- Speaker #0
Le Grand Récital. De grands interprètes, des publics, une écoute partagée, une série de concerts dédiés au piano à Lausanne. Ce podcast trace un chemin pour entrer au cœur du concert et approcher la musique autrement. Ce que vous allez entendre ici, c'est une traversée sensible entre paroles, musique et regards partagés. Avant les œuvres, avant même les notes, la parole revient à celui qui a rêvé ce grand récital, Jean-Christophe Devries.
- Speaker #1
L'idée fondatrice du Grand Récital, c'est de créer des rencontres, humaines et musicales, entre les publics et les artistes, avec les œuvres, entre les générations, entre les gens tout simplement. On veut que chez nous, chacune et chacun puisse être elle-même, lui-même, comme elle est, comme il a envie d'être, pour partager ensemble cette musique merveilleuse. Ça pourrait paraître évident, mais en fait c'est ça qui différencie le Grand Récital des autres séries de cette envergure. Sans parler du fait qu'on invite les plus grands artistes du monde, mais toujours dans cette atmosphère intime, humaine, simple. C'est aussi pour ça qu'on fait ce podcast, pour mettre tout le monde à l'aise, pour que tout le monde soit au même niveau et que chacune et chacun se sente à sa place.
- Speaker #2
Bienvenue dans ce podcast consacré au récital de Gabriella Montero. Un podcast que nous avons le plaisir d'enregistrer à Puy-d'Ou, chez Mathias Maurer, dans son atelier Piano Workshop, partenaire du Grand Récital. C'est ici que viennent les artistes pour choisir les instruments sur lesquels ils interpréteront les œuvres pour le grand récital. C'est la caverne d'Ali Baba des pianistes et des pianos. Merci Mathias de nous accueillir. Avec Florian au piano, nous allons justement partir à la découverte de quelques-uns des secrets qui donnent aux musiques de ce récital leurs couleurs, leurs mouvements et leurs pouvoirs d'évocation. Ici, nous entendrons comment un rythme peut faire naître un geste, comment l'Espagne a inspiré des compositeurs venus de toute l'Europe, et comment Gabriela Montero transforme une partition en une expérience vivante. On ne connaît pas encore ni le titre, ni le compositeur, et pourtant quelque chose s'est déjà mis en mouvement au piano. Ses appuis, ses élans, ses accents, la musique avance, se dérobe, puis nous rattrape. Bonjour Floriane, pardon de t'interrompre.
- Speaker #3
Bonjour Thierry.
- Speaker #2
Mais qu'est-ce qui se passe avec cette musique ? J'ai l'impression de me faire ensorceler, presque hypnotisé.
- Speaker #3
Oui, comme une danse, un passo-d'ob le plus exactement, fier et rythmé. Et soudainement, ce passe-au-doble est interrompu par cet autre rythme très percussif.
- Speaker #2
On pourrait presque entendre des castagnettes ou ces frappes de talons qui font elles-mêmes partie de la musique flamenco. Bref, le décor est planté.
- Speaker #3
Imagine un quartier gitant de Séville. Au coin d'une ruelle, l'ambiance festive d'une ruerga, une fête flamenca. Albenis, le compositeur, nous emmène à Triana.
- Speaker #2
Mais comment quelques sons parviennent-ils à faire apparaître aussi rapidement une danse, un paysage et peut-être même tout un pays ? Pour le comprendre, nous allons faire une petite expérience. Je te propose de ne garder qu'une seule note et un rythme très simple.
- Speaker #3
Prenons cette note, avec ce rythme simple.
- Speaker #2
Bon ok, pour le moment, ça raconte presque rien.
- Speaker #3
Je vais lui donner un peu de vitesse et rajouter quelques inflexions, quelques appuis. Je vais maintenant superposer cette cellule rythmique avec une mélodie et une harmonie. Pour que cela sonne dans le style espagnol, je choisis ces notes. C'est la gamme Andalouse.
- Speaker #2
Ah ça me parle ! Et si le piano se mettait maintenant à évoquer un autre instrument ?
- Speaker #3
Je peux emprunter quelques effets que les guitaristes flamencas utilisent. Par exemple le rasgado, qui consiste à dérouler rapidement les doigts sur les cordes, comme l'ouverture d'un éventail. Et un autre effet des guitaristes flamencas, le golpé. Pour imiter les sons de percussion, des castagnettes par exemple, le guitariste frappe le corps en bois de sa guitare.
- Speaker #2
Mais comment est-ce que tu fais ça au piano ?
