Speaker #0Bienvenue dans ce nouvel épisode du Delbrief. Derrière le micro, toujours en solo, c'est moi, Del. Et ici l'idée, c'est de débriefer de tout et de rien, enfin plus de tout que de rien, et en particulier de ce qui me fait vibrer : ciné, lité, photo, expos, dernier coup de cœur ou coup de gueule. Ne rien s'interdire, tout s'autoriser, bref, delbriefer en toute simplicité. Certains d'entre vous étaient pressés d'écouter un Delbrief qui ne serait pas consacré au cinéma et le réclamaient depuis longtemps. Vous savez quoi ? This is it, c'est maintenant. Eh oui, je sors de ma petite zone de confort aujourd'hui pour vous delbriefer non pas d'un film, mais d'un roman. Et je me suis dit que ma désertion des salles de cinéma depuis le dernier épisode était peut-être le moment idéal pour me lancer. Mais rassurez-vous, comme pour l'épisode consacré à l'architecture et aux espaces d'Abraxas, le cinéma n'est pas très loin. Figurez-vous que l'auteure de ce roman a, comme par hasard, un lien de parenté avec le cinéma puisqu'il s'agit de la fille du réalisateur français Bertrand Tavernier, Tiffany Tavernier. Et puis j'avoue aussi que je serais plutôt enthousiaste à l'idée d'une adaptation de ce roman au cinéma. Mais avant de vous en dire plus, je vais commencer cet épisode en vous posant une question simple. Est-ce que vous connaissez bien vos amis ? Sûr ? Certain ? C'est votre dernier mot ? D'accord. Et si un jour, vous appreniez que parmi eux, se trouvaient en fait des tueurs en série ? Est-ce que ça vous étonnerait ? Bon, j'espère que vous répondez par l'affirmative là, car sinon je commence sérieusement à m'inquiéter du profil des delbriefés qui m'écoutent. Est-ce que vous y croiriez ? Quelles seraient vos réactions à votre avis ? Une telle révélation et le tremblement de terre qu'elle provoque, c'est le point de départ du roman intitulé L'Ami. On y découvre le couple formé par Thierry et Elisabeth, qui assistent complètement impuissants et ahuris à l'intervention matinale du GIGN, qui encercle la maison de leurs voisins, Guy et Chantal, avec qui ils sont amis depuis quatre ans. Immédiatement, ils imaginent leurs amis dans la position des victimes, peut-être agressées ou prises en otage par des braqueurs, des prisonniers en cavale ou des terroristes. A aucun moment ça leur traverse l'esprit que leurs amis pourraient faire l'objet d'une arrestation, qui plus est, par la crème de la crème des forces de l'ordre, le GIGN en personne. En apprenant la nouvelle, c'est la stupeur qui s'empare d'eux. Une stupeur teintée d'incompréhension, puisqu'ils ne connaissent pas encore les motifs de cette arrestation. En effet, pour le bon déroulement de l'enquête, les forces de l'ordre ne peuvent pour le moment rien leur dévoiler. En attendant d'en savoir plus, impossible de rester sans rien faire. Alors, comme on n'est jamais mieux servi que par soi-même, le couple essaie de trouver des infos sur Internet, à la radio, à la télé, mais rien, pas le moindre indice. Et c'est après une nuit de sommeil qu'ils sont réveillés en sursaut par de grands coups frappés à leur porte. Non, c'est pas le GIGN cette fois, mais une journaliste venue au saut du lit recueillir leur réaction à chaud et leur balancer en pleine tête ce scoop qui fait l'effet d'une bombe. Guy, leur voisin, leur ami, est un tueur recherché depuis des années ! Pour Thierry, la nouvelle est tellement violente et inattendue qu'il ne peut y croire. Sa première réaction est donc de mettre en doute la parole de la journaliste, histoire de rassurer sa femme, complètement abattue, et surtout de se rassurer lui-même : "Elle ment ! Guy n'aurait jamais fait ça ! Jamais !" Rapidement, après le déni, vient la sidération devant le poste de télévision qui annonce les détails de l'affaire et révèle le profil des victimes : plusieurs jeunes filles âgées entre 13 et 20 ans, portées disparues sur une période