- Speaker #0
A première vue, c'est une photo de famille banale en noir et blanc, avec une bordure dentelée. On y voit une mère et ses deux fillettes de 7 et 9 ans, qui posent devant un arbre, au bord d'une rivière. Elles sourient, elles ont l'air détendues, elles profitent pleinement de leur promenade dominicale en famille. Ce cliché, pris en Haute-Vienne en 1969, est un des premiers souvenirs de Manuela Marquez en France. Ce cliché pris par son père, elle l'a conservé toute sa vie et il lui sert encore et toujours de source d'inspiration dans son travail de photographe. Je m'appelle Anne-Cécile Genre et vous écoutez Les Intranquilles. Le podcast de la délégation en France de la Fondation Gulbin-Kian, en partenariat avec Beaux-Arts Magazine. Aujourd'hui, je vous raconte l'histoire de Manuela Marques, une artiste franco-portugaise dont les photographies et les vidéos transforment le réel pour en révéler une part de mystère. J'ai rencontré Manuela Marquez un jour de printemps dans un studio d'enregistrement de Paris. Elle avait les cheveux courts, un pull vert, un foulard à fleurs colorées. Avec un grand sourire, elle m'a tout de suite parlé de ce cliché familial comme étant central dans l'histoire de son processus créatif. Parce que ce n'est pas une simple photo de famille. Elle m'a confié qu'en la regardant de plus près, cette image révèle un secret. Les visages y apparaissent. plusieurs fois. Une fois au centre de la photo, près du tronc de l'arbre, là où les silhouettes sont le plus visibles. Mais les visages apparaissent aussi dans les branches de l'arbre, comme si les protagonistes étaient en état de lévitation.
- Speaker #1
D'abord, il faut dire que c'est une image techniquement loupée. Et elle est importante parce que je ne m'étais pas formulée qu'elle était loupé techniquement ou quoi. J'avais juste réagi devant. Une espèce de magie de l'image qui faisait que ce qui a été techniquement loupé, c'est que mon père n'a pas embrayé, n'a pas passé d'un négatif à l'autre pour refaire une image. Donc en fait, deux images se sont superposées sur le même négatif. Ce qui fait qu'on avait une sorte de collage en fait de deux choses. Et voilà, moi je ne connaissais pas du tout la photographie, je n'en avais jamais fait. J'étais fascinée par les images, mais voilà, mais je n'avais jamais fait de photographie. Et d'ailleurs, j'en ai fait très longtemps après. Mais pour moi, c'était de l'ordre vraiment de quelque chose de magique et d'incompréhensible. Comment est-ce que sur ce petit bout de papier, tout d'un coup, on se multipliait et on était aux branches d'un arbre, moitié sur la cime. Enfin voilà, il y a eu tout un truc qui fait que ça devenait incroyablement mystérieux.
- Speaker #0
m'a confié que son imagination s'est pourtant développée bien avant 1969 et son arrivée en France avec sa famille. Elle est née en 1960 dans la petite ville de Tondela au Portugal. La nature n'y était jamais loin, elle était présente à tous les coins de rue. Et ses premiers souvenirs d'enfance sont porteurs d'une forme d'abondance. Mais sa vie bascule à 5 ans, quand son père doit fuir le pays. Il est coiffeur, il parle fort, il dit ce qu'il pense, et un jour on l'informe qu'un dossier se monte contre lui, alors il fuit, pour éviter d'être arrêté par les agents du Salazar-Essine. Il s'installe en France, en Haute-Vienne, où il trouve un emploi dans une usine. La famille est donc séparée pendant 4 ans, avant d'être à nouveau réunie, en France cette fois-ci. J'imagine l'émotion du père de Manuela Marquez, de voir sa famille à nouveau réunie, lors de cette balade dominicale au bord de la rivière. Ce n'est pas si étonnant qu'il ait involontairement multiplié son épouse et ses filles sur le négatif photographique.
- Speaker #1
Je me souviens aussi que nous, on faisait des photos au Portugal que ma mère lui envoyait. Donc il y avait déjà une sorte de va-et-vient, en tout cas du côté portugais vers la France, il y avait vraiment cette chose-là. Je me souviens précisément de... d'endroits choisis, de ma sœur, moi, ma sœur et moi, ma mère, ma mère, ma sœur, ma mère, moi. Enfin, voilà, il y avait toutes ces possibilités comme ça d'agencement. qui étaient vraiment fabriqués pour que mon père les reçoive, quoi. Et puisse voir, enfin, son absence, puisse nous voir, voir comment on grandissait, enfin, je sais pas, enfin, toutes les choses normales, quoi.
