Speaker #0Emmanuel Macron et Laurent Nunez, ministres de l'Intérieur, ont récemment catégorisé le parti de la France insoumise à l'extrême-gauche. Pourtant, contrairement à ce qu'on entend à tout bout de champ, LFI n'est pas d'extrême-gauche, c'est un parti de gauche radicale. Alors, c'est quoi l'extrême-gauche ? Et l'extrême-droite ? Est-ce vrai que les extrêmes se rejoignent ? Aujourd'hui, on revient aux fondamentaux de la science politique avec le philosophe Gilles Deleuze. Je suis Alice de Rochechouart et vous écoutez le Fil d'Actu, le podcast engagé qui met la philosophie au cœur de l'actualité. Ce podcast est totalement indépendant et il ne survit que grâce à vos dons. Alors si vous voulez soutenir mon travail, vous pouvez faire un don en cliquant sur la page indiquée en description. Et bien sûr, vous pouvez aussi acheter mon livre privilège aux éditions J.C. Lattès. Merci pour votre soutien. En 2024, le Conseil d'État, qui n'est pas vraiment composé de bolcheviques révolutionnaires, avait statué par deux fois sur le positionnement politique des différents partis français. Ils étaient formels, le Rassemblement National et d'extrême droite, mais la France Insoumise est de gauche et non pas d'extrême gauche. Selon le Conseil d'État, les seules parties d'extrême gauche en France sont l'Ute Ouvrière et le NPA. Pourtant, Emmanuel Macron et Laurent Nunez ont arbitrairement requalifié la dénomination de LFI en évoquant une certaine radicalité de LFI. Alors oui, LFI est bien un parti de gauche radicale. Mais ça, ça n'est pas synonyme d'extrême-gauche. Un peu d'histoire. Le clivage entre la droite et la gauche apparaît pendant la Révolution française. Alors qu'elle vient d'être créée, l'Assemblée nationale doit se prononcer sur un point. Le roi doit-il disposer d'un droit de veto à l'Assemblée ? Dans l'hémicycle, les députés sont assis par groupe d'opinion. Assis à droite, les monarchistes sont favorables au droit de veto et assis à gauche, les républicains sont contre. Le clivage droite-gauche est né. À droite, on trouvera les conservateurs, à gauche, les progressistes. Rapidement, ces deux grands groupes sont subdivisés. Dans chaque camp, les plus radicaux sont qualifiés péjorativement d'extrêmes. Car l'extrémisme, c'est un vice. Cette conception est héritée de l'Antiquité grecque, en la personne d'Aristote, dont la pensée sera reprise par le christianisme et par des philosophes comme Blaise Pascal. La vertu, c'est la tempérance, le juste milieu. Le vice, c'est l'extrême. Dans le domaine politique, on se met alors à qualifier ses opposants d'extrémistes, pour mieux les disqualifier. Et on ne tarde pas à dire que les extrêmes se rejoignent. Ils formeraient des fanatiques de tous bords et, face à eux, une seule voie serait la bonne, la modération, la raison, qui permettrait de s'élever au-dessus des clivages politiques, au-dessus des passions démesurées, pour gouverner de façon efficace. C'est d'ailleurs la stratégie employée par Napoléon après son coup d'État en 1799. Ce qui est tout de même un comble. Le général Bonaparte prend le pouvoir par la force, il établit un régime dictatorial en France, Mais il se présente comme la voix modérée, la voix de la raison, la seule à même de réconcilier les partisans de la droite et de la gauche qui se déchirent. Depuis, les extrêmes sont sans cesse exhibés pour faire peur. Les extrémistes enragés, qu'ils soient de droite ou de gauche, mettraient le pays à feu et à sang avec leurs propositions insensées et chaotiques. Seule une voix du milieu, dépassant les clivages, pourra apporter la sérénité à la France. Et bien sûr, les extrémistes, ce sont toutes les oppositions. Tous ceux qui ne sont pas d'accord avec le pouvoir en place. En fait, Macron n'a rien inventé. Napoléon Ier, Louis-Philippe, Napoléon III, tous se présentent comme l'incarnation de la raison, le centre qui lutte contre les extrêmes et rassemble les Français raisonnables en dépassant les clivages Ausha. Un grand berger du centre s'élevant au-dessus des conflits pour guider les brebis citoyennes vers la lumière et les verts pâturages de la République. La théorie de la convergence des extrêmes est encore accentuée au XXe siècle, en particulier avec la philosophe Anna Arendt et sa définition du totalitarisme, qu'elle construit à partir des similitudes entre le nazisme et le communisme. En insistant sur ces similitudes, elle installe jusqu'à aujourd'hui l'idée que les extrêmes se rejoignent comme si les opinions politiques étaient en forme de fer à cheval. Le problème, c'est que d'une part, cette analyse gomme les profondes différences idéologiques entre l'extrême droite et l'extrême gauche, et que d'autre part, Elle ne prend pas en compte le déplacement de l'axe politique, le fait que ceux qui étaient considérés hier comme démodérés sont aujourd'hui qualifiés d'extrémistes. C'est là en réalité le paradoxe des extrêmes en politique. Il y a d'un côté une définition théorique