute manière, moi dans ces moments-là aussi, pour réussir à tenir, je vais chercher de la légèreté, je vais chercher de l'amusement, je vais chercher, tu vois, je me souviens à un moment, j'étais en mode « Bon, allez là, moi je veux un peu d'amusement, je veux un peu d'aventure, je vais prendre un immense camion, le plus grand camion que j'ai. » vue de ma vie. Je suis allée dans un camion, mais je ne vais même pas demander où est-ce qu'il allait. Je ne suis pas du tout allée dans le bon sens. Je me suis retrouvée à Brive au lieu de Tours. Je me suis éclatée. Ce n'est pas grave, je ne ferai pas exactement tout le Tour de France. C'est aussi des leçons de vie. Il faut apprendre à mettre de la légèreté dans les sujets sérieux pour pouvoir tenir et pour pouvoir aussi continuer à parler de ces sujets-là.
- Guillemette de Préval
Tu as commencé à esquisser ton histoire au fil de notre discussion, mais pour recontextualiser un peu plus,
- Léa Vigier
quand est-ce qu'ont apparu les premiers signes de la bipolarité chez toi ? En général, les premiers signes de la bipolarité, ils arrivent au moment où ton cerveau est en construction, donc entre tes 15 et 25 ans. C'est l'adolescence et le début de jeune adulte. Moi, dans mon cas, c'est arrivé assez tard parce que ça arrivait vers 22-23 ans, ce qui est une chance pour moi parce que du coup, ça ne m'a pas impactée dans mes études parce que j'étais à peu près à la fin.
- Guillemette de Préval
Tu faisais quoi comme études à peu près ? Moi,
- Léa Vigier
j'ai fait Dauphine, donc c'est de la finance. L'économie, je pense. Et après, j'ai fait l'ESSEC en grande école de commerce. Donc du coup, moi, ça s'est déclenché. Juste après ?
- Guillemette de Préval
À la fin de tes études ? Oui,
- Léa Vigier
à la fin de Dauphine et après l'ESSEC, ça s'était déjà déclenché. mais ok Mais bon, en tout cas, le plus dur était passé, ce qui est une grande chance aujourd'hui pour moi, parce que ça me permet d'avoir eu des bonnes études et du coup, aujourd'hui, pouvoir travailler pas en temps plein et pourtant pouvoir vivre. Moi, du coup, 23 ans, tu vois, le déclenchement, commencement de grandes phases, de up, de down, qui duraient vraiment plusieurs mois. On va dire que tu vois, sur une année, j'avais une grande phase down et une grande phase up. Et en fait, ce qui s'est passé, c'est que moi, dès ma première grande phase down, grande dépression, je suis allée voir un psychiatre que j'ai gardé par la suite pendant 8 ans et qui malheureusement connaissait très peu la bipolarité et donc qui ne m'a jamais diagnostiqué bipolaire, qui en fait à chaque fois me revoyait dans les périodes de dépression et me donnait des antidépresseurs. Ils empiraient d'une certaine manière, tu vois, mes phases. Et alors moi, quand j'étais dans les hauts, bien sûr que je n'allais pas avoir mon psychiatre. J'étais une queen. Je me prenais pour Jésus. J'avais pas besoin de beaucoup dormir. Je trouvais tout génial. Je faisais des choses extraordinaires. Je me trouvais incroyable. J'avais peur de rien. Je dépensais tout mon argent.
- Guillemette de Préval
Et à ce moment-là, est-ce que des proches autour de toi sentaient quand même qu'il y avait des choses qui n'allaient pas trop ?
