- Speaker #0
Bonjour, vous écoutez Les Sensibles, art et monde sensible. Je suis Eugénie Lefebvre et mon envie avec ce podcast est d'explorer en profondeur ce lien entre l'art et les artistes et ces mondes sensibles où l'être, le vivant, le lien, le soin, la terre, le spirituel, l'univers sont convoqués. Pour cela... à la rencontre d'artistes, créatrices et créateurs de tous horizons, mais aussi curateurs, penseuses, penseurs, scientifiques, qui au fil des conversations, en écho les unes avec les autres, nous éclairerons progressivement sur les multiples manifestations de ce que l'on pourrait appeler cet art sensible. Bonne écoute ! Aujourd'hui, je reçois Théo Guicheron-Lopez. Né en 1991 à Paris, où il a grandi et étudié, Théo Guicheron-Lopez a rapidement eu le souhait de se connecter au territoire et aux savoir-faires artisanaux. Il passe ainsi près de 8 ans en tant qu'ouvrier agricole dans différents domaines dans le sud de la France et de l'Europe, menant une vie nomade, en contact avec la terre, le vivant et les gens. C'est grâce à ces nombreuses rencontres qu'il apprend à connaître les arbres. les végétaux, à s'en occuper mais aussi à tailler la pierre, à découper et marteler le métal, à travailler le bois auprès de menuisiers et de luthiers. La pratique de ce métier au plus près des éléments ouvre chez lui la question de l'habitabilité de notre monde qui ne le lâchera plus. Son activité artistique prend véritablement forme à partir de 2018 au travers de la sculpture et de l'écriture de poésie qu'il a toujours habité. Théo a passé plusieurs mois en résidence aux ateliers de la Madeleine à Arles au premier semestre 2026. Arles est une ville avec laquelle il a une relation forte, dans laquelle il a vécu et dans laquelle il ressent une énergie particulière. Pour sa restitution de résidence, il rêvait d'exposer au sein des termes de Constantin, ancien bain romain datant du IVe siècle au cœur de la ville. Et parce qu'on aime bien faire des rêves des artistes que nous recevons, des réalités, Nous sommes donc en train de préparer cette exposition pour le mois de juillet 2026, qui prend le très joli titre issu de l'un de ses textes, « Là où le sol peut fondre » . Tout un programme. Bonjour Théo, merci d'avoir accepté de venir échanger avec moi au micro des sensibles.
- Speaker #1
Bonjour.
- Speaker #0
Théo, tu es aujourd'hui pleinement artiste, mais cela est assez récent, un peu moins de dix ans. Avant cela, tu as passé plusieurs années à travailler en tant qu'ouvrier agricole dans différents domaines entre le sud-est et le sud-ouest de la France et le sud de l'Europe. Et je crois que ça a été une période très riche pour toi et qui nourrit ton travail aujourd'hui dans ton rapport au sol, à la terre, aux végétales, aux territoires, aux gens. Est-ce que tu pourrais nous en parler un peu plus ?
- Speaker #1
J'ai été ouvrier agricole pendant de nombreuses années, comme tu l'as dit. Ça m'a rapidement amené à réfléchir à l'habitabilité du monde. dans le sens où c'est un métier très très difficile et surtout pendant les périodes de canicule, il y a une sorte d'effort à faire très compliqué, comme si on se battait contre la terre. Et il y a des drames qui arrivent, des gens, c'est pas arrivé avec moi, mais des gens meurent dans les champs et c'est arrivé proche de moi, proche des domaines où je travaillais. Ça fait un énorme choc et ça fait prendre conscience de la difficulté de nourrir les gens et de ce travail de la terre qui est d'une importance primordiale pour l'être humain.
- Speaker #0
Ça aurait pu te faire fuir et en fait ça t'a quand même, à l'inverse, attiré vers cette question de la terre.
- Speaker #1
Oui, en fait j'avais cette nécessité de savoir comment ça se passe. C'est une question qui est venue assez rapidement après mes 23 ans passés dans la capitale. J'ai voulu aider des questions toutes hyper triviales, comment on pousse les choses, avec un rapport hyper distant avec la nature, qui était seulement récréatif, on va dire.
- Speaker #0
Oui, des parcs à Paris.
- Speaker #1
Et aussi des vacances, mais du coup, il y a vraiment une séparation entre urbain et nature qui est très très forte. Et du coup, pour revenir sur ce choc-là de la déshydratation et de chaleur extrême, avec plusieurs ouvrières et ouvriers agricoles, on avait cette blague qui n'en est pas une, mais de comparer où on était à l'Égypte. Moi j'ai été en Égypte et d'autres aussi, et c'est vrai qu'on s'est approché de... On a eu 47, donc le record de France dans le gars, pas très loin d'où on était, à Valabré. Et oui, on ressentit, je pense qu'on atteignait pratiquement les 50 degrés, 48, 49 degrés. Donc c'était vraiment des conditions très très difficiles, étalées sur plusieurs semaines. Ça m'a fait réfléchir beaucoup à notre adaptabilité aussi à ce changement.
- Speaker #0
Cette expérience, elle t'a amené à te poser les questions dont tu parlais, de la question de la Terre, de la question de l'habitabilité du monde, de la question du réchauffement climatique. Et puis, c'est vrai qu'on ne peut pas aborder la question de ton travail, etc., sans la question des lieux. La façon, on dirait que tu regardes un lieu ou que tu regardes un sol, ou je ne sais même pas si tu le regardes, que tu ressens un lieu ou que tu ressens un sol d'une manière extrêmement singulière. Est-ce que c'est aussi dans ces champs et au cours de cette expérience d'ouvrier agricole que ta fascination ou ton amitié, ton affection, ton amour pour les lieux est né ?
