Speaker #0Bonjour et bienvenue dans Les Clés du Monde, le podcast qui décrypte les grands enjeux de droit et de géopolitique. Aujourd'hui, nous allons nous pencher sur un phénomène qui attire l'attention de toute l'Afrique et au-delà, le retour des coups d'État. Depuis 2020, plusieurs pays africains, le Mali, le Burkina Faso, le Niger ou encore le Gabon, ont vu leur gouvernement renversé par l'armée. Ces événements suscitent des réactions contrastées. Certains y voient l'espoir d'un nouveau départ, tandis que d'autres redoutent l'instabilité et l'incertitude politique que cela peut engendrer. Ces coups d'État ne se déroulent pas dans un vide. Historiquement très présente en Afrique francophone, la France voit son rôle diminuer dans plusieurs pays, laissant la place à d'autres puissances. La Russie, la Turquie, la Chine, les États-Unis ou encore les pays du Golfe interviennent dans la région, chacun selon ses intérêts, économique, diplomatique ou militaire, et chacun avec sa propre approche. Mais c'est surtout dans le Sahel que ces dynamiques sont visibles. L'instabilité politique y crée un terrain stratégique où ces puissances peuvent s'engager de différentes manières, parfois directement, parfois indirectement. Dans cet épisode, nous allons essayer de comprendre pourquoi ces changements sont survenus ces dernières années, ce que les populations africaines espèrent ou craignent, Et comment ces dynamiques pourraient redessiner l'avenir du continent dans les années à venir ? Alors, est-ce un véritable nouveau départ pour l'Afrique ? Ou simplement un nouveau cycle de dépendance et d'influence extérieure ? C'est ce que nous allons explorer ensemble. Pour comprendre pourquoi certains pays de l'Afrique de l'Ouest et du Sahel connaissent aujourd'hui une vague de coups d'État, il faut revenir à ce qu'on pourrait appeler les fragilités structurelles héritées de l'époque post-coloniale. conjuguée à des crises contemporaines profondes. Après les indépendances, de nombreux États ont hérité de structures politiques, administratives et économiques centralisées, souvent dominées par des élites avec des institutions faibles, un État de droit fragile et des réseaux clientélistes. Ces caractéristiques ont souvent limité la capacité de ces États, même démocratiquement élus, à répondre de façon efficace et équitable aux besoins des populations, notamment en matière de gouvernance, de développement, de justice ou de services publics. Sur la longue durée, cette configuration a favorisé une perte de légitimité de certaines classes dirigeantes, ainsi qu'un sentiment d'inefficacité ou d'injustice parmi une part importante de la population. Depuis 2012 et de façon plus marquée depuis 2020, ces fragilités structurelles se sont combinées à une dégradation profonde de la sécurité dans certaines zones du Sahel. L'essor des groupes d'armées djihadistes, la multiplication des violences, particulièrement dans les zones rurales ou périphériques, et l'incapacité partielle des États à sécuriser les populations contre les territoires, ont accru un sentiment d'abandon, d'insécurité et de méfiance envers les gouvernements civils. Dans ce contexte, certains militaires et acteurs de sécurité ont justifié leur prise de pouvoir en arguant que les structures civiles avaient failli. incapacité à assurer la sécurité à gouverner efficacement ou à protéger leurs soldats face à des menaces croissantes. Par exemple, pour le cas du Mali, en 2020-2021, la combinaison entre insécurité persistante, crise de légitimité et contestation populaire a été un déclencheur clé. De même, au Burkina Faso, la persistance d'attaques terroristes ainsi que la forte démotivation de certaines unités militaires exposées à des pertes répétées ont été identifiés comme des éléments déclencheurs des coups de 2022. Ainsi, ces coups d'État peuvent être interprétés non seulement comme des coups d'État classiques, mais comme l'expression d'une crise profonde de l'État, c'est-à-dire une conjonction de fragilité institutionnelle, de perte de légitimité, d'insécurité persistante, de gouvernance perçue comme inefficace et de désillusion populaire. Dans certains cas, l'annonce de ces coups est accompagnée d'un discours de réinitialisation, voire de véritable rupture, un appel à refonder l'État, à restaurer la sécurité et à remettre en cause des élites jugées incapables ou corrompues. Mais il est important de souligner que ce discours, bien qu'il rende compréhensible l'adhésion ou l'espoir d'une partie de la population, reste avant tout une stratégie politique. Le soutien populaire n'est ni universel, ni durable, ni homogène. Beaucoup jugent l'expérience sur les résultats réels. Après avoir vu pourquoi les coûts d'État se multiplient, il faut s'intéresser à ce que ces bouleversements signifient pour les populations et les réactions peuvent être très différentes. Dans certains pays, au lendemain d'un putsch, des segments de la population, parfois urbains, parfois jeunes, parfois mécontents de l'ancien régime, peuvent manifester un soulagement ou un espoir. L'éviction d'un pouvoir jugé inefficace, corrompu ou incapable d'assurer sécurité et service peut susciter un sentiment de renouveau, voire de