Speaker #0Bonjour et bienvenue. Voici le djinn et le psychanalyste. Aujourd'hui, je vais lire. Pas pour fuir l'improvisation, mais pour m'accouder à un texte comme on s'accoude à un comptoir familier. Parce que ce dont on parle aujourd'hui mérite qu'on s'y tienne avec soin. Ton qui choque est la paranoïa. Mais pas la paranoïa telle qu'on se l'imagine dans les séries ou les manuels de psychiatrie. Non, pas celle qui fait trembler, crier, se barricader. Mais une autre forme, une forme presque noble. La paranoïa comme un système de survie. Il était une fois un homme. qu'on ne regardait plus. Un homme discret, effacé, peut-être un peu inutile, mais surtout, surtout, invisible. Il s'appelait Alonso Cuijalo, un vieil hidalgo, un lecteur vorace. Il vivait seul, dans un coin d'Espagne, sans grand drame, sans histoire. Et ce calme-là lui pesait, comme à d'autres. Aujourd'hui, trop de tiédeur, un manque d'éclat, un manque de fonction. Mais il lisait, lui, il lisait trop. Et à force de s'enivrer de romans de chevalerie, il a changé de monde. Il s'est inventé une place. Il s'est trouvé un rôle dans un système imaginaire, mais parfaitement cohérent. Il est devenu Don Quichotte. Et ça, en psychanalyse, c'est passionnant. C'est un sujet construit. Un délire, non pas pour fuir, mais pour tenir, pour survivre à l'absence de reconnaissance, à l'effacement social. On parle parfois de névrose de destinée ou de délire compensatoire, structurant. Mais les mots techniques importent peu ici. Ce qui compte, c'est que dans un monde... qu'il ne lui demandait plus rien tant qu'il s'est décidé de devenir indispensable, utile. Il se choisit une armure, un cheval, un écuyer, Saint-Chaud, un type rond et pragmatique. Un écuyer qui prend de la place, de la chair, de la matière. Et surtout une dame, Dulciné. et n'existe pas vraiment. C'est une paysanne du coin, on croise peut-être une ou deux fois. Mais dans l'espace et l'esprit de Don Quichotte, elle devient la cause sacrée. Pas pour l'aimer, pas pour la rejoindre, mais pour qu'elle reste à délivrer. Ça, c'est très important, ça. Qu'elle reste à délivrer. On ne veut pas aboutir, on veut maintenir le système. C'est le cœur du délire paranoïaque. Par exemple, je voudrais... Quand vous jouez à un jeu vidéo, le but, c'est d'arriver à sauver, je ne sais pas, une ville, un copain, une copine, une princesse, un prince, peu importe. Quand vous y arrivez, il y a de la satisfaction, de se dire on est content, c'est bon, on a réussi, super, on est fort. Et après, il y a une forme presque de frustration, d'amertume. La partie est terminée. Bon, il y a peut-être un peu d'excitation parce qu'il y aura la prochaine. Mais c'est toujours accompagné d'un peu de... Voilà, un peu une petite déprime. Donc, pour maintenir la quête, la croisade, il ne faut surtout pas la sauver. Il faut maintenir le système. Donc, le but, comme j'ai dit, n'est pas d'embrasser Dulcine. Le but est qu'elle continue d'exister comme une sorte d'horizon. On voit ça en clinique. Certaines personnes qui n'ont jamais eu le droit d'exister par elles-mêmes construisent une identité à travers une mission imaginaire. Sauver quelqu'un, porter un combat, devenir l'élu d'une cause, quitte à s'y perdre. Mais ça les structure. Patients, par exemple, qui s'étaient convaincus d'avoir pour rôle de protéger toutes les femmes seules de son immeuble. Ils n'attendaient rien en retour. Ils les aidaient à porter leur sac, surveiller les allées et venues, déposer parfois des mots anonymes pour... Révenir s'il y a un danger, il n'y en avait pas, mais au cas où. Il ne perdait pas cette fonction. Il l'investissait pleinement, mais c'était son truc. Et tant que le danger fictif était imminent, il est utile, ou il demeurait utile. Parce que il ne voulait pas les sauver, il voulait entretenir la nécessité de les sauver. Exactement comme dans Quichotte. C'est ce qu'on appelle un déguisement, une réparation. symbolique, un déplacement du moi. Moi, j'aime parler de glissement. Et dans Quichotte, s'y consacre corps et âme. Il part, il marche, il combat. Des moulins. Non, finalement, c'est des géants. Un