- Speaker #0
Mais comment je vais bien pouvoir faire des ateliers médias avec des maternelles ? C'est franchement la première question que je me suis posée lorsqu'on m'a proposé d'intervenir dans trois classes différentes. Les maternelles, je connais pourtant bien. J'étais animatrice auprès de ce public un temps, je suis plutôt à l'aise avec les enfants, mais qu'est-ce que j'allais foutre dans une classe avec mon micro ? Ce que j'adore dans mon métier et lorsque j'interviens auprès des plus jeunes, c'est le fait de m'adapter au public et de personnaliser complètement l'expérience en amont. mais aussi en pleine session. Des publics différents, j'en ai vu. Des jeunes en insertion, des enfants de l'ASAE au quartier difficile, en passant par les établissements privés et plus guindés. Je dois dire que chaque public est vraiment différent. Parfois, je dois partir sur des débats improvisés, parce que je sens que l'écriture, c'est difficile. Donc on vient principalement travailler l'oralité, l'esprit critique, la capacité de rebond. Et d'autres fois, on vient plutôt bosser l'écrit, et on apprend à déconstruire une manière trop scolaire de préparer, parler, prendre le micro. Et pourtant, quand on propose cette mission en mater, je panique. Parce que de tous les publics, je dirais que ce public précisément, c'est peut-être le plus imprévisible. Les mater, tu ne peux pas leur demander de réfléchir longtemps.
- Speaker #1
"brouhaha d'enfants"
- Speaker #0
De s'asseoir. Préparer, tenir un micro. Mais il y a quand même une chose qui relie tous les enfants du monde, peu importe leur âge, leur spontanéité. À partir du niveau CE1, je dois déjà faire un travail inverse, venir rechercher la spontanéité et le naturel des enfants lorsqu'ils s'expriment au micro, casser une structure trop rigide lorsqu'ils écrivent. Bref, il n'y a pas à dire, ils sont déjà bien matrixés par l'école. Par contre en mater, il n'y a rien à faire sur ce point-là. Et c'est exactement là que j'ai appuyé pour trouver la magie dans ces ateliers. Comment créer une information juste dans un monde numérique où chacun peut publier ? Quelle est notre responsabilité en tant que créateurice de contenu ? Comment redonner du sens et de l'éthique à nos prises de parole ? Je suis Manon Marques, ancienne journaliste et animatrice radio, aujourd'hui stratège média spécialisée dans le podcast. J'accompagne les entreprises à créer des médias podcast plus conscients et impactants et j'interviens auprès des plus jeunes pour les sensibiliser à l'information. Dans le bon angle... Je te partage des récits de terrain et des échanges avec des personnes qui créent et consomment des médias. Parce que l'information n'est jamais neutre. Tout est une question d'angle. Alors, comment choisir le bon angle ? Trouver le bon angle, c'est aussi comprendre par quel bout prendre les ateliers face au public qu'on va voir. Et c'est très inspiré par le podcast « C'est quoi l'amour maîtresse ? » présenté par Lolita Rivet. dans la collection Le cœur sur la table de Bingo Dio, que je me suis dit « Et pourquoi pas aborder la vie affective avec les maternelles ? » Alors j'ai surtout eu la chance de tomber sur une super uper instit qui était partante pour le projet, parce que c'est pas une thématique facile à aborder. La vie affective, c'est une matière souvent peu comprise par les parents et l'entourage, à cause de préjugés sur ce qui est réellement enseigné, alors qu'en réalité elle permet de réduire considérablement les violences physiques et sexuelles sur les enfants. Savoir dire non, demander l'autorisation pour faire un câlin à un copain ou à la maîtresse, Toujours être certain que c'est ok, comprendre l'empathie, ce sont des bases fondamentales et pourtant, elles ne sont pas toujours respectées. J'aurai l'occasion de revenir dessus dans un prochain épisode dédié à cette problématique de l'enseignement du consentement, mais aujourd'hui, on va se concentrer sur une toute autre thématique. Ici, tout l'intérêt de développer un projet média et podcast au sein d'une classe, c'est aussi de montrer aux parents la réalité de cette matière incomprise et d'écouter les réponses très spontanées de leurs enfants face au sujet. Et c'est souvent comme ça qu'on peut aussi prendre du recul sur ce qu'on peut inconsciemment enseigner à son enfant. Avec cette première classe, j'avais que trois séances, donc c'est assez peu, et il ne fallait pas effrayer les parents sur un premier projet. J'ai donc eu l'idée de partir sur la thématique des émotions. Comme je devais sensibiliser les maternelles aux outils médiatiques, l'idée c'était de les mettre dans la peau de petits journalistes qui enquêtent sur les émotions. Et pour ça, je me suis appuyée sur une ressource qu'ils connaissent bien et qui est très utilisée dans le monde éducatif. le monstre des émotions. Alors, pour celles et ceux qui ne connaissent pas, le monstre des émotions, c'est un petit personnage qui a plein de couleurs sur lui, et qui est tout emmêlé, et qui a l'air un peu ronchon, et qui, au fil des pages, apprend à démêler ses émotions, les reconnaître, les identifier, et les catégoriser.
