Speaker #0Après les élections municipales, l'heure est au bilan. Forte abstention, percée de la France insoumise, maintien des Républicains et du Parti Socialiste, montée de l'extrême droite dans les villes et dans les programmes électoraux. Que penser de ce scrutin ? Et surtout, que faire maintenant en vue de l'élection présidentielle de 2027 ? On en parle avec le philosophe Antonio Gramsci. Je suis Alice de Rochechouart et vous écoutez le Fil d'Actu. le podcast engagé qui met la philosophie au cœur de l'actualité. Ce podcast est totalement indépendant et il ne survit que grâce à vos dons. Alors si vous voulez soutenir mon travail, vous pouvez faire un don en cliquant sur la page indiquée en description. Et bien sûr, vous pouvez aussi acheter mon livre privilège aux éditions J.C. Lattès. Merci pour votre soutien. C'est toujours un peu bizarre le moment juste après des élections. On essaie d'analyser, de comprendre, de tirer des conclusions nationales d'un scrutin municipal. Chaque parti voit à midi à sa porte, se voit comme le grand gagnant de l'élection, quitte à faire dire aux chiffres n'importe quoi. On peut quand même tirer quelques enseignements de ce scrutin. Le premier, c'est que la gauche est bel et bien divisée, et peut-être de manière irréconciliable. D'un côté... Une gauche de continuité, qui n'hésite pas à s'allier à la majorité présidentielle. De l'autre, une gauche de rupture, de plus en plus diabolisée médiatiquement. Le Parti Socialiste contre la France Insoumise, deux partis qui s'insultent sans cesse, qui sont dans certaines villes parvenus à s'allier contre la droite, et pas dans d'autres. Enfin, plus exactement, le Parti Socialiste a accepté de s'allier avec LFI dans les villes où il était en difficulté. Et il a refusé de le faire dans les villes où il était en tête. malgré les propositions de LFI, sans doute pour siphonner l'électorat macroniste, comme ça a été le cas à Paris. Parfois, les alliances ont fonctionné, comme à Lyon. Parfois, elles n'ont pas suffi, comme à Toulouse, où une partie des électeurs et électrices du PS n'ont pas voté pour le candidat LFI, et où, surtout, la droite a réussi à surmobiliser les abstentionnistes pour faire barrage, n'hésitant pas à diffuser de fausses publicités pour décrédibiliser le candidat de gauche. Depuis les élections, Les différents partis de gauche s'invectivent, se pointent du doigt. Olivier Faure, premier secrétaire du PS, a affirmé que Jean-Luc Mélenchon était le boulet de la gauche. Marine Tondelier, première secrétaire d'Europe Écologie Les Verts, a également désigné le leader de LFI comme étant le responsable des défaites de son propre parti, EELV, ayant perdu 5 grandes villes lors de ses élections. Quoi qu'il en soit, l'union de la gauche pour 2027 semble désormais impossible. Soit c'est une nouvelle catastrophique, et cela assurera une victoire de la droite au présidentiel de 2027. Soit c'est ce qui permettra à la gauche radicale de véritablement mobiliser la jeunesse et les classes populaires autour d'un projet de rupture. La mobilisation, voilà l'enjeu. Car ces élections ont été marquées par une forte abstention. Une abstention qui progresse d'ailleurs dans tous les scrutins et qui témoigne d'une défiance envers la démocratie représentative. On en parlait dans l'épisode de la semaine dernière. Le vote, c'est la dépossession démocratique. Alors, rien d'étonnant à ce que les gens finissent par s'abstenir. L'enjeu, c'est donc de parvenir à mobiliser des électoristes désabusés autour d'un projet de changement sincère. Et s'il y en a qui y parviennent, c'est bien l'extrême droite. Le RN a conforté son ancrage local, en particulier dans les villes moyennes, où la participation est élevée. Cela signifie que le parti parvient à mobiliser ses électeurs et électrices. Le parti d'extrême droite est désormais à la tête de 57 villes de plus de 3500 habitants, contre 9 en 2020. Et surtout, le RN est parvenu à imposer ces thèmes idéologiques dans la campagne, en particulier la sécurité. Une étude de l'Institut Terram montre ainsi que la sécurité est la préoccupation majeure de 4 Français sur 10, loin devant le deuxième thème, qui est la circulation et le stationnement, pour presque 30% des