Speaker #0La mort de Quentin Deranque à Lyon le 14 février dernier a déclenché une véritable honte de choc en France. Ce militant néo-nazi de 23 ans a été battu à mort lors d'une rixe entre un groupe de militants d'extrême droite et un groupe d'antifascistes. L'occasion de s'interroger sur la violence en politique et surtout sur les discours qui l'accompagnent. Quelles sont les violences considérées comme légitimes et quelles sont celles qui ne le sont pas ? On en parle avec la philosophe Elsa Dorlin. Je suis Alice de Rochechouart et vous écoutez le Fil d'Actu, le podcast engagé qui met la philosophie au cœur de l'actualité. Ce podcast est totalement indépendant et il ne survit que grâce à vos dons. Alors si vous voulez soutenir mon travail, vous pouvez faire un don en cliquant sur la page indiquée en description. Et bien sûr, vous pouvez aussi acheter mon livre privilègue aux éditions Gicelates. Merci pour votre soutien. Une minute de silence pour un militant néo-nazi à l'Assemblée nationale. Très sincèrement, j'ai du mal à garder mon calme lorsque je prononce ces mots. Dimanche, des croix gammées avaient été taguées sur la statue Place de la République lors de rassemblement pour Quentin Deranque. Deux jours plus tard, le Parlement français lui a rendu un hommage national. Quentin Deranque appartenait à plusieurs organisations d'extrême droite. D'abord, l'Action Française, un des plus anciens groupes français d'extrême droite, créé à la fin du XIXe siècle par le futur collaborationniste et idéologue violent Charles Maurras. L'Action Française est un mouvement royaliste et nationaliste, historiquement antisémite et xénophobe, qui avait notamment attaqué Léon Blum en pleine rue en 1936. Quelques années plus tard, elle se rallie avec enthousiasme au maréchal Pétain et au vichysme. Quentin Deranque était également membre du groupe Audace, un groupuscule néofasciste lyonnais, successeur de Bastion Social, tissu en 2019, lequel avait lui-même succédé au GUD, connu pour ses nombreuses actions violentes. Quentin Deranque était un militant actif. L'année dernière, il avait participé au défilé néo-nazi du comité du 9 mai, cagoulé, brandissant des drapeaux noirs ornés de croix celtiques et marchant au rythme de tambours de la jeunesse hitlérienne. C'est cet homme à qui l'Assemblée nationale a rendu hommage hier. Comment en sommes-nous arrivés là ? Tout commence le 13 février dernier. L'eurodéputé Rima Hassan vient faire une conférence à Sciences Po à Lyon. De manière assez habituelle, le groupe d'extrême droite Nemesis s'invite à l'événement pour délivrer son message xénophobe. Les militantes de Némésis ont demandé à des camarades de leur camp politique d'assurer leur sécurité. Des groupuscules d'extrême droite se tiennent donc un peu plus loin, en retrait, mais prêts à en découdre et à casser du gauchiste. Une situation tristement banale à Lyon. Depuis une quinzaine d'années, cette ville est devenue un bastion d'extrême droite. Dans les années 2010, plusieurs groupuscules néofascistes ont installé leurs locaux dans le Vieux Lyon. Armés et cagoulés, ils quadrillent les rues de la ville pour tabasser des personnes racisées, LGBT ou qui ont l'air d'être de gauche. A chaque événement organisé par la gauche, ils organisent des actions violentes. Face à cette menace grandissante de l'extrême droite lyonnaise, les militants antifascistes résistent et s'organisent. En 2018, Raphaël Arnault, aujourd'hui député LFI, crée la Jeune Garde, un groupe antifa qui milite d'abord de manière classique, par exemple en distribuant des tracts et en manifestant, mais aussi en saccageant les locaux des groupes fascistes et en recourant parfois à la violence physique. La résistance fonctionne. Les locaux des groupuscules fascistes ferment les uns après les autres. Il y en avait cinq et aujourd'hui, il n'en reste plus aucun. Les groupuscules, le GUD, le bastion social, génération identitaire, sont également dissous. Mais ils se reforment aussi vite. Et à chaque dissolution, le recours à la violence est de plus en plus assumé, revendiqué, jusqu'à devenir central. Partout en France, et encore plus à Lyon, les fascistes veulent casser du gauchiste. À Lyon, les affrontements entre fascistes et antifas sont ainsi monnaie courante, quasi hebdomadaire en réalité. Et c'est une rixe de ce type qui a conduit à la mort de Quentin Derangue samedi dernier. Plusieurs vidéos... publié notamment par le média Contre-Attaque et par le Canard Enchaîné, semble d'ailleurs montrer que c'est bien le groupe d'extrême droite qui a attaqué le groupe d'Antifa, mais qui a rapidement été dépassé. La plupart des néofascistes se sont alors enfuis, sauf Quentin Desranques qui n'y est pas parvenu. Et il a, à ce moment-là, subi des coups d'une grande violence. D'après plusieurs témoins, il a ensuite refusé d'aller à l'hôpital. Un de ses camarades a tenté de le ramener chez lui, mais après