Speaker #0Bienvenue dans ce nouvel épisode du Delbrief. Derrière le micro, toujours en solo, c'est moi, Del. Et ici l'idée c'est de débriefer de tout et de rien, enfin plus de tout que de rien, et en particulier de ce qui me fait vibrer. Ciné, litté, photo, expo, dernier coup de cœur ou coup de gueule, ne rien s'interdire, tout s'autoriser, bref, delbriefer en toute simplicité.
Si je vous dis huis clos familial coréen, lutte des classes, professeur particulier et vengeance, vous pensez, j'en suis sûre, au film Parasite du réalisateur Bong Joon-ho, le thriller coréen par excellence. Si vous aimez ce type d'ambiance, ça tombe bien, vous allez adorer le polar coréen dont je vais vous parler aujourd'hui. Et quand je dis polar, je ne parle pas de cinéma, mais d'un roman que j'ai lu quasiment d'une traite et qui s'intitule « Leçon particulière » de l'auteur coréenne Sulmi Bak, publié aux éditions HarperCollins. Sa couverture, pourtant très minimaliste, n'est pas sans rappeler d'ailleurs ce film coréen qui a obtenu la Palme d'Or à Cannes en 2019. Sur un fond noir, les marches d'un escalier esquissées d'un simple trait rouge qui s'épaissit en bas de la dernière marche pour former une goutte de sang. Un code couleur, rouge et noir, qui fait toujours son petit effet sur moi. Ce n'est d'ailleurs pas un hasard si j'ai utilisé le même pour la miniature du podcast. Et comme tout bon polar qui se respecte, sous le titre, lui aussi en lettres rouges, on a une accroche qui claque et qui donne envie directe de se plonger dans cette histoire, je cite : « la révélation coréenne qui hantera vos nuits ». J'irai encore plus loin en disant que ça risque aussi de hanter vos jours.
Au-delà de la Coréemania qui souffle en France et dont les éditeurs auraient tort de se priver, ce premier roman est brillant et original par sa construction narrative, articulée autour de quatre parties courtes mais extrêmement denses, sous la forme de lettres ou de journaux intimes offrant une alternance de points de vue. De quoi maintenir le lecteur en tension permanente avec une succession incroyable de retournements de situation. Et, à l'image de la silhouette rouge qui apparaît de profil sur la couverture, on descend progressivement cet escalier de révélation en cascade pour plonger dans le gouffre de la noirceur humaine, qui a l'air d'être un puits sans fond. Allez, il est temps de découvrir le premier palier de cette plongée, la première partie du roman intitulée « Je suis un mauvais professeur particulier. » Cette partie prend la forme d'une lettre écrite par Mira à l'intention de la mère de l'élève à qui elle donne des cours particuliers. Mira revient sur un événement qui s'est passé un an auparavant, la découverte d'une chienne retrouvée morte dans un parc, les cervicales brisées. L'occasion de dénoncer le laxisme de la justice coréenne, responsable selon elle de la perpétuation de la maltraitance animale en infligeant des peines légères aux auteurs. Les sanctions généralement appliquées sont de simples amendes, ce qu'elle considère comme très insuffisant. Elle annonce d'ailleurs la couleur tout de suite : " Moi, je ne crois pas en la justice. Au bout du compte, elle s'efface toujours devant les hommes, devant l'argent, devant l'humain." Avec une telle phrase, on sent déjà que la vengeance est à portée de page. Puis Mira dévoile l'identité de la propriétaire de la chienne retrouvée morte, une quadragénaire pauvre qui n'a pas voulu porter l'affaire au tribunal. On n'en est qu'au début de l'histoire, mais là vous vous dites comme moi, au moment où je lisais ces pages, que le roman n'est que la banale histoire d'une femme qui veut venger la mort de son animal de compagnie. Mais n'allez pas trop vite en besogne, car vous êtes encore très loin, mais très loin du compte. Dans cette affaire, le responsable, qui aurait pu rester anonyme, se fait connaître et n'est autre qu'un enfant qui va aller lui-même se dénoncer auprès de la propriétaire de la chienne décédée à qui il exprime des remords. Face à un tel courage de la part d'un gamin du même âge que son propre fils, la propriétaire se montre alors clémente et va même jusqu'à le réconforter. Un comble pour Mira : "C'est lui le coupable et c'est lui qu'on a réconforté." L'histoire aurait pu s'arrêter là si la propriétaire de la chienne n'était pas allée se présenter à son tour à la mère de l'enfant, de crainte que celui-ci ne culpabilise trop. Et là, à notre grande surprise, la rencontre vire