Speaker #0Bonjour et bienvenue, voici le Djinn et le psychanalyste. Enfant, j'ai toujours été fasciné par les chapelets, un objet qui semble être si simple. Même le geste est très simple, il est hypnotique. Vous voyez, il fait rouler les billes, une à une, entre ses doigts, dans un cycle un peu qui n'a ni début ni fin. Chaque bille est identique à la précédente, et pourtant, chaque passage est une nouvelle traversée. Même dans les films, c'est souvent un mauvais présage, quand le chapelet se rompt. ces billes là qui s'éparpillent sur le sol tel un collier de perles mais dans la vie quotidienne aussi on redoute ce moment perdre les billes du chapelet les voir rouler en vain c'est comme perdre le fil c'est perdre un peu son sens on se met tous un peu à la recherche de ces billes sous les meubles cachées derrière les objets et je trouve que Lui a pris cette décision d'appliquer cette tradition au pied de la lettre. Mais au lieu d'un collier à cent billes, lui, il n'en a choisi qu'une seule, une bille unique, immense, un rocher. Et au lieu de la faire rouler entre ses doigts, il l'a fait rouler sur une montagne, encore et encore, une sorte de répétition à l'infini. Il invente, sans le savoir, le premier chapelet obsessionnel. Non pas un outil de prière cette fois-ci, mais un rituel de survie. Son rocher devient sa bille unique. Vous voyez celle qu'on a justement perdue sous un meuble et qu'on ne voit plus, et qui reste cachée ? Euh, lui, ben, il l'a trouvée. Sisyphe, c'est un roi, un roi de Corinth. Il est assez connu dans la mythologie et dans l'histoire. Mais pas comme un héros, à l'image d'Achille ou d'Ulysse, mais plutôt un roi usé, un joueur. Il joue sur les failles. On dit qu'il fut le plus malin des mortels. Il est même allé jusqu'à trahir Zeus. Il révèle ses secrets. Il a même ridiculisé Thanatos, la mort elle-même, qui l'enchaîne dans des liens. Pendant un temps, plus personne ne meurt. un monde complètement figé suspendu étouffant puis il est descendu aux enfers il trempe perséphone vous vous souvenez de perséphone la fille de demeter et d'elle il obtient le droit de remonter il remonte et il ne revient jamais ce qu'il lui a dit moi roi j'ai même pas eu le temps de de préparer mes funérailles j'aimerais bien retourner auprès de ma femme l'aider et ensuite quand ce rituel là sera achevé Je retournerai. Jamais retourner. Mais Sisyphe ne se contente pas de contourner les règles. Vous allez le voir, il déchire la structure elle-même du monde. Il montre que l'ordre divin peut être dupé. Extraordinaire. Et c'est là, je pense, que son vrai châtiment commence. Ce n'est pas une punition spectaculaire. mais plutôt le silence des dieux. Il se détourne de lui. Quand on a ridiculisé la loi de cette manière, il ne reste plus rien. Sisyphe se retrouve dans un monde sans cadre, sans ordre. Et je sais, j'en ai déjà parlé, mais Albert Camus, en 1942, il reprend ce mythe-là dans un livre, Le mythe de Sisyphe. Je l'ai déjà évoqué, même à plusieurs reprises. 42, on est en pleine guerre. Toute l'Europe brûle. Et Camus écrit à ce moment-là l'absurde né de cette confrontation entre l'appel humain et le silence déraisonnable du monde. Et Sisyphe, à ce moment-là, incarne cet absurde. Il roule sans rocher et le monde ne répond pas, ne réagit pas. Mais Camus, fidèle à lui-même, il refuse. Ce désespoir. Et il écrit, c'est la dernière phrase d'ailleurs du livre, « Il faut imaginer Sisyphe heureux. » Car Sisyphe... Conscient de l'absurdité de son sort, il devient libre. Sa liberté est dans cette lucidité. Il ne choisit pas sa tâche, mais il choisit son rapport à elle. Comment l'exécuter ? En quelle énergie il se met à l'œuvre ? Il se met au travail. Ce sont des lignes de ce livre qui sont assez bouleversantes, choquantes. On n'a pas l'habitude d'entendre ce mythe-là sous ce regard-là, vous voyez. Parce que ce qui est rendu assisif ici, c'est une dignité. Là où on le voyait comme un condamné, lui, il dit, Camus, que c'est un homme lucide, finalement. C'est extraordinaire. Je prends un peu ce moment pour, en effet, honorer ce livre-là, cet écrit-là, cette pensée-là et cet écrivain. La poésie, l'audace, au même moment que le monde est ravagé, il a pu dire, et il a su dire plutôt, l'absurde est notre condition. Mais nous pouvons en faire notre victoire. On peut en faire quelque chose. C'est ainsi, mais on y peut peut-être quelque chose. Il y a encore un geste qu'on peut accomplir. Moi j'aimerais ajouter une autre perspective. Humblement. Je pense que Sisyphe, il n'a pas seulement dupé les dieux. Je trouve qu'il a franchi une limite ultime. Il est parti, il est allé voir derrière la mort et il est revenu. Là où nous spéculons, lui a pu expérimenter. Et ce qu'il a trouvé, ce n'est pas un sens caché, ni un au-delà lumineux, mais c'est plutôt le néant. Le chaos. Une confusion que moi j'aime dire dépolarisée. C'est-à-dire qu'il n'y a pas de sens, il n'y a pas de règles, il n'y a pas de repères. C'est une liberté totale, absolue. Plus de lois, plus d'interdits. Mais c'est une liberté qui est un peu trop, peut-être trop vaste, trop pesante. Car sans symbole, sans gravité, justement, chaque geste devient absurde. C'est ce que dit Camus, c'est-à-dire on va jusqu'au bout de l'absurdité et ensuite