Speaker #0Dimanche, ce sera le second tour des élections municipales. Une élection marquée par une forte abstention, une percée de la France insoumise et par des tensions entre les différentes listes de gauche. L'impression d'une tambouille électorale, au détriment parfois des programmes politiques, qui interroge le système politique dans son ensemble. L'élection est-elle vraiment un système démocratique ? On en parle avec les philosophes Jacques Rancière et John Dewey. Je suis Alice de Rochechouart et vous écoutez le Fil d'Actu, le podcast engagé qui met la philosophie au cœur de l'actualité. Ce podcast est totalement indépendant et il ne survit que grâce à vos dons. Alors si vous voulez soutenir mon travail, vous pouvez faire un don en cliquant sur la page indiquée en description. Et bien sûr, vous pouvez aussi acheter mon livre privilège aux émissions J'y sais la thèse. Merci pour votre soutien. Le deuxième tour des élections municipales approche. Enfin, pour une toute petite minorité de communes en réalité, car 96% des maires ont été élus dès le premier tour. Seules 1526 communes iront donc voter dimanche, mais cela représente tout de même un tiers de la population. Dans la grande majorité de ces communes françaises, ce sont les unions du Parti Socialiste et des Écolos, ou bien les Républicains, qui sont arrivés en tête. Mais d'autres listes sont souvent parvenues à se qualifier pour le second tour. Pendant cette entre-deux-tours, l'enjeu majeur a donc été les fusions entre les listes. Dans de nombreuses villes comme Lyon, Toulouse, Grenoble, Limoges, Nantes, Strasbourg, Besançon, Brest, Tours, les listes de gauche ont su s'unir pour empêcher une victoire de la droite ou de l'extrême droite. A Paris, Marseille ou Rennes, cependant, le parti socialiste refuse de fusionner avec la France insoumise qui leur a pourtant proposé de faire alliance au deuxième tour. Et je ne vous cache pas que ça me met... Très en colère, ces candidats du Parti Socialiste préfèrent prendre le risque de laisser la droite gagner et privilégient leur égo à la vie concrète des habitants et habitantes de leur ville. Je vais vous parler plus spécifiquement de Paris, car c'est la ville où j'habite, mais ce que je vais dire est valable pour toutes les autres villes concernées. À Paris, Emmanuel Grégoire, le socialiste, a refusé toute alliance avec Sophia Chikirou de la France Insoumise et a exigé qu'elle affiche ce désiste. En dépit d'une mobilisation populaire qui a signé des pétitions, interpellé les candidats sur les réseaux sociaux et manifesté devant le QG de campagne du PS pour exiger la fusion. Une mobilisation ignorée par le PS. Car ça y est, les listes sont déposées. A Paris, LFI a choisi de se maintenir au second tour et de ne pas céder au chantage du PS. A Marseille, Sébastien Delogus est finalement retiré pour faire barrage au RN. L'irresponsabilité du PS... Leur refus catégorique d'alliance retombe désormais sur les électeurs et électrices de la gauche radicale. En gros, si vous ne votez pas pour le PS et que la droite l'emporte, ce sera votre faute. Et je ne décolère pas face à l'attitude de ces personnalités politiques, qui se comportent comme des seigneurs féodaux décidant seuls de l'avenir de leur serf. À Paris, certains disent que nous ne devons pas céder au chantage d'Emmanuel Grégoire, et tant pis pour sa défaite si cela arrive. Le problème, c'est qu'on ne peut pas ignorer les conséquences concrètes que la victoire de Rachida Dati aurait sur les Parisiens et Parisiennes. Elle veut supprimer l'encadrement des loyers, mener une chasse aux exilés et aux sans-abris, diminuer la construction de logements sociaux, diminuer les subventions pour les associations s'occupant des exilés. On ne peut pas être désinvolte ici. Une victoire de Rachida Dati serait une catastrophe pour les populations pauvres. En ce qui me concerne, j'éprouve donc un sentiment de dépossession démocratique. J'ai l'impression de subir les décisions d'individus que je n'ai jamais souhaité voir au pouvoir, et qu'on me retire jusqu'à mon droit de choisir mon bulletin de vote. Cette situation à Paris et dans d'autres villes françaises témoigne, à mon avis, de la faillite du système représentatif, qui accorde un pouvoir infime aux citoyens et citoyennes, celui du vote, et n'hésite pas à leur reprendre quand cela ne sert pas à ses intérêts. Et à vrai dire, peu importe si on soutient la gauche radicale ou le PS, le problème est le même. Depuis dimanche, nos assistants impuissants à ces tractations entre les différents partis, aux tambouilles électorales secrètes. Et nous n'avons pas d'autre choix que d'attendre que ces gens prennent leurs décisions sans aucune autre considération que leur propre victoire. Et