- Victoria Barras
Bienvenue dans les coulisses du numérique, le podcast de l'Office de l'éducation numérique du canton du Valais. Un podcast pour mieux comprendre l'impact du numérique en milieu scolaire. Défis, nouvelles tendances, questions éthiques, les outils numériques bouleversent parfois l'école. Et comme les réponses sont rarement simples, on vous propose un podcast pour prendre le temps d'en discuter, de manière sérieuse mais décontractée. Épisode 2, première partie, harcèlement, cyberharcèlement, deux phénomènes étroitement liés. En 2023, le canton du Valais a déclenché le plan d'action cantonal contre le harcèlement, aussi appelé « intimidation entre pairs » . Plus de 80% des établissements valaisans ont depuis été formés à la méthode de préoccupation partagée qui a largement fait ses preuves, avec plus de 90% de taux de résolution des situations. Mais l'espace scolaire ne s'arrête désormais plus à la cour d'école, ni au chemin qui y mène. Le monde numérique tisse des liens incessants entre les élèves, pour le meilleur et pour le pire. Du harcèlement naît désormais souvent le cyberharcèlement, un phénomène parfois difficile à appréhender parce qu'il se passe sur des plateformes que les adultes fréquentent peu, voire même pas du tout. Pourquoi le harcèlement et le cyberharcèlement sont-ils si intimement liés ? Qu'est-ce qui empêche une ou un élève cible de quitter les plateformes ? Comment les enseignantes, les enseignants et les parents peuvent-ils renforcer leur collaboration pour prévenir plutôt que guérir ? Ce sont les questions auxquelles nous répondrons dans cette première partie d'épisode avec mes invités. Mireille Fournier a rejoint le service de l'enseignement Valaisan en 2021 après 14 ans d'enseignement au cycle d'orientation de Nendaz et une licence en sociologie. Elle est notamment responsable du climat scolaire, des capacités transversales ou encore du projet enseignant ressources du vivre ensemble. En préambule et pour être certaine de parler un langage commun, j'ai demandé à Mireille de me donner une définition du harcèlement également utilisée par la plateforme romande qui s'occupe de la méthode de préoccupation partagée, une méthode dont nous parlerons plus tard.
- Mireille Fournier
Pour qu'il y ait une situation de harcèlement, il faut qu'il y ait des aspects tels que la répétition des violences, leur inscription dans une certaine durée, qu'il y ait un phénomène de groupe qui crée une sorte d'asymétrie. Alors ce phénomène de groupe, ça peut être plusieurs contraints, mais ça peut être aussi des fois qu'un contraint, mais il y a cet effet de groupe et l'effet public qui fait que l'élève n'arrive pas à s'en sortir tout seul, non pas parce qu'il est nul ou qu'il est incompétent, mais simplement parce que c'est le groupe qui décide. de mettre un terme à ce harcèlement. Donc vraiment ça, pour moi, c'est répétition, durée, asymétrie, effet de groupe. Et puis c'est la peur qui cimente ces groupes.
- Victoria Barras
Cette définition, vous l'entendez, peut tout à fait s'appliquer à l'espace numérique. Répétition, durée, asymétrie, effet de groupe. Alors quelle composante supplémentaire est amenée par le numérique ?
- Mireille Fournier
On peut observer très souvent les soucis prennent source dans la vie réelle, si je peux m'exprimer comme ça, et se prolongent dans la vie virtuelle. Et puis ça apporte cette dimension supplémentaire qui fait que finalement ça ne s'arrête jamais. Et on a beau éteindre son portable en arrivant à la maison, si on le rallume le lendemain matin, il y a toutes les notifs qui arrivent, donc ça ne s'arrête jamais.
- Victoria Barras
Mais au fond, comment ce phénomène se met-il en place ? Qu'est-ce qui pousse un groupe à s'en prendre à un pair ?
- Mireille Fournier
De mon expérience, ce sont des comportements qui naissent suite à une pression exercée par un groupe, à un besoin d'exister dans un groupe, en ne sachant pas forcément très bien comment faire autrement. C'est rarement avec une réelle intention de nuire. Je sais que ça peut choquer, mais en gros, c'est pour amuser la galerie. Et très souvent, ils ne se rendent absolument pas compte du mal qu'ils font. Donc c'est là où notre intervention... est nécessaire pour déjà leur permettre de conscientiser.