- Léa Vigier
Au début, ils ne l'ont pas trop vu parce qu'en fait, je suis partie à l'étranger. Je suis partie loin de tous mes proches qui pouvaient me dire « Léa, tu déconnes » . Moi, j'étais là en mode « ils ne me comprennent pas » . Ils ne voient pas mes grandes ambitions et mon grand dessin de future présidente de France ou de la future Elon Musk. Du coup, je suis partie habiter en Afrique et travailler dans le milieu entrepreneurial là-bas. Et donc, ils ne voyaient pas. Après, bon, au bout de 5-6 ans, bon, ça faisait quand même pas mal de haut et de bas, j'ai commencé à avoir des amis qui m'ont dit « Bon, Léa, quand même, nous, à chaque fois, on s'inquiète quand tu vas trop bien parce qu'on sait que ça va s'écrouler. » Et là, à ce moment-là, du coup, moi, j'appelle mon psychiatre et je lui dis « Bon, il va peut-être falloir que je vous parle de mes hauts, là. » Parce qu'en fait, je ne vous parle jamais de mes hauts, etc. Et j'étais au téléphone. Et du coup, je commence à lui dire ça. Et lui, il me dit, peut-être que vous êtes bipolaire. C'était la première fois que j'entendais ce mot-là. Moi, je peux te dire au téléphone, sous le choc, directement, je me dis, je vais finir dans un asile pour fous, camisole, je suis foutue. Directement, c'est ces images-là que j'ai eues dans ma tête. Je n'avais pas envie d'être bipolaire. Et vu que mon petit-quatre connaissait peu, après, il n'a pas voulu me poser vraiment le diagnostic pendant deux ans. Et moi, je n'ai pas voulu, du coup, le poser non plus, vu qu'il n'y avait pas un médecin qui me le posait, et que pour moi, c'était une condamnation, tu vois, d'une certaine manière. C'était, tu ne vas pas pouvoir avoir la vie que tu veux mener, tu n'auras pas de famille, personne ne t'aimera, etc. J'avais vraiment cette vision très stigmatisante. C'est la raison pour laquelle, aujourd'hui, je me bats contre cette image-là, parce qu'elle m'a empêchée d'être bien diagnostiquée, d'être bien traitée. Et du coup, à cause de ça, ben ouais, j'ai fait 8 ans. Huit crises et mes dernières crises de dépression étaient extrêmement suicidaires. Et si aujourd'hui je suis en vie, c'est une chance parce que j'ai été vraiment sur la limite plusieurs fois d'en finir. Et en fait, ce qui s'est passé, c'est qu'à un moment, j'ai fait une septième énorme dépression suicidaire. Mon psychiatre m'a dit « Ah bon, bah maintenant, il n'y a plus de doute, t'es bipolaire. » J'étais là en mode « Bah merci, quoi. C'est bon, on a testé. Maintenant, c'est sûr. » J'étais là en mode « Bah merci de me prendre pour un laboratoire. »
- Guillemette de Préval
Dans tes traitements ou dans ta façon d'appréhender la maladie ?
- Léa Vigier
Bah du coup, non, à un moment il m'avait fait tester le lithium et puis après il me l'a arrêté. À ce moment-là pour moi c'était bon bah écoute finissons-en. Donc moi j'ai essayé de voir comment je pouvais avoir un suicide assisté. J'ai demandé à mon psychiatre de me mettre en relation avec une autre psychiatre. J'ai vu cette autre psychiatre et je lui ai dit, j'aimerais bien qu'on essaye de voir comment je peux en finir. Parce qu'en fait, j'étais là en mode, ça fait trop d'années que je souffre. Donc, permettons-moi de me sentir mieux et d'en finir. Et elle m'a dit, mais attendez, pas du tout. Là, ce que vous me racontez, vous êtes bipolaire, c'est clair. Il y a des traitements.
- Speaker #0
Tout va aller mieux. On a cherché des traitements très rapidement, j'ai testé, j'ai vu la différence. C'était juste ça. C'était juste ça. Il fallait juste trouver quelle était la maladie que j'avais et me donner les bons traitements.
- Guillemette de Préval
Et tu as vu vraiment l'effet très très rapidement ?
- Léa Vigier
Ah ouais, j'ai direct vu. Ah ouais, ouais, au bout d'une semaine, dix jours.
