Speaker #0J'ai été une enfant adoptée. Aujourd'hui, j'habite le monde autrement. Bienvenue dans... Bonjour, moi c'est Juliette Lemonde. Je suis une femme adoptée, une mère, et aujourd'hui une citoyenne du monde. Dans ce podcast, je partage un chemin intime et engagé, celui d'une identité qui s'est construite à travers l'adoption, le déracinement et la réparation. Est-ce qu'on est vraiment prête à savoir ? Est-ce qu'on cherche la vérité ou... Une version qui nous rassure. Pendant longtemps, j'ai cru que ma quête était tournée vers l'extérieur. Retrouver, comprendre, savoir. Mais quand les choses ont commencé à devenir réelles, quand ce n'était plus seulement des hypothèses derrière un écran, j'ai senti quelque chose trembler en moi. J'ai compris que le vrai choc ne serait peut-être pas la rencontre. Le vrai choc, c'était l'effondrement de l'histoire que je m'étais racontée. pour tenir debout. Dans cet épisode, je te parle de cet entre-deux. Ce moment fragile où chercher ne veut plus seulement dire espérer, mais accepter que la réalité est sa propre voie. Pendant longtemps, j'ai cru que cette recherche avançait que dans un seul sens. Le mire. C'était moi qui cherchais, moi qui tapais des noms, moi qui retracais des dates, moi qui étais en train d'essayer de reconstituer un puzzle avec une totalité, une quasi-totalité des pièces manquantes. Dans ma tête... L'histoire, elle était claire. J'allais juste vers eux pour obtenir des réponses. Des réponses concrètes. Des réponses, au final, presque administratives. Pourquoi j'ai été abandonnée ? Dans quel contexte ? Comment ça s'est passé exactement ? Je ne cherchais pas un conte de fées, je cherchais des fées. Comme si savoir allait m'aider à me stabiliser. Comme si mettre des mots précis sur mes origines allait pouvoir éteindre un feu qui commençait à jaillir en moi. Pour moi, en fait, c'était une démarche logique, rationnelle. J'avançais avec l'idée que je cherchais à combler un vide. Je partais d'un manque et j'allais peut-être enfin le remplir. Et d'une certaine manière, c'était rassurant. Parce que si mes recherches allaient dans un seul sens, Ça voulait dire que c'est moi qui en avais le contrôle. C'était moi qui décidais quand chercher, quand cliquer, quand envoyer un message. Toute l'histoire dépendait de moi. Je pensais que j'étais la seule à me poser ces questions. La seule à revisiter mon passé. Dans ma version des choses, j'étais celle qui allait vers, celle qui tentait de comprendre une absence. Je n'avais jamais envisagé que de l'autre côté, quelqu'un pouvait aussi vivre cette histoire. Et puis j'ai compris que l'histoire n'avançait pas qu'à ma vitesse. Pendant que moi... Je cherchais. Pendant que moi, je doutais. Pendant que moi, je reconstruisais des morceaux du passé. Quelque chose existait aussi de l'autre côté. Je n'avais jamais envisagé que je pouvais encore faire partie de leur présent. Dans ma tête, j'étais une absence. Un chapitre fermé. Une page tournée depuis longtemps, une femme maintenant oubliée, époustée. J'ai découvert que je n'avais jamais complètement disparu, qu'il n'y avait pas eu un seul anniversaire sans une pensée pour moi. Pas un Noël sans que mon prénom traverse la table. Pas une année sans que j'existe quelque part dans la mémoire de quelqu'un. Ce n'était pas spectaculaire, ce n'était pas une scène de film. C'était presque simple, mais cette simplicité a fait trembler toute mon histoire intérieure. Parce que si je n'avais jamais totalement disparu, alors ça voulait dire que mon récit était incomplet, que la version que j'avais construite pour survivre n'était peut-être pas toute la vérité. Et ça, c'est vertigineux, parce que toute ma vie, j'ai appris à vivre avec l'idée d'avoir été abandonnée, d'avoir