- Victoria Barras
Ce mécanisme de groupe est souvent silencieux. Et pourtant, il existe des signes avant-coureurs que les profs et les proches peuvent déceler.
- Mireille Fournier
Tout ce qui est absentéisme, décrochage scolaire, baisse des notes aussi, c'est des phénomènes qui peuvent mettre la puce à l'oreille. Puis après, c'est aussi l'observation de l'élève qu'on a en face de nous. Il a peut-être l'air plus triste. Et c'est là où on a vraiment besoin de travailler avec les parents. Parce que les parents... De leur côté, ils vont pouvoir observer des choses que nous, à l'école, on ne peut pas voir, du type maux de tête, maux de ventre, enfant qui n'a plus envie de se réveiller le matin, qui n'a plus envie de s'habiller, qui n'a plus envie de prendre son petit déjeuner, qui va systématiquement louper le bus le mercredi.
- Victoria Barras
Quand ces signaux sont perçus, il existe au sein de l'école plusieurs portes d'entrée pour ouvrir la discussion avec l'élève potentiellement ciblée par le harcèlement.
- Mireille Fournier
Ce qui est important, c'est qu'il y ait des... des répondants pour ce genre de situation à l'intérieur de chaque établissement. Après, peu importe le canal d'entrée, ça peut être l'enfant lui-même, ça peut être son meilleur ami, sa meilleure amie, ça peut être le parent, ça peut être un enseignant, ça peut être une personne qui nettoie les couloirs de l'école et puis qui voit quelque chose qui l'inquiète ou l'interpelle. On va aiguiller quelqu'un de la médiation vers cet enfant pour déjà essayer de comprendre un petit peu ce qui se passe. Et puis après, on va lui demander. Est-ce que tu es OK que j'en parle avec certains de mes collègues ? Parce que nous, on peut t'aider dans cette situation. Après, l'idée, c'est d'analyser la situation en équipe et de croiser les regards. Ça, c'est pour ne pas que les enseignants portent tout seuls ce souci-là. Puis s'il s'avère que ça ressemble à une situation de harcèlement, intimidation entre élèves, à ce moment-là, le médiateur qui s'occupe de l'enfant va prendre contact avec les parents en disant, nous à l'école, on a observé, on a regardé. En équipe, et puis on est quand même un peu en souci, comment ça se passe de votre côté, est-ce que vous avez observé quelque chose ? On a des outils, il faut présenter les outils aux parents, voilà ce qu'on peut faire pour aider votre enfant, est-ce que vous êtes ok ?
- Victoria Barras
Un des outils est la méthode de préoccupation partagée, une méthode non blamante. Plutôt surprenant au premier abord.
- Mireille Fournier
Il y a pas mal d'écoles qui ont choisi de développer la méthode de préoccupation partagée. C'est une méthode nomblamente qui fonctionne très bien puisqu'elle permet de résoudre à peu près 90% des situations dites classiques de harcèlement entre élèves. C'est une méthode où il n'y a pas de sanctions.
- Victoria Barras
Alors comment l'entourage de l'enfant en situation de harcèlement réagit-il lorsqu'il entend qu'a priori, aucune sanction ne sera prononcée ?
- Mireille Fournier
Quand on est face à des parents d'un élève qui est cible, de harcèlement. Souvent, les attentes des parents, c'est qu'on punisse et qu'on sanctionne les élèves qui ont intimidé. Quand on fait ça, ça augmente le risque de stigmatisation sur l'élève cible et malheureusement, ça augmente de manière importante le risque de représailles sur l'élève cible. Alors, je ne dis pas qu'on ne doit jamais adopter des approches sanctionnantes, mais je me dis, dans les cas classiques, je ne parle pas d'une bagarre énorme où il y aurait des lésions corporelles ou quoi, mais dans les cas classiques, Pourquoi ne pas essayer cette méthode-là ? Vu que ça marche à 90%, il y a de bonnes chances que ça réussisse et sans stigmatiser.
- Victoria Barras
Au lieu de se concentrer sur la confrontation entre l'élève cible et le groupe, la méthode de préoccupation partagée inclut différents jeunes et leur permet de jouer un rôle conscient et actif dans la situation de harcèlement entre pairs.