- Guillemette de Préval
Je fais un petit crochet, mais il y a pas mal de personnes, des psychiatres, des personnes avec un trouble psy qui parlent notamment de la loi qui est en train de se discuter sur la fin de vie. Et qui disent que justement le suicide, etc. ça peut être... hyper douloureux pour elles d'être renvoyées, que cette possibilité soit peut-être un jour permise en France et que ça pourrait être hyper dangereux pour les personnes qui ont un trouble psy parce que cette idée-là du suicide, elle fait quand même malheureusement souvent partie de leur trouble et que ça pourrait être un accélérateur.
- Léa Vigier
C'est sûr que ça accélérerait plein de suicides parce que quand tu as ta maladie et que elle n'est pas traitée, c'est une telle souffrance, que le suicide, tu ne le regardes pas comme quelque chose de triste. Tu le regardes juste comme une libération. On te met sous torture, les gens, au bout d'un moment, ils sont là en mode abrège mes souffrances, abrège mes souffrances. Mais là, c'est tout à fait ça.
- Guillemette de Préval
Et donc, toi, tu as quand même réussi à tenir toutes ces années sans traitement adapté. Avec le recul, comment tu as réussi à tenir ? Est-ce que tu as eu des personnes ? Le lieu, un peu ressources, tu vois, qui ont permis que tu arrives quand même à avancer.
- Léa Vigier
Il y a eu plusieurs choses. Bien sûr, moi, j'ai un entourage qui est resté proche de moi et que j'ai gardé aussi proche de moi depuis très longtemps. Pour moi, la marche a été quelque chose qui m'a énormément aidée pendant les moments de down, de dépression. Tu partais marcher ? Ouais, je partais marcher seule. J'ai fait plein de marches dans l'Himalaya, en Géorgie, etc. Et la marche aujourd'hui est toujours quelque chose qui me stabilise et qui me permet... En fait, la marche, ce que j'aime beaucoup, c'est qu'elle est très bonne, qu'on soit en up ou qu'on soit en down. Quand on est en down, marcher, ça permet juste de réactiver un petit peu le corps et de l'obliger à faire quelque chose. Et il ne peut pas faire des choses difficiles, donc tu ne peux pas dire à un corps en down, vas-y, va faire du sport. Par contre, marcher tout doucement, tu peux. Donc c'est super. Et quand tu es en up, ça permet de redescendre un petit peu, de prendre du recul sur les choses et de se reposer. Du coup, je trouve que la marche est vraiment quelque chose de très très bon pour quelqu'un qui peut avoir des troubles psy.
- Guillemette de Préval
Et tu parlais de ta vie professionnelle. Le diagnostic a été vraiment posé quand tu avais une petite trentaine d'années. Oui,
- Léa Vigier
c'est ça. J'avais 31 ans. 31 ans,
- Guillemette de Préval
Et à ce moment-là, tu bossais comment ?
- Léa Vigier
Carrément, bah ouais, c'est pas facile. Parce qu'en fait, moi, quand j'avais mes crises, ce qui se passait, c'est que je prenais un job, je bossais comme une tarée, je faisais un burn-out, et du coup, je me faisais jarter. Et je vivais ma dépression. Et après, je me relançais dans un nouveau truc. Je m'étais à fond, et ainsi de suite. donc je n'arrivais à rien construire à partir du moment où du coup j'ai eu mon diagnostic, j'ai pu aussi prendre des bonnes décisions pour moi et derrière aussi trouver les bonnes personnes avec qui travailler qui allaient être gentilles et pas essayer de me pousser toujours plus parce que le problème c'est que si t'es dans des environnements où les gens ils veulent toujours plus et tout, moi j'étais beaucoup dans le milieu startup. En fait, quand t'es en up, ils vont pas te dire de te calmer, ils vont te dire, bah vas-y, fais encore plus, fais encore plus. C'est un peu l'ambiance. Donc ils te conduisent au burn-out, donc il faut vraiment un bon environnement. Et donc aujourd'hui, moi j'ai plusieurs activités. J'ai un boulot, je suis directrice financière à temps partagé dans deux entreprises. Ensuite, je suis conférencière en entreprise, donc sur les sujets des troubles mentaux et aussi du... des aventures, du dépassement et de la sensibilisation à la santé mentale. Et puis après, moi je suis dans une association qui s'appelle Upstage et qui permet d'accompagner les bipolaires pour qu'ils apprennent à mieux comprendre leurs maladies. Ça s'appelle de la psychoéducation. Et puis après, je crée aussi beaucoup de contenu. pour aider les gens à mieux comprendre la bipolarité et puis je fais des aventures pour permettre de toucher le grand public et de sensibiliser.