- Speaker #3
Je vais utiliser le couvercle. Et maintenant, amusons-nous un peu avec tous ces éléments.
- Speaker #2
Vous avez entendu ? Nous sommes partis d'une seule note, et maintenant avec ces éléments, beaucoup d'entre nous pensent probablement à l'Espagne. Peut-être avons-nous imaginé une guitare, des castagnettes, une danse, mais où se trouvait réellement l'Espagne dans tout cela ? Ce que nous venons de construire n'est évidemment pas toute la musique espagnole, ce serait oublier l'extraordinaire diversité de ses régions, de ses traditions et de ses danses. Nous avons plutôt assemblé quelques signes. Quelques gestes sonores que les compositeurs ont utilisés et transformés au fil du temps, jusqu'à les rendre familiers à notre imagination. Ce que nous venons de faire à partir de quelques notes est peut-être l'une des portes d'entrée du programme imaginé par Gabriella Montero. Ce programme traverse près de trois siècles et fait dialoguer des compositeurs et compositrices venus d'époques et de pays. très différents. Scarlatti, Soler, Albéniz, Granados, Chopin, Montpou, Lis, Delaroche. Leur musique ne se ressemble pas toujours et pourtant quelque chose circule entre elles. Des rythmes, des appuis, mais aussi une Espagne rêvée ou transformée grâce à un piano qui semble parfois devenir guitare, percussion, voix ou orchestre. Mais commençons par retrouver dans une œuvre les signes que nous venons d'entendre séparément. Voici le début d'Andalouza Merci Floriane. En fait, nous retrouvons ici plusieurs des éléments que nous venons d'entendre séparément, non ?
- Speaker #3
Exactement. Tout d'abord, une note grave qui résonne comme une corde pincée. Puis, une rythmique obstinée, répétitive, mais paradoxalement assez libre. Et ce n'est d'ailleurs pas le seul paradoxe, il y a aussi un jeu entre les résonances et les sons étouffés, comme à la guitare.
- Speaker #2
En fait, ce début donne immédiatement une démarche à la musique. On pourrait presque voir même un corps marquer un appui, retenir son geste, puis repartir.
- Speaker #3
Cet équilibre délicat entre précision des attaques et souplesse est important pour laisser ensuite entrer le chant.
- Speaker #2
Alors c'est vrai qu'on dirait un chant, mais un chant sans parole. Mais on sent dans cette mélodie de la profondeur, de l'intensité. et presque même de la mélancolie.
- Speaker #3
Oui, une force émotionnelle, une inspiration qui saisit l'artiste qui chante, que tu entends, et c'est le duende, issu de la culture andalouse. Écoute maintenant comment cette mélodie très libre fusionne avec l'accompagnement rythmique. Et j'ajoute maintenant la rythmique.
- Speaker #2
En fait, le rythme, ici, il ne se contente pas juste de mesurer ou d'organiser le temps. Il donne à la musique une allure, une manière de se tenir ou de se déplacer. Ici, le titre Andaluza pourrait faire penser à une danse particulière, mais en fait, il désigne plutôt une couleur, une provenance, tout un imaginaire lié à l'Andalousie. Granados compose cette pièce à la fin du XIXe siècle dans un recueil intitulé « Douze danses espagnoles » . Mais écoutez maintenant ce qui se produit un peu plus loin. C'est presque une autre musique, Floriane, mais avec les mêmes notes qu'auparavant.
- Speaker #3
Oui, le motif est le même. Au début, on a cette voix profonde. Dans cette nouvelle partie, le décor est tout autre.
- Speaker #2
En fait, la place animée de tout à l'heure est devenue une sorte de mirage. Nous ne sommes peut-être plus dans la danse, mais dans un espace plus intime, comme si le mouvement était devenu un souvenir. En une seule œuvre, Granados nous fait passer d'un geste à un chant, de l'espace extérieur... au paysage intérieur. Alors depuis le début de notre expérience, nous avons appris à reconnaître certains signes. Mais il y a peut-être un piège. Nous pourrions finir par croire qu'une musique espagnole doit forcément sonner ainsi. Alors faisons maintenant l'expérience inverse. Écoutons quelques mesures de musique sans savoir qui les a écrites. Alors, est-ce que l'Espagne vous est apparue aussi immédiatement que tout à l'heure ? Pas de geek ? Guitare, cette fois, qui semble surgir du piano. Et pourtant, cette musique a été écrite par un compositeur espagnol, Antonio Soler. Nous sommes au XVIIIe siècle, Soler est moine, organiste et compositeur au monastère d'Escorial, près de Madrid. Mais l'Escorial n'est pas un lieu coupé du monde. C'est aussi une résidence de la famille royale, fréquentée par des musiciens venus de différents horizons. Avec toutes ses influences de passage, son écriture se trouve ainsi au croisement de plusieurs mondes. Une tradition musicale espagnole, bien sûr, mais aussi un langage qui circule alors dans toute l'Europe.