- Speaker #1
Mais le rapport au lieu, oui, je l'ai toujours. toujours senti depuis que j'ai commencé et j'ai donc ma petite carrière d'ouvrier agricole a commencé dans le Var à Barja, un endroit qui m'est cher, où il y a énormément d'eau. C'était un village où il y avait beaucoup d'usines de tanneries, il y avait beaucoup d'eau, c'était un peu luxuriant comme endroit au niveau végétation et c'est vrai que ça a été un choc après. Après, la banlieue bruxelloise où j'avais travaillé aussi en tant que... Non, je travaillais sur des chantiers, mais il y avait aussi un projet agricole. Mais la différence de lieu était... Mais je me suis intéressé par rapport à la lecture au premier abord. Beaucoup de poésie qui parlait de rapport au lieu. assez fort entre poète et poétesse et des lieux qu'il définissait avec des mots que je n'avais jamais entrevus avant. Mais en fait, ça a été tellement dur pour moi, cette adolescence et d'avoir grandi en capitale, que j'ai l'impression que tout était de l'émerveillement après. Je voulais comprendre mon état dans lequel j'étais.
- Speaker #0
L'état que ces nouveaux lieux avaient sur toi.
- Speaker #1
Exactement. Et du coup, j'ai commencé à beaucoup lire sur eux aussi, très rapidement, avant de faire de l'art. Au même moment où j'ai commencé à écrire la poésie, à lire sur notre rapport au lieu, tout simplement.
- Speaker #0
C'est intéressant, puisque sur notre rapport au lieu, il y a un mot qui habite pas mal nos discussions depuis que tu es en résidence aux ateliers de la Madeleine. C'est le mot topophilie qui vient du grec antique topos, donc le lieu et philia, l'amour. Ce néologisme a été utilisé notamment par Gaston Bachelard dans La Poétique de l'espace, où il évoquait la notion d'amitié profonde avec un lieu, mais il semblait s'attacher plus spécifiquement au lieu de nature, donc ça fait écho à ce que tu dis, et sans parler forcément d'amitié avec un lieu qui pourrait être un lieu urbain. De son côté, un peu plus tard, le géographe sino-américain Yifu Tuan, j'espère prononcer à peu près correctement son nom, en donne une définition qui est « La topophilie serait le sentiment d'attachement à un lieu, cette relation émotionnelle et affective qui lie les êtres humains au lieu auquel ils s'identifient. » tant ainsi la dimension symbolique de l'habitat humain et plus largement le sentiment d'appartenance au monde. Finalement, ces deux définitions ou ces deux façons d'interpréter le mot topophilia, j'ai l'impression qu'elles racontent assez bien ton parcours, c'est-à-dire d'abord une forme d'amitié, de fascination très forte pour un lieu de nature, comme dans la poétique de l'espace de Bachelard. puis une réflexion presque plus philosophique sur la façon dont on s'identifie à un lieu, dont on fait un avec un lieu, dont un lieu nous habite, et dont cela va définir notre façon d'habiter la Terre, le lieu et plus largement l'espace.
- Speaker #1
Il y avait une telle découverte dans ces nouveaux lieux que je... J'étais vraiment sous un... Je ne vais pas en venir au syndrome de Florence non plus.
- Speaker #0
Syndrome de Stendhal, qui est dans un état d'exaltation complètement.
- Speaker #1
Des chocs émotionnels et physiques aussi. Il y a des gens qui ressentent ça dans des lieux où le cœur se serre et ils sont presque au bord du malaise. Je n'avais pas ça, mais c'était une... une sorte d'appétit, de découverte aussi. C'était vraiment totalement un autre univers. Et surtout, je me sentais à ma place et je me demandais qu'est-ce que ça aurait été si j'avais vécu, si j'avais grandi dans ce milieu-là. Parce que je me sentais tellement serein. J'en venais à imaginer. Et c'est pour ça que j'en suis venu aussi à la fiction, dans les écrits. C'est tout cet aller-retour entre l'imaginaire et le vécu, ou l'empirique en moi. Et trouver ça intéressant par rapport au lieu de le faire aussi. Mais sur le topophilia, je pense qu'il y a cette idée d'attachement. En tout cas, Thierry Paco... Il en parle de cette façon-là. Il dit que le sentiment de la philia envers un lieu appartient-il à toutes les cultures ? Je trouve ça intéressant de se questionner sur est-ce que c'est nous, occidentaux, qui avons ce biais-là de théoriser ce concept d'aimer un lieu ou est-ce qu'il est vraiment réparti sur... sur beaucoup de cultures diverses.
- Speaker #0
Je ne prétendrai pas répondre à la question, mais pour apporter à la réflexion, déjà le géographe que je citais est américain et chinois, donc ça ouvre aussi sur la pensée asiatique. Moi, ça me semble être assez fort aussi dans ce continent. Et puis, il y a la question de tels et ceux qui l'ont théorisé, et puis après, il y a le fait de le ressentir.
- Speaker #1
Oui, mais il le nommerait peut-être différemment. Et du coup, le fait de le nommer différemment, ça amène tout de suite un autre chemin de pensée et une autre appréhension du lieu même.
- Speaker #0
Je voudrais revenir à ce que toi, tu as ressenti et que tu, j'ai l'impression, tu l'as ressenti d'abord à Barjol dans le Var. Il me semble que tu l'as ressenti aussi en Espagne ou en Pologne. que tu n'es pas du tout dans une forme justement d'appropriation de quoi que ce soit, mais qu'au contraire, c'est une forme de... Alors, c'est mes mots et c'est ma façon de l'interpréter, mais j'ai l'impression que c'est comme si tu étais dans une ultra-réceptivité des signaux de l'atmosphère, de l'environnement que te partagent le sol et le lieu dans lequel tu te trouves.
- Speaker #1
Alors, je ne sais pas si en miroir... par rapport à mon rejet de mon lieu de naissance et de ma vie. Donc de Paris. Je suis une sorte de quête, comme mon corps devrait trouver son lieu, entre guillemets son lieu. Mais tous les lieux ne m'ont pas fait le même effet.
