- Speaker #0
Dans les années 60 à Paris, un petit groupe d'artistes étrangers fait parler de lui. Ils sont 6, parfois 7, parfois 8. Ils sont jeunes et ont en commun l'envie de faire leur preuve dans cette ville mythique à leurs yeux. Ensemble, ils courent les musées et les expositions de la capitale et ils discutent pendant des heures aux terrasses des cafés. Ensemble, ils se retrouvent dans leurs ateliers respectifs, nichés dans des chambres de bonnes sous les toits de Paris. Ensemble, ils créent une revue d'art, et invite d'autres artistes plus confirmés qu'eux à y participer. Ils se font progressivement un nom, et chacun puise dans le collectif la force de s'affirmer individuellement et de creuser son propre sillon. Cette bande d'amis a existé, et au cœur de celle-ci, il y avait une femme, une grande artiste portugaise, nommée Lourdes Castro. En quittant Madère pour Paris en 1958, elle rêvait d'imiter les artistes d'avant-garde, Elle ne se doutait pas de l'effervescence créative qu'elle y trouverait. Et encore moins que dans cette effervescence, elle trouverait l'idée sur laquelle se fondera une bonne partie de sa production artistique. Je m'appelle Anne-Cécile Genre et vous écoutez Les Indes Tranquilles. Le podcast de la délégation en France de la Fondation Gulbin-Kian, en partenariat avec Beaux-Arts Magazine. Aujourd'hui, je vous raconte comment Lourdes Castro s'est fait une bande d'amis pour la vie, et comment, avec eux, elle a fondé la revue QVIE.
- Speaker #1
À Paris, j'ai habité toujours dans des chambres de bonne. J'ai travaillé parfois, je me demande comment j'ai réussi à faire des tableaux si grands dans des coins si petits. Et je crois que c'est un peu, j'ai peut-être porté un peu d'espace. J'ai toujours ma terre avec moi.
- Speaker #0
Lourdes Castro est décédée en 2022. On entend ici sa voix enregistrée en 1978 pour un documentaire d'Antenne 2. Pour nous parler d'elle, j'ai rencontré Anne Bonin, critique d'art et commissaire d'exposition. Elle a notamment organisé une grande rétrospective de l'œuvre de Lourdes Castro en 2019 au Musée Régional d'Art Contemporain de Sérignan. Son visage s'est illuminé en parlant de l'artiste portugaise. Elle a eu la chance de la rencontrer à la toute fin de sa vie, sur son île natale de Madère, un archipel situé à 800 km du sud-ouest du Portugal. C'est un lieu cosmopolite situé au carrefour de l'océan Atlantique et de la Méditerranée, où les Anglais et les Allemands viennent en villégiature depuis des siècles pour bénéficier du climat exceptionnel qui y règne. C'est donc dans ce cadre paradisiaque que Lourdes Castro voit le jour en 1930.
- Speaker #2
Lourdes reçoit une éducation cosmopolite, bilingue. Elle étudie dans une école allemande dès la maternelle. Elle apprend en dessinant, donc ça c'est très important. Pour apprendre le mot maison en allemand, elle dessine une maison. Donc elle apprend l'allemand en même temps que le portugais. Donc elle a ce lien avec l'étranger très tôt.
- Speaker #1
Avant d'aller à l'école, on allait à la mer avec nos parents. On allait d'abord nager et après on allait à l'école.