- Speaker #3
Moi, ce qui me frappe en premier lieu, c'est la clarté de l'écriture, son élégance, tout en légèreté.
- Speaker #2
C'est ce qu'on appelle le style galant, des phrases plus légères, plus directes, une musique qui privilégie la clarté et l'élégance. Et cela vient un peu bousculer notre expérience du début. Nous savons que le compositeur est espagnol, mais notre oreille ne retrouve pas nécessairement les signes qu'elle attendait. Et cela nous rappelle quelque chose d'essentiel, il n'existe pas une manière unique de sonner espagnol. Une culture musicale est faite de traditions locales, mais aussi de rencontres, d'influences, de modes qui circulent, de musiciens qui voyagent et de langages qui se transforment. Au XIXe siècle, ces rythmes, ces danses et ces couleurs vont largement dépasser les frontières de l'Espagne. Ils fascinent toute l'Europe. Alors pourquoi un tel engouement ? Nous sommes au XIXe siècle, à l'époque romantique. Les artistes cherchent à faire une place nouvelle à l'émotion, à l'imagination et sont fascinés par ce qui leur semble venir d'ailleurs. Pour beaucoup d'entre eux, l'Espagne représente justement un monde à la fois proche et mystérieux, un pays de rythme, de couleurs, de liberté et de contraste. Une forme d'exotisme. Oui, mais un exotisme presque à portée de main. Cette fascination touche les peintres, les écrivains et bien sûr les musiciens. L'un des exemples les plus célèbres est sans doute Carmen. Aujourd'hui encore, beaucoup considèrent cette opéra comme l'incarnation même de l'Espagne. Et pourtant, Georges Bizet, le compositeur, n'a jamais mis les pieds en Espagne. Comme beaucoup d'artistes de son époque, il compose à partir de récits, de quelques mélodies entendues ou publiées, mais aussi d'un imaginaire largement partagé. Et Bizet est loin d'être le seul. Quelques années plus tôt, un autre compositeur s'était laissé séduire par cette même Espagne imaginaire, et il compose un boléro. Il s'appelle Frédéric Chopin, polonais, installé à Paris. Et détail intéressant, lorsqu'il compose ce boléro, Chopin n'a jamais séjourné en Espagne. Quelques années plus tard, il y passera pourtant quelques mois, à Mallorque, avec Georges Sand. Mais au moment d'écrire cette pièce, cette Espagne est encore pour lui une Espagne imaginée depuis Paris. Alors... qui est devenue la danse espagnole entre les mains de Chopin, écoutons Florian. Oui, alors là, nous ne sommes plus tout à fait quand même dans la même Espagne.
- Speaker #3
Disons que Chopin l'attire dans son propre langage, la virtuosité. L'écriture de la main droite de ce boléro m'évoque d'ailleurs une étude de Chopin, celle dite sur les touches noires. Attends, je te la fais écouter.
- Speaker #2
Qu'est-ce qui reste finalement du boléro ?
- Speaker #3
Je dirais qu'il reste une frénésie, un tempo endiablé, certains appuis, mais surtout les tensions harmoniques.
- Speaker #2
La danse espagnole a franchi les frontières. Elle a rencontré un musicien polonais vivant à Paris, sa sensibilité et surtout sa manière très personnelle d'écrire pour le piano. Écoutons maintenant ce qui se produit un tout petit peu plus loin dans ce boléro. Le mouvement est toujours présent, mais la danse n'est plus vraiment au premier plan, non ?
- Speaker #3
Ce qui est au premier plan, c'est la mélodie. Elle prend ici davantage de place. Cela m'évoque les Nocturnes de Chopin, un accompagnement qui forme un tapis sonore et au-dessus, une mélodie expressive embellie par des fusées de notes légères et rapides.