- Mireille Fournier
Il s'agit de sélectionner un groupe d'élèves qu'on appelle les élèves ressources. C'est tout élève qui peut aider à ce que la situation s'améliore. Pour ce faire, les enseignants vont se baser sur le récit de l'élève cible, les observations du titulaire de classe ou d'autres enseignants. Donc ça va être autant les élèves qui sont intimides que les élèves qui sont des leviers positifs. Ça veut dire que pour une situation, on va mener des entretiens individuels avec 6, 7, 8 élèves. Ça, c'est pas gravé dans le marbre, ça dépend de la situation. C'est des entretiens qui vont se dérouler en deux temps. où nous, on va leur faire part de notre souci pour l'élève cible, ce qui va leur permettre de conscientiser que leur camarade ne va pas bien. Et puis après, on va leur donner l'opportunité de devenir acteur d'un changement positif, de finalement proposer quelque chose qui peut aider dans la situation.
- Victoria Barras
Concrètement, quel est le cadre dans lequel sont menés les entretiens une fois que la situation a été identifiée ?
- Mireille Fournier
On préconise que les entretiens soit menée par des enseignants qui connaissent le moins possible l'élève qu'il a en face, voire même pas du tout. Et l'enseignant qui mène cet entretien ne sait pas si c'est un élève intimidateur, témoin ou un camarade positif. Ce qui aide à rester complètement neutre. Parce qu'on n'est pas là pour les juger. C'est une perspective, notre école, nous tous ensemble, notre établissement. On est en souci pour ta camarade et puis on sait que tu peux nous aider. Alors qu'est-ce que tu peux faire pour nous aider à ce que la situation s'améliore ?
- Victoria Barras
Faire prendre conscience aux élèves de la violence des actes perpétrés, leur donner la possibilité de proposer des solutions fait encore plus de sens lorsqu'on sait que les rôles de chacune et chacun peuvent évoluer.
- Mireille Fournier
Un élève-ci peut tout à fait se retrouver intimidateur, et puis il y a encore les témoins. Donc souvent, il traverse ses rôles. On a des situations qui durent depuis 2, 3, 4 ans. Évidemment que les rôles ont pu tourner, changer, qu'il n'y a pas toujours tout le monde qui a été très cool avec l'autre. Nous, avec ces méthodes-là, on ne va pas trop s'attacher. à faire le policier, à savoir qui a fait quoi, quand, etc. Mais plutôt de se dire, OK, maintenant, comment on avance ?
- Victoria Barras
Pour permettre à l'école d'intervenir également en cas de cyberharcèlement, Mireille souhaite faire passer un message.
- Mireille Fournier
Parler. Parler à la maison, parler à l'école, parler à un adulte de confiance, finalement, peu importe qui, mais parlez-en. Malheureusement, sinon, on ne peut pas deviner. Alors après, comme on sait que même si c'est du cyberharcèlement, il y a quand même Prise de racines dans le monde réel, s'il y a des impacts à l'école, on peut tout à fait intervenir de la même manière.
- Victoria Barras
Alors quand un enfant, un ou une jeune parle, quelle est la posture à adopter pour l'adulte qui sera le tout premier à l'entendre ?
- Mireille Fournier
Ce qui est important, c'est déjà de recueillir sa parole sans jugement. Il ne faut surtout pas appliquer un filtre d'adulte là-dessus. Si son ressenti, il est « ça ne va pas bien » , ce n'est pas à nous de minimiser. Après, ça lui offre un espace. pour déposer. Parce que c'est bien beau de recevoir des insultes, des moqueries, des noms d'oiseaux, des soupirs, des yeux qui se lèvent au ciel, mais c'est hyper violent. Donc il faut pouvoir en quelque part le déposer. C'est déjà alléger au moins un petit peu son sac à dos. Ça ne va peut-être pas suffire. Il va peut-être falloir un suivi en dehors de l'école aussi, mais au moins, c'est un espace dépôt. Quand les élèves voient que les enseignants réagissent, les enseignants ne sont pas dupes, ça montre un tas de choses. Ça montre que les enseignants se parlent entre eux, se soucient des élèves. Et puis finalement, on en revient à ce climat scolaire où tout le monde est responsable un bout. Les enseignants sont responsables un bout, mais les élèves aussi. On est ensemble dans un bâtiment pendant sept périodes dans la journée. Chacun est responsable un bout pour faire que ça se passe bien.