- Speaker #0
Bien sûr.
- Speaker #1
Et il y en a trois, en fait. C'est une trinité. Il y a trois lieux qui m'ont produit une sorte de... Je peux employer le mot choc émotionnel et je reviens du coup sur presque le syndrome de Stendhal et le syndrome de Florence, mais pas dans l'aspect, comme il le décrit, très physique, mais plus psychologique et dans la réflexion et l'envie aussi de creuser sur l'histoire de ces lieux et peut-être des correspondances. Donc il y a Cordoue, Arles et Collias.
- Speaker #0
Donc Cordoue en Andalousie, Arles où nous nous trouvons en Provence, en Camargue et Collias dans le Gard.
- Speaker #1
Et quand on dit fait non, en fait je parle aussi, c'est pas un point précis et c'est pas la ville en soi qui m'intéresse, c'est plus en termes de pays. Et on dit pays d'Arles et c'est une correspondance que je fais aussi avec... En Guadeloupe, on nomme pays, et en fait, c'est plus pour parler d'une terre, en fait. C'est pour parler d'une terre, mais sans vraiment de frontières, mais d'une localité. Et je trouvais ça intéressant que l'artiste et écrivain Olivier Marbeuf en parle aussi. à ce point et que je sois dans le pays d'Arles et que j'ai étudié le pays d'Arles. Et c'est une notion très, très importante aux Antilles et en Guadeloupe, notamment.
- Speaker #0
Alors, c'est intéressant parce que tu parles de... Comme si ton corps avait trouvé... On se parle beaucoup de terre, de pays. Tu parles de cette trinité des lieux, j'adore, qui sont des lieux dans lesquels la... terre, le climat, le végétal sont présents et forts, comme si tu n'étais pas né au bon endroit, ou ton corps n'était pas né au bon endroit en naissant à Paris et en y passant toute la première partie de ta vie. Et en même temps, tu as une fascination pour le bitume. Là justement, ou dans la poétique de l'espace de Gaston Bachelard. il y avait vraiment plutôt une pensée qui était concentrée sur les lieux de nature, dont on parle plutôt depuis le début de cet échange. Tu as aussi cette fascination pour ces sols artificiels. Alors peut-être que c'est justement pour essayer de mieux comprendre l'environnement dans lequel tu as toi-même grandi au cours de tes 20 premières années de vie. Mais j'ai le sentiment quand même que la manière dont tu pètes attention à ces sols artificiels et en particulier au bitume, elle n'est pas dans une forme de rejet. Elle est aussi dans une forme d'attirance, même si c'est un matériau très nocif et tu nous en parleras peut-être, mais d'attirance dans ce qu'il raconte de notre humanité.
- Speaker #1
Au-delà de la fascination, c'est devenu une obsession pour moi de travailler dans le sens de recherche et de compréhension. de ce matériau. C'est venu par Marseille, où j'ai habité, et en fin de chantier, ils avaient cette fâcheuse habitude de laisser des damas de bitume frais au bord des trottoirs. Je ne sais pas vraiment la raison, mais ça m'a beaucoup intrigué, et je me suis demandé la dimension de ce matériau, et surtout les provenances. Je commençais à sculpter la pierre à ce moment-là, et j'ai appris que la pierre que j'étais en train de sculpter, donc le gré rouge du lac du Salagou près de Montpellier, était assez toxique. Il y avait une forte concentration de silice, donc pas mauvais pour le corps humain qui vient s'incruster dans les bronchies et les maladies, qui s'appelle le silicium. Et après ça, j'ai voulu m'en détourner, et je me suis tourné vers le bitume.
- Speaker #0
qui n'est-il pas mieux ? Bonne idée !
- Speaker #1
Je m'en suis détourné et je me suis dit, pourquoi je sculpte la pierre en ville alors qu'elle n'est pas apparente ? Je devrais sculpter la pierre artificielle qui est sous mes pieds. Donc le bitume, en fait, c'est notre pierre, enfin, à nous urbains, je me considère toujours comme urbain. Et j'en suis venu à m'intéresser à ce matériau parce que je le voyais partout. En fait, pour moi, c'était comme si on habitait une montagne de granit, on voit du granit partout. Et j'avais ce questionnement hyper profond de pourquoi on n'en parle jamais. C'était surtout cette question-là qui se ressassait en moi et c'est pourquoi on n'en parle jamais. Dans un sens de notre quotidienneté et plus philosophique, qu'est-ce que c'est ? cette matière fait de nous, et qu'est-ce qu'on fait de cette matière aussi. Pour moi, il y a vraiment cette idée de la mémoire de la matière, donc en fait, le sol sur lequel on marche, pour moi, il a plus d'importance, en tout cas dans mes recherches, que celui des routes, où il va y avoir moins d'interactions humaines qui se sont passées dessus. Et celui... qui est le trottoir, littéralement, ou le bord des routes quand on est dans le milieu rural. Parfois, le bord des routes et le trottoir, ils sont confondus. Pour moi, c'est celui-là qui est important. C'est où la vie se passe, où les gens passent littéralement leur vie dessus.
- Speaker #0
Comme si le bitume sous nos pieds enregistrait l'activité du quotidien.
- Speaker #1
Oui, exactement. Je pense qu'il s'imprègne de ce qui se passe dessus. Et en dépit de ce qui s'imprègne, il a aussi lui-même une histoire. Les matériaux ne proviennent pas de n'importe où. Ça aussi, c'est compliqué à sourcer. Moi, je m'intéresse à ça, d'où proviennent les graviers, d'où proviennent le sable. Et surtout, d'où provient le pétrole distillé qui est le liant de tous ces matériaux, donc gravier, sable et bitume. Et du coup, j'avais même imaginé que dans les villes, on pourrait avoir une plaque en dessous du nom des villes, vous marchez sur du pétrole du Kazakhstan. Ce qui serait intéressant. en soi, de savoir ce sur quoi on marche. Et sur aussi, c'est pas un matériau anodin. Le pétrole est quand même la matière la plus conflictuelle, une des matières les plus conflictuelles du monde.
