Lady WhistleDhorneMes très chers auditeurs, il se murmure dans les alcoves de nos grandes maisons corporatives une inquiétude que l'on ne peut plus taire. Nous serions en train de perdre notre bien le plus précieux, notre sanctuaire intérieur: notre mémoire. On raconte, à demi-mot, que 15 années de réseaux sociaux et l'arrivée fracassante de l'intelligence artificielle auraient agi sur nos esprits comme une douce anesthésie. Nous serions devenus des nomades de l'information, déléguant chaque brique de notre savoir à nos nouveaux majordomes numériques. Mais permettez à votre humble d'observatrice de suggérer une lecture plus nuancée. Car si l'oubli est un risque réel, la mémoire est aussi une courtisane exigeante. Elle ne s'offre plus qu'à celui qui sait l'allumer. Et dans ce théâtre du savoir, la pièce se joue toujours à deux. Le décor est planté. Une salle de réunion au mur d'un blanc chirurgical, où siège une petite cour d'acolytes attentifs. Au milieu de cette galerie de têtes penchées sur leurs écrans, mon regard s'est arrêté sur deux protagonistes que tout semble séparer. D'un côté, présidant et présentant, le directeur. Un homme dont la carrière est une épopée. Pour lui, les chiffres de croissance ne sont pas des données froides extraites d'un tableur. Ce sont les cicatrices de ses batailles passées, le récit de ses conquêtes. S'il les connaît par cœur, ce n'est pas par effort de volonté brute. C'est parce qu'il les habite. Il possède ce feu sacré qui transforme une statistique en une part de son identité. Face à lui, une apprentie que je nommerais l'apprenante. 20 ans et quelques poussières, elle appartient à cette génération qui a grandi avec le monde niché au creux de la main. Pour elle, l'effort de retenir semble parfois être un vestige d'un autre âge, puisque tout, absolument tout, est maintenant accessible en une fraction de seconde. Elle est, peut-être sans le savoir, la proie de ce que l'on nomme la décharge cognitive. Pourquoi s'encombrer l'esprit d'une information alors que l'on peut l'avoir dans sa poche ? C'est précisément ce tiraillement qui attira l'attention du directeur. Car voyez-vous, l'apprenante était là, toute entière, et pourtant si lointaine. Son téléphone était posé sur la table tel un miroir indiscret. Ses mains restaient sagement croisées, mais son regard trahissait une danse périlleuse. Ses yeux oscillaient entre la passion du directeur et les notifications qui ne cessaient de popper, telles des lucioles numériques sur son écran. Elle écoutait, certes. Mais son attention était une forteresse assiégée. Désireux de savoir si son message avait réussi à franchir ce rempart de lumière, le directeur s'arrêta soudain sur une diapositive cruciale et posa la question que personne n'attendait à l'apprenante. Quel est notre objectif de croissance ? Quel est notre objectif de croissance sur le segment B2B pour l'an prochain ? C'est le pilier de notre futur. Et c'est alors, mes chers amis, que le temps sembla se figer. Un silence lourd, presque palpable, s'abattit sur l'assemblée. Ce silence ne fut rompu par aucun murmure. L'apprenante chercha dans le vide, regarda au tableau, hésita, puis resta muette. Elle ne manquait pas d'intelligence, non, elle manquait de connexion. Le directeur eut ce sourire las, ce regard qui jugeait sans maudit. Ils ne retiennent rien, leur cerveau est un tamis. Mais ce qu'ils ne voyaient pas, c'est qu'ils présentaient une armure sans raconter la guerre. Et ce qu'elle ne voyait pas, c'est qu'à force de laisser la machine se souvenir pour elle, ses propres muscles mentaux commençaient à s'atrophier. Mais laissons ces murs d'ivoire pour un décor plus vivant. Suivez-moi là où l'air change de texture et où les masques tombent enfin. À la pause café, le miracle se produisit. Je