immédiatement à l'altercation. La mère de l'enfant monte sur ses grands chevaux et passe à l'attaque en accusant aussitôt la propriétaire, une vulgaire poissonnière, de mentir. Bah oui, impossible que son fils, Yushan, gentil et intelligent, ait pu tuer une chienne. Et dans la foulée, elle la soupçonne de vouloir l'escroquer : "Je les connais, les gens comme vous. Vous guettez la moindre occasion de soutirer de l'argent aux familles aisées comme la mienne." Et comme si ce n'était pas suffisant, elle va même jusqu'à suspecter le propre fils de la propriétaire. Et ce ne serait d'ailleurs pas étonnant, vu que son fils est un attardé. Et ce n'est pas tout. Place maintenant aux menaces. Elle lui ordonne d'arrêter de faire circuler de fausses rumeurs, sous peine de s'en prendre à sa famille. S'il le faut, elle n'hésitera pas à faire enfermer son fils en prison ou en hôpital psychiatrique. Et pour finir en beauté, elle vocifère tout son dégoût à l'égard de la femme qui se tient devant elle et qui a le malheur d'appartenir à la classe populaire : "Ça me dégoûte d'habiter dans le même quartier que des gens aussi immondes que votre fils et vous. Vous entendre prononcer le prénom de mon Yushan me répugne autant que de me baigner dans la merde." Waouh ! Il y a de quoi être soufflé par la violence de tels propos. Des propos qui ne sont pas sans rappeler cette lutte des classes qu'on voyait déjà bien à l'œuvre dans le film Parasite. Plusieurs scènes montraient ainsi les membres de la famille aisée commenter l'odeur corporelle désagréable qui émanait des domestiques. Un dégoût et un mépris pour la classe populaire qui sera partagé plus tard dans le roman par un autre membre de cette famille : "J'aurais dû m'en douter dès que j'ai senti cette odeur de poisson pourri. Une personne aussi bête et pathétique ne pouvait pas comprendre mes intentions." Deux jours après cette altercation, la propriétaire de la chienne et son fils sont retrouvés morts à leur domicile, asphyxiés par le gaz.
Ce suicide, conséquence directe des menaces proférées à leur encontre, laisse un vide abyssal dans le cœur de la troisième personne composant ce foyer, la fille aînée, qui n'est autre que Mira, la narratrice de la lettre. Une jeune femme envahie à la fois par le syndrome du survivant et les regrets d'avoir prononcé des paroles très dures à l'intention de sa mère juste avant le drame. Mais la culpabilisation est vite balayée par les pensées de représailles qui prennent rapidement le pas sur tout le reste dans l'esprit de Mira : "Même éventrer votre fils sous vos yeux ne me paraissait pas suffisant. Il me semblait juste de mettre en pièce tous les membres de votre famille." Avec, semble-t-il, cette amatrice de Scream et de Kill Bill, on est certain d'une chose: sa vengeance sera terrible et personne n'y échappera.
Mais encore faut-il pouvoir s'approcher de cette famille, sans révéler sa véritable identité. Ce qu'elle fait en donnant des cours particuliers au plus jeune fils de la famille, le petit frère de Yushan, Yujae. Une fois de plus, on est obligé de faire un nouveau parallèle avec Parasite, puisque l'intrusion de la classe populaire dans la sphère feutrée d'une famille très aisée se fait exactement grâce à la même technique. Rapidement, Mira se prend d'affection pour son élève, qui a le malheur de vivre aux côtés d'une mère et d'un grand frère psychopathes. Un élève dont elle détecte rapidement l'intelligence hors normes, même s'il fait semblant d'être bête. La seule façon qu'il a trouvée finalement pour attirer l'attention de sa mère, qui n'a de yeux que pour son grand frère, sur qui elle fonde de grands espoirs au regard de ses brillants résultats scolaires. Mais la soif de vengeance de Mira va être stoppée nette le jour où elle reçoit un SMS anonyme qui va venir ébranler toutes ses certitudes sur l'identité du coupable.
Et là, tout ce que je viens de vous raconter, ça se passe en seulement 20 pages, rendez-vous compte ! A partir de là, les révélations se succèdent et les masques tombent au sein d'une famille sans histoires en apparence. Des révélations qui figent le lecteur en même temps que la narratrice, qui n'hésite pas à l'exprimer de multiples manières. Elle en a la chair de poule, elle est au bord de l'évanouissement et elle commence même à avoir peur. Celle qui était prête à se lancer dans une véritable spirale meurtrière, ne serait-elle pas finalement le plus exposée au danger à cause de quelqu'un encore plus déterminé qu'elle ?