- Speaker #0
En termes géopolitiques, en termes d'extraction, en termes sociaux, dans la façon dont il est extrait dans des pays pour qui les droits du travail ne sont pas forcément...
- Speaker #1
Et du coup, c'est devenu une obsession et j'ai voulu le travailler en matière sculpturale. J'avais envie de le travailler comme de la pierre. Et du coup, je le prenais et je l'incrustais dans des racines. Je prenais des racines de bois des parcs de Marseille. Et j'aimais bien cette idée parce que le bitume qu'après j'ai travaillé aussi, il était... Il était défait par des racines. Je n'ai jamais cassé de bitume pour en récupérer. Ça ne m'intéresse pas cette démarche-là. Ce qui m'intéressait, c'est de prendre des fragments qui étaient soulevés par les racines des arbres. Comme si l'arbre lui-même nous disait de ne pas utiliser ce matériau. Le repousser. Le repousser ou symboliquement nous montrer qu'on n'allait pas sur la bonne voie. Pas loin d'ici, à la gare d'Arles, en face de l'entrée de la gare d'Arles, il y a ce pin qui est en train de... Depuis des années, des années, j'ai toujours connu, de 15 ans, il est en train de fupurer le bitume juste devant, ce qui est atroce quand tu as des grosses valises et que tu es en retard pour le pain. Mais ça nous montre bien, il est vraiment... Les racines sont vraiment en train de sortir du bitume. Et cette vision, elle est très, très intéressante, je trouve, au niveau métaphore aussi et philosophique. Il n'y a plus rien à dire, presque. Il y a juste à regarder. C'est devant nous, en fait.
- Speaker #0
C'est hyper intéressant. Alors déjà, la prochaine fois que j'irai prendre mon train, je vais avoir un regard très attentif à ce qui se passe. Je regarderai ce... peint qui essaye de dégager le bitume de son passage.
- Speaker #1
C'est la mosaïque. T'as vraiment des grosses racines. Pour moi, j'ai ma parole poétique qui est sous mes pieds pratiquement. J'ai plus beaucoup d'efforts à faire parce que ça en devient trop facile. Au niveau art, j'avais pensé à une série de photos, mais pareil, je trouve ça trop facile. J'ai envie de plus creuser au niveau... Au niveau du langage, au niveau de retravailler ce mot de racine et plus aller vers le rhizome, le glissant a beaucoup travaillé en miroir avec la racine.
- Speaker #0
Justement sur cette question du bois ou de la rencontre du bois avec le bitume, pour celles et ceux qui ne connaissent pas forcément bien ton travail, dire quand même que... L'essentiel de ton travail est un travail sculptural du bois. Et je trouve qu'il y a ce dialogue sur lequel j'ai vraiment envie de te faire réagir ou de t'entendre entre une incroyable connaissance à la fois... théorique et par l'expérimentation et toute la relation que tu as eue avec énormément d'essence au travers de ton parcours d'ouvrier agricole, d'essence de bois, d'essence de végétaux, etc. En même temps, on sent une vraie forme de connexion et d'amour pour connaître les différentes essences d'arbres. Tu es capable de reconnaître en une demi-seconde à la teinte, à la façon dont les nœuds sont dessinés dans le bois, à la souplesse ou la dureté du bois, etc. Ce que c'est, à peu près quel agilat, etc. Il y a quelque chose de très incroyable dans ton amour de ces êtres vivants. Et également la façon dont tu vas sourcer les bois avec lesquels tu travailles. Alors, il me semble que dans le meilleur des cas, ce sont des bois qui se présentent à toi, des racines ou des branches ou des morceaux de bois que tu vas trouver en balade, en sillonnant, etc. Et si ce n'est pas le cas, tu vas avoir un attachement très fort. au fait de connaître l'endroit où ils ont poussé, la façon dont ils ont poussé, même peut-être celle ou celui qui s'occupait de lui ou qui en était le propriétaire ou le propriétaire de la terre sur laquelle l'arbre a poussé, la façon dont il a été coupé, dont il a été entretenu peut-être, s'il a été coupé depuis plusieurs années avant que tu l'acquierres. Donc il y a vraiment cette relation. hypersensible avec le vivant et en même temps cette réflexion, cette obsession pour reprendre tes mots sur la question des sols artificiels et sur le bitume qui font que tes sculptures en bois sont aussi une façon de faire réfléchir la regardeuse, le regardeur de l'œuvre sur les sols artificiels, donc avec une espèce de billard à trois bandes où tu passes par le bois, que tu vas teinter souvent en noir de manière très dense, et donc qui vont faire penser presque à de la pierre ou du bitume si on voit la sculpture de loin, en même temps dans lequel tu vas laisser des arêtes de bois apparaître, pour laisser quand même l'être vivant végétal... avoir sa propre parole aussi, sa part de voix. Et en même temps, nous faire réfléchir sur à la fois ces sols naturels, ces sols artificiels, ces êtres vivants qui sont aussi en danger, parce que quand on parle d'habitabilité du monde, c'est aussi l'habitabilité du monde pour l'ensemble du vivant, et une forme aussi presque de réenchantement du bitume qui a l'air assez beau sous ces formes-là. Est-ce que tu peux nous raconter cette espèce de relation multiple ?