face à cela, je me répète en boucle, ça n'est pas possible. Ça ne peut pas être ça la démocratie. Ça ne peut pas être que ça. Depuis la Révolution française, nous vivons dans un système représentatif. Nous élisons des représentants du peuple qui décident des lois et gouvernent le pays en notre nom. Ce mode de fonctionnement est aujourd'hui tellement ancré que nous ne le remettons pas vraiment en question. La démocratie, c'est l'élection. Pourtant, le système représentatif n'a pas toujours été considéré comme démocratique. Aux Etats-Unis, à la fin du XVIIIe siècle, le principe de représentation est même pensé comme l'exact opposé de la démocratie. C'est un moyen pour l'élite d'exercer le pouvoir au nom du peuple sans lui accorder réellement de pouvoir. En fait, il est même totalement... contradictoire de parler de démocratie représentative. Le système représentatif, comme le formule le philosophe Jacques Rancière en 2005, c'est précisément la haine de la démocratie. Ceux qui n'ont que le mot de démocratie à la bouche cultivent en réalité l'élitisme. Ils sont convaincus que la France ne peut être gouvernée que par une oligarchie prétendument plus compétente. Fonder une organisation politique sur l'élection de représentants, c'est affirmer que le peuple est inférieur, incapable de participer activement à la vie politique de son pays. Pour Rancière, nous ne vivons donc pas en démocratie, mais dans ce qu'il appelle un état de droit oligarchique. Un état de droit qui protège les citoyens et empêche que le système devienne totalement autoritaire ou maintenu par la force, mais oligarchique dans le sens où un groupe de politiciens professionnels accapare le pouvoir et se reproduisent entre eux. Dans ce cadre, le seul geste démocratique est une élection tous les cinq ans. Nous avons le pouvoir de trancher entre deux politiciens que nous n'avons pas choisis et qui nous ont été imposés par le groupe oligarchique. Pour Rancière, nous ne devons pas être dupes de ce semblant de démocratie, où l'on nous demande de consentir passivement aux lois qui sont votées en notre nom. Alors, qu'est-ce que la démocratie ? Pour Rancière, la démocratie n'est pas seulement une organisation politique, c'est un principe radical. L'idée que tous les citoyens, que toutes les citoyennes, peuvent et doivent gouverner. Un principe tellement radical, scandaleux même, que le terme de démocratie était au départ une injure. En Grèce antique, on traitait de démocrate celui qui voulait donner le pouvoir au peuple, c'est-à-dire aux gens qui ne sont rien, comme dirait un certain président de la République française. Pour le philosophe Platon, la démocratie est ainsi le règne des incompétents. Rancière répond qu'il n'y a pas de citoyen plus compétent que les autres, justement. La démocratie, c'est le fait que la seule qualification pour gouverner, c'est d'être citoyen. La démocratie, c'est l'affirmation radicale de l'égalité. Dans le système représentatif, il est donc quelque part normal que l'abstention ne fasse qu'augmenter. Quand les citoyens et citoyennes sont appelés à participer à un simulacre de démocratie, sous la forme d'élections ponctuelles qui les privent de leur véritable pouvoir d'action, il n'est pas étonnant qu'ils se détournent du vote. D'autant que les résultats du vote sont parfois outrepassés. Il y a moins de deux ans, Emmanuel Macron avait par exemple ignoré les résultats des élections législatives et refusé de nommer un premier ministre issu de la coalition de gauche. Mais y a-t-il des alternatives au système représentatif ? Comment repenser notre système électoral ? Une proposition consiste à changer de modalité de vote, à rompre avec le vote uninominal, voter pour une seule personne et élire celui qui a le plus de voix, Car ce vote a tendance à ultra-personnaliser l'élection plutôt que de se focaliser sur les programmes et à donner une trop forte légitimité à des candidats qui sont parfois seulement élus par stratégie du moins pire. On pourrait alors envisager un vote par évaluation, où chaque électeur électrice classerait tous les candidats. Une proposition intéressante, même si elle conduit à élire le candidat le moins clivant, ce qui favorise donc des programmes qui ne veulent pas changer grand-chose. Mais si on allait... un peu plus loin. Et si ce n'était pas seulement les modalités de scrutin qu'il fallait changer, mais le système politique tout entier ? C'est ce que propose le philosophe Jacques Rancière en défendant le tirage au sort, comme dans la démocratie athénienne au Vème siècle avant Jésus-Christ. À Athènes, le tirage au sort a un rôle prépondérant. On tire non seulement au sort l'Assemblée du Peuple, qui a un fort pouvoir législatif et exécutif, mais