- Victoria Barras
Mireille conclut avec une approche collective. Elle valorise la responsabilité de chacune et chacun afin de garantir un climat scolaire serein et bienveillant. Afin d'en savoir un peu plus sur le cyberharcèlement à l'échelle romande, j'ai pris contact avec Carole Barraud-Vial, responsable du pôle prévention à la Fondation Action Innocence. Cette fondation, dont le siège est à Genève, a pour mission de préserver la dignité et l'intégrité des enfants dans leur utilisation des outils numériques. Fondation Action Innocence promeut des usages qui vont permettre aux enfants de faire des choix éclairés, Les moins risqués possibles, le tout dans une perspective de citoyenneté numérique.
- Carole Barraud-Vial
Quand on aborde la question du phénomène de harcèlement, phénomène de harcèlement-intimidation, qu'on pourrait même ajouter comme vocabulaire par rapport à tout ce qui se passe dans ce contexte de socialisation que revêt l'école. Et donc c'est parce que je connais un certain nombre de personnes qu'il y a cette dynamique de groupe qui va se mettre en place avec une disproportion des forces, l'impossibilité de se faire enlever. pour la personne qui est ciblée par ces différentes formes de violences de s'en extraire. Et l'environnement numérique va devenir un nouvel espace où vont s'exprimer aussi et donc être vécues différents types de violences comme des menaces, par exemple de diffusion de photos ou de vidéos qui auraient été prises à l'insu de la personne visée. Mais ça peut aussi être des menaces, si tu en parles, trois petits points. ça peut aussi être dans certaines situations Une des personnes qui est active sur ces formes de violence, de lancer un message sur le groupe de messagerie du type WhatsApp de la classe, pour dire, ah bien, vous avez vu aujourd'hui comment est habillé X. Et là, ensuite, vu qu'on assiste, on va assister au déploiement et à la mise en scène du phénomène de harcèlement et d'intimidation dans l'environnement numérique, parce d'un commentaire qui pourrait paraître anodin pour une personne lambda qui découvrirait ce message, eh bien il va y avoir des partages de photos, des insultes, des injures, des emojis de réaction qui vont en fait mettre en scène qu'il y a une personne qui est ciblée par différentes formes de violence, qui ne peut pas répondre, qui est en minorité et c'est vraiment des attaques contre sa personne, contre ce qu'elle représente. Et donc c'est vraiment cette expression qui va être amplifiée par l'environnement numérique, mais qui Pour nous, par rapport à nos accès-terrains, et ce que nous montre en fait la littérature à ce sujet, prend d'abord naissance dans l'environnement de socialisation entre pairs, et qui va s'étendre dans l'environnement numérique.
- Victoria Barras
Carole, en contact avec le terrain, me partage des exemples concrets de violences numériques, en continuité directe avec les phénomènes de harcèlement qui ont souvent déjà lieu, comme le disait Mireille, dans l'espace physique.
- Carole Barraud-Vial
plutôt parler de facteurs de vulnérabilité, facteurs de risque. Et là, en fait, ça peut être absolument tout. Donc, dans l'absolu, on pourrait vraiment dire que ça concerne tout le monde. Et ce qui s'avère dans le phénomène de harcèlement, intimidation, c'est que les places sont interchangeables. Et donc, par moment, ou en tout cas, ce qui va pouvoir être mis en avant, c'est que pour éviter de se retrouver à la place de la personne ciblée par ces violences, Je peux participer en tant que témoin passif, voire actif, voire rejoindre le groupe des harceleurs et harceleuses qui vont être identifiés par la personne ciblée comme étant celles qui commettent les violences. Mais en fait, les chaises, c'est un peu le jeu des chaises musicales. Donc ce terrain-là peut vraiment bouger, échanger.
- Victoria Barras
Carole confirme que dans un processus de harcèlement d'entrepères, le jeu des chaises musicales existe bel et bien. L'école a-t-elle les moyens d'intervenir si elle a vent d'une situation située a priori uniquement dans l'espace cyber ?
- Carole Barraud-Vial
Ok, j'entends qu'il se passe des choses sur la messagerie, sur le réseau social, peu importe, sur un jeu vidéo. J'ai un élève ou une élève qui relate ou j'entends des bruits de couloir qu'un ou une de mes élèves vit des violences de l'environnement numérique. A relayer déjà aux personnes qui sont dans l'établissement scolaire en question, en charge. de tout le dispositif de prévention et de lutte contre le phénomène de harcèlement.