on décide d'insuffler la vie et d'en faire quelque chose. Lui, il est allé à ce bout du geste-là, il est revenu. Et c'est comme un boomerang de la culpabilité, vous voyez, ça va mais ça revient. Cette faute d'avoir franchi l'interdit, la pensée interdite d'une liberté totale, d'arriver à s'affranchir, ça revient. sous la forme du rituel. Sisyphe invente un geste. Il revient, il retrouve ce chemin, et crée un ordre, une répétition. Il retrouve cette bille unique, son rocher devient son chapelet, une sorte de prière, une prière sans dieu, mais avec un certain poids. Souvent, le rituel est là pour apaiser, et parfois, il nourrit, il contient l'excès. C'est aussi pour ça qu'il est là. Mais quand il ne nourrit plus, il devient tyrannique. Il envahit tout, il devient omniprésent. Un peu, vous voyez, comme ces tocs modernes qui absorbent chaque instant. Et ça peut réduire la vie entière à pousser la même pierre. Notre ami Sisyphe a donc inventé son toc. Il a décidé de son trouble. Il n'est pas seulement heureux comme le voyait Camus, il est toqué. reliés à son rocher comme d'autres à leur rituel. Ce que Sisyphe invente ici, avec son rocher, nous le connaissons bien en clinique. Le trouble obsessionnel compulsif n'est pas seulement une répétition vide, loin de là. Il est la réponse à une faute intime, à une pensée interdite, un geste qui ne devait pas exister. Enfin, évidemment, vous avez compris, il est... perçue comme telle. Ça ne veut pas dire réellement que c'est interdit. Par exemple, chez Freud, le petit Hans, la phobie du cheval concentre toute l'angoisse oedipienne. C'est interdit du désir envers la mère, la menace du père. Et du coup, le cheval, il devient un écran. Et à travers lui, l'enfant cache, arrive à déplacer, en tout cas, la pensée interdite. Je le souligne quand même encore une fois, mais pour ceux qui suivent Le stave, quand je dis la mère et le père, je parle de la fonction symbolique. Pas de la génitalité, pas du sexe et encore moins du genre. Et on retrouve un peu la même idée chez Ferenzi. Il a écrit « Mon petit homme coq » dans la même logique. C'est-à-dire l'enfant invente une figure obsessionnelle qui contient à la fois l'excitation pulsionnelle et la terreur de l'interdit. Son coq, quoi. Le toque naît de ce conflit archaïque. D'un côté, il y a le désir, la jouissance. l'élan vital, et de l'autre, l'interdit, la loi et la culpabilité qui surgit. L'obsessionnel invente un rituel, à l'image de Sisyphe. Et ce rituel fonctionne comme un acte de réparation. Se laver les mains, vérifier, répéter une formule, un mantra, une prière, ce ne sont pas des gestes anodins, mais des tentatives pour effacer le péché. Laver la faute. et peut-être, si on y arrive, neutraliser la pensée interdite. On pourrait dire que le TOC est une prière infinie, une liturgie secrète. L'obsessionnel la répète pour calmer cette instance intérieure, ce tribunal interne. Il expie, il supplie, il tente de rétablir un ordre perdu, un ordre glissant. Au fond, le toque réactualise sans cesse le premier geste adamique, celui de goûter aux fruits défendus, la faute originaire, désirer ce qu'on ne doit pas désirer. Et ça revient comme une écharde psychique, comme une sorte de réparation, d'une tentative de réparation, la transgression d'Adam. Lavez l'ombre de la jouissance interdite. Vous voyez un peu ce fruit défendu qui a aussi roulé. de l'arbre perdu, comme cette bille sous ses meubles. Mais ce qui apaise d'abord peut se retourner. Ça peut se retourner contre nous. Quand le rituel ne nourrit plus, il devient tyrannique. Très important ça, cette notion. Il ne protège pas au plus, il enferme. Il peut occuper tout l'espace jusqu'à étouffer la vie. Comme si cette prière infinie ne laissait plus aucune... place à la respiration, presque une prière amnésique, une fois terminée, pour partir. Ainsi, le trouble obsessionnel compulsif se situe toujours dans cette tension, à la fois réparé et puni, à la fois protégé et menacé. Sisyphe pousse son rocher pour expier son affront au dieu, mais aussi pour s'excuser d'avoir trop vu, trop su. trop goûté à la liberté. Chaque montée est une absolution manquée. Chaque descente un rappel de la faute. Le rocher est sa prière. Et nous toque, contemporains, qu'il soit fait de lavage, de vérification, de chiffres, sans autant de chapelets modernes. Ces gestes répétés pour cacher, laver, excuser la culpabilité d'un désir qui ne peut pas se dire. Ça ne veut pas dire que le désir en lui-même est interdit, mais il est perçu comme tel, vécu comme une transgression. Camus disait « Il faut imaginer ses ifs heureux » . Moi j'aimerais ajouter « Il faut surtout l'imaginer toqué » . Pas pour l'humilier, vous savez, mais plutôt pour reconnaître dans son geste une invention de survie. Son rocher et son dernier dieu sont chapelés à... bi-unique, son orbite obsessionnelle. Sisyphe en orbite, expulsé de l'ordre divin, il s'est fabriqué une nouvelle trajectoire, une répétition infinie. Et peut-être finalement que nous lui ressemblons. Nous avons tous nos rochers, nos gestes répétés, nos petites obsessions qui nous évitent de sombrer dans le vide. Sisyphe n'est pas seulement un mythe ancien, il est notre contemporain. Je nous souhaite une bonne aventure et à bientôt.