une heure de marche, l'état de Quentin Desranques s'est dégradé. Il a été secouru par les pompiers et il est mort le lendemain à l'hôpital. Pourtant, dès l'hospitalisation du jeune homme, c'est un tout autre narratif qui se met en place. Les médias diffusent immédiatement la version portée par les groupuscules d'extrême droite. L'AFP publie une dépêche. Quentin aurait été attaqué seul par 15 individus, poignardés, laissés pour morts dans la rue. Quentin, un jeune étudiant pacifiste, catholique, sans histoire, coriste, humanitaire. Victime, martyr de la violence d'extrême gauche. Sans attendre d'informations fiables, court-circuitant l'enquête, Gérald Darmanin, ministre de la Justice, déclare C'est l'ultra-gauche qui manifestement a tué. Les récupérations politiques ne traînent pas. Les fautifs, ce sont LFI. Pourtant, sur les 65 homicides à caractère idéologique qui ont eu lieu en France depuis 1986, 90% étaient le fait de l'extrême droite. La violence politique en France est très majoritairement le fait de l'extrême droite. Mais c'est la mort de Quentin Deranque, un néo-nazi, qui déclenche un hommage national. Si je donne autant d'éléments de contexte, notamment sur l'importance de la menace néo-nazie à Lyon, c'est parce que la violence doit toujours être analysée à partir de la situation matérielle dans laquelle elle s'exerce. Bien sûr, dans l'idée, elle n'est jamais justifiée et chaque vie vaut autant qu'une autre. Mais une fois qu'on a dit ça, on doit bien constater que la violence existe dans notre société et on ne peut pas faire l'économie d'une contextualisation. Attention, je ne suis pas en train de dire que Quentin Deranque méritait de mourir. Les coups qu'il a reçus sont effectivement extrêmement violents et mon but n'est certainement pas d'encourager la violence physique. Mais il me semble qu'ici, la question n'est pas tellement la légitimité ou non de l'usage de la violence. La question est plutôt, quels sont les discours que l'on porte sur la violence ? Quelles violences sont légitimées, banalisées, normalisées ? Et quelles violences ne le sont pas ? La philosophe Elsa Dorlin peut nous éclairer sur ces problématiques. Dans son livre « Se défendre, une philosophie de la violence » , elle veut évacuer la question « le recours à la violence est-il légitime ? » pour comprendre les mécanismes de domination concrets et constants qui s'exercent dans notre société. Il faut, dit-elle, se méfier des réponses abstraites et de la tentation moralisatrice qui évacue trop rapidement que la question se situe au cœur d'une réflexion sur la justice sociale, l'état de droit et la démocratie. Elsa Dorlin propose ainsi une analyse historique et politique de la catégorie de légitime défense. En effet, nos sociétés occidentales s'organisent sur le rejet de la violence individuelle. Les individus n'ont pas le droit de se comporter de manière violente et ils délèguent l'usage de la force à l'État. C'est ce que décrit la fameuse expression du sociologue Max Weber. L'État revendique le monopole de la violence légitime. Il y a cependant une exception à cette règle. C'est le contexte de légitime défense. La société peut exceptionnellement tolérer l'usage de la violence quand elle s'exerce en réponse à un acte lui-même violent. Mais comme le montre Elsa Dorlin, la notion de légitime défense s'inscrit historiquement dans des rapports de pouvoir. Depuis le XVIIe siècle, en Europe, en Amérique du Nord et au Moyen-Orient, les États ont organisé une séparation entre ceux qui auraient une légitimité à se défendre et ceux qui sont privés de ce droit. Par exemple, dans le Code noir, un édit promulgué par Louis XIV en 1685 et destiné à réglementer l'esclavage dans les colonies françaises, les esclaves ont interdiction de porter une arme, tandis que les colons en ont l'autorisation. En fabriquant des corps désarmés, le colonialisme a ancré l'idée selon laquelle seule une minorité dominante est légitime pour se défendre, tandis que les dominés sont par défaut ... considérés comme illégitimes. Les dominés n'ont pas le droit de recourir à la violence, ils doivent demeurer sans défense, tandis que la violence des dominants est légitime et de fait. À travers plusieurs exemples historiques, Elsa Dorlin montre ainsi que l'histoire politique irrigue la notion de légitime défense. Pour être légitime, il faut être dominant. Si bien d'ailleurs que la philosophie politique moderne pense la légitime défense à partir de la propriété. Celui qui est propriétaire, propriétaire de son corps, de ses biens, de ses terres, de sa femme, de ses enfants, aura le droit de les défendre. Il y a donc d'un côté des sujets libres, propriétaires, ayant le droit légitime de se défendre, et de l'autre des sujets dépossédés d'eux-mêmes, sans défense et considérés comme une menace permanente pour l'ordre et la société. Alors, la violence qui s'exerce contre les dominés, et en premier