- Guillemette de Préval
Pour reparler de l'itinérance en autostop, là tu as encore un autre projet, tu pourrais nous en parler un petit peu. Tu as déjà fait un tour d'Europe avec 1 euro, tu es plutôt quelqu'un qui aime faire de grandes aventures comme ça. Est-ce qu'il y a aussi un peu ce côté, peut-être qu'à mon échelle, mais derrière le mot bipolarité, peut-être qu'on mettra un peu mon histoire, ma vie. Bah oui, de ouf ! Et ça change un peu les choses.
- Léa Vigier
Bah du coup moi je trouve que c'est cool comme image que je donne. Tu vois, je suis une jeune fille, j'ai 33 ans, j'ai l'air... plutôt normal, on va dire.
- Guillemette de Préval
Je confirme !
- Léa Vigier
Et en plus, je fais des aventures cool. C'est sympa, c'est cool de donner cette image-là. Moi, je n'avais pas du tout cette image-là d'un bipolaire, quand je l'ai entendu. Donc, c'est clair que je pense que c'est aussi important de mettre d'autres images. C'est comme Nicolas de Moran, le gars, il est chroniqueur, France Inter, mon niveau, genre intelligence, etc. On est sur du haut niveau. de pouvoir mettre le mot bipolaire sur quelqu'un comme ça les autres gens qui sont sur ces niveaux là ils peuvent avoir moins honte c'est beaucoup moins honteux que de se dire putain je suis comme le gars qui faisait la une des journaux qui avait tué 10 personnes ou n'importe quelle image ultra stigmatisante et fausse comme les images aussi peut-être stigmatisantes des films le Joker
- Guillemette de Préval
Oui.
- Léa Vigier
Donc c'est bien de mettre d'autres images. Moi, du coup, mon image est celle d'une femme, de la jeunesse, et peut-être aussi de l'audace.
- Guillemette de Préval
Quel est l'équilibre entre ne pas non plus devenir un... Je ne sais pas comment dire, mais "l'image" de la bipolarité.
- Léa Vigier
Écoute, moi j'ai pris la place de me dire OK, j'ai cette image-là. Et je crée du contenu sur ça, alors bien sûr du coup ça amène à recevoir beaucoup de messages parce qu'en fait les gens, comme je te l'ai dit, se cachent. Donc du coup pour eux c'est assez incroyable de pouvoir avoir accès à du contenu et à quelqu'un qui est comme eux entre guillemets et sans qu'ils aient besoin de s'afficher. Après, moi il y a deux sujets. Il y a un, comment je le fais dans ma vie de tous les jours. pour me dire, ok, j'ai cette maladie-là, mais je ne suis pas non plus enfermée dans ça et je ne suis pas que ça. Donc ça, c'est un travail à faire, surtout quand on veut aider un maximum de gens et être identifiée comme bipolaire pour que les personnes, quand elles viennent d'être diagnostiquées bipolaires, elles écrivent bipolaire sur Instagram et elles te trouvent. Mais du coup, ça veut dire que mon compte Instagram s'appelle Léa Bipolaire. Donc comment je fais vis-à-vis de moi-même pour ne pas me voir que comme Léa Bipolaire ? Donc ça, c'est un sujet de travail avec moi-même. Et puis après, l'autre sujet, c'est aussi comment faire pour aider et en même temps, pas trop s'exposer et se protéger. Parce que quand tu es bipolaire, bien sûr, tu es beaucoup plus sensible aux hauts, aux bas, aux bonnes nouvelles, aux mauvaises nouvelles. Et que tu peux recevoir des messages de gens qui sont en détresse et où ils peuvent me faire porter une certaine responsabilité que je ne dois pas avoir. Et voilà, mais bon ça, j'ai travaillé dessus et aujourd'hui, j'ai quand même créé pas mal de contenus pour pouvoir aider les personnes. Donc je les dirige vers ces contenus-là et puis j'essaye de me protéger. Parce que le plus important, c'est que je me sente bien et que je puisse tenir longtemps cette cause.