gens. Deux thèmes chers à la droite et à l'extrême droite. En gros, les flics et les bagnoles. Mais ce qui est intéressant dans cette étude, c'est qu'elle montre que la définition de la sécurité est élargie. Il ne s'agit pas seulement de la sécurité policière, mais aussi de la sécurité économique, sécurité de l'emploi, baisse des impôts, ainsi que de la sécurité écologique, comme la lutte contre les catastrophes climatiques. Cela montre que les gens ont peur et qu'ils cherchent des parties qui les rassurent, défendent leurs intérêts propres, en armant la police, en mettant des caméras bien sûr, mais aussi en... en privatisant la gestion des déchets ou en assouplissant les restrictions sur les voitures. Ce qu'on observe, c'est que l'écologie est désormais un thème qui traverse toutes les formations politiques, mais avec une approche différente selon les partis. Quand la gauche propose de défendre l'environnement à partir de la justice sociale, par exemple en rénovant les passoires énergétiques, la droite et l'extrême droite en offrent une vision sécuritaire. Protéger l'environnement, oui, mais l'environnement français. C'était le slogan de Marine Le Pen en 2022 d'ailleurs, pour une écologie française. A mon avis, cela explique en partie les échecs d'Europe Écologie Les Verts aux élections européennes puis municipales. Non seulement ils n'ont plus l'apanage de la question écologique, Mais ils en ont une vision qui ne correspond pas aux obsessions sécuritaires des Français. Cette centralité de la sécurité, son omniprésence dans les débats médiatiques, est absolument cruciale. La sécurité sera l'enjeu des élections de 2027. Un thème qui illustre la droitisation du paysage politique, ainsi que l'effritement des distinctions entre la droite et l'extrême droite. D'ailleurs, pas plus tard que cette semaine, Gabriel Attal, chef du parti présidentiel, a déclaré lors d'un discours. Il faut reparler de la France aux Français. Une manière très peu subtile de reprendre les thèmes du RN. Et cette semaine également, Laurent Wauquiez, figure des Républicains, a déclaré qu'il souhaitait un candidat unique pour 2027 qui irait d'Edouard Philippe à Sarah Knafo. Edifiant. Comment expliquer le succès du Rassemblement National et plus largement la droitisation des thèmes politiques comme la sécurité ? Comment expliquer qu'autant d'électeurs et électrices soient séduits par des thèses nationalistes, xénophobes, et choisissent des boucs émissaires plutôt que de proposer une véritable refonte du système ? Les études de sociologie électorale montrent que la motivation principale du vote RN, ce sont le racisme et la xénophobie. Le programme du RN n'est pas véritablement social malgré ce qu'il prétend. C'est un programme plutôt néolibéral, pas très éloigné du programme économique de Macron, surtout dans sa version Bardella. En gros, allègement des impôts sur les entreprises et sur les grandes fortunes. Ce qui fait la spécificité du programme du RN, c'est bien le nationalisme et la haine des immigrés. Le paradoxe, c'est que ce sont les classes précaires et les classes moyennes qui votent le plus pour le RN, alors qu'elles ne bénéficieraient pas, économiquement parlant, de ces mesures. Que faut-il en conclure ? Les Français sont-ils tellement racistes qu'ils préfèrent voter pour la haine plutôt que pour leurs propres intérêts économiques ? Les sociologues Benoît Cocard et Félicien Faury se sont penchés sur les motivations du vote RN, dont deux de Sébastien. Le nord-est pour Benoît Cocard, le sud-est pour Félicien Faury. Leurs analyses sont passionnantes et montrent que la normalisation du vote RN a plusieurs ressorts. D'abord, c'est un vote de sociabilisation. On vote RN car autour de soi, tout le monde vote RN. Contrairement à ce qu'on entend, le vote RN n'est pas le fait d'individus isolés, désociabilisés, et ce n'est pas un vote antisystème, c'est tout l'inverse. On vote RN pour faire comme ceux qu'on aime et que l'on admire, pour être intégrés au sein d'un groupe social. On comprend alors que le vote pour le Rassemblement National est forcément dynamique. Plus les gens votent extrême droite, plus ce vote est normalisé, crée de l'appartenance à un groupe social et donc augmente. Les