de sept ans. La dernière en date, disparue seulement depuis quelques jours, a été sauvée in extremis par des randonneurs dans la forêt au seuil de son exécution à coups de couteau. Et concernant la culpabilité de Guy, il n'y a aucun doute. Les empreintes laissées sur l'arme sont les siennes et sa femme Chantal est passée immédiatement aux aveux après leur arrestation. Pour dépasser ce stade de la sidération, Thierry a un besoin irrépressible de comprendre comment il a pu passer à côté de certains signes. Il se repasse alors en boucle la chronologie de leur amitié qu'il met en rapport avec la chronologie des disparitions. Et les souvenirs remontent petit à petit. Il se rappelle par exemple très précisément la réaction de Guy quand la psychose s'était installée dans la région après la disparition successive de deux jeunes filles. Il s'était moqué d'Elisabeth qui avait alors peur de sortir : "Mais enfin, tu vois pas que ce gars-là, c'est que les gamines qui l'intéressent ?" Thierry se remémore aussi les moments passés en la compagnie de son ami, notamment autour de leur passion commune pour les insectes qu'ils aimaient observer pendant des heures. Une passion qui ne semble plus si anodine à la lumière des dernières révélations. Impossible en effet de ne pas voir les petites victimes comme finalement de simples insectes sur qui Guy faisait ses propres expériences. D'autres faits précis qu'il a consignés dans son journal intime résonnent de manière bien différente à la lueur des dernières avancées de l'enquête, notamment la fois où Thierry a été réveillé en pleine nuit par des cris de bête. Et il remonte loin dans la lecture de son journal, jusqu'au moment où il commençait à sympathiser avec son nouveau voisin, qu'il désignait alors comme un type bien. Un type bien dans le jardin duquel on commence à déterrer des corps. Après la sidération vient alors le dégoût. Comment accepter que ceux qu'ils pensaient être leurs amis, ceux qui sont désormais surnommés "les monstres" dans tous les médias, sont venus chez eux, se sont assis à leur table, aient bu dans leur verre, aient, je cite, « pissé et chié chez eux » ? Comme un deuil, Thierry semble devoir passer par plusieurs étapes. Après le déni, la sidération, le dégoût, place maintenant à la colère. Thierry se met à insulter Guy de tous les noms. Ce pote, ce [BIP], cet amie, cet [BIP]... à qui il a donné sa confiance. Mais finalement cette colère, est-ce qu'elle ne s'adresserait pas davantage à lui-même, lui qui a été trop naïf à croire que ce mec pouvait être un type bien ? Il a l'impression d'avoir été pris pour un pigeon, d'avoir été floué sur toute la ligne. Trop bon, trop con, à lui prêter dans la joie et la bonne humeur ses outils, sa scie et son marteau. Comment ne pas s'en mordre les doigts à présent ? Comment ne pas penser qu'il s'est peut-être rendu complice, sans le savoir, d'un meurtre, voire de plusieurs ? Cette colère, il faut qu'elle sorte de lui. Alors il court dans les bois, il gueule, il se prend pour Rocky Balboa à cogner contre des troncs d'arbres, mais rien n'y fait, rien ne le soulage, pas même le ménage de trois jours dans lequel il se lancera un peu plus tard pour nettoyer à la javel toutes les surfaces de la maison que les monstres auraient touchées. Et qu'est-ce qu'on fait, maintenant qu'on sait ? Dans le couple que forment Thierry et Elisabeth s'opposent deux façons de survivre au choc, deux mécanismes complètement antinomiques pour affronter la nouvelle vie qui les attend, la vie d'après. D'un côté, on a Elisabeth qui ne parvient pas à aller au-delà du choc initial de la nouvelle. Telle une zombie, elle reste des heures devant la télé sans même parvenir à faire les gestes du quotidien, sans même avoir la force d'aller se doucher ou de s'habiller. Et elle aussi, elle ressasse certains détails, en particulier ce drap qu'elle avait prêté à leurs voisins, sans