libération. Mais ce soutien est rarement homogène, stable ou unanime. Il dépend de l'expérience concrète que le nouveau régime offre, sécurité réelle, amélioration des conditions de vie, gouvernance et des attentes populaires qui sont souvent élevées. Dans de nombreux cas, ces attentes ne sont pas comblées, ce qui génère de la désillusion, de la méfiance, voire même un sentiment d'abandon. Par ailleurs, le contexte international joue parfois un rôle indirect. Certains États ou acteurs extérieurs peuvent entretenir des relations avec les nouveaux régimes. par des coopérations militaires, économiques ou diplomatiques. Mais le lien entre cette présence extérieure et l'amélioration réelle des conditions de vie des populations reste très variable et loin d'être systématiquement positif. Il ne faut donc pas présenter l'intervention extérieure comme une garantie d'un renouveau bénéfique pour les citoyens. En somme, pour beaucoup d'Africains, les coups d'État incarnent un moment d'espoir. L'espoir qu'un changement radical permette de sortir d'un régime jugé défaillant, mais c'est un espoir fragile, soumis aux résultats concrets et souvent accompagnés d'incertitudes. Autoritarisme, instabilité, dépendance externe, absence de garantie pour les droits civils et politiques. Les coups d'État récents dans le Sahel ne se limitent pas à des dynamiques internes. Comme on l'a dit, ils s'inscrivent dans un contexte international où plusieurs puissances tentent d'influencer la région. chacune selon ses moyens et ses priorités. Commençons par la Russie. La Russie a institutionnalisé sa présence militaire au Sahel avec l'Afrika Korps, successeur du Wagner Group au Mali depuis 2025. Cette force fournit formation, appui opérationnel, protection des régimes militaires et sécurisation d'infrastructures stratégiques. Selon le Timbuktu Institute, 70 à 80% des effectifs de l'Africa Corps sont d'anciens membres de Wagner, assurant une continuité des méthodes. L'influence russe est donc principalement militaire et sécuritaire. Passons maintenant aux États-Unis. Les États-Unis, historiquement engagés dans la lutte contre le terrorisme et la formation des forces locales, ont réduit leur présence au Mali et au Niger après les coups d'État. Certaines bases ont été fermées ou relocalisées, mais des partenariats ciblés restent, notamment pour la lutte contre les groupes djihadistes. Leur influence reste donc militaire, mais plus limitée, avec une approche sélective et conditionnée par la situation politique. La Turquie maintenant. La Turquie combine commerce, diplomatie et coopération militaire. Elle fournit des équipements militaires, forment les forces locales et investissent dans les infrastructures, la santé ou l'éducation. Ankara apparaît comme une alternative aux puissances occidentales, séduisant certains régimes militaires en transition. Ensuite, on peut également parler des pays du Golfe. Leur action est principalement économique et diplomatique, puisqu'ils investissent dans les ports, l'énergie, l'agriculture et la finance, sécurisant leurs projets via des accords bilatéraux. Cette présence soutient directement les régimes militaires, sans engagement direct dans la sécurité. Enfin, un mot concernant la Chine. La Chine reste un acteur majeur, mais surtout économique, puisque son investissement concerne en particulier les infrastructures, le commerce et l'accès aux ressources. Elle intervient de manière prudente dans le contexte des coûts d'État récents, sans engagement militaire direct, ni prise de position sur la légitimité des régimes. Les coûts d'État au Sahel sont donc à la croisée des influences internes et externes. L'instabilité offre à chaque puissance des opportunités différentes, mais les effets pour les populations restent incertains et variables selon les pays. Pour conclure, les coûts d'État récents en Afrique ne se limitent pas à des crises politiques ponctuelles, puisqu'ils s'inscrivent dans des dynamiques historiques et contemporaines où la fragilité des institutions les limite dans la fourniture de services publics et les enjeux sécuritaires complexifient la gouvernance. Ces transitions militaires sont parfois perçues par une partie des populations comme une opportunité de renouveler la gestion du pays, de renforcer la lutte contre la corruption ou de gagner davantage d'autonomie. Mais ces perceptions restent variables et peuvent évoluer selon les contextes locaux et les résultats concrets obtenus. Dans le même temps, le Sahel et d'autres régions d'Afrique restent des espaces où différentes puissances étrangères interviennent selon leurs intérêts militaires, économiques et diplomatiques. Ces interactions offrent des opportunités, comme des investissements ou des partenariats, mais soulèvent aussi des défis en termes de dépendance et de stabilité. En somme, l'impact réel de ces coups d'État dépendra de la manière dont les populations, les institutions et les acteurs régionaux sauront gérer ces transitions tout en prenant en compte les influences extérieures. Voilà tout pour aujourd'hui. J'espère que l'épisode vous aura plu, qu'il vous aura apporté pas mal d'éclaircissement. Et puis je vous dis à la semaine prochaine pour un nouvel épisode.