- Speaker #0
Manuela Marquez suit sa scolarité en France. Elle étudie la littérature à la Sorbonne Nouvelle et se destine à devenir linguiste pour assouvir sa passion des mots et des structures du langage. Un jour, un groupe d'amis... lui propose de venir explorer une maison abandonnée, occupée précédemment par un certain docteur Diamant, célèbre à l'époque pour avoir assassiné toute sa famille. Pour immortaliser l'excursion macabre, elle s'empare de l'appareil photo argentique de son petit ami de l'époque et réalise ses premiers clichés. Elle sonde les murs de la maison, le jardin en friche. Qui croirait, en voyant ces photos, que ces lieux sont chargés d'une telle intensité dramatique ? Manuela Marquez ne se sépare plus de son appareil. Elle devient intermittente du spectacle, ce qui lui permet de conserver du temps libre qu'elle consacre presque entièrement à l'expérimentation photographique. Par exemple, Manuela Marquez m'a raconté qu'elle a passé plusieurs mois dans la campagne andalouse. Là-bas, elle enfouissait ses tirages dans la terre des paysages qu'elle venait de photographier pour altérer le négatif et créer des effets inattendus. Elle expérimente aussi d'autres procédés chimiques de fixation de l'image, comme le cyanotype ou encore la photographie au collodion humide sur verre. Elle cherche longtemps son chemin dans cet art multiple et foisonnant. Et puis un jour lui vient la révélation.
- Speaker #1
J'ai photographié un ami, c'était une photographie en noir et blanc, en contre-plongée, j'étais un peu sur une hauteur. Lui il était dans une rivière, c'était quelqu'un qui avait vraiment un corps, c'était un type assez incroyable avec des bras très très longs. Et il avait les bras très loin du corps. C'est-à-dire que vraiment, ses bras touchaient l'eau. Mais voilà. Mais lorsque j'ai fait une planche contact, ce que j'avais devant les yeux était en décalage, du moins, avec ce que j'avais photographié.
- Speaker #0
Et c'était quoi cette différence ?
- Speaker #1
Je ne sais pas. C'est une question de lumière. C'est-à-dire qu'en fait, l'eau était devenue extrêmement sombre et son corps était extrêmement blanc. tout devenait très inquiétant, alors qu'en fait, on était entre potes et que certains se baignaient, moi je photographiais, que c'était une situation plutôt très légère. Et j'ai capté, ou l'appareil a capté, plus précisément, je pense que c'est plus de ça dont on parle, quelque chose que mon regard, entre mon regard et mon cerveau, la conscience n'était pas faite. Et je crois que j'aime beaucoup ces choses-là et je crois que c'est quelque chose qui est dans mon travail, c'est cette espèce de... de léger décalage entre, on va dire, ce qu'on appelle communément le réel et qu'est-ce qu'on en fait. Et je crois que ça, c'est une question un peu permanente pour moi, celle du doute.
- Speaker #0
Ce doute accompagne Manuela Marquez quand elle fait ses premiers pas dans le monde de la photographie. Lorsque je l'ai rencontrée, elle m'a avoué que pendant longtemps... Elle n'osait pas croire qu'elle pourrait vivre un jour de son travail de photographe, même représenté par une galerie, même avec des expositions à son nom. Dans sa première monographie, intitulée « Steel Nox » , parue en 2008, on découvre des recoins de salles de bain baignées de lumière bleu pétrole, des lustres au plafond qui ne dégagent aucune lumière, et des rangées de chaises inquiétantes. En 2010, dans un appartement du Havre, elle immortalise un petit miroir ouvragé placé sur un mur rose, dans lequel on devine une silhouette dans une pièce attenante dont les murs sont jaunes et verts. Au milieu de ces photos désincarnées, ces portraits semblent encore plus inquiétants, car on en voit rarement les visages, et les postures créent une tension, comme cette femme enceinte qui s'appuie contre un mur. Ses origines portugaises amènent Manuela Marques à séjourner plusieurs fois au Brésil, et notamment à Sao Paulo. Là-bas, elle prend pour point de départ la station de métro République. Un nom qui l'amuse, car il fait écho à la station parisienne. C'est un quartier central, mais fréquenté par un grand nombre de consommateurs de crack. Parmi les clichés qu'elle ramène, il y a un diptyque particulièrement politique, intitulé Manifestation. Deux photographies au format carré, en très grand format, qui semblent presque en tout point similaires. Manuela Marquez m'a raconté qu'elle les a prises depuis chez elle, car elle habitait en haut d'un immeuble, et elle avait la chance d'avoir un balcon qui donnait sur une place arborée. On voit donc avant tout un arbre, vu de dessus, qui occupe une grande partie de l'image. À droite, des passages piétons et des feux de circulation indiquent que nous surplombons un grand carrefour. Et en haut de l'image, on distingue un rectangle rouge. C'est une pancarte de manifestation. Il y a là un cortège qui défile. Et on le voit à peine.
