- L'info en tous genres
Bienvenue dans L'info en tous genres, le podcast qui éclaire les biais de genre dans le discours médiatique. Je m'appelle Magalie Lacombe, je suis journaliste et formatrice, et je crois au pouvoir des médias pour rendre l'égalité de genre bien réelle dans notre société. Ma première invitée est, comme moi, membre de Prenons la Une.
- Marine Forestier
Pendant cinq ans, j'étais une journaliste féministe en colère parce que j'étais toute seule dans ma rédac à vouloir faire des sujets qui s'intéressent aux femmes et tout ça. Et tout le monde me disait, mais tu devrais rejoindre Prenons la Une. Et donc, j'ai fini par rejoindre Prenons la Une en fin 2018, si je ne me trompe pas.
- L'info en tous genres
C'est une association qui agit depuis plus de dix ans pour une meilleure représentation des femmes et une plus grande égalité dans les médias. Marine Forestier est donc aussi journaliste, aujourd'hui gender éditrice indépendante. Elle a créé avec sa consoeur Aliénor Carrière l'agence de formation féministe La Fronde. Eva nous expliquer dans cet épisode comment elle accompagne ses confrères et ses consoeurs à lutter contre les discriminations. L'info en tout genre, épisode 1, la formation, une étape nécessaire.
- Marine Forestier
Je pense que le premier regard que j'avais, c'était celui de ma promotion, en fait, et de comment en école de journalisme, on travaillait peu sur ces sujets, ils n'étaient pas forcément considérés comme importants. Et donc, quand j'ai rejoint Prenons la Une, spontanément, on est parties sur les formations dans les écoles. Et c'est parce que les professionnel·les sont venu·es à nous plutôt qu'on s'est rendu compte qu'il y avait un besoin chez les professionnel·les aussi. Et ce qui est assez drôle, c'est que c'était assez concomitant avec nos interventions en école, où on rencontrait des plus jeunes générations qui nous disaient « Mais en fait, nous, tout ça, on sait. Et pourquoi vous en parlez pas plutôt à nos collègues avec qui on travaille et avec qui c'est beaucoup plus compliqué ? » Donc ça a un peu été un double constat, on va dire, qui a fait qu'on est parties vers les professionnel·les.
Au tout début, au niveau des thématiques d'intervention qu'on pouvait avoir auprès des professionnel·les, il y a eu beaucoup tout ce qui était prévention du harcèlement, mais plutôt dans les équipes que dans le traitement éditorial des violences sexistes et sexuelles. Et c'était même assez difficile parce que souvent les entreprises nous appelaient quand il y avait eu un problème et que d'un coup la direction se rendait compte que les salarié·es n'avaient pas été assez formé·es sur ces questions-là. Et donc du coup on intervenait après avec cette optique de à la fois de pacifier les relations au sein de l'entreprise puisqu'il y avait eu un problème et qu'il n'avait pas forcément été réglé. Et l'envie de la part de la direction de s'adresser aussi aux personnes qui sont violentes dans les entreprises pour leur dire de cesser ce type d'agissement sexiste, raciste. e qui n'était pas forcément évident. Aujourd'hui, ça a un peu changé. Les demandes ne sont plus les mêmes. On intervient plus sur les questions éditoriales. On intervient plus, par exemple, et de manière plus spécifique aussi. Nos premières interventions, on pouvait faire une journée entière où on brassait tous les stéréotypes possibles qu'on peut retrouver dans nos colonnes, dans nos contenus en tant que journaliste, et aussi comment on parle des violences sexistes et sexuelles, et comment on fonctionne dans l'entreprise entre journalistes. Donc il y avait vraiment tout ça qui était demandé en une seule journée, ce qui était toujours impossible à faire. Et maintenant, je trouve que la demande, elle s'est affinée, parce que les directions se sont vraiment emparées du sujet, certaines directions en tout cas. Et on se retrouve à faire des choses beaucoup plus précises et beaucoup plus qualitatives aussi, du coup. On va faire des modules entiers, une journée entière, que sur le traitement éditorial des violences sexistes et sexuelles, par exemple. Et ça, ça a beaucoup changé grâce à MeToo. Les journalistes se sont emparés de tous les mouvements MeToo, on fait énormément d'enquêtes, MeToo Musique, MeToo Cuisine, des enquêtes très poussées, et donc du coup, les journalistes se sont rendus compte que ça demandait des compétences particulières de travailler sur ces sujets-là, que c'était aussi difficile humainement de les traiter, et donc maintenant, on intervient dans des rédactions pour une journée entière que sur ça et de la même façon, on peut aussi avoir des modules spécifiques sur les stéréotypes dans l'iconographie. Et donc on pousse davantage les thématiques.