- Speaker #0
En 1950, Lourdes Castro a 20 ans. Elle quitte l'île de Madère et le confort de sa famille bourgeoise pour étudier à Lisbonne, à l'école des Beaux-Arts. Pour la première fois de sa vie, elle est confrontée à la situation politique du Portugal, soumise à la dictature de Salazar depuis de longues années, mais dont elle n'a rien vu depuis Madère. En l'absence de musées ou de galeries, découvrir de l'art contemporain est quasiment impossible. Et l'enseignement aux Beaux-Arts est extrêmement classique. Lourdes Castro se voit contrainte d'apprendre un peu plus de français exclusivement la peinture figurative. Mais elle fait la rencontre de quelques étudiants passionnés. Ils s'appellent René Bertolo, Gonzalo Duarte, José Escada. Et ensemble, ils sont déterminés à connaître d'autres formes d'art que les paysages à l'huile destinés à célébrer la grandeur du Portugal. Sous le manteau, ils récupèrent des reproductions en noir et blanc des œuvres des avant-gardes qu'aucune galerie ou aucun musée lisboète n'est autorisé à exposer. Pour diffuser leurs découvertes à leurs camarades d'école, ils lancent une revue qu'ils intitulent « Vert » . voire en portugais. Mais tous s'interrogent sur leur avenir en tant qu'artistes, sous un régime qui ne leur offre aucune perspective de carrière. En 1955, un riche financier et collectionneur d'arts d'origine arménienne nommé Kaloust Gulbenkian lègue sa fortune à une fondation. Il la charge de promouvoir le savoir et d'améliorer la qualité de vie des personnes à travers les arts, la bienfaisance, la science et l'éducation. Dès 1956, Cette fondation offre des bourses aux étudiants des Beaux-Arts souhaitant séjourner à l'étranger. Et Lourdes Castro fait partie des premières candidatures. Elle est désormais mariée avec René Bertolo, et cette bourse, c'est la porte de sortie qu'ils attendaient pour quitter le Portugal. Comme Lourdes parle allemand, ils choisissent d'abord de partir à Munich. Ils y font la connaissance de Jan Voss, un étudiant à l'école des Beaux-Arts qui leur sert de guide pour leurs premières visites dans les galeries et les musées. Mais Munich est trop petit pour les rêves des jeunes artistes. Les enseignants des Beaux-Arts n'ont pas changé depuis la fin de la guerre, et les avant-gardes s'inventent ailleurs. En 1958, Lourdes Castro et René Berthelot quittent donc Munich pour s'installer à Paris.
- Speaker #2
Alors Paris, dans les années 50, rayonne vraiment d'une aura de capital de la modernité, de capital culturel. L'épicentre de cette vie artistique dans les années 50 et dans les années 60, c'est Saint-Germain-des-Prés. René et Lourdes s'installent à Saint-Germain-des-Prés, 71 rue des Saints-Pères, dans des chambres de bonnes. Je dis « des » parce que je crois qu'il y avait deux chambres de bonnes, l'une dans laquelle ils vivaient, l'autre dans laquelle ils travaillaient, qu'ils aménagent de manière très astucieuse car ce sont des artistes très bricoleurs. Il y a pas mal de photos qui montrent la façon extrêmement rationnelle, astucieuse avec laquelle ils aménagent ce minuscule espace, la table qui se replie, un coin cuisine, enfin tout se déplie dans ce minuscule espace. Et c'est là aussi également qu'ils vont travailler.
- Speaker #0
À Paris, Lourdes Castro et René Bertolo retrouvent leurs amis artistes de Lisbonne. Gonzalo Duarte, José Escada, Joao Vieira et Costa Pinheiro. Ensemble, dès 1958, ils décident de créer une nouvelle revue sur le modèle de verre, celle qu'ils avaient créée pendant leurs années étudiantes. Sauf que cette fois-ci, ils ne risquent ni l'expulsion de l'école, ni la répression de la dictature. Ils sont totalement libres et ils comptent bien en profiter. Ils choisissent de l'appeler Gvi, qui s'écrit K-W-Y. Trois lettres qui ne figurent pas dans l'alphabet portugais. comme un symbole de tout ce qui leur a manqué au pays.
- Speaker #2
On voit qu'ils sont animés par une énergie vitale, c'est vital pour eux de s'être vus. L'art est investi d'un sens vital, d'autant plus que c'est l'espace de liberté. Le modèle de l'avant-garde, c'est faire une revue pour défendre une idée. Là, pas du tout. Ce qu'ils veulent, c'est faire une œuvre collective dans laquelle ils vont pouvoir s'exprimer, mais de façon libre. Et pour eux, ils sont très attachés au fait de faire une revue qui ne représente pas un esprit de chapelle, qui ne soit pas dogmatique comme peuvent l'être parfois les avant-gardes et qui ne soit pas la revue d'une seule idée. D'où la revue telle qu'on la voit, foisonnante, parfois même avec un côté un peu brouillon. Et donc, ils sont très attachés à cette liberté.
