Speaker #0Est-ce que toi aussi ça t'arrive ces derniers temps de ne plus trop savoir ce que tu ressens ? Est-ce que parfois tu culpabilises de ne plus pouvoir ressentir autre chose que de la lassitude face à l'actualité ? Comme si quelque chose d'un peu cotonneux s'était installé et comme si tes émotions avaient pris du recul sans te prévenir. Moi oui. Et quand j'ai commencé à en parler autour de moi, j'ai réalisé que j'étais loin d'être la seule. Au début, j'ai pensé que c'était de la fatigue, le rythme, les saisons, le travail. Et puis en creusant, j'ai compris que cette histoire d'émotion était beaucoup plus qu'individuelle. Ce flou émotionnel que beaucoup d'entre nous ressentons en ce moment, il est en partie fabriqué. C'est le résultat d'une longue manipulation consciente et politique de saturation de l'espace informationnel jusqu'à l'épuisement et à la surcharge cognitive. Ça finit notamment par jouer sur notre capacité à nous concentrer, à ressentir la gravité des choses, à rester connecté à ce qu'on ressent vraiment. Et les réseaux sociaux jouent bien évidemment un rôle là-dedans, qui est plutôt clair d'ailleurs, puisque leur modèle économique repose entièrement sur une chose, le fait que tu restes. Pour que tu continues à scroller pendant des heures, ils ont besoin que tu sois dans un état bien particulier. Une légère anxiété, toujours en train de chercher quelque chose sans tout à fait le trouver, afin d'activer juste ce qu'il faut de dopamine. Et encore plus loin que ça, au-dessus des algorithmes, il y a des acteurs politiques. qui ont compris que cet état de saturation était une arme très puissante. Comment créer une information juste dans un monde numérique où chacun peut publier ? Quelle est notre responsabilité en tant que créateuriste de contenu ? Comment redonner du sens et de l'éthique à nos prises de parole ? Je suis Manon Marques, ancienne journaliste et animatrice radio, aujourd'hui stratège média spécialisée dans le podcast. J'accompagne les entreprises à créer des médias podcasts plus conscients et impactants. Et j'interviens auprès des plus jeunes pour les sensibiliser à l'information. Dans le bon angle, je te partage des récits de terrain et des échanges avec des personnes qui créent et consomment des médias. Parce que l'information n'est jamais neutre. Tout est une question d'angle. Alors, comment choisir le bon angle ? Selon toi, quel est le meilleur moyen de faire en sorte qu'une personne ne soit plus en capacité de consommer en profondeur l'information ? La submersion. Fluide. « the zone » . Ce terme évoque une tactique du football américain qui consiste à envoyer plusieurs joueurs dans une même zone afin de l'occuper. C'est un terme qui est récupéré par Bannon, un bon représentant de l'extrême droite trumpiste, pour évoquer une tactique politique qui consiste à saturer l'espace d'information. Parce qu'alors si tu es submergé d'informations, d'événements, de scandales, de rebondissements, t'es plus du tout en capacité de regarder au bon endroit. Steve Bannon directeur exécutif de la campagne de Trump en 2016, puis conseiller stratégique au début du premier mandat, est considéré comme l'un des architectes intellectuels du trumpiste. Bon, j'ai pas spécialement envie de faire sa bio et de parler de lui en long et en large dans ce podcast, mais il y a des éléments importants ici qui te permettront de comprendre pourquoi nous ne sommes même plus en capacité de réellement nous indigner face à l'actualité. Dans une interview pour le programme Frontline de PBS en 2019, Il précise sa mécanique opératoire. Il dit « Chaque jour, nous devons leur balancer trois choses. Ils en mordront une et nous pourrons faire nos affaires. Bang, bang, bang. Ils ne s'en remettront jamais. » Les médias, et par extension le public, ne peuvent traiter insensément qu'un seul sujet à la fois. Donc quand tu en lances quatre simultanément, la tension se fragmente. Les journalistes courent dans tous les sens et pendant ce temps-là, les affaires continuent. Quand il y a trop d'informations, ça produit ce qu'on pourrait appeler un effet de noyade, c'est-à-dire qu'on maintient constamment notre tête sous l'eau. Et je ne sais pas pour toi, mais moi c'est exactement ce que je ressens quand je suis sur les réseaux sociaux et que je consomme de l'information. Parfois j'ai vraiment l'impression