- Speaker #2
Vous écoutez le podcast des grands sections. Aujourd'hui, on est des petites journalistes. On enquête sur les émotions.
- Speaker #0
Pour le premier atelier, j'ai ramené un bocal où j'y ai enfermé le petit monstre des émotions, avec plein de fils de couleurs tout emmêlés, et je les ai ensuite interrogés, simplement pour qu'ils observent, qu'ils enquêtent. L'idée c'était de partir du monstre pour interroger sur leur ressenti et de capter avec des mots d'un enfant de 5 ans ce qu'il pensait être une émotion.
- Speaker #1
J'ai besoin de quelqu'un pour venir regarder dans mon sac ce qu'il y a. Attention, c'est fragile.
- Speaker #2
L'émotion barbouillée.
- Speaker #1
Est-ce que vous trouvez...
- Speaker #2
C'est un monstre, c'est barbouilli.
- Speaker #0
Pourquoi est-ce qu'il est enfermé dans un bocal ?
- Speaker #2
Parce que, c'est pour le protéger.
- Speaker #0
Si j'ouvre le pot, qu'est-ce qu'il se passe à ton avis ?
- Speaker #2
Il va bouger partout. Il va faire n'importe quoi. Il va nous enfermer dans son bocal. Il va nous manger parce qu'il a toutes les émotions.
- Speaker #0
Est-ce que ce... Toi, ça t'est déjà arrivé d'avoir l'impression que tes émotions sont tellement fortes que des fois elles te mangent à l'intérieur ?
- Speaker #2
Oui, un petit peu. C'est comme ce bonhomme. Quand il me mange, c'est barbouilli, il me mange le cœur. La colère.
- Speaker #0
Eh bien, on va commencer par ordonner toutes ces émotions. Là, on commence justement avec une couleur, la joie. Est-ce que toi, ça t'arrive d'être joyeux ?
- Speaker #2
Oui.
- Speaker #0
C'est quoi qui te rend le plus joyeux dans la vie ?
- Speaker #2
Ben... C'est les ligous, c'est les jouets que ma maman m'achète à Action. Quand je vais en vacances, ça me plaît. Quand j'y vais, dans un pays, ça me rend joyeux. Si mes jouets me rendent joyeux des fois, ils jouent avec moi. Parce que j'aime bien l'école.
- Speaker #0
Qu'est-ce qui se passe à l'intérieur du corps ?
- Speaker #2
Le cœur, il bouge.
- Speaker #0
Et qu'est-ce que ça te donne envie de faire quand ton cœur, il bouge comme ça ?
- Speaker #2
De sentir les fleurs. On rigole.
- Speaker #0
Voilà ! Comment vous faites quand vous êtes joyeux ?
- Speaker #2
Le coeur, le coeur, il a mal ! Le coeur, il a mal ! J'ai envie de danser.
- Speaker #0
Maintenant, on va passer à une autre émotion.
- Speaker #2
Parce que c'est la vitesse.
- Speaker #0
Qu'est-ce qui vous rend triste dans la vie ?
- Speaker #2
Quand quelqu'un nous dit qu'on n'est plus notre copain. Quand mon frère, il m'embête.
- Speaker #0
Montrez-moi comment vous faites quand vous êtes triste. Qu'est-ce qui te met en colère dans la vie ?
- Speaker #2
Quand mon frère, il ne me passe jamais de la balle. Et bien, quand ma maman, elle ne m'écoute pas. Quand la tristesse et la colère se mènent ensemble, ça nous met en colère et en tristesse. Ok. Le cœur, il n'arrive plus.
- Speaker #0
Et ensuite ? La dernière émotion.
- Speaker #2
La zène.
- Speaker #0
La zène. Comment on est quand on est zen ?
- Speaker #1
Montrez-moi.
- Speaker #2
Je suis zen.
- Speaker #1
C'est bon. Du coup, quand on est zen, qu'est-ce qui se passe ?
- Speaker #2
Quand on est zen, on est calme. On s'essuie. On est calme.
