Speaker #0J'ai été une enfant adoptée. Aujourd'hui, j'habite le monde autrement. Bienvenue dans Là où j'habite le monde. Bonjour, moi c'est Juliette. Je suis une femme adoptée, une mère, et aujourd'hui une citoyenne du monde. Dans ce podcast, je partage un chemin intime et engagé, celui d'une identité qui s'est construite à travers l'adoption, le déracinement et la réparation. Grandir, ce n'est pas toujours guérir. Dans cet épisode, je parle de ce que l'abandon laisse quand il n'est pas nommé, dans les relations, dans le corps, dans l'identité. De cette blessure invisible qui façonne des adultes fonctionnels, mais intérieurement épuisés. De mes souvenirs d'enfants, puis... on va dire des photos, des récits, j'ai su très tôt que j'étais différente. Différente de par ma couleur. Ouais, dans les années à lire. On maternait dans les années 95, jusqu'à 2000. En Europe, on s'entend-tu que c'est pas là où il y a le plus de personnes de couleur, surtout à la campagne ? Ah oui, je vivais à la campagne, je vivais en campagne. Puis mes parents, mon papa surtout, c'est comme s'il y avait deux générations de plus que moi. Mon papa est né en après-guerre en 1949, ma maman en 1956. Mais quand j'étais, je me rappelle, être devant la grille de l'école, je devais être allée en primaire au CP, peut-être CE1, CE2, ça fait 6-8 ans. Puis à ce moment-là... Je me rappelle d'un garçon, un garçon qui aimait, t'sais, le petit turbulent, le petit bonnet d'âne de la classe, t'sais, qui cherchait toujours l'attention. Qui me dit, mais t'es sûr que c'est ton papa qui vient te chercher ? Parce qu'on dirait vraiment plutôt ton grand-père. Oui, petit contexte, mon papa a perdu ses cheveux rapidement. Quand j'allais à l'école, il avait déjà plus beaucoup de cheveux sur la tête, un peu grisonnant. D'être très fatiguée pour quelqu'un qui travaille énormément. Puis je me rappelle m'être obstinée. Ben oui, c'est mon papa. Parce que pour moi, c'est mon papa. C'est tout, c'est comme ça, c'est mon papa. Puis par après, plusieurs fois, je me rappelle d'un voyage à cette même période, l'été qui a suivi. Un petit voyage où on m'a demandé... On était en Espagne, à la Costa Brava. Puis les gens parlaient en espagnol. Venaient vers moi m'adresser en espagnol. Je me rappelle de... J'espère vous faire rire avec mes petites anecdotes parce que moi, ça me fait rire. Même si ça peut être touchant. Ma petite anecdote là-bas... en vacances, donc avec mes parents. Je suis fille unique. Il y avait une petite fille. Moi, fille unique, aller approcher d'autres enfants pour être mes amies, ça a toujours été un petit peu difficile. Je ne savais pas comment m'y prendre. J'avais peur du rejet. Forcément, quand on est adopté, la plus grande peur de l'adopter, je pense que c'est d'être abandonné à nouveau. ou d'être rejetée par ses pères. Fait que bim, grandi avec ça. Puis cette petite fille, je m'appelle, c'était une petite blonde. On jouait dans la piscine, elle est venue me parler en espagnol pour me demander l'heure. À cette époque-là, je ne parlais pas un mot espagnol. Je savais que j'étais en Espagne, que la langue était différente. Mais je ne parlais pas un mot espagnol. Je suis partie voir mes parents. paniquée, presque en pleurs de « Pourquoi elle me parle en espagnol ? » Je me rappelle de ma maman qui riait aux éclats en me disant « Mais c'est normal, n'oublie pas, tu viens du Chili, donc tu as les traits hispaniques. » Et moi, la petite fille en moi, je pense, aurait aimé peut-être être plutôt rassurée, plutôt qu'on rit de moi. Ou plutôt que ce soit quand même banalisé. Ouais, Ausha, c'est bon, elle te parle en espagnol, c'est normal, il faut que tu fasses avec. Mon petit coeur d'enfant l'avait un petit peu vécu comme ça. Mais est-ce qu'on a les mots quand on a enfant pour s'exprimer comme du monde ? Je pense pas. En tout cas, pas moi. Puis mes parents parlaient espagnol eux. Mes parents, justement, ils avaient choisi d'aller adopter au Chili parce qu'ils aimaient l'Amérique du Sud. Ils avaient voyagé en Amérique du Sud. Mon papa avait fait son service militaire au Venezuela. Mais moi, je ne parlais pas espagnol. Pourtant, c'était dans mon sang. Bon, ben, OK. Ben, mes parents sont allés lui répondre. Moi, je me suis sentie vraiment comme une extraterrestre. C'est comme, qu'est-ce que je fais là ? Puis ça a été toute ma jeunesse, l'excuse de... Ouais, mais de toute façon, c'est pas tes parents, c'est pas ta vraie famille. Puis de grandir avec... en se sentant différente quand t'es dans ta famille. Quand t'es avec ta famille, mais que tu sais pas si vraiment c'est ta famille, car on te dit souvent que tu leur ressembles pas. Tu... t'es comment