- Victoria Barras
Évidemment, c'est assez désagréable pour un établissement d'apprendre non seulement qu'un ou une élève vit une situation de cyberharcèlement, mais également de réagir après le début des agissements. Alors pratiquement, comment un enseignant ou une enseignante peut agir auprès de sa classe en préventif ?
- Carole Barraud-Vial
Alors on peut le thématiser en disant aujourd'hui on va parler de cyberharcèlement ou de harcèlement, c'est une des pistes. Une autre possibilité c'est aussi de parler ou de thématiser sur les comportements en ligne et d'ouvrir la discussion et interpeller. Par exemple, si je travaillais avec des élèves où je sais qu'aujourd'hui il y a de fortes chances que ces mêmes élèves créent un groupe WhatsApp ou autre, pour échanger, de pouvoir partager sur... S'il y avait un groupe de discussion sur la classe, dans la classe, quelles seraient ces règles de fonctionnement ? Comment est-ce qu'on identifie ce qui est OK de ce qui ne l'est pas ? Est-ce que vous savez ce que dit la loi par rapport à ce que l'on peut dire, ne pas dire, faire ou ne pas faire, même en ligne ? Et à qui est-ce que vous pourriez en parler s'il y avait des difficultés sur ce groupe WhatsApp ? Comment est-ce qu'on fait si quelqu'un vivait des violences ? En fait, projeter le « et si » pour en fait être dans l'anticipation, on est vraiment dans une stratégie de sensibilisation et de prévention. Et pourquoi pas un petit pointage ? On fait ça dans les deux premières semaines de rentrée pour dire, ben voilà, s'il y a des règles sur comment on se parle dans cette classe, voilà ce que j'attends de nous, de notre manière de fonctionner, de se respecter, de vivre ensemble dans cette classe. Si on projetait ça dans l'environnement numérique, comment est-ce que ça se passerait ? Qu'est-ce que vous en pensez ? Quelles sont les règles que vous imposeriez dans un groupe classe ? On fait comme si, on imagine. Rien n'empêche d'y revenir à la fin du premier semestre pour refaire le parallèle. Et c'est là que ce serait intéressant de faire à nouveau ce parallèle entre comment est-ce qu'on vit ensemble dans cette classe et si on revenait sur le groupe classe qu'on avait imaginé au début de l'année, comment vous considérez que ça se passe ? Et là, on est dans quelque chose qui est de l'ordre de la prévention, de la sensibilisation, qui est répétée, qui est absolument non jugeante pour dire c'est comme ceci qu'il faut faire, attention au danger, mais une pratique de la pensée critique des élèves pour amener à développer leur empathie, leur compétence psychosociale. C'est quand même l'objectif en éducation numérique de développer la citoyenneté dans l'environnement numérique.
- Victoria Barras
Et comment communiquer avec les parents sur la thématique du cyberharcèlement pour éviter de se retrouver dans la situation où, face à la souffrance de l'élève cible, le réflexe est souvent de trouver un ou une coupable ?
- Carole Barraud-Vial
Des parents qui vont réagir, c'est l'expression d'une souffrance et d'une inquiétude et d'un sentiment d'impuissance. Donc dans ces cas-là, effectivement, l'accueillir comme étant peut-être une réaction normale quand un parent s'inquiète pour son enfant qui vit des violences, qui est ciblé par des violences, plutôt qu'une critique envers le... notre travail qu'on a fait mais qui n'a pas été perçu. Par contre, comment est-ce qu'on communique peut-être en amont pour dire voilà, nous en éducation numérique, dans ce degré scolaire, voilà les thématiques qu'on va aborder, voilà la responsabilité de l'école de sensibiliser à certains risques, d'éveiller la pensée critique sur, de travailler sur ses compétences. Nous, c'est la part que l'on peut faire à l'école en termes ensuite... D'encadrement, de responsabilité, ça dépend de vous, chers parents. C'est vous qui avez l'autorité parentale ou alors les autorités compétentes pour certaines situations. Et dans ce cadre-là, effectivement, ça va être aidant si ensemble, des deux côtés, c'est une question qui est traitée.