retrouvais notre apprenante métamorphosée. Elle ne parlait pas de KPI, elle déconstruisait les vers d'un morceau de rap avec une ferveur de dévote. Elle récitait des couplets entiers, analysait des références cachées et les structures rythmiques avec une précision d'orfèvre. Sa mémoire n'était pas défaillante. Elle était simplement engagée là où elle y trouvait un profit social, une appartenance, une compétence reconnue. Elle faisait l'effort de graver ce qui lui permettait d'exister parmi les siens. Le paradoxe est là. Le directeur possède ces chiffres parce qu'il y a mis son âme. Mais il a oublié qu'il devait aussi allumer cette étincelle chez l'autre. pour qu'elle accepte l'effort de les retenir. L'apprenante, elle, s'est laissée bercer par la facilité du « tout-clic » . Oubliant que sans briques mémorisées en soi, on ne peut bâtir aucune réflexion originale. L'IA et les réseaux sociaux ont, il est vrai, émoussé notre goût de l'effort. Mais la mémoire n'est pas une fatalité technologique. C'est une responsabilité partagée. Si nous ne faisons plus l'effort de retenir ce qui ne nous touche pas, nous risquons de devenir des bibliothécaires sans livres, possédant les clés de toutes les connaissances, mais n'en habitant aucune, avec toute la considération que mérite cette complexité. Amicalement, Lady WhistleDhorne.
Lucie Dhorne J'espère que cette chronique de Lady WhistleDhorne a résonné en vous. Vous l'aurez compris, ce qui se joue dans cette salle de réunion n'est pas une simple question de distraction ou de manque de sérieux de la part de cette jeune apprenante. C'est le reflet d'une mutation profonde de notre rapport au savoir. Car aujourd'hui, la question n'est plus de savoir si nos cerveaux sont moins performants qu'avant, mais de comprendre les nouvelles règles du jeu qu'ils ont décidé d'adopter pour survivre dans un monde saturé d'informations. Le premier réflexe du directeur est un jugement générationnel. Ils ne retiennent plus rien. En réalité, nous assistons à une stratégie d'adaptation biologique fascinante. Il faut comprendre que notre cerveau est un organe de luxe. Il pèse 2% de notre poids mais consomme 20% de notre énergie. Pour fonctionner, Il utilise une monnaie énergétique appelée ATP, adénosine triphosphate. Imaginez que chaque effort, réfléchir, mémoriser, se concentrer, consomme des barres de votre énergie interne. Pour éviter la panne sèche, le cerveau est devenu un expert du tri et de la paresse stratégique. Cette gestion de l'énergie se heurte à une limite physique immédiate que le directeur ignore totalement. Pour bien comprendre ce qui se passe dans cette salle de réunion, Il faut invoquer la théorie de la charge cognitive de John Sweller. Notre mémoire de travail, celle qui traite l'information en temps réel, a une capacité très limitée. En abreuvant l'apprenante de chiffres bruts sans contexte, le directeur sature son système. En gros, c'est l'image d'un litre d'eau que l'on essaie de verser dans un petit verre de 20 cl. Ça déborde inévitablement. Son cerveau, pour protéger sa batterie ATP, éviter la surchauffe, finit par actionner le disjoncteur. Dès lors, face à cette saturation, le cerveau déploie sa botte secrète, ce que les chercheurs appellent la décharge cognitive ou l'effet Google. Si votre cerveau identifie qu'une information est gratuite, c'est-à-dire disponible en un clic sur Google ou ChatGPT, ou stockée dans un dossier partagé, il refuse catégoriquement de dépenser sa précieuse batterie ATP pour la graver durablement. Je repense à cet exemple. moi qui suis née dans les années 80, j'avais pour habitude avant de mémoriser les numéros de téléphone. Depuis que j'ai un smartphone, j'ai délégué la mémorisation des numéros de téléphone à mon smartphone. En gros, pourquoi s'épuiser à mémoriser