d'être en train de me noyer, littéralement, et de ne pas savoir comment faire pour me sortir la tête de l'eau. Jusqu'ici, on a regardé la stratégie depuis l'extérieur, mais je voulais vraiment prendre le temps de regarder ce qui se passe en nous quand on est exposé à ce type de saturation informationnelle. Infobésité, surinformation, junk information, snack content. On entend beaucoup ces mots récemment, et pourtant, c'est un concept qui a été théorisé dans les années 60 par le sociologue américain Bertram Maivon Gross. J'espère que la prononciation est bonne. Cette théorie, elle a notamment été popularisée dix ans plus tard par son confrère Alvin Toffler dans un livre qui s'appelle Future Shock, le choc du futur. Dès les années 70, Toffler nous avertit que l'accélération du progrès technologique et les changements sociaux ont être une source de mal-être et que la quantité d'informations que l'on consommera sera beaucoup trop importante par rapport à notre capacité à la comprendre et à l'intégrer. Aujourd'hui, on y est. Quand on scrolle, quand on passe d'un contenu à un autre, quand les notifications arrivent en rafale, notre cerveau développe ce que les chercheurs en psychologie cognitive appellent le zapping cognitif. On passe d'une information à l'autre sans jamais vraiment entrer dans aucune. Et là où ça devient intéressant pour cet épisode, c'est que pendant que tu scrolles, tu mobilises une zone particulière de ton cerveau, le cortex préfrontal. C'est lui. qui gère la prise de décision, le raisonnement, la planification, et c'est aussi lui qui, avec l'amidale, joue un rôle central dans la régulation émotionnelle. Autrement dit, la même zone qui traite l'information en continu est aussi celle qui te permet de savoir ce que tu ressens et d'agir à partir de ça. Donc, quand le cortex préfrontal est saturé de traitements cognitifs rapides, il n'y a plus du tout la bande passante pour faire son autre job, celui de t'ancrer émotionnellement. Il y a un autre mécanisme qui amplifie tout ça et que tu connais sûrement bien si tu es entrepreneuse ou si tu as un trouble de l'attention. Le FOMO, Fear of Missing Out. Ça veut dire la peur de rater quelque chose. Et je voulais prendre un temps pour te développer une information importante que les neurosciences ont documentée sur ce fameux FOMO. Quand tu te sens exclu d'une information, quand tu te sens exclu d'un événement, d'un échange, Il y a des zones précises du cerveau qui s'activent, et notamment, et là c'est intéressant, celles impliquées dans la douleur physique. Donc littéralement, rater quelque chose active les mêmes zones que la douleur physique. Et pour apaiser cette anxiété qui se crée et cette douleur intérieure, tu scrolles encore, ça génère plus d'exposition, plus de surcharge, plus de dispersion, bref, la boucle est bouclée. Et le pire dans tout ça, c'est que... Plus tu es déconnecté de toi-même émotionnellement, plus le faux mot te rattrape. Et plus le faux mot te rattrape, plus tu consommes. Et plus tu consommes, plus on revient à cette anxiété de vouloir se reconnecter, de scroller encore et de générer de l'exposition, etc. Et ce qui est ouf quand on y pense, c'est qu'il y a quelque chose de profondément paradoxal dans tout ça. Puisqu'on consomme de l'information à la base pour être informé, pour comprendre le monde et pour rester en lien. Mais un certain niveau de saturation, c'est tout l'inverse qui se produit. Je vais maintenant donner un exemple concret de flotte de zone à l'œuvre qui est assez récent. Et j'ai choisi de parler du cas Einstein. Je suis désolée pour ma prononciation, je n'ai jamais su prononcer bien ce mot. Mais ce cas est intéressant parce qu'il est récent déjà. Il est documenté et surtout, il est particulièrement bien construit. Puisque tu l'as compris, le gouvernement de Trump est assez fort pour cette technique de flou de zone, puisque c'est eux-mêmes qui l'ont récupéré. Pendant sa campagne de 2024, Trump avait notamment promis de tout déclassifier concernant cette affaire. Sauf qu'une fois au pouvoir, il a commencé à bloquer la publication. Et c'est là où ça devient intéressant, parce qu'en début 2025, les fichiers Amstein commençaient à dominer l'espace médiatique américain. Les documents émergent, des auditions au Congrès sont en cours, des journalistes d'investigation publient. L'attention se concentre