- Victoria Barras
Imaginons maintenant un monde idéal où la thématique serait systématiquement abordée de manière préventive à l'école et à la maison. Malgré cela, il arrive fréquemment que des jeunes ne parlent pas. Carole explique de manière très concrète comment le filtre des adultes coupe d'emblée la relation de confiance.
- Carole Barraud-Vial
Aujourd'hui, quand on donne la parole à des jeunes sur qu'est-ce qui fait qu'ils ou elles ne s'adressent pas, ne sollicitent pas de l'aide auprès d'adultes de confiance, qui sont pourtant facilement identifiables, une bonne partie des jeunes vont pouvoir vous citer plusieurs personnes qui sont des personnes de confiance. N'empêche, je ne les sollicite pas. Pourquoi ? Et c'est là toute la question d'aller trouver le sens de cette réticence à pouvoir adresser une problématique aux personnes adultes, en particulier quand ça traite de risques liés aux pratiques numériques, c'est qu'il y a soit la crainte, soit déjà une expérience de la part de ces mêmes jeunes, que parler de quelque chose qui a été vécu dans l'environnement numérique, c'est prendre le risque de la double peine. Ce qui veut dire que si je parle que je vis des violences dans l'environnement numérique, je peux craindre ou j'ai déjà vécu la réponse des adultes qui m'entourent comme... ben t'as qu'à quitter le groupe WhatsApp si tu te fais insulter. Ou alors, tu vois, je t'avais dit qu'en fait, c'est pas pour toi, que ces réseaux sociaux, c'est dangereux, donc on va couper TikTok. Alors qu'en fait, ces mêmes jeunes qui sont ciblés par des violences vivent plein d'autres choses qui ne sont pas de l'ordre de ces violences-là, peuvent se divertir, chercher de l'information, être en contact avec des amis, ne pas être que dans des situations problématiques. Et donc, dans la balance de choix... Est-ce que je prends le risque de perdre un outil qui me donne accès à des pratiques qui me font aussi du bien par rapport à une partie de mes pratiques qui me font vivre des violences ? Et à ça, vous ajoutez encore que dans la perte de contrôle et le fait que les violences sont multiples et répétées dans le phénomène de cyberharcèlement, et que dans la grande majorité des cas, une bonne partie des personnes qui sont impliquées sont... connue par la personne qui est ciblée, pouvoir rester sur ces plateformes, voir ce qui s'y passe, pouvoir se préparer à la suite, c'est garder une petite forme de contrôle et pouvoir finalement peut-être se dire, non, mais en fait avec ce que je viens de voir sur le groupe WhatsApp, ce qui se prépare, le fait que j'ai été exclu trois fois dans la soirée, puis qu'on m'ait remis à chaque fois dans le groupe, qu'on ait changé le statut, qu'on ait mis ma photo, ok, là, je sens qu'en fait demain, ça va être particulièrement compliqué. Donc je reste sur ce groupe afin de pouvoir peut-être un bout anticiper et faire le choix, par exemple le lendemain, de ne pas me rendre en cours parce que j'ai eu accès à ce qui s'est passé dans l'environnement numérique. Ou d'en prendre connaissance le matin pour tenter, j'ai bien dit tenter, je n'ai pas dit que c'était une stratégie qui fonctionnait, mais pouvoir tenter de me blinder par rapport à ce qui m'attend. Donc c'est bien plus complexe que ce qui peut y paraître au premier abord.
- Victoria Barras
En parlant de complexité, N'est-il pas paradoxal d'utiliser les moyens numériques pour cibler un ou une camarade de classe ? En effet, le transfert de photos modifiées et l'utilisation des messageries laissent des traces. Et ça, il me semble pourtant que les jeunes en sont très conscients.
- Carole Barraud-Vial
Oui, les jeunes sont loin d'être naïfs par rapport aux risques liés à la permanence et des traces dans l'environnement numérique. Maintenant, c'est une invitation à toutes les personnes qui nous écoutent de se replonger sur le rapport au temps. et au risque quand soi-même on était adolescente ou adolescent les prochaines vacances sont peut-être dans des années lumière donc finalement oui c'est pour toujours sur internet mais pour toujours quand j'ai 13 13 ans 15 ans c'est pas là ça éveille pas la même chose que pour une personne adulte avec plus d'expérience et qui va se dire ah oui effectivement c'est pour toujours ça prend une autre dimension pour ça je vous invite tout simplement à aller voir le site ciao.ch où vous Vous allez voir que dans les échanges entre les jeunes, ils vont être... très confrontant par rapport à d'autres qui auraient laissé des traces numériques, qui pourraient nuire à leur réputation ou proférer des menaces. Il y a vraiment une réelle conscience. Mais ce n'est pas parce qu'on a conscience des choses qu'on ne prend pas forcément toujours les risques. Ça fait aussi partie du développement de l'adolescence.