se douter une seule seconde qu'il servirait à enterrer un corps. Jour après jour, Elisabeth s'enfonce dans une profonde dépression et plonge dans un gouffre de culpabilité dont elle n'arrive pas à s'extraire. De l'autre, on a Thierry, alors lui, il veut à tout prix retrouver sa vie d'avant, comme si de rien n'était ou presque. Il reprend donc le chemin de l'usine dans laquelle il travaille, fuyant les journalistes, prêts à tout pour obtenir une interview exclusive de l'ami du tueur. C'est un déluge de questions qu'il devra affronter de la part de ses collègues en salle de pause, où la télévision diffuse ici aussi les chaînes d'info en continu. Des collègues dont les réactions oscillent entre la compassion et l'incompréhension. Bah oui ! Comment se fait-il que Thierry, celui qui capte en un seul coup d'œil le moindre grain de sable dans le rouage d'une machine, n'ait pas réussi à voir que quelque chose clochait chez son voisin ? Entre une femme qui ne veut pas de cette vie d'après, et un mari qui fait comme si la vie d'après était la vie d'avant, c'est deux salles, deux ambiances, et la cohabitation devient compliquée. Et c'est une consultation chez un spécialiste en choc post-traumatique qui vient marquer une rupture définitive dans le couple. Comme je l'ai déjà dit, Thierry, lui, son moyen de survivre au choc, c'est de mener coûte que coûte une vie la plus normale qui soit, en poursuivant toutes les habitudes qu'il avait avant l'arrivée du GIGN et l'interpellation de leurs voisins. Et une telle attitude est incompréhensible pour Elisabeth. Sur Thierry ? Tout semble glisser, peu importe le bouleversement, elle l'affirme, ça ne date pas d'hier. Il reste le taiseux, le taciturne, celui qui ne manifeste jamais la moindre émotion, contrairement à elle qui vit tout intensément. C'est simple, les drames successifs que le couple a vécus ne semblent jamais écorcher la carapace de Thierry : ni le départ de leur fils à l'autre bout du monde, ni la mort de leur chienne. Et pour survivre à ce nouveau cataclysme dans leur vie, Elisabeth ne voit pas d'autre solution que de partir chez sa sœur et de s'éloigner de toute cette ambiance mortifère et anxiogène. : les hommes en combinaison blanche de la police scientifique qui creusent des trous dans le jardin d'à côté à la recherche de corps, la horde de journalistes à l'affût du moindre scoop. Bref, c'est une question de survie. Car oui, si elle reste plus longtemps ici, elle en est certaine: elle va crever ! Et le départ d'Elisabeth semble être un choc encore plus terrible pour Thierry, qui nous est décrit pour la première fois dans une profonde détresse, en train de hurler à genoux. Et même quand on lui conseille de prendre à son tour la poudre d'escampette, c'est nein, c'est hors de question pour Thierry. Rompre avec son quotidien et partir de chez lui, ce serait comme battre en retraite. Ici, c'est chez lui et il compte bien y rester. Mais les emmerdes, c'est bien connu, ça prend jamais de vacances. Voilà donc notre Thierry convoqué par la DRH pour un arrêt forcé de plusieurs semaines. Il ne manquait plus que ça ! Et le motif de cet arrêt, sans vous en dévoiler la raison précise, fait écho aux reproches d'Elisabeth. A croire qu'ils se sont tous donné le mot. S'ensuivront d'autres péripéties qui conduiront finalement Thierry à avoir un déclic. Il lui suffira alors de quelques minutes pour rassembler ses affaires et partir à bord de sa voiture. Un ras-le-bol que Thierry exprime à travers une surenchère de mots dans cette phrase énumérative que j'aime beaucoup et que je vais vous citer : "Je pars, donc. Les plantant tous : les épouses, les fils, les chiens trépassés, les gendarmes, les collègues, les DRH, les victimes, leurs parents, les monstres, les stagiaires, les rapaces." Commence alors une deuxième partie dans laquelle on va se laisser porter, comme Thierry, à bord de sa voiture, vers