claire de l'extrême gauche et de l'extrême droite, et c'est ce qui permet au Conseil d'État et aux chercheurs de dire que le RN est d'extrême droite, tandis que LFI est de gauche. Il y a de l'autre côté l'usage que font les acteurs politiques des termes d'extrême. Ils disqualifient leurs opposants en les traitant d'extrémistes, comme l'ont fait tous les Napoléons depuis deux siècles. Alors c'est quoi l'extrême droite et l'extrême gauche ? Commençons par la droite. L'extrême droite comporte trois grandes caractéristiques. D'abord, elle pense des différences absolues entre les nations, entre les peuples, entre les races. Des différences hiérarchiques, puisque certains peuples sont mieux considérés que les autres. On reconnaît cette idéologie, évidemment dans le nazisme de Hitler, mais si vous regardez bien, cette idée est également présente dans le Rassemblement national de Marine Le Pen. Le RN veut introduire le principe de préférence nationale, qui consiste à donner la priorité aux Français et Françaises par rapport aux étrangers, pour obtenir des emplois ou des logements sociaux, ou bien interdire certains emplois aux citoyens détenant une double nationalité. Ce principe est contraire à la Constitution française et à la Déclaration des droits de l'homme et du citoyen, qui stipule l'égalité de tous devant la loi. La deuxième caractéristique de l'extrême droite, c'est une vision de la nation qu'on appelle « organiciste » . Cela signifie qu'on comprend la nation comme un être vivant, un organisme. Pour fonctionner, toutes les cellules doivent être complémentaires, bien organisées, et les femmes sont à leur place à la maison, bien entendu, et où les corps étrangers doivent être expulsés. Le RN, par exemple, ne cesse de parler de grands remplacements, une théorie pourtant réfutée, qui affirme que les Français et Françaises sont peu à peu remplacés par des étrangers, comme un cancer qui ferait des métastases. Dans cette conception organiciste, la nation est comprise comme un « nous » , dont les ennemis seraient un « ils » plus ou moins défini. Cela commence en général par celles et ceux qui n'ont pas la nationalité, puis on s'attaque au sang. Voyez par exemple l'expression « français de souche » omniprésente aujourd'hui, et qui s'opposerait au « français de papier » . La troisième caractéristique, c'est qu'il faut employer des moyens violents et autoritaires pour mener à bien cette protection du corps français. Et tout contrevenant sera considéré comme une cellule toxique, devra être traité comme tel. En témoigne au RN la volonté d'instaurer une présomption de légitime défense pour les policiers, une proposition très inquiétante quand on voit les violences policières et l'impunité déjà totale de ceux qui les commettent. Et il y a théoriquement un hiatus entre la droite et l'extrême droite. Si la droite défend aussi des idées conservatrices, Elle défend tout de même l'idée de l'égalité entre les humains qui fondent la République. C'est pour cette raison qu'il y a eu historiquement un cordon sanitaire entre la droite et l'extrême droite, un refus catégorique de faire alliance, précisément au nom des valeurs républicaines. Enfin ça, c'était jusqu'à Bruno Retailleau, qui veut désormais établir un cordon sanitaire face à LFI. Passons à l'extrême gauche. Là aussi, trois caractéristiques. D'abord, l'extrême-gauche s'oppose aux nations et pense à partir d'une perspective internationaliste. Elle postule l'égalité entre tous les individus, quelle que soit leur nationalité. Ensuite, elle veut renverser le système capitaliste et abolir le salariat. Enfin, l'extrême-gauche ne croit pas à la démocratie représentative et au système d'élection. Si elle joue parfois le jeu électoral en présentant des candidats, elle privilégie la lutte directe par la grève et les mouvements sociaux. L'extrême-gauche est donc révolutionnaire au sens où elle défend un renversement absolu du système dans lequel nous vivons et ne croit pas aux simples réformes qui en atténueraient les problèmes. Nationalisme versus internationalisme, hiérarchie versus égalité, autoritarisme versus lutte sociale. Extrême droite et extrême gauche sont radicalement opposés. Alors, est-ce que les extrêmes peuvent se rejoindre ? Certainement pas. Il peut y avoir évidemment des similitudes entre l'extrême droite et l'extrême gauche, dans le rejet du système électoral par exemple, ou même parfois dans certaines prises de position comme le rejet de l'Europe. Sauf que ce rejet ne se fait pas pour les mêmes raisons. L'extrême droite rejette l'Europe au nom de la souveraineté et de la supériorité de la nation. L'extrême gauche rejette une Europe libérale qui accentue les inégalités. Et s'il peut y avoir quelques tentatives idéologiques de fusionner extrême gauche et extrême droite, coucou Michel Onfray, qu'on appelle les « rouges-bruns » , ou s'il peut y avoir parfois certaines confusions entre la gauche et la droite, notamment sur des problèmes