- Speaker #0
C'était d'ailleurs pas toujours évident, cette question du ressenti. Et j'ai trouvé ça hyper intéressant de voir que déjà, dès l'enfance, Même si, à cet âge, on n'a pas trop de mal à montrer nos émotions, a priori, on ne sait pas toujours comment elles fonctionnent. En parlant d'émotions, il y avait un sujet que je voulais absolument aborder avec les enfants. Le genre face aux émotions.
- Speaker #1
Est-ce que les garçons, ils ont le droit de pleurer ?
- Speaker #2
Non ! Pourquoi tu penses que les garçons,
- Speaker #1
ils n'ont pas le droit de pleurer ?
- Speaker #2
Parce que c'est des hommes. Parce que c'est des hommes, ils sont forts. Parce qu'ils sont super musclés, ils sont forts. Non,
- Speaker #0
Pourquoi ils n'ont pas le droit de pleurer ?
- Speaker #2
Parce que sinon, c'est pas des grands garçons. Quand on fait des bêtises, et pas qu'on pleure, et bon, ça rend des filles.
- Speaker #0
Est-ce que vous pensez que les filles, elles ont le droit d'être en colère ? Non,
- Speaker #2
non. Ah oui, oui, non.
- Speaker #1
Pourquoi ils n'ont pas le droit d'être en colère,
- Speaker #2
les filles ? Ça, je ne sais pas. Moi, je sais. Parce que c'est que les garçons, ils ont le droit. C'est que les garçons qui ont le droit d'être sans peur. Parce que la boxe. Parce que eux,
- Speaker #0
c'est de même. Vous savez, il se passe un truc. C'est que quand on est triste, si on garde toute la tristesse en soi, et qu'on est là en mode, c'est pas grave, je pleure pas, je suis fort, etc. Qu'est-ce qui se passe à l'intérieur ? Est-ce que la tristesse, elle s'en va ?
- Speaker #2
Non !
- Speaker #0
La tristesse,
- Speaker #2
elle s'en va pas. Mais oui, la colère, elle s'est mélangée avec la... tristesse.
- Speaker #0
Mais oui ! Et du coup, après, qu'est-ce qu'il vaut mieux faire quand on est triste, même quand on est un garçon ?
- Speaker #2
Il ne doit pas pleurer, il peut se relever. Il vaut mieux pleurer.
- Speaker #0
Ok, maintenant vous m'avez dit, les filles, elles n'ont pas le droit d'être en colère.
- Speaker #2
Et parfois, quand la colère et la tristesse, c'est un seul moment de frappe.
- Speaker #1
Qu'est-ce qui se passe quand on est très en colère ? Qu'est-ce qu'on a vu ?
- Speaker #2
On a envie de pleurer, mais les hommes, ils ne pleurent pas. Si on pleure, ils arrivent. Si les hommes, ils pleurent.
- Speaker #0
J'ai trouvé cette séance sur le genre hyper instructive. En maternelle, les enfants, ils pleurent. Peu importe le genre, finalement. Ils crient. Ils tapent parfois. C'est tout à fait normal à cet âge. Toutes les émotions sont décuplées et bien évidemment, on ne sait pas encore comment les gérer. Pourtant, les discours sont déjà conditionnés. Et c'est d'ailleurs fou qu'il y ait ce conditionnement dès la petite enfance sur les émotions et sur un contrôle des émotions. Parce que finalement, le message qu'on passe à ces enfants, c'est tu dois savoir gérer tes émotions. Un garçon, ça doit agir de telle façon. et une fille, ça doit agir de telle façon. On vient déjà mettre les enfants dans des boîtes. Pourtant, on demande aux enfants de gérer leurs émotions, alors que les adultes, eux, ne savent pas toujours les gérer. Des violences éducatives et ordinaires, j'en ai entendu à l'appel. Alors, mon objectif en trois séances, c'était pas spécialement d'enseigner les émotions, même si j'ai pu planter quelques graines, enfin j'espère. En revanche, le plus important pour moi, c'était vraiment de développer leur capacité à s'interroger et à interroger le monde. J'ai trouvé que c'était la partie du journalisme la plus importante à enseigner et à appliquer auprès de ce public parce que pour moi, un enfant qui reste curieux et critique sur le monde qui l'entoure, c'est un enfant qui développe son propre avis, qui comprend le monde et encourager un enfant qui questionne, lui donner les clés pour aller plus loin dans sa réflexion, c'est l'encourager à se connaître et à comprendre qu'une situation n'est pas normale. Lors d'un prochain épisode sur le consentement, On parlera notamment de l'importance de l'appliquer dans le journalisme et de comment je me sers des ateliers pour l'apprendre dans diverses sphères. Parce qu'un enfant qui comprend