- L'info en tous genres
Dès 2016, l'association Prenons la Une a publié sur son site une dizaine de recommandations à suivre quand on parle des violences de genre, comme par exemple bannir le fameux drame passionnel et lui préférer les termes juridiques consacrés. Ou bien encore éviter les précisions sur la tenue vestimentaire et les habitudes de la victime. Plusieurs médias ont commencé à élaborer leurs chartes pour imposer une écriture non sexiste. Autant d'outils qui ont permis, c'est ce qu'assure Marine Forestier, d'assouplir progressivement certaines résistances dans les rédactions.
- Marine Forestier
Au début, c'était beaucoup plus difficile. Il y avait pas mal de personnes braquées, qui avaient un peu l'impression qu'on venait leur faire la morale. Et qui ne comprenaient pas que nous, on se positionnait du point de vue de la déontologie et de la pratique journalistique. Et qu'en fait, être une bonne journaliste ou un bon journaliste, c'est se poser ces questions-là de comment je représente les femmes dans mon média, comment je représente les personnes racisées, est-ce que je n'ai pas mes propres biais qui font que je les représente différemment, que je représenterais quelqu'un qui me ressemble davantage. Maintenant, moi ce que je vois aussi dans les entreprises de presse, c'est qu'il y a toujours un groupe minoritaire, mais quand même assez nombreux de personnes qui se sont elles-mêmes emparées de ces sujets-là en interne et qui du coup demandent notre appui pour enclencher une dynamique plus globale et qui entraînent vraiment toutes les équipes dans ça. On a toujours quand même des personnes réfractaires qui ne comprennent pas nécessairement de prime abord pourquoi c'est problématique d'avoir ces biais-là et de ne pas les questionner. Il y a une étude qui estime qu'il faut que 25% d'un groupe adopte un comportement ou une opinion pour que ça prenne l'ensemble de la société ou du groupe plus large. Et parfois j'ai l'impression qu'il y a des personnes pour qui cette bascule-là ne se fera qu'à ce moment-là, quand il y aura un groupe suffisamment important pour qu'on ait plus à perdre, à rester sur l'ancienne posture, qu'à accepter d'avancer avec les autres. Donc ça c'est sûr, il y aura toujours des petits groupes de personnes qui ne verront pas forcément l'intérêt. Ça ne veut pas dire qu'elles vont être nécessairement bloquantes, si elles voient que de toute façon c'est le mouvement que prend l'ensemble de leurs collègues avec entrain, ils vont un peu suivre malgré tout. C'est notre challenge à nous de leur montrer qu'en fait, tout le monde a à gagner, à mieux parler de ces sujets-là, ne serait-ce que vis-à-vis de nos sources. Par exemple, quand on maltraite une source éditorialement, c'est une personne qui ne voudra peut-être plus répondre à nos questions plus tard. Et donc, on peut se couper comme ça de sujet d'informations. Et donc, c'est aussi en se questionnant bien sur comment on fait, comment on parle, quelles questions on pose, comment on les pose, que la personne en face, elle se sent beaucoup plus en co-construction de l'information. Et du coup, quand on veut la re-interviewer plus tard sur des sujets, par exemple, plus compliqués, elle sera aussi en confiance et on pourra encore continuer à travailler avec elle.
- L'info en tous genres
Mais les progrès conséquents et bien réels constatés ces dernières années masquent pour certains et certaines journalistes... le long chemin qu'il reste encore à parcourir.