- Victoria Barras
Je profite de l'expérience de Carole pour élargir un peu la thématique du cyberharcèlement à l'espace des jeux vidéo que je connais très mal, mais qui concentre aussi son lot de violences verbales.
- Carole Barraud-Vial
Il y a des différences. Des éléments à distinguer par rapport aux formes de harcèlement dans les jeux vidéo en ligne. Alors, il y a ce qui peut se passer dans les forums de discussion, par exemple, qui se font en parallèle d'une partie qu'on jouerait en ligne, où là, possiblement, on va jouer avec des pairs connus qui appartiennent à notre cercle d'appartenance de l'environnement physique. Et donc, sur ces plateformes de messagerie ou d'échange comme Discord en parallèle, se passerait la même chose que... qui pourrait se passer sur d'autres applications de messagerie, considérant qu'en fait, l'objet au départ, ce sera peut-être la performance dans le jeu, la non-performance ou le choix de l'avatar ou de l'arme, ou peu importe en fait. Une critique des regards portés sur la pratique du jeu vidéo. Et ça, ça serait comment dans un espace vidéoludique se prolonge le phénomène de harcèlement-intimidation qui est lié à l'environnement numérique. Par contre, vous pouvez trouver d'autres formes de harcèlement qui vont aussi s'exprimer au travers du jeu vidéo, qui seraient des formes de harcèlement sexuel, par exemple avec du sexisme, avec un dénigrement du genre féminin ou des personnes LGBTIQ+, qui vont être davantage ciblées par des formes de harcèlement sexuel. Et ça, c'est tout un champ d'investigation. et de prévention aujourd'hui, parce que dans le cadre d'une pratique vidéoludique, par définition, on recherche du plaisir. Et ce plaisir-là peut nous faire banaliser certaines formes de violence, comme vous pouvez les retrouver au bord des terrains de foot ou de hockey, où c'est les mêmes formes de violence qui vont s'exprimer, mais c'était dans le cadre du match. Donc c'est OK, alors que dans l'absolu, c'est des infractions.
- Victoria Barras
Mireille et Carole ont soulevé une multitude d'aspects intéressants dans les phénomènes de harcèlement entre pairs et cyberharcèlement. Personnellement, je retiens trois points en particulier. Tout d'abord, cyber-harcèlement et harcèlement entre pairs sont des phénomènes étroitement liés. C'est finalement le lieu de socialisation que représentent l'école et la création de groupes qui permet à certaines dynamiques violentes d'émerger. Deuxième chose, pour qu'un ou une jeune puisse parler, l'adulte doit faire fi de son filtre personnel et adopter une posture d'écoute bienveillante, sans offrir de solution toute faite, en particulier celle de quitter la plateforme. L'espace cyber est parfois un lieu de violence, mais il représente également un espace ressource, un endroit où les jeunes tissent des liens. Enfin, le climat scolaire relève de la responsabilité de chacune et chacun, les directions, le corps enseignant, les parents et les élèves. Plus la communication se fait en amont entre les différentes parties, plus les collaborations s'avèrent constructives en cas de situation de cyberharcèlement. Comme je vous le disais en début d'épisode, une deuxième partie sera consacrée à la thématique du cyberharcèlement en présence de ProYuventute et la police cantonale valaisanne. Les interviews nous permettront d'appréhender la thématique sous les angles politiques et légaux. C'était le deuxième épisode du podcast Les coulisses du numérique, produit par l'Office de l'éducation numérique. Je m'appelle Victoria Barras et j'ai réalisé les interviews et le montage de cet épisode. Nathan Ouellet a assuré le mixage. Un immense merci à Mireille Fournier et Carole Barraud-Vial pour leur participation enthousiaste et pour la qualité de leurs interventions. En attendant, si cet épisode vous a plu, n'hésitez pas à vous abonner, à parler du podcast à votre entourage et à partager cet épisode. A bientôt !