- Speaker #1
En dépit de pouvoir sourcer le bitume, je me suis tout de suite intéressé aux provenances des bois que je travaillais. Au début, j'ai toujours travaillé les bois qui étaient tout proches de moi, c'est-à-dire quand j'étais encore ouvrier agricole. En fin de journée, j'allais me balader en garrigue, je prenais des racines de buis. C'est moi qui les coupais moi-même, donc là j'avais aucun doute sur la provenance. Et puis c'était devenu tout un rituel d'aller chercher celui qui était le plus sec de l'environnement où j'étais pour être sûr qu'il ne va pas bouger. Donc ça c'est des contraintes plutôt techniques. Je gagnais du temps de séchage en coupant le plus... Celui qui était le mort le plus longtemps. Et l'importance de sourcer les matériaux que je travaille, elle est venue assez tôt. Et le bitume en fait partie, puisque je prenais des morceaux de rue et je savais d'où ils venaient. Je ne savais pas la provenance des matériaux qu'ils composaient, mais en tout cas, je savais. Et dans l'enregistrement, Dans l'art contemporain, je ne suis pas le premier à utiliser le bitume. Il y a des artistes qui l'ont utilisé bien avant moi. Mais il n'y a jamais ce rapport à la localité qui, moi, me gêne. On utilise un matériau sans parler d'où il provient. Donc, pour revenir sur le bois, j'ai toujours travaillé avec des bois dont je savais d'où ils provenaient. Donc au début, je peignais mes sculptures en noir et je laissais seulement quelques lignes de bois. Et beaucoup de personnes m'ont questionné sur le fait de recouvrir de noir le bois qui était si beau, parce que je travaillais des essences assez belles, l'if par exemple, qui est un bois assez rare.
- Speaker #0
pas rare, mais en tout cas très peu travaillé, parce qu'assez toxique en sculpture, en menuiserie, en ébénisterie. Et les gens me disaient, mais pourquoi tu le peins ? Pourquoi tu le couvres tout de noir et tu laisses... Ça me faisait la réflexion de... Mais on a un beau sol, pourquoi on le couvre de bitume noir ? On a un sol qui nous nourrit, un sol... fertile, et on vient l'imperméabiliser, le tuer, tout ce qu'il y a dessous. Et dans la métaphore, j'en suis venu à faire pareil avec le bois, de tout recouvrir et seulement laisser une petite partie du bois, comme parfois on pourrait avoir un peu de terre sous le bitume, mais ce qui est assez rare.
- Speaker #1
Tu dis au début je peignais, mais tu continues de teinter tes sculptures ?
- Speaker #0
Oui, je peignais à l'acrylique. Donc je mettais encore du... L'acrylique provient de la substance plastique, donc on revient au pétrole. Pour moi, après, ça a disparu, ça faisait plus sens, parce que je ne pouvais pas sourcer l'acrylique. Oui, parce que c'est toujours cette idée de savoir...
- Speaker #1
Quand on a une obsession, on va jusqu'au bout. C'est le principe de l'obsession.
- Speaker #0
De savoir ce que j'utilise. Et du coup, j'ai décidé de brûler. En ce moment, je brûle et je teins aussi.
- Speaker #1
Tu brûles le bois pour le noircir et tu le teins en noir. Et je le teins en noir. Avec quel type de matériau ?
- Speaker #0
Avec l'encre, une sorte d'encre de chèvre. C'est une encre noire qui provient sûrement de...
- Speaker #1
Mais l'intention, en tout cas, de créer cette forme d'allégorie et, dans ce que j'entends, il y a presque une forme de clin d'œil ou d'ironie. à l'égard de celle ou celui qui va regarder l'œuvre.
- Speaker #0
Oui, on aimerait voir ce qu'il y a dessous aussi, la beauté du veinage. Pour le bois, on aime bien quand c'est tout poncé.
- Speaker #1
Mais en t'écoutant, on pourrait se dire que tu barbouilles pour un peu critiquer. Or, ce n'est pas du tout ton approche. Ton approche, elle est en même temps... extraordinairement esthétique et minutieuse, c'est-à-dire que tu nous mets face à ce paradoxe en nous présentant des objets d'une finesse, d'une beauté, d'une finition incroyable, mais qui en fait sont pleins de contradictions et de façons de retourner un peu des évidences.
- Speaker #0
Alors mon travail a évolué, au début je travaillais... plutôt des formes assez brutes. Et je laissais les traces d'outils aussi. Par contre, je les peignais en noir et je laissais ces bandes de bois. Donc il y avait aussi cette esthétique de loin. On aurait l'impression que c'était comme une pierre, les géodes, les pierres qu'on ouvre et on découvre les cristaux à l'intérieur. Donc ça faisait vraiment cet aspect-là. rugueux de l'extérieur et à l'intérieur tout nettoyant. Et je me suis approché, j'ai perfectionné sur toutes mes techniques de sculpture avec le temps et j'avais envie de travailler des formes que je voyais aussi dans mon quotidien. Donc j'ai eu un parcours. En particulier, j'ai vécu en Allemagne et maintenant j'habite en Pologne, avant d'habiter en France pendant toute ma vie. Et en Allemagne, j'ai découvert la sculpture gothique sur des panneaux de bois, des portes. Il y avait un niveau tel de sculpture que j'ai eu envie aussi de le faire. transparaître dans mes sculptures, les prochaines sculptures. C'était vraiment un travail de technique. J'avais envie d'aller, de pousser loin dans la finesse du bois. Ça, c'est mon aspect aussi graphique. Je m'inspire beaucoup de typographie, de design et de lutterie aussi.
- Speaker #1
Oui, parce que... On a pu le voir dans les visites d'atelier, il y a plusieurs personnes qui t'ont tout de suite dit « ah mais… » Il y a un lien avec un instrument de musique, certains voies, un violon.
- Speaker #0
D'ailleurs, c'est des outils que... Certains outils que j'utilise sont utilisés pour fabriquer littéralement des violons ou des guitares.
- Speaker #1
Et tu as appris aussi la sculpture du bois auprès de Luthier.