comment le consentement fonctionne et quelles sont les limites de l'autre et de soi, c'est un enfant qui s'est identifié quand il ne veut pas et quand une situation n'est pas ok avec lui. Parce que j'ai grand espoir qu'un maternel qui sait dire « quand je suis en colère, j'ai mon cœur qui fait tatatatata et parfois j'ai envie de taper » , c'est un enfant qui saura aussi dire « bon » . Taper, c'est pas bien. Je vais m'éloigner un peu et je vais dire à cette personne de ne plus m'embêter. J'ai aussi espoir qu'un maternel, qui commence à interroger ses émotions et le monde qui l'entoure, est un futur adulte qui aura la capacité de déconstruire ce qu'il a toujours perçu comme normal dans sa vie. Pour moi, le journalisme, lorsqu'il est bien utilisé, on aura l'occasion de revenir là-dessus dans un autre épisode, c'est un merveilleux moyen de communiquer sur le développement de l'esprit critique. Choisir un angle, c'est choisir le prisme par lequel on veut regarder un sujet. Ici, il y avait énormément d'entrées pour aborder cet atelier et cette thématique des émotions. Mais choisir d'interroger sur les ressentis est, je dois dire, purement politique. Je suis clairement pour que les enfants comprennent leurs ressentis et les interrogent. Mais au-delà de ça, j'ai aussi envie qu'ils interrogent les discours qu'ils répètent de leurs parents. Alors bien évidemment, c'est une mission difficile à cet âge. Nos parents, c'est également nos principaux modèles. Mais comment ça se passe quand un parent est le pire ennemi de l'esprit critique d'un enfant ? Comment ça se passe quand le parent est le pire ennemi de sa sécurité physique et émotionnelle ? Qu'est-ce qui se passe finalement si nous ne décidons pas, nous, adultes, de prendre le parti pris d'encourager les enfants à interroger, à se rebeller ? Est-ce qu'il n'y a pas quelque chose de plus magique que le regard d'un enfant sur le monde ? Est-ce qu'on ne redevient pas tous des enfants ? lorsqu'on est confronté à leur questionnement. Pourquoi vouloir les faire rentrer dans le moule ? Un enfant qui se rebelle, c'est un enfant qui développe un esprit critique. Alors bien évidemment, c'est pas simple en tant que parent ou adulte qui l'entoure, mais je pense que pour tous les amateuristes du petit prince, s'il y a bien une chose à retenir, c'est qu'en tant qu'adulte, on est persuadé, parfois, d'avoir la bonne vision, d'avoir le bon avis, jusqu'à ce qu'un enfant vienne nous questionner. nous challenger sur nos réponses et qu'on se rende compte qu'en fait, on n'a pas toujours les réponses à tout. Et que peut-être que notre vision, c'est pas spécialement la meilleure. En France, on donne si peu de place aux enfants, on ne veut pas les entendre dans l'espace public. On considère qu'ils n'ont pas l'intelligence de s'exprimer. Ils sont à la table des enfants. On ne leur demande jamais l'autorisation pour les toucher. On estime qu'un enfant... qui fait une crise, c'est un enfant roi et qui le fait exprès pour embêter les adultes. Et dans toute cette vision négative de l'enfant, pas un instant on se demande si, potentiellement, si on prenait le temps de les écouter un petit peu plus, de leur laisser de la place dans les sphères sociales, politiques, de les écouter, de prendre en compte et en considération leur avis. On n'aurait pas un monde plus juste. Bref, je ne peux qu'encourager à protéger Cette curiosité, cette rébellion, cet esprit critique de l'enfance, parce que pour moi... C'est ça qui fait aussi toute leur beauté. Et qu'on ne peut pas leur faire plus grand cadeau pour les aider à se protéger, à se forger que de les accompagner à se rebeller et à questionner le monde. Merci d'avoir écouté cet épisode. Je suis extrêmement heureuse de pouvoir présenter ce nouveau format. Et si cet épisode t'a plu, je t'invite à laisser 5 étoiles sur ta plateforme d'écoute, à me laisser un commentaire, pareil, sur Spotify, Apple, ou alors directement sur mon Instagram, ta coach média. tout attaché. Tu pourras retrouver en barre de description toutes les références de cet épisode et d'autres ressources qui pourront t'aider potentiellement à en apprendre plus sur l'enfance, l'éducation, le journalisme et tous ces sujets-là.