lieu celle de l'État, est invisibilisée. car elle est toujours considérée comme légitime. Elsa Dorlin montre que la catégorie de légitime défense prend sa source au sein d'une histoire faite de domination et d'oppression, et qu'elle consiste souvent, pour l'État, à légitimer sa propre violence et à perpétuer l'ordre en place. Une histoire qui perdure aujourd'hui. En témoignent par exemple les cas de violences policières qui finissent presque systématiquement en non-lieu ou les propositions de loi pour instaurer une présomption de légitime défense pour les policiers. Et à l'inverse, les manifestations et protestations, même pacifiques, des populations, se font sévèrement réprimées et stigmatisées comme étant ultra-violentes et illégitimes. L'analyse d'Elsa Dorlin permet ainsi de montrer que la violence n'est jamais unilatéralement condamnée Elle n'est pas condamnée de manière égale en fonction de celui qui l'exerce. Autrement dit, il y a toujours un discours porté sur la violence qui permet de la légitimer, de la minimiser ou au contraire de la dénoncer avec force. Prenons un exemple. Pendant la Seconde Guerre mondiale, les résistants et résistantes français ont usé de violence. Ils ont même souvent tué. Pourtant, ils et elles sont à juste titre portés au nu, car on considère que leur violence était légitime et défensive. face à l'oppresseur nazi. Par contraste, on va qualifier les militants écologistes d'éco-terroristes violents lorsqu'ils organisent des manifestations contre des méga-bassines, alors même qu'ils ne commettent aucune violence physique. Ainsi, ce qu'on qualifie de violent est toujours ancré dans un certain contexte politique. Les discours sont toujours situés dans des rapports de pouvoir. Alors, il n'y a aucun doute que la mort de Quentin était violente. Cependant, le discours qui a été porté sur cette histoire depuis vendredi fait complètement l'impasse sur les rapports de pouvoir et sur les conditions qui ont conduit à ce décès. En l'occurrence, l'ultra-violence des néo-nazis, qui depuis 15 ans organisent des actions racistes, homophobes et en appellent à l'éradication des minorités, sans que cette idéologie ne soit vraiment condamnée par une grande partie de la classe politique. Et parallèlement, la résistance de groupes antifascistes qui veulent mettre un terme à cette idéologie. Le groupe lyonnais La Jeune Garde qui seraient peut-être impliqués dans cette affaire, se réclament d'ailleurs de l'autodéfense populaire, dont parle Elsa Dorlin. Et dans ce cadre, la violence des antifas serait défensive, réactive. Elle n'est pas une fin en soi, mais un moyen de résister à l'oppression de groupes néo-nazis, et surtout, elle n'est pas le moyen d'action premier. Et puis, il n'y aurait pas de groupe antifasciste utilisant parfois de la violence si on ne laissait pas libre cours à l'idéologie néo-fasciste et à leurs actions violentes. Les dernières vidéos, qui suggèrent que ce sont bien les groupes d'extrême droite qui ont attaqué les premiers, en attestent. L'analyse d'Elsa Dorlin permet aussi de voir les récupérations politiques qui sont à l'œuvre dans cette histoire. Sans surprise, les partis d'extrême droite, comme le RN, s'empressent de remettre la faute sur LFI. Mais c'est aussi le cas du gouvernement, qui profite de cette histoire pour continuer à diaboliser ce parti. Et même peut-être le criminaliser. La semaine dernière, Le ministre de l'Intérieur et Emmanuel Macron avaient d'ailleurs décidé, contre les avis précédents du Conseil d'État, de catégoriser LFI à l'extrême gauche. Et on éclaircira ce point dans l'épisode de la semaine prochaine. Juste après la mort de Quentin Deranque, Emmanuel Macron s'est même fendu d'un tweet d'hommage. Il n'avait pas tweeté pour la mort de Federico Aramburu, le rugbyman argentin, tué par balle en pleine rue à Paris par deux néo-nazis en 2022. Ni pour celle d'Hichem Mirawi. ou celle de Djamen Ben Djabala en 2024 et 2025, tous tués par l'extrême droite. Eux n'ont pas eu de minutes de silence à l'Assemblée. Quentin Derank a été présenté comme un jeune homme gentil et délicat, non-violent, un néo-nazi non-violent, on aura tout entendu. Le journal Le Figaro a publié un article hallucinant, racontant que Quentin était consciencieux et qu'il rangeait bien sa chambre, tout en minimisant ses accointances fascistes. Une manière de cadrer le récit. pour passer sous silence la violence de son idéologie, qui illustre parfaitement la banalisation des idées d'extrême droite dans le paysage politique actuel. Alors cette minute de silence doit plus que jamais nous alerter. Au Parlement français, on rend hommage à des nazis. Sans doute qu'on ne doit pas mourir pour ses idées, mais on ne doit pas non plus normaliser des idées qui prônent la mort. C'est la fin de cet épisode. On se retrouve très vite pour un nouvel épisode du Fil d'Actu. 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