été laissée. Et d'un coup, j'apprenais que j'avais aussi été pensée. Ce jour-là, je n'ai pas ressenti uniquement de la joie. J'ai ressenti un espèce de déplacement, comme si le sol entier de mon histoire s'ouvrait doucement sous mes pieds. Et quand le sol commence à s'ouvrir, il faut apprendre à se tenir debout, à s'accrocher. Et quand le sol s'ouvre, on doit réapprendre à s'accrocher pour pouvoir tenir debout. Ce que j'ai compris ce jour-là, ce n'était pas seulement une nouvelle information, c'était une nouvelle lecture de moi-même, un nouveau chapitre. Toute ma vie, je me suis construite avec une certaine version de mon histoire. Une version où j'avais été laissée derrière. Une version qui expliquait mes peurs, peut-être un peu mes mécanismes de défense, de fonctionnement, mon besoin de comprendre. Et cette version de moi-même m'avait aidée à avancer. Cette version m'avait tenue debout. Mais découvrir que j'avais aussi été pensée, ça ne détruisait pas cette version. Ça la rendrait complètement incomplète. Et quand une histoire qui t'a construite devient incomplète, Tu dois décider quoi faire avec ça. Est-ce que tu la rejettes ? Est-ce que tu la défends ? Ou est-ce que tu acceptes de l'élargir ? Je crois que ce moment-là, ce n'est pas simplement une histoire d'adoption. C'est une histoire d'identité. On grandit tous avec des récits sur nous-mêmes. Et parfois, la vie nous oblige à les relire autrement. Ce jour-là, je n'ai pas changé de passé. Mais j'ai commencé à changer la façon dont je l'habitais. Je ne suis plus seulement celle qui a été abandonnée. Je suis aussi celle qui a été pensée. Mais je ne vais pas te mentir. Cette vérité ne m'a pas seulement apaisée, elle m'a aussi complètement déstabilisée. Parce que si je n'avais jamais complètement disparu, alors pourquoi avais-je grandi avec cette sensation d'absence ? Est-ce qu'on peut porter deux vérités ? C'est en même temps être aimé et s'être senti abandonné, être pensé et avoir grandi dans le silence. J'ai réalisé. que je devais faire de la place à une histoire plus nuancée. Une histoire où il n'y a pas de coupables et pas de victimes. Une histoire plutôt où il y a des contextes, des limites, et surtout, des humains imparfaits. Alors c'est sûr que tout ça m'a obligée à lâcher les yeux. une émotion, un multipote d'émotions vraiment particulières. Un mélange de colère, de tristesse, différentes façons de me protéger. Peut-être une version en fait de moi qui avait simplement besoin d'un récit simple pour survivre. Je me souviens du moment précis où j'ai compris. C'était pas spectaculaire. Il n'y avait pas de musique. Juste une phrase. Une information presque simple. Et pourtant, mon corps la sentit avant ma tête. J'ai senti quelque chose se déplacer dans ma poitrine. Pas de l'explosion, plutôt un glissement. Comme si cette pièce que je croyais manquante, au final, n'avait jamais été totalement absente. Elle était juste égarée. Et pendant quelques secondes, je ne savais plus quoi faire de cette vérité. Est-ce que je devais me réjouir ? Est-ce que je devais pleurer l'enfant qui avait grandi sans le savoir ? Est-ce que je devais réécrire toute mon histoire ? Je crois que le plus difficile, en fait, c'est pas d'apprendre cette nouvelle vérité, mais plutôt d'arriver à l'accepter et d'accepter que cela ne corresponde pas à toute l'histoire qui m'avait protégée. Toute ma vie. j'ai avancé avec l'idée d'avoir été abandonné. Et puis un jour, j'ai découvert que j'avais aussi été pensé. Que pendant toutes ces années, j'existais quelque part dans la mémoire de quelqu'un. Entre ces deux vérités, il y a un espace fragile. Un endroit où l'on doit réapprendre à se raconter autrement. C'est là que je me tiens aujourd'hui. Là où j'habite le monde.