barbier. Non, c'est un chevalier masqué. Bref. Et si la réalité ne colle pas, alors c'est un enchantement, un sort, un complot. On est contre lui. Il y a quelque chose qui cloche. C'est un peu comme le drame. Quand on veut que quelque chose se passe de dramatique, parfois, quitte à la provoquer, et si elle n'arrive pas, on se sent presque déçu. « Ah, oui, c'est vrai, ça ne s'est pas écroulé. » Ou « le truc n'a pas été, je ne sais pas, perdu. » Je ne sais pas. Il y a presque une forme de... On revient sur le mot « jouissance » . Il y a presque une forme de jouissance, en fait. Ça éclate. D'un coup, on est... par cette vague de dramatique, cette vague de drame. Ce délire-là est organisé, il est logique, il est structurant. Ce n'est pas que de la projection. Vraiment, il reconstruit un monde où chaque chose confirme l'hypothèse du départ. Il y a une narration, c'est bien ficelé. Vous voyez ça dans la vie ordinaire. Personne ne perçut que ses collègues sont contre elle, et qui finit à force de méfiance par les mettre réellement mal à l'aise. Ou ce père qui voit dont les silences de ses enfants a mépris, et qui en retour s'éloigne, renforçant le silence. Le délire crée un cercle parfait, dont on ne sort que s'il en accepte de perdre le rôle qu'il nous donnait. C'est très important ça, et en même temps c'est vertigineux. Mais Don Quichotte ne veut pas en sortir. Il ne veut pas guérir. Parce qu'il ne se sent pas malade. Et à cet endroit-là, moi je peux le rejoindre. Ce n'est pas pathologisé pour pathologiser. Il n'est pas malade. Il est en mission, lui. Et cette mission, elle habite plus profondément que n'importe quel autre lien. Réel. Même Sancho. Au départ, moqueur, finit par entrer dans la danse. Il le suit. Il y croit. En tout cas, il fait semblant. Je ne sais pas. Mais c'est assez vrai finalement. Vraiment, il le suit. Il devient aussi acteur dans cette affaire. Bon, de temps en temps, il doute. Après, il y croit un peu. Mais petit à petit, il commence à aimer le lien. Il y est lié tous les deux. Parce que cette quête devient quelque chose de plus grand. Et il s'inscrit. dans ce délire. C'est une folie partagée, une folie à deux, mais aussi un pacte d'amour, un pacte de survie entre deux figures opposées. La matière et l'imaginaire, le ventre et l'idéal. Et donc, beaucoup de couples en voient ça aussi. L'un est dans l'action concrète, l'autre dans le fantasme structurant. L'un croit, l'autre vérifie. Et ensemble, ils créent un équilibre fragile, certes. mais fonctionnel. Et il peut durer des années et des années comme ça. Mais Don Quichotte ne gagne jamais, on a compris. Il perd, il se fait battre, moquer, traîner dans la poussière, et pourtant il continue. Parce que l'important, ce n'est pas de triompher, c'est que le monde résiste à sa mission. Que cette résistance qui maintient l'histoire vivante. Pas bien. C'est que s'il triomphe, tout s'arrête. Il lui faut cette résistance du monde extérieur pour alimenter, bon délire, délire, mais en tout cas pour alimenter sa pulsion, pour alimenter sa motivation, si vous préférez. Ça résiste, évidemment. Donc il y a une forme de force presque dedans. C'est vrai ça. Et pourtant, il est vaincu. Une fois pour toutes, dans cette histoire, écrite par Cervantes, C'est un chevalier déguisé qui le bat en duel et l'oblige à renoncer. Et là, c'est l'humiliation. Mais surtout, c'est une rupture du système. Il rentre chez lui et là, quelque chose de trans se produit. Il guérit. Il revient à lui. Il reconnaît la fonction. Il demande pardon. Et puis, il meurt. Il meurt de lucidité, de chagrin. d'avoir perdu la seule chose qu'il tenait debout, la nécessité d'y croire. Non, il ne vit plus rien. Parce que certains délires ne sont pas des prisons, ce sont des ossatures, des structures de survie. Et le reste est bâti autour de cette structure. Si on touche la structure, si elle tremble un peu trop, ça flippe, ça ne va pas du tout. C'est puissant. C'est menaçant et j'ai envie de dire, pour la personne qui le vit, c'est très réel. Alors, on pose la vraie question, en fait, finalement. Combien de récits avons-nous construits pour survivre