- Speaker #0
Lourdes Castro signe la couverture du premier numéro de la revue. Une forme abstraite, bleu clair sur fond blanc, sur laquelle on peut lire simplement KWY et le chiffre 1. Sur la page suivante, un poème fait face à un collage très simple, représentant un petit soldat. Ce premier numéro compte 6 pages et il est tiré en 60 exemplaires. Les 6 amis portugais sont rejoints par Jan Voss, le peintre allemand dont ils ont fait la connaissance à Munich, et par Christo Javachev, un artiste qui fuit la Bulgarie et le stalinisme. Il sera bientôt plus connu sous le nom de Christo. C'est l'atelier de Lourdes Castro et son mari qui sert de lieu d'impression. René Bertolo a bricolé un mécanisme permettant d'activer l'écran de sérigraphie à l'aide d'une pédale, sans avoir à se pencher à chaque impression. De numéro en numéro, la revue gagne en épaisseur et en popularité. Anne Bonin me cite les chiffres. Elle passe progressivement à 85 puis 500 exemplaires de plusieurs dizaines de pages. En tout, il y aura 12 numéros qui non seulement circulent dans le milieu artistique parisien, mais le documentent en faisant participer des artistes de tous les courants artistiques.
- Speaker #2
L'idée de cette revue, c'est d'abord de faire quelque chose et d'être à l'attache, à l'œuvre tout de suite, le pied à l'étrier dans le mouvement de l'art à Paris, et de se faire connaître. Donc les deux objectifs sont là. Et il y a une phrase de Christo qui résume assez bien cette activité du jeune artiste qui est vraiment sur le front et qui est mue par un désir aussi de travail, mais de se faire reconnaître et d'être relié. un milieu artistique. Mes journées sont très remplies, elles filent à une allure folle entre exposition et soirée au théâtre, ballet, opéra, concert. Mon travail doit apparaître comme une démarche d'avant-garde en exprimant la pensée et l'ambiance contemporaine.
- Speaker #0
À leur arrivée en France ? Tous les membres du groupe d'amis ont abandonné la peinture figurative classique qu'on leur enseignait dans leur pays d'origine. Ils sont fortement influencés par les artistes d'avant-garde qui les ont précédés. Quand j'ai rencontré Anne Bonin, elle a insisté en particulier pour que je me renseigne sur Vieira da Silva, une peintre portugaise qui va jouer un rôle déterminant dans le parcours de Lourdes Castro et ses amis. Ses œuvres à l'aspect patchwork sont fascinantes parce qu'elles brouillent les pistes entre abstraction et figuration. Elles connaissent alors un succès international. À 50 ans, Virada Silva épaule la bande de jeunes artistes lors de la création de leurs revues. Elle les incite à trouver à leur tour un style artistique bien à eux. Après une brève période totalement abstraite, René Bertolo et Yann Voss rejoignent le mouvement de la nouvelle figuration. Ils insèrent des bribes de réalité dans des compositions géométriques. ou colorimétriques encore proches de l'art abstrait, ce qui donne à leurs œuvres un look psychédélique. Christo et Lourdes Castro, eux, rejoignent le nouveau réalisme, c'est-à-dire qu'ils veulent trouver une nouvelle manière de refléter la réalité pour témoigner à leur façon de l'effervescence de l'époque. En 1959, Christo trouve son idée. Il décide d'emballer des objets avec de la toile et de la ficelle. Il commence avec des bouteilles, des boîtes de conserve et des chaises, et il ne s'arrêtera plus jamais. Lourdes, elle, accumule des petits objets du quotidien. Elle les assemble pour constituer des paysages miniatures qu'elle recouvre ensuite avec de la peinture argentée. Et là j'ai compris d'un coup l'insistance d'Anne Bonin au sujet de l'atelier situé dans une chambre de bonne. Dans ce tout petit endroit où Lourdes Castro réalise ses assemblages d'objets, une bonne partie de l'espace est occupée par l'appareil de sérigraphie de la revue Gvi. Le papier, les encres de différentes couleurs et l'écran de soie relié à une pédale prennent beaucoup de place. Il n'a pas fallu longtemps à Lourdes pour inventer une nouvelle façon de s'en servir.