une destination inconnue. Et après une première partie très dense, très rythmée pleine d'actions et de rebondissements, très proche finalement du tempo de l'actualité, j'ai été assez désorientée dans un premier temps par ce changement d'axe narratif auquel je ne m'attendais pas du tout. Après avoir eu l'impression de tout perdre, son ami, sa femme, son travail, sa maison, Thierry opère un retour aux sources en se rendant à l'ancienne ferme de son grand-père pour retrouver la nature et les paysages de son enfance passés auprès des vaches. Et c'est là, coupé de tout pendant plusieurs jours, loin des infos, loin de sa maison, loin de sa femme, loin de sa routine, dans un confort sommaire, c'est là qu'il va se retrouver lui, qu'il va retrouver des émotions qu'il avait enfouies depuis bien trop longtemps. L'occasion de convoquer des souvenirs douloureux qu'il avait préférés passer sous silence. Cette parenthèse au plus près des éléments, c'est finalement ce qu'il fallait à Thierry pour renaître à lui-même et s'ouvrir aux autres, ce qui donnera lieu à des retrouvailles inattendues avec plusieurs personnages, certains hauts en couleur. Et comme le principe d'une parenthèse, c'est ne pas s'éterniser non plus, Thierry sera finalement contraint de revenir au plus vite à son domicile pour un ultime face-à-face qu'il ne risque pas d'oublier, dans une troisième et dernière partie encore plus courte, que je vous invite chaudement à aller découvrir. La seule chose que je peux vous dire, c'est que j'aurais aimé prolonger ce moment auprès de Thierry, un homme plus complexe qu'il n'y paraît à première vue, et dont les drames personnels sont finalement plus intéressants que les détails sordides d'une enquête criminelle. Telle est la force de ce roman à mon avis, et même si je ne vous cache pas, je vous l'ai dit, que j'ai été un peu surprise par la deuxième partie qui prend une direction inattendue, loin des lieux des crimes, j'ai finalement été conquise par ce choix audacieux de l'auteur. Et je pense que cette tournure originale fait la sève de ce récit, ce retour aux sources et la confrontation de Thierry à lui-même, finalement. Malgré un bémol sur le choix du prénom de ce fameux voisin, Guy, que je n'arrivais pas à dissocier d'un autre nom malheureusement trop connu, j'ai apprécié la justesse de ton adopté par l'auteur tout au long du roman. J'ai trouvé intéressant que ce roman adopte un point de vue original et prenne une direction à contre-courant de tout ce qui fascine dans le true crime actuellement. Ici, on n'est ni dans la tête du tueur en série, ni dans celle de l'enquêteur. Et si on ne tait pas les horreurs commises, on n'est pas dans la surenchère non plus pour dresser un catalogue précis des détails les plus gores. Ici, on est dans la tête d'un homme sans histoire et des plus banals en apparence, ébranlé au plus profond de son être du jour au lendemain, en apprenant que son seul ami est finalement le représentant du mal absolu, le mal M-A-L. Si les changements de rythme et les détours dans la narration ne vous font pas peur, si vous aimez les récits qui explorent les parcours de reconstruction post-traumatique et la question de l'amitié, ce roman est fait pour vous. Ce qui est sûr, c'est qu'il ne vous laissera pas indifférent et surtout qu'il vous amènera à vous poser les mêmes questions qui traversent Thierry, notre personnage principal. Et vous, à sa place, comment réagiriez-vous ? N'hésitez pas à me le dire dans les commentaires de cet épisode. J'espère que ce premier Delbrief litté vous a plu et qu'il vous a donné envie de vous plonger dans la lecture de ce roman dont je rappelle le titre, L'Ami, publié en 2021 aux éditions Sabine Wespieser. En attendant de vous retrouver pour un prochain Delbrief, partagez cet épisode avec vos amis qui vous veulent du bien, lisez, allez au ciné et comme toujours, n'oubliez pas d'en delbriefer !