à l'absence de la reconnaissance ? Combien de croisades avons-nous entretenues juste pour ne pas sombrer dans l'insignifiance ? Par exemple, une mère... qui se sacrifie pour un enfant qui n'a rien demandé. Un frère qui devient l'éternel médiateur de la famille. Un collègue qui se rend indispensable à toute organisation. Mais qui ne sait plus qu'il en a en dehors de ça. Tous ces récits sont des stratégies d'auto-légitimation. Et ils ne sont pas toujours délirants parfois. Ils sont parfaitement adaptés et socialement valorisés. Mais il y a une frontière subtile quand la cause devient plus importante que soi, quand la mission remplace l'intimité, quand le rôle devient un rempart contre la chute. Alors on entre dans une zone floue. Et cette zone, c'est là où Don Quichotte nous attend. Pas comme un malade à soigner, pas comme un miroir, à ne pas trop fuir. Peut-être... Peut-être qu'il faut garder un peu de cette folie douce. Peut-être qu'il faut habiter nos rôles imaginaires, les jouer, les aimer, mais savoir aussi en sortir pour ne pas en devenir prisonnier. Vous savez, ça me fait penser à ces gens qui grandissent avec des parents qui ont, on va les appeler ainsi, des humeurs très changeantes. Et après, ils vont se retrouver avec des partenaires, avec des amis, des employeurs, peut-être aussi, dont l'humeur est aussi indéchiffrable. Et ce sont des gens qui sont un peu à l'affût du regard, de l'énergie, de l'odeur, du mouvement, d'un peu tout. Et donc, n'importe quel signe peut altérer leur façon d'être. peut altérer leur propre énergie à eux-mêmes. Parce qu'ils sentent que tout peut se retourner contre eux à n'importe quel moment. En gros, ils en grandissent en manuel d'utilisation afin de, pas nécessairement déchiffrer l'autre, mais vivre avec. Et donc, ils deviennent un peu persécutés. C'est-à-dire, ils ne savent pas, il y a quelqu'un, je ne sais pas, votre voisin, il est mécontent du bruit de la circulation. D'un coup, il vient toquer à votre porte et vous dit que c'est de votre faute, je ne sais pas trop quoi. Ou un parent rentre après une journée où il a fait 40 degrés, comme récemment à Paris, et d'un coup, il vous traite très mal parce qu'il a passé une journée merdique. Ça, vous, vous ne le comprenez pas. Tout ce que vous comprenez, c'est de votre faute. Vous ne savez pas pourquoi, il n'y a pas d'explication, mais il y a la conséquence. Vous ne comprenez pas ? Et on a tous vécu un peu ça, des situations dans lesquelles il y a beaucoup de points de suspension. On a invité, pour ne pas dire forcé, à les écrire, à les inventer. Et c'est de là où cette forme de délire s'installe. C'est un délire plutôt sain, parce qu'il vient un peu nous aider à faire sens du monde. Et ça, c'est très important. Après, s'il devient permanent, s'il devient chronique, ou s'il prend toute la place. Là, on se perd. On se perd et il y a vraiment un sentiment de persécution qui n'est pas irréel, mais qui est traduit de tel qu'il renforce cette image que nous avons. Et surtout, qui ne nous propose pas d'autres issues. On ne quitte pas la personne en question. On ne s'éloigne pas de ce monde ou de ces environnements comme ça. Non, non, non, on reste. Parce qu'on est persuadé que c'est comme ça que ça se passe partout, tout le temps. C'est notre histoire de vie. Donc pourquoi aller ailleurs ? On est incapable d'imaginer autre chose tellement on est pris par l'interprétation. Et oui, et ça devient réel, c'est vrai. C'est presque prophétique. On est sûr que ça va se passer comme ça. C'est sûr que l'autre va nous en vouloir pour quelque chose. Ou c'est sûr qu'on va faire n'importe quoi dans ce projet. Ou c'est des sentences, quoi. C'est des pronostics qu'on se donne. Et c'est vrai qu'on se déconnecte un peu de cette réalité-là. Qui, à la base, était tellement douloureuse. C'est pour ça qu'on a fait ça. Mais petit à petit, on perd le chemin pour y revenir. Et un jour, on sent que notre monde ne tient qu'à une fiction. On va l'observer, on va la respecter. mais on oublie qu'on vaut peut-être mieux ou autre chose que cette fiction. Je nous souhaite une bonne aventure et à bientôt.