- Marine Forestier
Il y a un peu de ça. Moi, je vois mes premières formations devant des professionnel·les. Quand je parlais du terme féminicide, on me regardait les yeux au ciel. On ne comprenait pas c'était quoi ce terme, quelle était sa portée juridique, par exemple, et pourquoi on l'utiliserait plutôt que meurtre ou plutôt qu'homicide. Et là, en quelques années... C'est impressionnant, le mot féminicide, il est massivement utilisé par la presse française. Et donc c'est intéressant parce qu'on voit finalement la plasticité. On est quand même journaliste, on est forcément à l'écoute de la société et on est en prise avec la société dans notre métier au quotidien. Donc forcément, on peut s'adapter relativement vite à ce type de changement. Mais du coup, il y a aussi de la part des rédactions parfois cette idée de dire d'un "Ok c'est bon, maintenant on emploie les bons mots et donc il n'y a plus rien à faire. Et ne soyez pas trop durs avec nous parce que quand même ça a été un changement difficile à mettre en place et tout ça". Et donc on avance petit à petit. Et donc en fait là tout l'enjeu c'est de réussir à les accompagner pour leur montrer que c'est vrai que c'est un bon bout du chemin. De commencer à parler de féminicide par exemple, de parler de viol, de parler d'agression sexuelle au lieu de parler d'abus, au lieu de faire des blagues sur les violences faites aux femmes. Mais c'est qu'une partie du chemin et il en reste encore beaucoup à parcourir. Et en plus, toutes ces questions-là qui sont au croisement du juridique, de la sociologie, du militantisme, on apprend plein de choses tous les jours. Et peut-être que dans un an, il y a des termes que moi, j'aurais pu préconiser et sur lesquels je vais revenir en disant « Non, finalement, la science a montré que... » Par exemple, moi, pendant mes formations, j'ai souvent préconisé l'emploi des trigger warnings, donc des avertissements en début d'article ou de vidéo pour prévenir votre audience qu'il va y avoir des contenus violents ou qu'ils vont parler de violences sexuelles, par exemple. Et en fait, depuis, il y a une étude qui est sortie dans une revue scientifique médicale qui s'est intéressée à l'effet sur le lectorat des trigger warnings. C'est une étude qui n'a pas utilisé des contenus de presse pour faire cette analyse-là, mais il y a une méta-analyse avec différents types de contenus. Et en fait, on s'est rendu compte que pour l'instant, on a du mal à quantifier quel est l'effet des trigger warnings sur les comportements d'évitement. C'est-à-dire qu'il n'y a pas forcément des personnes dans notre lectorat qui vont voir à trigger warning. « Du coup, je ne vais pas lire l'article parce que ça va être trop violent pour moi. » En réalité, ça, on n'arrive pas à le mesurer. C'est très variable en fonction des personnes. Par contre, ce qui a été mesuré dans cette étude, c'est que les personnes qui voient un trigger warning vont avoir un stress d'anticipation avant de lire l'article, qui va donc leur générer une émotion négative, mais qui ne va pas les empêcher de lire l'article. Et donc, tout l'intérêt des trigger warning, qui était de conforter notre lectorat qui a peut-être subi des violences, pour lui éviter de ressentir du stress à la lecture de ce qu'on a écrit tombe à l'eau. Et donc ça, c'est quelque chose qu'on ne pouvait pas savoir il y a cinq ans, parce que ça n'avait pas été étudié. Et donc forcément, ça va toujours bouger. Et ça veut dire que pour tous les journalistes, il va y avoir ce devoir d'être un peu toujours à la page, de regarder ce que dit la science sur ces questions-là. Mais comme sur plein de thématiques, en fait, ça fait partie de notre métier de se former constamment et de voir les évolutions. Il y a des écueils qui ne sont pas tant nouveaux, mais qui étaient déjà pointés il y a cinq ans, mais qui n'ont pas encore été mis en place. Il n'y a pas eu de changement de pratique de ce point de vue-là, ou très peu, comme le fait d'accompagner les articles qui parlent de violences sexistes et sexuelles, de numéros d'aide pour les victimes, par exemple, ou de sortir de l'image. Et là, on parle aussi d'iconographie, l'idée que les violences ont lieu à l'extérieur, alors qu'elles ont massivement lieu au foyer. Et donc comment on explique ça dans nos articles, c'est encore des choses qui sont assez invisibles. Et dans les nouveaux écueils qu'on peut trouver, il y a l'héroïsation des victimes. Il y avait toujours un peu ce diptyque « bonne victime, mauvaise victime » et donc les mauvaises victimes de violences sexuelles ou sexistes ou racistes, ça se ressentait tout de suite dans les articles. Mais on n'avait pas encore trop vu le penchant « bonne victime ». Donc les personnes, elles, elles ont le profil qui font qu'on les croit. Et là, on l'a beaucoup vu avec le procès Pelicot et l'héroïsation de Gisèle Pelicot. Alizée Vincent d'Arrêt sur images a fait une très bonne analyse sur ce sujet. Là, c'est une bonne victime. Il y a des vidéos. Elle a la dignité, par exemple. C'est un mot qui a été beaucoup employé dans la presse. Son courage. Il y a plein de choses qui, même iconographiquement, son portrait qui a été placardé dans les rues. Là, ce n'est pas la presse, c'est aussi le milieu militant. Mais finalement, la presse est aussi tombée dans ce biais-là. Et cette héroïsation-là, elle crée une pression assez énorme, déjà sur Gisèle Pelicot elle-même. Et en plus, ça crée aussi une pression sur la société dans son ensemble, pour toutes les personnes qui ne sont pas des bonnes victimes, les personnes qui ne veulent pas que le huis clos soit levé pendant leur procès, par exemple. Est-ce que plus tard, on va se dire du coup, peut-être qu'elles ont quelque chose à cacher, parce qu'elles, elles veulent que ça reste secret ? Et donc voilà, tous ces éléments-là qu'on voit surgir maintenant très fort, beaucoup de journalistes se sont félicités du traitement des procès, du procès de Mazan, et en fait on se rend compte que non, justement, il y a eu des nouveaux biais qui sont nés de ça.