ça se fait que toi tu bronzes plus que les autres ? Toutes ces questions de mon enfance ont forcément eu un espèce d'effet boule de neige à l'adolescence. On le sait, vers 13-14 ans, même un peu avant. On se cherche. Je pense que n'importe qui passe par cette phase de quête de savoir qui on est. Mais qui on est par l'affirmation de soi. Pouvoir commencer à tenir tête à nos parents, à pouvoir dire, à nous affirmer, de savoir qu'est-ce qu'on aime, qu'est-ce qu'on n'aime pas, qu'est-ce qu'on pense qui serait le mieux pour nous. Avec du recul Comme, on le sait tous, qu'on a des années-lumière de la réalité, de la vie d'adulte. Puis moi, à cette époque-là, c'est souvent que je me regardais, je commençais à me poser des questions. Mais qui est ma mère ? Pas ma maman, ma mère Rosa. Qui est la femme qui m'a mis au monde, puis qui a décidé de m'abandonner ? Appelons un chat un chat. Qui a décidé de m'abandonner ? Qui est-elle ? Est-ce que je lui ressemble ? Est-ce qu'elle pense à moi ? Ah ben non, elle ne va pas penser à moi, forcément, elle m'a abandonnée, pourquoi elle penserait à moi ? C'est que je suis un ticket sortant de la loterie. Elle ne voulait pas de moi, puis c'est tout. Tout en me disant, c'est peut-être mon frère qui était seul par vie, mais pourquoi lui, il est resté ? Possiblement resté, car je n'avais pas les réponses à cette époque-là. Imaginez-vous dans la tête d'un ado. Je vous invite à vous replonger à cette période tumultueuse. On fait la crise d'adolescence à plusieurs niveaux. On fait nos expériences. Des fois, on découvre nos premiers amourettes. On apprend à vouloir faire des choses vraiment par soi-même. Puis à le cacher à nos parents. En tout cas, pour ma part, à le cacher à nos parents. Par peur d'avoir honte ou de se faire engueuler. Ou encore, encore une fois, « Hey, mais je suis ado. J'ai cette blessure d'abandon. Si je fais quelque chose qui ne leur plaît pas, est-ce qu'ils vont me renvoyer ? Est-ce qu'ils vont se débarrasser de moi ? » Oui, ça roule vite dans la tête d'un ado. Tu sais, d'être la petite fille « parfaite » . D'être celle qui doit plaire à ses parents pour pas les blesser, les briser. Parce que oui, comme le dit aussi le monde autour de moi, même de ma propre famille, « Hey, t'es chanceuse, t'as été adoptée. Tes parents, ils ont les moyens. Tes parents, ils te donnent tout, t'as tout ce que tu veux. » Peut-être toutes ces phrases. Je suis un enfant, je suis une adolescente. Ça marque, ça laisse une empreinte. Je vous garantis que ces phrases-là laissent une empreinte. On dit souvent que les mots M-O-U, M-O-T-S, pardon, laissent des cicatrices plus que les coups. Non pas pour banaliser. Parce que je suis contre la maltraitance, bien sûr, des enfants. On s'entend-tu ? Prenez-moi pas pour une folle, mais non. Mais comment les mots, les phrases restent ancrés dans notre esprit et comment ces phrases-là nous construisent ? Depuis tout jeune, je vous ramène au début du podcast ou quand je me sentais déjà différente. Puis quand arrive l'adolescence, tu te sens encore... plus différentes déjà que l'adolescence vient te cogner à ta porte. Les hormones viennent te cogner à ta porte. Tu grandis pas de la même vitesse que les autres. T'as des formes qui apparaissent. Mais regarde, pourquoi elle en a plus que moi ? Pourquoi moi j'en ai pas ? C'est cette espèce de comparaison qu'on commence à se faire parce qu'on n'est pas aussi bien que l'autre. Ou on pense ne pas être aussi bien que l'autre. Voilà, bah... La petite Juliette, là, elle avait envie de savoir d'où elle venait. Parce que je voyais mes amis qui avaient des traits, tu sais, des airs de leurs parents, ou des traits de personnalité. Puis moi, je me sentais aux antipodes de mes parents, mais aux antipodes complets. Mes parents ont fait de grandes études, ils sont tous les deux ingénieurs. Puis il y a moi qui est comme, qu'est-ce que je fais à l'école ? Ouais, je trouvais ça plate l'école. Puis moi qui est un peu plus, comme on dit, bah bah cool, roots, ou qui a eu sa période gothique aussi. Mais, tu sais, je suis comme, je me suis dit, mais pourquoi je suis un extraterrestre encore plus ? Puis d'avoir des aspirations qui... qui me venait un petit peu d'avoir des croyances spirituelles. Mes parents ne m'ont jamais éduquée, que ce soit dans la religion, dans l'ésotérisme, dans le chamanisme, dans le vaudou, dans tout ce qui vous passe par la tête. Moi, mes parents, c'était comme l'école, fais bien tes devoirs, tu as le droit d'avoir des amis. C'est assez, pour moi, classique. J'ai longtemps cru que le problème venait de moi. Aujourd'hui, je sais que c'était une blessure qui cherchait simplement à être reconnue.