électrices RN sont donc de plus en plus convaincues par les valeurs défendues par le RN. Et quelles sont-elles ? D'abord, le mépris des assistés, des feignants, qui causeraient les vrais problèmes de la France. Ensuite, la racialisation, la croyance que les assistés, ce sont les immigrés et les personnes racisées. Le vote RN est donc à la fois social et raciste. Il permet d'exclure ceux que l'on considère être en dessous de soi, afin de ne pas être tout en bas de l'échelle sociale. Et il identifie très clairement ces personnes. aux personnes racisées. Ce qui ressort des études de Faurie et Cocard, c'est que le discours du RN est devenu hégémonique dans de nombreuses classes sociales. A tel point que, comme le racontent les deux sociologues, celles et ceux qui votent à gauche le font en cachette, pour ne pas être traités d'assistés. Les thèmes de l'extrême droite sont donc en train d'acquérir une hégémonie culturelle, selon l'expression du philosophe italien Antonio Gramsci, qui a écrit dans les années 1920, pendant le fascisme de Mussolini. Gramsci se demande pourquoi les luttes sociales n'aboutissent pas, pourquoi les ouvriers et les prolétaires semblent voter contre leurs propres intérêts économiques et faire le jeu de la bourgeoisie. Son analyse, c'est qu'il ne suffit pas d'améliorer les conditions de vie matérielles pour que l'idéologie de la gauche l'emporte. Il faut aussi lutter sur le terrain de l'idéologie. Gramsci montre que les ouvriers sont prisonniers des valeurs morales de la bourgeoisie. La réussite individuelle, la méritocratie, l'intérêt personnel, la compétition, la haine de la cistana, le rêve de richesse et de consommation à outrance. Etant que les classes moyennes et populaires seront prisonnières de cette idéologie et espéreront rejoindre les rangs de la bourgeoisie et des riches plutôt que de faire cause commune avec leurs collègues dominés, le capitalisme perdurera, sous sa forme libérale ou autoritaire, le fascisme. Son analyse est saisissante de modernité. Rien ne semble avoir changé depuis un siècle. C'est cela que Gramsci appelle l'hégémonie culturelle. Un groupe social, en l'occurrence la bourgeoisie, impose à toute la société sa propre vision du monde. Alors, comment lutter ? Il faut conquérir les esprits. Gramsci reprend une distinction issue de la guerre, guerre de position et guerre de mouvement. La guerre de mouvement, c'est la conquête du pouvoir, la lutte physique comme la grève. Et la guerre de position, qui se joue sur du long terme, de manière plus diffuse, c'est le fait de construire et de faire triompher une certaine vision du monde, un système de pensée, un projet de société. Si un groupe détient le pouvoir politique, mais ne parvient pas à asseoir sa vision du monde, il est considérablement fragilisé et amené à le perdre. Ça, c'est ce que Gramsci appelle la crise, l'interrègne. Le groupe s'accroche à son pouvoir coercitif, sans le consentement de celles et ceux qui le gouvernent. L'ancien monde se meurt, Tandis que le nouveau ne parvient pas à naître. Et dans cet intervalle, nous dit Gramsci, on observe des phénomènes morbides. On peut reconnaître ici le chant du signe de la Macronie et le triomphe des idées d'extrême droite. Selon Gramsci, cette crise perdure jusqu'à ce qu'un groupe social parvienne à faire entendre une nouvelle idéologie. Et cela, selon Gramsci, c'est la tâche des intellectuels. Attention ! Chez Gramsci, les intellectuels ne sont pas seulement les intellectuels traditionnels, comme les chercheurs ou les écrivains. Chaque groupe social produit ses propres intellectuels. L'intellectuel, ce n'est donc pas une classe à part, un petit groupe autonome, qui serait le seul à produire du savoir et de la connaissance. Car, nous dit Gramsci, dans n'importe quel travail physique, même le plus mécanique et le plus dégradé, il existe un minimum d'activités intellectuelles. Autrement dit, tous les humains sont des intellectuels, car tous les humains réfléchissent. L'intellectuel se définit donc par sa fonction dans la société. L'intellectuel, c'est celui qui structure la pensée et la vision du monde de sa propre classe sociale. Gramsci donne l'exemple de l'entrepreneur capitaliste qui porte une certaine