- Speaker #0
Oui, oui, avec un ami Luthier qui m'a appris les bases. Mais cet aspect d'affiner les sculptures et d'affiner les formes, elle est venue par mon apprentissage aussi de l'histoire de l'art en tant qu'autodidacte, en allant voir de plus en plus d'expositions et de lieux avec l'architecture vernaculaire aussi, qui en Allemagne est très forte, en tant qu'en Allemagne de l'Est. avec ses pans de bois, comme on peut retrouver en Alsace, ses maisons avec les cadres en bois et parfois des motifs. Tout cela m'a amené à aller vers une finesse parce que je me nourrissais de ce que je voyais aussi quotidiennement. J'ai habité Mersebourg, donc dans tout mon quotidien, les formes m'intéressent énormément. Et la coudoir dans un train en Pologne va me rappeler un chapiteau d'une église en Andalousie, d'une église romane en Andalousie, et j'appelle ça les correspondances de formes. Et c'est des formes qui sont très éloignées dans le temps, mais qui finalement ont une ressemblance extrême. Et ça m'amène à ces nouvelles formes. plus affiné et qui parle aussi de nos mondes et de l'histoire des formes, je pense, parle de nous, parle beaucoup de nous, de notre manière d'habiter.
- Speaker #1
Alors déjà, j'adore parce que quand je t'entends parler de ces correspondances et tout, je me dis peut-être que tu as plein de carnets incroyables auxquels je n'ai pas encore eu accès. avec des dessins d'accoudoir et de chapiteaux. Et la façon, donc j'imagine comment après, est-ce que comme dans une enquête policière, tout ça est punisé au mur et tu crées tes correspondances avec des fils ? Enfin, je ne sais pas.
- Speaker #0
C'est très mental. On reviendra sur ça, mais sur l'aspect à ce que je dessine. Mais oui, il n'y a pas beaucoup de dessins. Je note par contre les lieux. L'importance de me souvenir où j'ai vu ça, mais je préfère privilégier le travail mental. Donc ces correspondances vont se mélanger en moi, dans ma tête et dans aussi l'expérience où je suis. Ça va être le nœud de ce mélange-là. Et je préfère ne pas les dessiner. les prendre en photo.
- Speaker #1
Ça m'amène justement à approfondir ou à se plonger un peu plus dans la manière dont tu travailles. Parce qu'en effet, quand on voit tes sculptures finales, on pourrait imaginer des heures d'études, de croquis, de dessins, de détails, etc. Et non, si on arrive à l'improviste dans ton atelier, on va te voir dans une forme de relation, voire de dialogue avec le bois que tu travailles. Tu vas éventuellement venir marquer des traits sur le bois lui-même, mais à aucun moment on ne voit dans ton atelier de dessin, d'études, de croquis, ni de maquettes d'ailleurs, parce que certains vont éventuellement faire une maquette en volume pour envisager, pour anticiper la forme, les équilibres, etc. Rien de tout ça chez toi. Et la première fois que je t'ai posé la question, tu m'as répondu « Non, moi, avant de sculpter, j'écris » . Comment ça se passe ce passage de l'écriture à la forme sculpturale sans passer par le dessin ?
- Speaker #0
Alors déjà avant d'écrire, je lis. Je lis beaucoup et je relis aussi. J'ai beaucoup de doutes sur mes écrits et je les ai peu fait lire et c'est quelque chose que j'aimerais beaucoup travailler. Dans les années à venir, je voudrais publier, je voudrais faire des lectures publiques, écrire des pièces de théâtre. Donc il y a une dimension de l'écriture que j'aimerais énormément développer. Mais j'ai encore ce doute, c'est vraiment le mot. Je doute de mes écrits. Mais en tout cas, et c'est peut-être pour ça que je les relis, essayer d'épurer et de trouver ma forme, qui elle, dans la sculpture, dans la forme sculpturale, en tout cas, me plaît. J'arrive à sculpter, j'arrive à finir les pièces, et une fois qu'elles sont finies, je le sais. Et l'écrit, c'est un combat encore pour moi. Mais pour revenir à ta question sur l'écriture avant l'acte sculptural, Il est vraiment très important pour moi et il me permet de refroidir mon cerveau. Je ne sais pas comment dire.
- Speaker #1
J'adore.
- Speaker #0
De calmer mes images. En fait, moi, je suis d'une génération où l'image a été d'une importance telle et j'ai vu un changement. Je suis né en 91. J'ai vu l'arrivée d'Internet. Et en fait, l'écriture me permet de me détacher de... toutes ces images de sculpture et d'art aussi, en plus général, qui viendraient influencer ma pratique et mes idées de forme. Et j'ai envie de mettre ça un peu en pause, un peu en retrait. Mais tu vois, en en parlant, je dis que j'ai envie, mais ce n'est pas vraiment une envie. Elle s'impose à moi, la forme sculpturale.
- Speaker #1
Oui, c'est ça. Comment ça se passe entre l'écrit et le moment où tu vas poser tes notes, poser ton écrit et te mettre à sculpter ? Comment l'écrit ? Parce que tu dis que tu poses l'image. Et en même temps, je veux bien t'écouter en parler parce que je crois que ton cerveau, même si tu as voulu le mettre sur pause et le refroidir, va générer une image.
- Speaker #0
Oui, en fait, en écrivant, je la recherche presque. Donc je recherche, je l'appelle une sorte de flash mental. J'ai le flash d'une image en écrivant. Ça m'arrive assez souvent. Il y a quelque chose qui se passe. qui est très mystérieux pour moi et très beau, je trouve, de flash de sculpture. En fait, quand je sens que j'écris quelque chose qui correspond à mon état de maintenant et aussi qui parle profondément de ce que j'ai envie d'exprimer, ça me met autant en joie d'avoir fini une sculpture. C'est aussi fort que seulement une phrase. Donc alors un poème, je ne m'imagine même pas.
- Speaker #1
Danse de la joie.
- Speaker #0
Oui, vraiment. Pour moi, c'est une forme de dessin presque, un dessin mental aussi. Je ne vois pas une photo, je vois une forme. Mais par contre, je peux voir des détails très précis.
- Speaker #1
Il y a un moment où ça a été une évidence pour toi ?