A cette première lettre, écrite par Mira, succédera une seconde lettre, la réponse de la mère fortunée. « Je suis une mauvaise mère » , tel est l'intitulé de cette deuxième partie. Alors naturellement, je ne vais pas vous révéler les nombreux twists qui s'enchaînent, clairement vous n'êtes pas au bout de vos surprises. Ce que je peux vous dire, c'est que dans cette partie, il va être question de l'amour parfois inconditionnel que peut porter un parent à son enfant même quand celui-ci adopte des comportements clairement psychopathiques. Et vous, en tant que parent, si vous étiez témoin d'un comportement déviant chez votre enfant, que feriez-vous ? Iriez-vous consulter un spécialiste pour vérifier qu'il n'est pas atteint de troubles de la personnalité ? Ou seriez-vous au contraire dans le déni ? Bon, je vous vois venir. Vous allez me répondre : « Bah, tout dépend du comportement déviant. » Alors je vais vous donner une situation précise qui est décrite dans le roman. Si votre enfant s'amusait à reproduire avec ses peluches les meurtres d'un tueur en série qui défraye la chronique, est-ce que ça vous inquiéterait ? Ou au contraire, penseriez-vous qu'il ne s'agit que d'un simple jeu, qu'il n'y a pas de quoi en faire undrame, quitte à prendre le risque que ces comportements déviants montent en puissance ? Dans notre roman, l'auteur fait référence à une affaire criminelle bien réelle qui a bouleversé toute la Corée du Sud, celle d'un tueur en série de femmes, bien sous tous rapports, marié à quatre reprises, et dont la folie et la dangerosité ne se lisaient pas sur son visage. D'ailleurs, ses voisins disaient de lui qu'il était... sympathique. Tiens, tiens, ça vous rappelle pas quelque chose ? Oui, le fameux Guy dans le roman L'Ami de Tiffany Tavernier, que nous avons delbriefé dans le dernier épisode. Et si on n'est déjà pas capable de voir qu'il y a quelque chose qui cloche chez un ami, est-on à même de voir qu'il y a un problème dans la personnalité de son propre enfant ? Un enfant qui ne ressentirait par exemple ni culpabilité, ni tristesse, ni compassion. Est-il vrai que derrière chaque enfant qui maltraite un animal sommeille un tueur en série en devenir ? Et dans ce cas, que faire ? Est-on vraiment prêt à tout pour son enfant ? Des questionnements qui font écho à deux autres films dont je suis fan : Il faut qu'on parle de Kevin, adapté du roman éponyme de Lionel Shriver, et A Normal Family, une autre pépite du cinéma coréen que je vous recommande vivement.
Quant aux deux dernières parties du roman, dont je préfère taire les titres, elles seront, vous vous en doutez, riches en coups de théâtre qui montrent qu'ils ne servaient à rien de tirer des conclusions trop hâtives. Elles seront l'occasion d'en savoir plus sur cette histoire de famille du point de vue cette fois des deux frères à travers des extraits de leurs journaux intimes. Une manière de s'approcher au plus près de la vérité qui se cache derrière leur relation fraternelle, plus complexe qu'il n'y paraît. Comme les personnages, on peut se sentir pris de vertige au fil des rebondissements successifs qui brouillent les pistes et qui nous questionnent sur la confiance que l'on accorde aux versions de l'histoire données par chacun des personnages. Mais faut-il croire chacun des personnages ? Chacune des révélations ? Rien n'est moins sûr. Qui manipule qui, finalement ? Et si la personne aux commandes de la machination meurtrière qui se prépare n'était pas celle que l'on croyait ? Et si nous avions été bernés depuis le début ? S'agissant du dénouement, croyez-moi : ous ne pourrez jamais le deviner. Bref, si vous aimez vous faire surprendre par une intrigue haletante de la première à la dernière page, ce roman est fait pour vous. Je peux vous dire que j'en ai lu des polars et que j'en ai vu des thrillers sur grand écran et qu'il est devenu malheureusement de plus en plus rare de me surprendre. Eh bien ce polar, ce petit bijou de noirceur, il a réussi à le faire. Pour moi, j'ai pas peur de le dire, il mérite largement de figurer au classement des meilleurs polars des dix dernières années. Ici, l'intrigue n'est pas cousue de fil blanc, les twists sont de vrais twists. En 200 pages, non seulement on a des rebondissements à la pelle, mais en plus on entre tout de suite dans le vif du sujet et dans ce qu'on vient chercher quand on lit un polar. Être surpris, et pas seulement au moment du dénouement après avoir lu presque l'intégralité du bouquin. Je ne me souviens pas de la dernière fois où j'ai lu un roman dans lequel il se passait autant de rebondissements dans les 50 premières pages. D'habitude, c'est plutôt le contraire. On a une succession de rebondissements ramassés sur les 10 dernières pages du livre pour le grand final. Ici, on dévore les pages aussi rapidement qu'un paquet de Dragibus, et c'est plutôt à vos risques et périls, tant la révélation des réelles intentions des personnages nous fait souvent avaler de travers. Ce qui est sûr également, c'est qu'après avoir refermé ce livre, vous continuerez d'y penser. Vous ne verrez peut-être plus les professeurs particuliers de vos enfants de la même façon, et vous ferez peut-être un peu plus attention à qui vous ouvrez les portes de votre foyer. À moins que, bien sûr, l'ennemi ne soit déjà... dans la maison.
J'espère que cet épisode vous a tenu en haleine jusqu'ici. Courez immédiatement vous procurez ce petit polar pour plonger dans un dédale de rebondissement que vous n'êtes pas près d'oublier. Je redonne les références : Leçon particulière ("leçon particulière" au singulier de Sulmi Back chez HarperCollins.
Dans la description de l'épisode, vous trouverez un lien vers le site de la maison d'édition. Vous pourrez y découvrir notamment la magnifique couverture que je décrivais dans l'introduction de cet épisode.
En attendant une éventuelle adaptation de ce polar au cinéma, à propos de laquelle je trépigne déjà d'impatience... Notez, commentez, lisez, allez au ciné et comme toujours, n'oubliez pas d'en delbriefer.