- Speaker #2
Nous étions partis d'une danse, un boléro. Peu à peu, elle est devenue le cadre à l'intérieur duquel Chopin fait... Entendre son propre univers, son chant, ses respirations, sa manière de suspendre le temps. Une Espagne rêvée depuis Paris. Mais ce que nous venons d'entendre dans ce boléro dépasse le seul cas de Chopin. Depuis le début de cet épisode de podcast, la musique n'a cessé de voyager et de se transformer. Souvenons-nous, avec Granados, un rythme pouvait faire apparaître une danse, puis devenir chant et souvenir. Avec Solaire, Nous avons découvert qu'un compositeur espagnol pouvait ne pas faire entendre les signes que nous associons spontanément à l'Espagne. Avec Albéniz, une danse liée à un territoire est devenue œuvre de concert. Et avec Chopin, cette même idée de danse a franchi les frontières pour entrer dans l'imaginaire d'un compositeur venu d'ailleurs. Et c'est peut-être ainsi que l'on peut entendre l'ensemble du programme choisi par Gabriela Montero. Les époques changent, les écritures changent, les lieux changent. Les références, les imaginaires aussi, mais d'une œuvre à l'autre, quelque chose circule. Des rythmes, des gestes, des formes, des couleurs, des imaginaires, et peu à peu, une autre question apparaît. Mais que se passe-t-il lorsque l'interprète elle-même devient aussi créatrice ? C'est précisément ce que nous rappelle un autre nom présent dans ce programme, Alicia de la Ausha. Écoutons. Alicia de la Ausha a surtout marqué l'histoire de la musique comme pianiste, notamment dans le répertoire espagnol, et son immense carrière d'interprète a largement éclipsé cette autre facette de sa personnalité musicale, elle composait. Cela rappelle aussi une réalité de l'histoire de la musique, les femmes y ont longtemps été beaucoup plus visibles comme interprètes que comme compositrices. Depuis le début de ce podcast, nous suivons des rythmes, des gestes, des formes qui circulent et se transforment, Et avec Ausha apparaît encore un autre passage, une même musicienne, peut-être celle qui interprète les œuvres des autres et celle qui invente les siennes. Et c'est précisément ce qui nous conduit à Gabriela Montero. Elle aussi est pianiste et compositrice, mais chez elle, une autre pratique occupe une place essentielle, l'improvisation. Improviser, ce n'est pas jouer au hasard, c'est inventer une musique au moment même où on la joue. Partir d'une idée, parfois d'une mélodie proposée par le public, Lui donner une direction, faire apparaître une forme, une tension, une couleur, sans connaître à l'avance tout le chemin que la musique va prendre. Pendant le récital, chacune et chacun pourra trouver sa propre manière d'être avec la musique. Certains auront envie de tendre l'oreille à un rythme, une couleur, à la façon dont une phrase respire. D'autres regarderont simplement les mains, les gestes, le visage de l'interprète, la relation qui se crée avec le piano. D'autres. Encore laisseront leur esprit vagabonder, feront surgir des images, des souvenirs, peut-être même des histoires. Il n'y a pas une seule bonne manière d'écouter. Observez ce que Gabriela Montero fait du temps lorsqu'elle retient un élan, laisse respirer une phrase ou fait surgir une couleur inattendue. Si une improvisation naît au cours du récital, peut-être simplement se laisser surprendre par quelque chose de très particulier. voir et entendre une musique prendre forme sous nos yeux et nos oreilles. Au début de ce podcast, nous sommes partis de presque rien. Une note, un rythme, et peu à peu sont apparus des gestes, des instruments, des danses, des paysages, peut-être même tout un pays. Nous avons vu que la musique pouvait faire voyager des rythmes, des formes, des imaginaires, et changer le visage selon les époques, les compositeurs, les interprètes. Mais elle change aussi selon celle ou celui qui la reçoit. C'est peut-être là que le concert commence vraiment, dans cette rencontre entre une œuvre, une interprète et chacun de ceux qui sont là. Merci Floriane d'avoir été avec nous au piano, d'avoir joué, cherché, expérimenté et fait entendre toutes ces musiques autrement. Merci Axel pour la fabrication du son, des sons et de leurs enchaînements.
- Speaker #3
Merci Thierry et surtout bon concert à toutes et à tous.
- Speaker #2
Il ne reste plus qu'à découvrir ce qui va naître.
- Speaker #0
Ce podcast est une création originale de Partemus dans le cadre du Grand Récital. Merci à Florian Bourreau pour ses gestes au piano, à Thierry Weber pour l'invention de ce format et pour le fil de ses récits, à Jean-Christophe Devries pour sa parole et sa confiance. à Nicolas Ziliotto pour les textures sonores et à Axelle Luciès pour les prises de son, le montage et le soin apportés à chaque silence. Merci enfin à vous pour votre écoute.