- Speaker #0
Ah oui. Après, il y a eu des circonstances de vie qui ont fait que j'ai hérité des outils de mon grand-père qui est décédé, qui était lui-même sculpteur, enfin, menuisier. Donc, il avait des outils à bois. Et ma grand-mère m'a appelé, m'a dit, est-ce que tu veux les récupérer ? Et ça tombait au moment où j'avais commencé un peu la pierre. Donc, happé et appelé par... par la sculpture. Et après, je me mets en condition mentale pour retrouver la forme et la faire évoluer. Donc mentalement, je vais travailler. C'est une sorte de charge mentale, mais pas dans le sens péjoratif. Il y a une charge mentale qui s'instaure dans le processus sculptural qui va être énormément mentale. Je vais enlever des parties, encore hier soir, quand je réfléchissais aux sculptures, j'enlève des parties du bois mentalement. Comme on pourrait faire avec un logiciel en fait, c'est vraiment de la modélisation 3D mais mentale.
- Speaker #1
Tu travailles ce mental ?
- Speaker #0
Non, ça vient, c'est tout, c'est hyper fluide. Il faut qu'il y ait des conditions assez particulières. Et n'étant pas croyant, je vais souvent à l'église, énormément dans des cloîtres. Le cloître d'Arles en fait partie, le centre-film. Et je m'assois et ça vient.
- Speaker #1
Oui, mais tu vas quand même, pour le coup, pour faire le lien avec la méditation, chercher un endroit qui est fort en termes d'énergie. Un endroit dans lequel tu vas seul la plupart du temps.
- Speaker #0
C'est vrai.
- Speaker #1
Et dans lequel tu vas te mettre consciemment ou inconsciemment dans un état de calme intérieur. Oui. C'est en soi une forme de définition de la méditation.
- Speaker #0
C'est vrai. Non, non, ce n'est pas pour dire que je n'en fais pas. C'était plus dans le sens intentionnel. Mais oui, tu as raison.
- Speaker #1
Oui, tu n'y vas pas en te disant, il faut que je trouve la forme, il faut que je trouve la forme. Oui. Tu te mets dans cet état et tu laisses venir à toi.
- Speaker #0
Oui.
- Speaker #1
Je voudrais justement revenir sur la question des sols à partir de la question de la forme. Parce que ces formes, tu as parlé de tes nombreuses et multiples inspirations, de sculptrices, de sculpteurs, de lutherie, de marqueterie, d'art gothique en Allemagne, de chapiteaux de cordou et d'autres paysages. Et on a beaucoup parlé dans le début de cet échange de la question des sols et des lieux. Et il y a un autre registre de formes qui, me semble-t-il, t'inspire. C'est ce qu'il me semble que tu appelles le point clé qu'on peut... aussi appelée comme une forme de punaise de localisation, ce qui est un peu la petite forme de goutte rouge de Google Maps, où assez classiquement sur n'importe quelle carte ou site touristique, le point du « vous êtes ici » , pour des raisons j'imagine tout à fait différentes dans la lutherie, etc., inspire pas mal de tes sculptures. Pourquoi ? Est-ce que tes sculptures indiquent un point du sol ? Cherches-tu à interroger le sol sur lequel on est, l'endroit où on se trouve ? Est-ce que tu souhaites que les visiteuses et visiteurs voient cette forme du point de localisation ? ou pas forcément, ça fait juste partie de ton processus de travail. Comment tu travailles avec ça ? Et en même temps, quand on commence à l'identifier, alors d'un coup, on regarde tes œuvres et on les voit partout, en petites, en très grandes, en volume, en 2D. C'est génial.
- Speaker #0
Alors, dans une de mes dernières expositions, si c'était seulement trois points, c'était une installation, une grande installation en bois où ces formes... punaise de localisation en bois venait pointer un seul point de bitume. Au centre de la... de l'espace d'exposition, il y avait une toute petite carotte de bitume coupée assez finement. Et je voulais, en fait, je voulais que ça se concentre, que les sculptures se concentrent en un seul point et sur le matériau qui m'intéresse le plus. avec le bois, mais le bitume notamment dans cette exposition. Et c'est après cette exposition que j'ai décidé d'arrêter de travailler le bitume en tant que matière. Donc j'avais envie de juste symboliser avec un seul petit point, et du coup j'en parlais beaucoup avec les visiteurs, les visiteuses qui venaient. Ils se demandaient ce que ça fait là, ce tout petit... Et je leur expliquais de la toxicité du matériau, mon envie de m'éloigner, mais encore envie d'en parler. J'avais encore envie de... De le pointer, de l'adresser. C'était vraiment de le questionner. Donc c'est aussi... Cette punaise, c'est comme un point d'interrogation fermé. Avec... Pour le point d'interrogation, il y a le point, donc ça rappelle aussi. Donc c'est plutôt clé-point. Tu as dit point-clé, mais c'est plutôt clé-point. Mais ça fait sens aussi.
- Speaker #1
Mais clé-point, ça vient de quelque chose ?
- Speaker #0
Non.
- Speaker #1
Ah, donc c'est clé-point par Théo Guichon-Lopez. Oui,
- Speaker #0
exactement. Il faut être que j'aime énormément le bachelon Henri Michaud qui dit que quand la mort arrive, elle nous mange et elle mange un point. Et j'aimais bien qu'on était des points aussi. Mais cette goutte et cet aspect d'aiguille à la fin, elle symbolise énormément notre rapport au monde et notre rapport au lieu pour moi. Elle pointe seulement un lieu, seulement un point, et met de côté toute la complexité du lieu dans son ensemble. On peut revenir aussi au pays dont je parlais tout à l'heure, d'une terre, d'un ancrage, d'un attachement à une terre. Mais on ne peut pas être qu'à un seul endroit. Et ce symbole, il pointe un seul point. L'aiguille, c'est la fin de ce symbole. Et ce qui va pointer un seul point, et pour moi c'est problématique parce que ça enlève toute la complexité. de notre état de l'outil. L'effet de rétrécisse, ce n'est pas possible. Déjà, il y a toute notre mémoire, et il y a la mémoire du lieu, il y a la mémoire qui n'est pas en un seul point, c'est sûr. Et puis par le point, il y a tous ces grains de bitume, il y a tous ces trous que l'on fait dans le... Dans le sol aussi, c'est aussi comme si cette punaise de localisation venait s'enfoncer dans le sol quand on troue le sol. Oui,
- Speaker #1
comme un carottage avec la pointe de l'aiguille et qu'on pouvait observer toutes les différentes strates artificielles et géologiques et donc les mémoires liées, enfouies sous nos pieds.