- Guillemette de Préval
Maintenant que tu te connais mieux, que tu as un traitement qui te stabilise, etc. Est-ce qu'il y a des choses qui sont encore difficiles pour toi dans ton quotidien ?
- Léa Vigier
Oui, ma maladie est très forte, donc c'est quelque chose dont chaque jour j'y pense. Chaque jour, j'essaye de faire attention. Chaque matin, je me réveille, je note comment je me sens de 1 à 10.
- Guillemette de Préval
Chaque matin ?
- Léa Vigier
Chaque matin, je pense bien à marcher, je pense bien à méditer. Le soir, je fais bien gaffe à me coucher de bonne heure pour pouvoir avoir mon bon sommeil. Donc, voilà. Je ne pourrais jamais dire que c'est simple, mais en tout cas, ce qui... Enfin, comme plein d'autres gens qui ont des maladies fortes, tu vois. Donc... Le sujet c'est pas de dire non c'est rien, c'est pas grand chose etc. Oui l'habit peut arrêter, tu ne m'as dit pas. En revanche, tu peux décider... En fait c'est un peu un truc, t'es pas responsable de l'avoir, vraiment t'es responsable de comment tu vis avec.
- Guillemette de Préval
Je vois que tu portes une petite médaille autour du cou...
- Léa Vigier
En fait, je le porte pour une amie. Mais moi je ne suis pas croyante. Tu sais que la religion aide beaucoup de personnes bipolaires.
- Guillemette de Préval
Oui, c'est pour ça que je me permets... Parce que ça donne de l'espoir, ça donne un sens.
- Léa Vigier
C'est un soutien très fort.
- Guillemette de Préval
Et en même temps, ça peut alimenter aussi parfois les crises...
- Léa Vigier
Oui, ça alimente les crises maniaques . Et en même temps, un vrai soutien. Moi, en crise maniaque, je me suis prise pour Jésus quand même !
- Guillemette de Préval
À des personnes qui sont peut-être un peu dans cette errance que toi, tu as pu traverser de diagnostic, ou alors qui viennent de recevoir un diagnostic de bipolarité. Qu'est-ce que tu aurais peut-être envie de leur dire ?
- Léa Vigier
Déjà, n'ayez absolument pas honte. Il y a plein de bipolaires géniaux. Si vous creusez, vous vous rendrez compte qu'il y a plein d'acteurs qu'on adore, de chanteuses qu'on adore, de politiques qu'on adore qui sont bipolaires. Donc déjà, n'ayez pas honte d'avoir une maladie. Ce n'est pas de votre faute. Et puis maintenant, la belle vie est devant vous si vous décidez d'accepter que vous avez cette maladie. Prenez au sérieux cette maladie pour pouvoir rêver. Ça, c'est la chose la plus importante dans la vie, rêver.