aussi ceux qui vont exécuter les tâches de la cité, comme la police. l'entretien de la voirie, la surveillance du port ou encore l'exécution de certaines tâches religieuses. Pour Rancière, le tirage au sort est le principe le plus égalitaire et le plus démocratique, parce qu'il part du principe que tout le monde peut gouverner et écrire les lois. Le postulat du tirage au sort, c'est l'égale intelligence entre les humains. Nous sommes toutes et tous également capables de penser, de faire et surtout d'apprendre. Car le tirage au sort n'exclut pas l'intelligence et la compétence. Il part du principe qu'on ne n'est pas compétent, on le devient. Tout le monde peut également apprendre à participer à la communauté politique. L'égalité doit donc être un postulat radical qui a des effets politiques directs. Chaque humain doit pouvoir participer à la vie politique. Et puis, pour Rancière, le tirage au sort a un autre avantage considérable. Il permet de neutraliser le désir de pouvoir. Car oui, on a en tête que le pouvoir se mérite, qu'il doit être désiré et conquis. Rancière nous dit justement l'inverse. Le bon gouvernement, c'est le gouvernement de ceux qui ne désirent pas gouverner. En recourant au tirage au sort, On pourrait ainsi neutraliser les ambitions personnelles et la soif de pouvoir qui nous conduit dans la situation dans laquelle nous sommes actuellement. Le tirage au sort inquiète. Il semble inconsidéré, risqué, un pari fou. Pourtant, il est déjà pratiqué dans les jurys d'assises ou dans les conventions citoyennes. Des conventions citoyennes qui sont un exemple caractéristique de ce que le philosophe John Dewey au début du XXe siècle, nomme la démocratie créatrice. Pour Dewey, la démocratie n'est pas un système, une constitution ou même un ensemble d'institutions. C'est une pratique, un mode de vie. La démocratie n'est pas extérieure à nous, à notre vie personnelle. Elle n'est pas cantonnée à la vie politique et au Parlement. La démocratie, c'est une forme de vie en commun. Ce n'est pas une théorie, mais une expérience qui doit être menée. par celles et ceux qui sont directement affectés par les problèmes. Il faut donc en finir avec la scission entre gouverné et gouvernant. Les individus ne sont pas des êtres passifs, un troupeau idiot et apeuré qui devrait être gouverné par un État berger. John Dewey fait confiance à l'intelligence collective, à notre capacité à trouver des solutions ensemble. Il veut repenser l'organisation politique et laisser place à ce qu'il appelle le public. Le public, c'est l'ensemble des personnes concernées par un problème et des personnes qui pourraient aider à mieux comprendre le problème comme des chercheurs. C'est ce qu'on retrouve dans le fonctionnement des conventions citoyennes. Dans la démocratie créatrice de Dewey, le citoyen ou la citoyenne n'est pas invité ponctuellement à des consultations, mais il ou elle est un véritable acteur de la vie politique, dans laquelle les hiérarchies sont renversées. Comme pour Rancière, la véritable démocratie n'est pas un simple réformisme mais une réorganisation radicale de notre système. La démocratie créatrice ne s'arrête donc pas au calendrier électoral. Pour Dewey, il faut penser la radicalité démocratique dans toutes les sphères de notre vie. Cela commence avec l'éducation des enfants, à l'école, la vie de quartier, au travail. Dewey nous rappelle que nous devons à chaque fois nous poser des questions démocratiques. Jusqu'où s'étend mon autorité ? Quelle est la place de celui ou celle qui m'est subordonné ? La démocratie se pratique dans... tous les domaines de notre vie. Et elle consiste à chaque fois à inventer des pratiques, des modes de vie en commun, à expérimenter. Et la démocratie ne s'arrête certainement pas à l'hémicycle de l'Assemblée nationale. Nous n'en avons malheureusement pas fini avec le système représentatif et son lot de chantage électoral et de dépossession démocratique. Très sincèrement, je n'ai toujours pas décidé ce que je ferais dimanche à Paris. En tout cas, on ne peut pas s'étonner de l'explosion de l'abstention. quand tout le système électoral est fait pour ne pas réellement prendre en compte la volonté des citoyens et citoyennes. Et ce n'est plus possible de devoir quémander des miettes. Nous voulons pouvoir créer autre chose, car la démocratie, ça ne peut pas être que ça. En attendant, rendez-vous dimanche prochain pour voir ce qu'ils auront fait de nos miettes. C'est la fin de cet épisode. On se retrouve très vite pour un nouvel épisode du Fil d'Actu. En attendant, pour des infos exclusives et parfois des petites blagues, vous pouvez me suivre sur Instagram sur mon compte Alice de Rochechouart. 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