- Speaker #1
C'est un diptyque, un grand diptyque, qui montre à la fois beaucoup de végétaux et une situation qui n'avance pas. C'est-à-dire qu'en fait, d'une image à l'autre, on a l'impression d'être devant la même image. Après, quand on est attentif ou attentive, on voit bien que non, il y a quand même des choses qui ont un peu bougé, mais pas tant que ça. Et je trouvais que c'était un petit peu à l'image de ce que je voyais au Brésil, enfin en tout cas à São Paulo, c'est-à-dire que c'était très compliqué. Après Lula a fait bouger des trucs quand même pas mal, mais vraiment on avait l'impression que ça avait été comme ça de tout temps et que rien ne bougerait. Les gens protestent, mais rien ne se passe en réalité. Je crois que c'est une image qui fonctionne un peu comme ça.
- Speaker #0
Pour son travail à Sao Paulo, Manuela Marquez reçoit le prix BES, un prestigieux prix remis par une banque portugaise qui lui donne une visibilité inédite. Elle est propulsée parmi les stars de la photographie européenne. Elle reçoit alors des invitations à la chaîne pour venir immortaliser des territoires, des villes et parfois des monuments. Elle m'explique qu'elle adore les cartes et que c'est la seule chose qu'elle lit en amont de ses voyages. Mais elle se force à ne pas accumuler trop de connaissances sur un lieu, pour arriver dans l'attitude la plus neutre possible. En 2011, elle passe du temps à Ahmedabad, en Inde. Dans cette mégapole de 6 millions d'habitants, de façon assez étonnante, elle semble s'intéresser avant tout aux arbres. Elle ramène notamment une vidéo d'un tronc d'arbre qui se consume. au bord d'un carrefour routier. C'est ce qu'on entend ici. C'est tout ce qui reste d'une grande fête populaire à l'occasion de laquelle les habitants ont fait un grand feu. Et puis, elle ramène des photos d'arbres étranges dont pendent des fruits qui, quand on regarde bien, s'avèrent être des sacs plastiques.
- Speaker #1
En fait, ces arbres sont utilisés un peu comme des armoires, quoi. Pour des gens, soit qui vivent dehors, Ou alors, sont aussi utilisés par les gens qui travaillent dehors. Donc, qui suspendent la bouffe, etc. dans des sacs plastiques aux branches, de façon à ce que les bêtes ne viennent pas farfouiller et détruire leur nourriture. Ou des choses un peu plus précieuses, un portable, un machin. En Inde, j'ai fait pas mal de choses, mais je crois que les arbres ont un peu guidé mes pas à Ménabat. Parce qu'en fait, c'est ça le truc pour moi qui est intéressant, c'est comment à partir de choses auxquelles on ne prête pas forcément attention, qui sont tellement évidentes, qui nous entourent et avec lesquelles on vit, le vent, l'eau, les arbres, je ne sais pas, les minéraux, les reflets, enfin voilà, c'est des choses quand même hyper basiques, comment moi je me les réapproprie et comment je produis un travail avec ça.
- Speaker #0
Manuela Marquez aime travailler seule, isolée, du reste du monde. Elle a besoin d'un long séjour pour que ses idées apparaissent. Elle n'utilise plus d'appareil photo argentique, car elle était souvent trop loin des laboratoires, et elle voulait connaître le résultat de ses expérimentations sans avoir à faire des centaines de kilomètres, pour obtenir une planche contact. Mais même avec son appareil numérique, elle ne déclenche jamais sans réfléchir. Alors même qu'elle est aujourd'hui une photographe reconnue, elle m'a surprise en affirmant qu'il lui est déjà arrivé de ne pas prendre une seule photo pendant plus d'un an. Car elle aime que les choses décantent. Elle observe, elle remarque, elle y repense quand elle rentre chez elle, et puis elle revient capturer les choses une fois qu'elle est sûre de son coup. C'est ce qu'elle a fait avec la vidéo intitulée « La taille de ce vent est un triangle dans l'eau » . Un jour, elle a remarqué un endroit précis d'une rivière où l'eau bougeait différemment. Plusieurs mois s'écoulent avant qu'elle n'y retourne. Et cette fois-ci, elle s'installe avec son matériel dans un endroit stratégique. Et elle attend. Elle capture d'abord une rivière d'eau claire dont on voit à la fois la surface, où se reflètent le ciel et les arbres, et le fond. avec des cailloux posés sur un sable brun.