- Guillemette de Préval
Et même question, mais un message pour les proches, puisqu'on sait que c'est les premiers soutiens des personnes concernées
- Léa Vigier
Bien sûr, bien sûr. Pour les proches, écoutez, un, vous n'êtes absolument pas responsable du mal de l'autre. Il faut apprendre à aussi comprendre que vous ne pouvez pas le sauver et que c'est les personnels professionnels et de santé qui pourront aider vos proches. Et essayez de les inciter au maximum à pouvoir se faire accompagner, à aller dans des associations, etc. Parce que ce n'est pas vous qui pouvez traiter la maladie. Et puis, lisez, regardez des contenus, allez sur mon compte Léa Bipolaire pour juste un peu mieux comprendre la réalité de votre proche. Et juste en comprenant mieux la réalité de votre proche, vous pourrez l'aider énormément. Et la meilleure chose qu'un proche peut faire pour aider un bipolaire, c'est l'aider à détecter le début de ses crises. Parce que si on détecte le début d'une crise, on évite que ça parte en crise. Et ça, c'est tout bon.
- Guillemette de Préval
Un grand merci Léa pour cette conversation ensemble sur l'itinérance. J'aimerais qu'on se quitte avec un slam que quelqu'un a écrit pour toi à l'écoute de ton histoire.
- Léa Vigier
Oui par Romain Brouard, le Réveil Souhaitable. Bipolaire, c'est nager dans un océan, entre les mers chaudes des Caraïbes et les cinquantièmes hurlants. Bipolaire, c'est passer de l'un à l'autre sans jamais trouver la paix, la sérénité, physique. C'est chic, social, c'est un combat, entre un paradis inexistant et la descente aux enfers, qui elle est bien réelle. Tu claques tout ton argent, tu sauves le monde entier, t'as des dons surnaturels et sans prévenir un soir, tu tombes dans un trou noir. Tu deviens moins que rien, t'existes plus, t'es vide, exténué, amorphe, confuse. Vide, exténué, amorphe, confuse. Bipolaire, c'est se faire balader dans l'océan. Bipolaire, c'est détruire sa vie à chaque phase haute. Et c'est n'avoir même plus la force de la reconstruire en face basse. Mais si je te dis tout ça, écoute-moi bien. C'est parce que bipolaire, c'est pas seulement ça. Bipolaire, c'est mourir dans l'océan. Et pas n'importe lequel. Cet océan, il a un nom bien particulier. L'océan de la honte. La honte avec une grande H. La H de la honte. Honte d'être instable, honte d'avoir un problème dans sa tête, honte d'être malade mentale, d'être vue comme une céréale killeuse. Honte de pas savoir ce qu'il y a demain, de pas réussir à te lever le matin. Honte, honte de perdre ton job, ton copain, de revenir chez tes parents soudain. Honte de remettre tes pantoufles et de les garder pour la journée, puis reprendre ton souffle, mais d'avoir l'air défoncé. Honte, honte qu'on te pique, honte chimique, honte de te retrouver en hôpital psychiatrique. Honte publique, honte à raser les murs, honte de ta propre signature. Honte, honte de tes coutures, de tes échecs, de tes ratures. La honte avec une grande H. Celle qui te coupe du lien, qui t'isole, celle qui empêche, l'acceptation, l'aide, le dialogue, le traitement. Alors voilà, je rêve d'un monde où la maladie mentale, elle est reconnue. Pas que par les médecins, mais par toi. Oui, par toi. Parce qu'aujourd'hui, t'as peur, tu t'en vas. Je rêve d'un monde où la maladie mentale est reconnue, mais aussi collective, soutenue, portée. Parce que seule, avec Semidoc... Il en faut de la foi pour avancer. Il en faut de la foi pour gravir des montagnes et atteindre le sommet. Et pendant ce temps-là, elle en coupe des espoirs, la hache de la honte. Je m'appelle Léa, je suis bipolaire. Et aujourd'hui, je dépose ma hache. Je la laisse couler au fond de l'océan. Mais promets-moi de me regarder autrement. Et aussi le milliard d'êtres humains atteints d'une maladie mentale sur cette planète. Pour qu'ils puissent à leur tour. Déposer leur H de la honte.
- Guillemette de Préval
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