- Speaker #2
Et donc elle a eu l'idée de mettre des objets. On voit qu'elle a sérigraphié une passoire, des rapes à fromage, des pelotes de laine, des éléments de couture. Il faut savoir que dans l'opération sérigraphique, il y a un moment d'insolation. qui permet de projeter une ombre en quelque sorte. Donc ça produit un objet avec un contour parfait et ça tend vers une forme d'abstraction. Elle appelle le résultat de ces transferts des contours. Mais ce qui l'intéresse et ce qu'elle va développer tout au long des vingt années suivantes, c'est le fait de capter la présence d'un objet sans la représentation. Et là elle rejoint bien sûr les grandes questions de ces nouvelles avant-gardes qui la relie surtout à une tradition d'avant-garde, qui est celle d'un art non représentatif, non mimétique, et qui privilégie la présence au détriment de la représentation. Produire un art de la présence qui capte la vie même, qui capte de façon directe et sans médiation la réalité et la vie, ça c'est un point très important de l'art de Lourdes, et l'ombre va être sa technique et la forme de son œuvre.
- Speaker #0
Par cette expérimentation menée un jour de travail solitaire dans la chambre de bonne de la rue des Saint-Père, Lourdes Castro trouve son sujet, celui qui l'animera pendant toute sa vie. L'écran de sérigraphie étant de taille limitée, elle se trouve rapidement à court d'objets, mais elle décide de suivre son intérêt grandissant pour les ombres. Elle ressort les pinceaux et les toiles qu'elle avait remisés à son arrivée à Paris. Cette fois, elle n'invente rien. Elle décide simplement d'y fixer le contour de ses amis.
- Speaker #2
Là, vous êtes en face de moi. Ne bougez plus. Je projette votre tombe grâce à une lumière et je vais la dessiner sur le support derrière vous.
- Speaker #0
Elle immortalise d'abord l'ombre portée de son mari, René Bertholot, celle du galeriste Édouard Loeb, celle de Micheline Prelle aussi, une actrice encore toute jeune à l'époque, et celle de plusieurs amis proches qu'Anne Bonin a rencontrées.
- Speaker #2
Une très bonne amie de Lourdes, Geneviève Morgan, elle était à son bureau dans la galerie Édouard Leub. Et Lourdes lui dit, elle se connaissait pas encore très bien, elle lui dit « Ah, pourrais-je mettre un papier blanc derrière vous et j'aimerais capturer votre ombre ? » Elle a capturé l'ombre aussi d'une autre amie que je connais, Myriam Dacosta, alors qu'elle est en train d'enfiler sa jupe. Donc c'est vraiment des silhouettes qui semblent saisies sur le vif, qui semblent prélevées de la vie même.
- Speaker #0
Anne Bonin me dit que dans le cadre de l'exposition qu'elle a consacrée à Lourdes Castro, en accrochant au mur toutes ces silhouettes de personnes jeunes, fumant et buvant en toute liberté, elle s'est sentie comme plongée dans un film de la nouvelle vague. Selon elle, l'artiste portugaise avait un don pour capter l'ambiance de l'époque. En 1964, Lourdes Castro change de support. Plutôt que de la peinture sur toile ou de la sérigraphie, elle utilise désormais du plexiglas coloré, parfois en plusieurs couches superposées, assemblées sur un même support. Une chaise bleu ciel et la silhouette blanche sur fond bleu foncé d'une femme qui boit du thé. Un couple qui se serre dans les bras, plexi rose sur fond blanc. Des visages de profil qui fument des cigarettes, plexi roses, jaunes, oranges, parfois opaques, parfois transparents. Et puis en 1968, Lourdes Castro a une idée renversante. L'ombre portée, projetée par la lumière sur une surface ne lui suffit plus. Elle veut capter la réalité de ses amis au plus près de leur corps. Elle leur demande de s'allonger sur un drap et elle vient dessiner leurs contours à même la surface du tissu.
- Speaker #2
Elle va vers un allègement progressif parce que le plexiglas, c'est lourd. Et Lourdes faisait tout elle-même à la main. Elle découpait à la scie les plexiglas dans son petit appartement. Et elle a épuisé la recherche du plexiglas qui rencontrait un certain succès. Mais là, la commande a excédé ses moyens matériels manuels. Et pour elle, que l'art ait une dimension qui soit à échelle humaine et domestique de ses propres moyens matériels, c'était très important.