- Speaker #0
Oui, c'est ça. Et quand tu dis que les sculptures... pointent le sol, oui, elles le pointent, elles veulent montrer un point du sol où notre réflexion pourrait se poser aussi. Donc c'est vraiment l'idée de pointer, regardons ce sol, ce bitume, donc du coup là, dans les termes, il y aura tout ce sol noir. avec des incrustations de bitume, il y aura quelques incrustations quand même de bitume et les sculptures vont pointer vers ces seuls petits points qui ont une grande importance pour moi, qui sont primordiales dans mes réflexions et dans mes recherches.
- Speaker #1
Je me demande si je l'ai rêvé ou si je l'ai vraiment entendu, que tu aurais aimé ne jamais voir la Terre vue du ciel.
- Speaker #0
Donc la phrase... La fameuse phrase, tu l'as bien entendue.
- Speaker #1
Ok.
- Speaker #0
Ouais.
- Speaker #1
Donc qui était ?
- Speaker #0
J'aurais aimé ne jamais avoir vu une photo de la Terre vue de l'espace cosmique. Je vais lire une citation de Bruno Latour dans son texte anti-globe. La vision de la Terre comme globe terrestre est à la fois une impossibilité pratique, bien qu'elle passe pour l'exemple même d'un solide matérialisme. Pourtant, au sens propre, concret, il est tout à fait faux de dire que nous habitons sur le globe terrestre. Personne ne s'est jamais vu comme habitant de la Terre vue de l'espace. Et je trouve que cette image, elle m'appauvrit terriblement dans mon imaginaire.
- Speaker #1
L'image de la Terre vue du ciel t'appauvrit.
- Speaker #0
En fait, elle tue en moi un imaginaire. Elle tue des possibles et elle modifie presque ma conscience, le fait de l'avoir vue. Il y a un avant-après cette image. Et en fait, j'aurais bien aimé avoir le choix de la voir ou pas. Et en fait, elle fait disparaître aussi la pluralité de visions cosmologiques. Donc, dans le monde, il y a plein de peuples et de cultures qui ont une vision différente de l'univers et de la cosmologie. Et c'est comme si cette photo, elle disait stop à tout. Elle effaçait tout un imaginaire.
- Speaker #1
En fait, c'est intéressant parce que tout ton travail de sculpture, etc., est vraiment... énervé de beaucoup de réflexions un peu profondes, voire un peu lourdes, quand on se pose la question de nos sols artificiels, du bitume, de ces enjeux géopolitiques, de l'artificialisation de nos environnements, etc. Et en même temps, tu écris, comme tu l'as dit à plusieurs reprises, de la poésie, tes œuvres sont extrêmement soignées, extrêmement dessinées, extrêmement fines. Donc il y a une dimension esthétique très forte, que ce soit dans tes textes, dans tes mots et dans ton travail sculptural. Et finalement, j'ai un peu l'impression que chez toi, tout est poésie, que c'est un peu ta façon. d'aborder le monde comme si la poésie serait cette forme d'attention particulière ou cet état d'être que tu viens peut-être encore davantage amplifier, exacerber quand tu es dans ces moments de retrait et de calme pour laisser venir à toi que ce soit les mots ou les formes mentales Merci. Je vais aborder la question de conclusion. Dans son ouvrage « Manière d'être vivant » , le philosophe Baptiste Morisot parle de crise de la sensibilité, qui est exprimée comme un appauvrissement de la sensibilité envers le vivant, donc des formes d'attention et des qualités de disponibilité à son égard. Mais peut-être que cette expression d'appauvrissement de la sensibilité est encore plus globale. Qu'est-ce qui serait, selon toi, le plus urgent pour éveiller ? ou réveiller notre monde au sensible ?
- Speaker #0
L'eau. Du coup, ça va boucler ce que je disais au tout début, où j'ai entendu dire et j'ai vu des gens souffrir de manque d'eau pendant les récoltes de fruits lors d'énormes calicules en 2023, notamment, où on a eu des records approchant les 50 degrés. Et il y a un rapport à l'eau qui, je pense... est la base de tout et va nous amener à être sensibles à l'autre, aux végétaux. Mais pour moi, c'est primordial de changer notre rapport à l'eau. Donc plus de présence d'eau, c'est-à-dire fontaine, dans des lieux où c'est irrespirable dès qu'on est en été. Donc dans nos territoires ici, on pourrait longuement en parler. J'ai l'impression qu'après ça, on pourrait découler pour être plus sensible à l'autre, à d'autres. Et là, je reviens à des textes que j'ai écrits où je dis que le bitume est le lit des rivières asséchées qui forment nos rues. Il faudrait les bitumer et avoir plus d'eau.
- Speaker #1
Merci Théo.
- Speaker #0
Merci à toi.
- Speaker #1
Merci d'avoir écouté Les Sensibles, Art et Monde Sensible. Un podcast produit par Fabrizio D'Elia, qui a également composé l'identité sonore, et par les ateliers de la Madeleine. Si ce podcast vous a plu, n'hésitez pas à lui mettre 5 étoiles sur votre plateforme d'écoute préférée et nous laisser un commentaire, ainsi qu'à le partager autour de vous. Cela nous serait très précieux. Je vous retrouve très vite pour un prochain épisode.