ce qui est déjà dans le cloud ? Pourtant, cette économie d'énergie nous tend un piège redoutable. Si l'IA peut stocker des milliards de données à notre place, elle ne pourra jamais créer des connexions à notre place. C'est ici que réside le danger majeur du cerveau vide. Car si l'IA nous donne un accès instantané à l'information, elle ne fabrique pas de connaissances pour autant. Les neurosciences sont formelles sur ce point. L'intelligence et la créativité sont avant tout une affaire de neuroplasticité. Ce sont nos propres neurones qui doivent physiquement créer des ponts entre eux. Cette étincelle de génie, ou cette idée innovante que nous recherchons tous, naît de la collision entre deux informations déjà présentes dans notre esprit. Si notre mémoire interne est vide, nous perdons tout simplement notre capacité d'innovation. Sans ce stock de connaissances qu'on a gravé en nous, nous n'avons plus de matière première pour forger de nouvelles idées. Si nous externalisons tout, nous finissons par devenir des bibliothécaires sans livres, tout à fait capables de trouver l'information sur un serveur, mais incapables de l'analyser, de la critiquer ou de l'enrichir. Le défi pour nos apprenants d'aujourd'hui n'est pas d'apprendre, par cœur, mais de mémoriser ce qui constitue le socle indispensable, le terreau vital de leur propre réflexion critique. Du coup, si on revient sur l'apprenante et sa capacité à mémoriser des couplets de rap, la réponse n'est pas seulement psychologique dans sa capacité de mémorisation, mais elle est plutôt sociologique. Si on s'intéresse aux travaux de Pierre Bourdieu sur le capital culturel, on comprend qu'on mémorise ce qui a une valeur d'échange dans notre groupe social. Pour cette jeune femme, maîtriser les codes du rap est une monnaie sociale. On l'a bien vu à la pause, elle était animée. Ça lui apporte du prestige, un sentiment d'appartenance et de reconnaissance de ses pairs. Si on lit ceci avec la théorie de l'autodétermination de Deci et Ryan. Là, ça prend tout son sens. Le directeur, lui, possède une motivation intrinsèque. Ses chiffres sont le récit de ses batailles. Pour l'apprenante, ce sont des données extrinsèques, froides et déconnectées de son identité. Sans levier social ou émotionnel, le cerveau va refuser de dépenser de l'énergie pour encoder ce qu'il perçoit comme inutile à son épanouissement. Alors du coup, comment est-ce qu'on peut remplir cette batterie, ce stock, sans s'épuiser ? Il faut changer de méthode. Il faut oublier la lecture passive des notes, des slides. La science nous montre que la mémoire ne se muscle pas quand on reçoit l'information, mais quand on tente de l'extraire de son esprit. C'est le principe de la récupération active. En clair, c'est la différence entre regarder une carte et essayer de trouver son chemin par soi-même dans une ville inconnue. Le rôle du leader moderne n'est plus de saturer la mémoire de ses collaborateurs, mais de créer les conditions pour que l'autre ait envie de s'approprier le savoir. C'était Lady WhistleDhorne. À travers le duel silencieux du directeur et de l'apprenante, nous avons exploré cette vérité. La mémoire ne s'atrophie que si l'on cesse de la considérer comme un terrain de conquête et de passion. Et pour ne plus rien manquer de mes prochaines explorations, je vous invite à vous abonner sur votre plateforme d'écoute. Laissez un commentaire, notez le 5 étoiles, c'est un geste simple, mais ça permet de soutenir mon travail. et de bâtir ensemble une culture de l'apprentissage plus vivante. Je vous donne rendez-vous très bientôt pour notre prochain épisode où nous bousculerons d'autres certitudes. Et gardez en tête que le savoir ne se délègue pas. On peut louer un cerveau à une machine, mais on ne lui emprunte jamais son étincelle.