- Speaker #1
Ce sont des vrais draps avec des contours d'ombre, déjà encouchés, brodés dessus. Je les fais moi-même parce que j'ai du vrai plaisir à les broder. Je suis très tranquille, c'est une forme de concentration et méditation. Parfois j'écoute la musique et souvent je ne passe à rien.
- Speaker #0
Lourdes Castro a confié à Anne Bonin avoir accepté une fois de capter le contour d'un inconnu. Et ça n'a pas marché. Elle n'a jamais recommencé. Plus elle travaille sur les ombres, plus elle réalise à quel point cet acte est intrusif et demande une relation presque intime avec celui qui lui sert de modèle. Elle découvre un récit de Aldeberg von Camisso intitulé « L'étrange histoire de Peter Schemmel » où l'homme qui a vendu son ombre, le héros, vend son ombre au diable et devient immensément riche. Mais il s'éloigne peu à peu du reste de l'humanité.
- Speaker #2
Qu'est-ce que c'est la capture d'ombre ? Vous saisissez, vous captez quelque chose d'immatériel. Vous captez quelque chose qui paraît secondaire. Et cet élément secondaire en fait est le signe même de votre existence terrestre et voire de votre humanité. L'ombre quand on y pense c'est... C'est énorme, c'est le signe de votre existence terrestre, de votre lien avec un système bien plus important, cosmique. Et donc si vous en êtes privé, vous devenez un paria humain.
- Speaker #0
Vingt ans après son ami Vierada Silva, Lourdes connaît à son tour le succès. Au milieu des années 60, elle expose en Allemagne, en Hollande, en Italie, en Suisse. Et puis, en 1967, elle est à l'honneur à la galerie Indica de Londres, le comble de la réussite à l'époque. Quelques mois plus tôt, l'artiste japonaise Yoko Ono avait créé l'événement en demandant aux visiteurs de fabriquer eux-mêmes les œuvres qui étaient vendues. Lourdes Castro, elle, éblouit le public par son travail sur les ombres. Et d'après Anne Bonin, sa personnalité solaire y était pour beaucoup.
- Speaker #2
Donc je suis allée la voir à Madère deux fois, deux séjours assez longs pour prendre le temps de la rencontrer et passer plusieurs longs moments avec elle et à m'entretenir avec elle parce qu'on ne se connaissait pas. C'est quelqu'un aussi qui était déjà âgé. Elle avait 88 ans quand je l'ai rencontrée. Elle était très sollicitée comme le sont parfois certaines artistes entrant dans le grand âge et qu'on découvre ou redécouvre. C'est un tempérament très agréable, qui a beaucoup de charme, c'est une belle femme. Et qui vraiment a ce sens aussi esthétique. C'est d'abord quelqu'un qui s'habillait d'un rien. Elle a un style un peu hippie, bohème. Elle a une espèce d'élégance naturelle. Voilà, c'est au chic des gens qui savent s'habiller. Donc je l'ai rencontrée dans sa maison. C'est une maison d'inspiration japonaise qu'elle a fait construire. Qu'elle a fait construire avec son second mari, l'artiste Manuel Zimbrow. Qui était bouddhiste zen. et disait volontiers « Lourdes, tu n'as pas besoin de mettre zen, tu es naturellement zen » . Et elle avait vraiment un tempérament, une espèce d'aisance, de simplicité, d'humeur joyeuse qui lui venait de l'enfance certainement.