- Speaker #1
Et ensuite, il y a le vent qui arrive comme ça par saccades, par moments, plus ou moins fort, et qui brouille évidemment la surface, brouille l'image, et par moments, ça devient des espèces d'abstractions, d'abstractions de mouvements, et puis après ça se calme, et voilà, il se passe plein de choses en surface. C'est une vidéo très simple qui à la fois est très complexe par ce qu'on y voit, par ce qui se passe. On y voit tellement de choses différentes en 7 minutes que c'est presque un peu étrange de voir autant de trucs différents.
- Speaker #0
Ces 7 minutes sont projetées à la Fondation Gulbin-Cuyant de Paris en 2014, dans une exposition qui porte le même nom que la vidéo. La taille de ce vent est un triangle dans l'eau. D'après un vers de la poète portugaise Fiamma A.C. Paes Brandao, Manuela Marques me dit qu'elle admire aussi Yves Bonnefoy, mais qu'elle refuse de comparer son travail à celui des poètes. Tout juste reconnaît-elle que ces œuvres demandent du temps et qu'il est difficile de trouver les mots pour les décrire. Plutôt que les poètes, Manuela Marquez cite volontiers le peintre belge René Magritte comme source d'inspiration. En particulier, ses tableaux les plus simples en apparence, comme ce paysage intitulé l'Empire des Lumières, qui mélange subtilement le jour, car le ciel est bleu, et la nuit, car la maison et le lac en bas de l'image reflètent la lumière d'un réverbère. Pour capter l'étrangeté du monde, Manuela Marquez ne fait pas qu'attendre que la nature se manifeste. Et ça, ses photos ne le laissent pas paraître. Je l'imaginais seule avec son appareil photo en bandoulière, mais elle m'a expliqué qu'en réalité, elle est accompagnée de tout un tas d'outils. Des miroirs, des plaques de verre ou encore de plexiglas, qu'elle doit faire tenir avec des systèmes ingénieux, pour composer à partir du réel et de ses reflets, l'image qu'elle souhaite capturer.
- Speaker #1
Ça fait partie aussi de ces choses où parfois on rentre dans une exposition puis on sort en se disant « on ne comprend rien » . Mais moi, dans mon travail, ça a toujours été comme ça en réalité. Et là, je m'améliore parce que je vais essayer de faire en sorte que les gens comprennent un peu. Mais ça a toujours été le truc. Moi, on me disait souvent que j'étais beaucoup trop subtile. Les gens ne comprennent rien à ton travail parce que tu es beaucoup trop subtile. Ce qui m'emmerdait parce que je me disais, mais non, les gens sont subtils aussi. Et j'ai encore eu récemment cette révélation que j'avais accrochée chez moi assez longtemps, qu'il y a un paysage comme ça, et puis à un moment, j'ai l'impression que le paysage fait un angle droit, enfin la route de gravier fait un angle droit. Ce qui n'arrive jamais en réalité. Les choses, ce n'est pas un angle droit. Même si il y a un virage, c'est un petit... Et moi, j'ai une amie qui était là. Je ne sais pas, ça fait peut-être 20 fois qu'elle voit ce tirage. Elle regarde, elle dit, mais en fait, ça fait un angle droit, c'est pas possible. Je dis, ben non, parce qu'en fait, le paysage, il n'existe pas. Je lui ai donc montré comment j'avais fait, quoi. Mais voilà, c'est ce genre de petit phénomène qui est assez amusant. Parce qu'en fait, ben non, ça n'existe pas, c'est un reflet, en fait. Et c'est une grande plaque de plexi noir, parce que j'utilise beaucoup ça dans mon travail, cette espèce de reflet noir. Ça me permet d'avoir des lumières très différentes. dans la même image. Et là, elle ne s'était jamais rendue compte qu'effectivement, ce n'était pas possible.