vision du monde et la diffuse. Alors évidemment, il y a des intellectuels issus des classes sociales supérieures et ce sont d'ailleurs souvent ceux qui occupent le statut officiel d'intellectuel. Ceci, en réalité... diffuse l'idéologie de la classe dominante sous couvert de pensées universelles, de philosophies éternelles, de vérités absolues. Il ne faut donc pas négliger les intellectuels provenant des classes inférieures, qui ont pour rôle de créer une conscience de classe et une vision du monde alternative. Afin, selon Gramsci, d'arracher les classes populaires aux valeurs de la bourgeoisie et faire triompher un autre projet de société. L'analyse de Gramsci est très éclairante pour la sociologie électorale. Elle montre à quel point, dans les classes populaires et moyennes séduites par le RN, l'hégémonie culturelle est celle de la droite identitaire. Et elle nous permet de comprendre que pour enrayer la montée du RN, il va falloir lutter en proposant un autre modèle de société, qui ne reposerait ni sur l'exacerbation des peurs, ni sur la recherche de sécurité. Les sociologues Faurie et Cocard insistent ainsi sur l'importance de diffuser des contre-discours. Car bien souvent, disent-ils, les gens n'entendent même pas parler des discours de gauche et ne sont exposés qu'à des discours d'extrême droite. On peut donc agir sur ce racisme qui se diffuse dans notre société. Faurie et Cocard proposent des pistes. D'un côté, la sociabilisation à une échelle locale. Des électeurs et électrices de gauche, par exemple des gens issus de ces milieux acquis au RN mais qui en sont partis, qui parviendraient à se réimplanter, pourraient offrir des contre-modèles. Cela permettrait de déconstruire les idées et les valeurs des électeurs du RN en montrant que des locaux, qui ne sont ni des assistés ni des bobos parisiens, défendent une idéologie de gauche. Cela pourrait rendre à nouveau socialement coûteuses les idées racistes. Une autre piste, ce serait agir sur la diffusion nationale des discours. Il faut contrecarrer le discours porté par de nombreux médias qui banalisent de plus en plus le discours du RN et ne contredisent même plus les propos racistes et mensongers de ses représentants. Car le RN n'a pas le monopole du racisme et de la xénophobie. Le racisme est certes décomplexé, mais il s'appuie sur des discours collectifs, qui dépassent le seul rassemblement national. Il ne faut donc ni minimiser le racisme des électeurs RN, ni renoncer à changer les mentalités et changer le vote. Voilà quelle est la tâche pour ce monde d'après les élections municipales. Empêché par des luttes matérielles et des luttes intellectuelles, que le RN fasse son entrée à l'Elysée en 2027. Il faut également continuer à dénoncer quand les autres parties, censément de droite républicaine ou du centre, produisent eux aussi des discours d'extrême droite. Mais il faut sortir de la logique de résistance pour entrer dans une dynamique de conquête. Et à l'heure des réseaux sociaux, nous pouvons tous et toutes tenir le rôle d'intellectuel. Il nous reste un an, c'est très peu. Pessimisme de l'intelligence, optimisme de la volonté, disait Gramsci. Cela signifie qu'il faut attirer violemment l'attention sur le présent tel qu'il est si on veut le transformer. Allier une intelligence qui comprend les ressorts du vote RN et une volonté convaincue de pouvoir le contrer. Une intelligence pessimiste qui voit la noirceur et les défis immenses qui nous font face. Et une volonté sans faille, optimiste, certaine qu'elle pourra conquérir l'hégémonie culturelle et que nous pourrons collectivement changer notre récit de société. C'est la fin de cet épisode. On se retrouve très vite pour un nouvel épisode du Fil d'Actu. En attendant, pour des infos exclusives et parfois des petites blagues, vous pouvez me suivre sur Instagram, sur mon compte Alice de Rochechouart. Et un grand merci à toutes celles et ceux qui, grâce à leurs dons, me permettent de continuer sereinement le podcast. Alors un grand merci à Véro, Nicolas, Mathieu, Clément, Frédéric, William, Vincent, Olivier, Lamine, Marie, Benoît, Jean-Emmanuel, Et tous les autres. Vous aussi, vous pouvez rejoindre l'aventure du fil d'actu. Merci et à très vite.