tout autour de ce sujet et de cette question. Pourquoi Trump refuse de déclassifier cette affaire et a-t-il quelque chose à cacher ? Et puis en quelques jours, une opération militaire américaine éclate. Un autre dossier brûlant monopolise les unes. On parle de la guerre, on parle de la Palestine, on parle de l'Iran. Et les auditions liées au fichier Einstein sont repoussées. Ici, on arrive à un moment où l'espace médiatique est tellement saturé d'autres choses que finalement, ce momentum, il se brise et l'attention est complètement détournée. Et d'ailleurs, aujourd'hui, je ne sais pas si tu as remarqué, mais on parle vite fait de cette affaire au détour d'une conversation. Ça ne nous empêche pas de nous indigner sur l'horreur de cette affaire, mais on n'en parle plus tant que ça. Je crois que ce qui est horrible dans tout ça, c'est que nos seuils d'indignation... il continue de monter continuellement. Parce que notre cerveau, il finit par s'adapter, il finit par normaliser l'intensité de l'actualité et il finit par arrêter de réagir. J'ai envie de dire, du coup, que non. Il ne faut pas que tu t'inquiètes si tu ressens ça aujourd'hui. Enfin, il faut que tu t'inquiètes, on va en parler juste après. Mais cette déconnexion et cette espèce de burn-out face à l'information, il n'est pas anodin. Personnellement, aujourd'hui, être sur les réseaux sociaux, ça m'écœure parfois. Il y a des journées où ça m'écœure complètement. Parce que je me sens très anxieuse, je me sens vidée et que scroller favorise cet état végétatif. Dernièrement, j'ai fini par me couper des comptes. diffusant de l'actualité. J'ai mis des timers pour ne plus être autant sur les réseaux, j'ai coupé les réels, et surtout j'investis d'autres espaces médiatiques. Je prends le temps d'écouter des podcasts, de creuser des sujets qui m'intéressent, je suis abonnée à des newsletters pertinentes, et honnêtement je me sens tellement mieux depuis. J'ai l'impression de remettre du sens dans ma recherche d'informations, et surtout de plus simplement blinder ma tête de plein de trucs dont j'ai pas besoin. En fait, ce qui se passe ici, c'est que... j'ai l'impression que je fais beaucoup plus le choix aujourd'hui de consommer ce que je veux consommer. Et je me redonne ce libre arbitre. Je n'ai plus envie qu'on m'impose l'information, les images, l'horreur du monde. Et je ne dis pas que c'est ce qu'il faut faire ou pas, mais je pense déjà d'une part que des images sans contexte, qui ne racontent rien et qui ne creusent rien, ne seront pas de l'information. Et d'autre part, personnellement, je ne peux plus passer du rire aux larmes. juste en scrollant. J'ai l'impression d'avoir plusieurs personnalités, de devenir insensible, de chercher à compenser ce que je viens de voir. Je ne peux plus ressentir de l'indignation, de la colère, de la tristesse, de l'anxiété, de la comparaison en permanence dès que j'allume les réseaux. Parce que pour moi, la lutte, elle ne se fait plus sur ces réseaux de toute façon. Elle n'y a plus toujours beaucoup de sens d'ailleurs. L'espace devient binaire, il n'est plus possible de discuter sans violence et j'ai souvent l'impression que ça va aujourd'hui rapidement à l'affrontement dans les commentaires. Et ça, pour moi, c'est plus possible. C'est plus possible de ne plus avoir de dialogue. Et je trouve ça fondamental aujourd'hui de se réapproprier notre cerveau et notre libre arbitre. Et surtout, surtout, nos émotions. Parce qu'un peuple qui est dépossédé de ses émotions, c'est un peuple qui est manipulable. Et on ne va pas se mentir, c'est ce qu'on est aujourd'hui. Manipulable. C'est comme si on nous tenait par ses cornes émotionnelles. Face à l'information, on est à la fois insensible et un jour complètement indigné jusque dans la chair. Je ne sais pas pour toi, mais parfois, ces sentiments si intenses, ça me hante pendant des jours, des semaines, des mois. Et surtout, ça laisse des traces. Alors, est-ce qu'aujourd'hui, prendre les armes et militer, ce ne serait pas ça finalement ? Choisir ce qui nous parvient et ne plus laisser personne décider de nos émotions ? Si ce sujet t'a traversé ta pluie ou si tu veux continuer à creuser, n'hésite pas à t'abonner à ma newsletter que tu peux retrouver en barre d'informations. Elle est 100% gratuite et sans spam. 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