- Speaker #0
Pour inciter au maximum les visiteurs à s'arrêter sur ces photos, Manuela Marquez soigne particulièrement l'accrochage de ces expositions. Elle crée des correspondances, elle rapproche parfois des images prises à des moments différents. En 2014, par exemple, à la Fondation Gulbin-Cuyant de Paris, Elle projette la vidéo du tourbillon dans la rivière, non pas de façon conventionnelle, mais au plafond. En 2018, elle intrigue le public du musée de l'Odève avec une série intitulée « Météor » , des photos qui ressemblent beaucoup au tableau « Le château des Pyrénées » de René Magritte. En passant rapidement devant, on perçoit des pierres qui semblent flotter devant un ciel très bleu. Mais en s'arrêtant suffisamment longtemps, en regardant vraiment bien, On voit que le paysage à l'arrière-plan est un peu déformé par endroits. Il y a une supercherie, mais elle n'est pas directement perceptible. On se retrouve à contempler la photo mystérieuse, comme l'a sans doute fait Manuela devant la photo de famille doublement exposée par son père, 50 ans plus tôt. Manuela marquait sa souris quand je lui ai demandé comment elle avait fait l'éviter ces pierres volcaniques. Tout est parti, m'a-t-elle dit, de sa passion pour l'Ikebana. l'art japonais de la composition florale. Autour de l'Audeve, elle accueillit des branches, des fleurs, des fruits et des pierres volcaniques qu'elle voulait photographier ensemble sur une plaque de plexiglas noir.
- Speaker #1
Donc je m'étais comme ça construite, ou plutôt fait construire par le musée, une sorte de machine assez grande quand même, mais que je pouvais quand même néanmoins déplacer dans des lieux, dans la nature. C'était un truc qui s'articulait en bois, hyper bien fait. Je pouvais incliner une partie de cette structure, donc installer des grandes plaques de plexi, ce fameux plexi noir brillant, de façon à obtenir des reflets crépusculaires, etc. Ça me permettait aussi de travailler en faisant des cueillettes, qui pour moi sont des moments fantastiques. Et puis un jour arrive un très grand vent. Extraordinaire ! un vent merveilleux. Et je me dis, oula, maintenant, les trucs vont tomber, les minéraux vont tomber, vont tout casser. Et c'est le lendemain où, tout d'un coup, l'évidence d'avoir, alors, pas un mélange articulé autour du végétal et du minéral, mais uniquement autour du minéral, s'est mise en place, quoi. Et c'est là où j'ai commencé à travailler sur, effectivement, ces pierres en lévitation. Toutes ces choses-là, qui par ailleurs, c'est des choses qu'on retrouve aussi dans l'histoire de l'art.
- Speaker #0
Entre 2019 et 2021, elle est invitée par une galerie des Açores, un archipel au large du Portugal. Elle s'attendait à traquer les vents, les vagues ou le mouvement des feuilles des arbres. Quand elle a découvert que c'était la terre elle-même qui tremblait sous ses pieds. Elle a ramené un travail foisonnant, à la fois en vidéo et en photo. On y trouve notamment des ondes mystérieuses, dessinées par la lumière qui filtre. à travers les vitres d'un laboratoire de vigilance sismique et des petites îles lumineuses dessinées par la lumière de la lune dans les trous d'eau de la plage à marée basse.
- Speaker #1
C'est vraiment un travail qui essaie de parler du sismique mais dans un sens extrêmement élargi. C'est-à-dire qu'en fait, c'est un travail qui est pour moi une mise en relation entre la photographie et le dessin. Parfois, c'est juste des formes qui sont dessinées avec finalement assez peu de choses à voir. C'est une forme dessinée, pas photographiée, et là la photographie elle dessine vraiment, enfin si on dit que la photographie c'est le dessin de lumière, voilà tout ce vieux truc, enfin vieux et évidemment encore d'actualité, c'est vraiment ça quoi.
- Speaker #0
Même si elle pratique encore cet art relativement ancien qu'est la photo, Manuela Marquez est aujourd'hui un grand nom de l'art contemporain. aussi grâce à ses vidéos. Elle était en 2023 l'invité d'honneur du festival OVNI de Nice et en 2024, elle a exposé au festival SET Lisboa, des événements qui la sortent de la sphère réservée aux puristes de la photo. Et la place quelque part entre les deux mondes. Ce jour de printemps pluvieux où l'on s'est rencontré, Manuela Marquez m'a affirmé qu'elle s'épanouissait mieux dans l'ombre. Mais elle ne peut plus éviter la lumière qui vient couronner aujourd'hui son travail. L'imprimerie nationale du Portugal vient d'éditer un livre rétrospectif de son œuvre dans sa collection PH, l'honneur ultime pour la photographe, dont la vocation est sans doute née après qu'elle ait quitté le Portugal, ce dimanche de 1969, quand son père a placé involontairement ses filles dans les branches d'un arbre. C'était le deuxième épisode des Intranquilles. le podcast de la délégation en France de la Fondation Gulbin-Kian, en partenariat avec Beaux-Arts Magazine. Merci pour votre écoute.