contemporains comme l'écologie ou l'identité, cela ne retire rien à l'opposition stricte et aux incompatibilités idéologiques radicales entre les deux extrêmes. Qu'en est-il de LFI ? L'extrême-gauche, nous l'avons dit, est révolutionnaire. Elle veut renverser le capitalisme. Avez-vous vu cela dans le programme de LFI ? Ce parti est plutôt réformiste. Il veut obtenir le pouvoir par les urnes, même s'il propose une réforme du système institutionnel et le passage à une sixième république. Ensuite, LFI propose des réformes d'encadrement du système capitalisme, mais absolument pas son renversement. Elle défend une économie planifiée et encadrée, mais dont les propositions sont moins à gauche que celles de François Mitterrand en 1981. Alors, comment expliquer que LFI soit qualifiée de gauchiste extrémiste, alors que les faits ne résistent pas une seule seconde à l'analyse ? D'une part, cela révèle une droitisation de l'échiquier politique et des médias. La fenêtre d'Overton, qui décrit le champ des idées acceptables en politique, est désormais située à droite toute. Ce n'est plus une fenêtre, disent certains, c'est une baie vitrée. D'autre part, la volonté de qualifier LFI d'extrême-gauche relève d'une stratégie politique de disqualification, menée par Emmanuel Macron et ses sbires. Cette stratégie, qu'on avait déjà observée chez Napoléon Ier, c'est ce que l'historien Pierre Cerna nomme la stratégie de l'extrême-centre, lorsqu'un parti centriste cherche à discréditer l'opposition entre la gauche et la droite et prétend incarner la modération, le juste milieu et la raison. L'extrême centre se présente souvent comme étant constitué d'experts, de techniciens dépourvus de convictions et d'idéologies. Si bien qu'ils n'hésitent pas à être un jour de gauche et un jour de droite, en fonction du vent. Alors, ils compensent leur manque clignant de convictions et de valeurs en faisant preuve de toujours plus d'autoritarisme. Un beau résumé des deux quinquennats d'Emmanuel Macron. Le philosophe Gilles Deleuze propose lui aussi une description des deux idéologies de gauche et de droite. Deleuze nous dit Ici, ce n'est pas une question simplement morale, c'est une question de perception. Deleuze explique que quand on est de droite, on commence par soi et dans la mesure où l'on est privilégié et qu'on vit dans un pays riche, on se demande comment faire pour que la situation dure. A l'inverse, dit-il, être de gauche, c'est avoir que les problèmes du tiers-monde sont plus proches de nous que les problèmes de notre quartier. On perçoit d'abord l'horizon en comprenant que les problèmes que nous rencontrons individuellement sont d'abord dus à des superstructures comme le capitalisme et le colonialisme. Ainsi, les perspectives entre gauche et droite sont totalement symétriques. Mais Deleuze a une autre définition de la gauche, qui permet d'expliquer notre situation actuelle. Il affirme que la droite est toujours majoritaire et que la gauche toujours minoritaire. Pourquoi ? Parce que la droite pense un étalon, c'est-à-dire un modèle dominant et majoritaire, à qui tout le monde doit s'identifier et se conformer. Et selon Deleuze, en Occident, l'étalon c'est homme, adulte mâle, citoyen des villes. La droite pense donc la majorité, le modèle déjà hégémonique. La gauche, à l'inverse, pense les minorités. Être de gauche, dit-il, c'est savoir que la minorité, c'est tout le monde. Alors, indéfectiblement, la gauche est minoritaire, puisqu'elle se constitue toujours en tant qu'idéologie des minorités et en tant que résistance au discours dominant. Ce qui complique sans doute sa bataille pour l'hégémonie culturelle. En attendant, nous sommes en présence d'un parti d'extrême droite qui parvient à imposer ses idées et ses thèmes, d'un parti de gauche qui n'est pas du tout extrême, mais subit de graves tentatives de disqualification, voire de criminalisation, et d'une majorité présidentielle qui se caractérise par son extrême irresponsabilité et son autoritarisme. Alors, espérons que la France se rende compte de l'extrême danger qui la guette. C'est la fin de cet épisode. On se retrouve très vite pour un nouvel épisode du Fil d'Actu. En attendant, pour des infos exclusives et parfois des petites blagues, vous pouvez me suivre sur Instagram sur mon compte Alice de Rochechouart. Et un grand merci à toutes celles et ceux qui, grâce à leurs dons, me permettent de continuer sereinement le podcast. Un grand merci à Lamine, Marie, Christophe, Mathieu, Clément, Cédric, Laurent, Claire, Bastien, Lucille, Vincent, Sophie, Emmanuel, Sylvain, Héloïse, Nicolas, Demnath, Olivier, Alex, Dominique, Thomas, Elodie, Alex, Bruno, Alexandre, Étienne, Aurélien, Bertrand, Carole-Anne, Emric, Amine, Mathilde, Laura, Barthélémy, Romain, Arnaud, Pierre, Aurélie, Denis, Gauthier, Franck, Tristan, Laurence, Pierre-Marie, Monique, Hugo, et tous les autres. Vous aussi, vous pouvez rejoindre l'aventure du fil d'actu. Merci et à très vite.