- Speaker #0
Anne Bonin me confie un aspect moins célèbre du travail de Lourdes Castro. Depuis sa jeunesse à Madère, en parallèle de ses autres activités artistiques, Elle confectionne des livres. Des livres d'ombre, mais aussi des herbiers, des livres brodés, des livres collés, des livres dessinés. Cette activité la rapproche d'un autre artiste qui sert alors d'assistant à René Berthelot. Il s'appelle Manuel Zimbrow et avec lui, elle crée entre autres un livre de collage intitulé « Un autre livre rouge » en référence au livre rouge de Mao. Manuel Zimbrow devient son deuxième mari en 1975 et avec lui… Lourdes Castro pousse encore plus loin sa recherche picturale sur la captation des contours du réel. Ils inventent ensemble un théâtre d'ombre avec lequel ils vont se produire dans des galeries, puis en Amérique latine, au Japon et finalement au Centre Pompidou en 1982. Lourdes Castro y tient le rôle principal. Et j'ai eu la chance d'en voir un extrait en vidéo. La lumière provient de deux lampes à l'arrière-plan et devant ces lampes tournent des cercles translucides qui créent d'infinies variations de couleurs. La scène sur laquelle se produit Lourdes Castro se situe entre ce dispositif lumineux et un drap tendu, qui forme un rideau entre la scène et le public. Sa silhouette dessine deux ombres de couleurs différentes sur le rideau, qui lui aussi changent de couleur. Dans la scène que j'ai vue, elle attrape un gilet en maille ajouré, qui laisse passer la lumière et dessine des motifs en forme de cœur, jaune sur fond bleu. Puis elle l'enfile sur ses épaules. Dans une lumière devenue rose, elle arrange des fleurs dans un vase lumineux. Puis s'assoit à table, elle fait craquer une allumette et d'un coup les voiles de couleur disparaissent. Son ombre noire sur fond blanc fume une cigarette. Avec une théière translucide, sans doute en plexiglas bleu, elle se verse à boire et l'atmosphère se teinte de jaune et son ombre de vert. C'est très beau, très harmonieux. Ça n'a rien à voir avec les ombres chinoises telles qu'on peut les mimer à la lueur d'une lampe torche C'est un spectacle aussi simple qu'hypnotisant.
- Speaker #2
On assiste au déroulement d'une journée, du lever jusqu'au coucher. On la voit se lever, étendre du linge, des choses très simples. Et donc ce qui est intéressant dans ce théâtre d'ombre, c'est qu'elle rend visible toute cette part non visible de la vie domestique, vie domestique quand même dédiée pour la plupart aux femmes. Et donc, il y a aussi cette inversion en fait. Toute cette part qui reste dans l'ombre de la vie, elle la met en lumière. Il paraît que c'était magnifique. Très simple, très épuré. Elle m'expliquait que pour représenter un geste qui paraisse naturel, de l'autre côté quand on est spectateur, il faut le faire très lentement. Donc là, on trouve aussi le zen et ce rapport à un art de la présence.
- Speaker #0
Au Portugal, la dictature de Salazar s'est achevée le 25 avril 1974. Les artistes sont désormais libres d'y créer comme ils le souhaitent. Les amis de Lourdes Castro quittent peu à peu Paris, la ville qui les a vus s'épanouir en tant qu'artistes. Avec Manuel Zimbrow, elle retourne s'installer à Madère, son île natale, où elle fait construire la grande maison d'inspiration japonaise où elle finira sa vie.
- Speaker #1
Non, c'est très clair ici. Et l'air aussi, on peut voir jusqu'à très loin des petits détails, les maisons, les arbres. Et je crois que cette transparence est venue inconfirmement dans les ombres que je faisais.
- Speaker #0
Depuis son île, où Anne Bonin a pu la rencontrer, Lourdes Castro entretient une correspondance intense avec ses amis, ceux avec qui elle a monté Gvi et ceux qu'elle a rencontrés grâce à la revue. Grâce à ses nombreuses relations épistolaires, elle reste à la page des nouvelles idées artistiques, jusqu'à sa mort en 2022, à l'âge de 88 ans.
- Speaker #2
Et c'était intéressant de voir que lorsqu'on parlait de sa vie à Paris, puisqu'elle a vécu 25 ans à Paris, elle était à Paris. Donc elle revivait, riait, c'était extraordinaire. On peut voir dans ses entretiens qu'elle rit énormément. Donc c'est une personnalité qui est Elle était très joyeuse, enjouée, très vivante et en même temps très alerte, pleine d'humour, de drôlerie, pour laquelle l'art et la vie étaient intimement mêlés.
- Speaker #0
Quand elle m'a quitté, Anne Bonin m'a dit préparer un documentaire sur Lourdes Castro. Elle est aujourd'hui considérée comme incontournable dans l'histoire de l'art au Portugal, mais elle est encore étonnamment peu connue dans l'Hexagone, où elle a pourtant durablement marqué tous ceux qui l'ont côtoyé. C'était le premier épisode des Intranquilles, le podcast de la délégation en France de la Fondation Gulbin-Kian, en partenariat avec Beaux-Arts Magazine. Merci pour votre écoute.