- L'info en tous genres
Et grâce à sa double casquette, formatrice et journaliste, Marine peut saisir comment aborder ces nouveaux biais comme les anciens.
- Marine Forestier
Ce qu'apporte mon parcours de journaliste, c'est une fine connaissance des contraintes qu'on a dans ce métier-là. Et donc, ça veut dire que forcément, les outils que je peux apporter, je sais quelles limites vont pouvoir arriver très vite. Parce que si on n'a a par exemple que deux heures pour faire un sujet pour le JT, eh bien, oui, peut-être que c'est difficile d'avoir 50% de femmes dans notre sujet et 50% d'hommes, par exemple, si on vise une parité. Parce qu'on n'a que deux heures et qu'on va prendre les numéros qu'on a déjà. Et souvent, c'est des hommes. Et donc, ça va me permettre d'avoir cette connaissance-là. Ça va me permettre, moi, d'adapter mes préconisations en disant, ben voilà, en fait, il y a des moments de chaud où, oui, c'est plus compliqué d'être dans une introspection, dans une relecture de nos biais sur ce qu'on est en train de faire. Et il y a des moments de froid. Et dans ces moments-là, c'est les moments où on construit des nouvelles habitudes, des nouveaux carnets d'adresses, ce genre de choses et ça c'est vrai que c'est une richesse de pouvoir déjà m'appuyer sur cette expérience-là. Néanmoins, dans tous les cas, il faut que je sois à l'écoute de la structure que j'accompagne parce que je n'ai pas visité toutes les rédactions de France. Et donc, il y a des fonctionnements très différents en fonction du support, de la thématique. Et donc là, forcément, ça demande toujours de s'adapter et de comprendre les enjeux de la structure sur place. Moi, j'ai eu très peur de MeToo parce que j'ai eu un peu peur de l'effet bulle médiatique. Pendant deux ans, on en parle, et ça retombe comme un soufflé et ça retombe aux oubliettes. On ne parle plus de ces questions-là. Et je suis assez réconfortée aujourd'hui de voir que non, ça continue. Ce sont des sujets qui sont énormément portés par les journalistes. Et donc, je vois plus cette évolution comme étant quelque chose au long cours et de continu, et donc ça va peut-être pas être repris massivement par tous les médias d'un coup, comme ça peut l'être un peu plus sur le dérèglement climatique. Mais nécessairement, tous les médias vont finir par s'intéresser à ces questions-là. Ne serait-ce que maintenant, sur les questions des violences sexuelles, les victimes n'hésitent pas à saisir la presse. Quand elles n'ont plus trouvé les relais qu'elles imaginaient auprès de la police, de l'État, de la justice, la presse arrive en renfort et dans tous les secteurs. Et donc on peut être un média qui traite du vin et se retrouver à enquêter sur les violences sexistes et sexuelles. On peut être un média qui parle d'automobile, on peut être un média qui parle d'écologie. Enfin voilà, peu importent nos rubriques, nos lignes éditoriales, c'est des questions qui vont forcément venir à un moment donné et donc ce qui fait que nécessairement, vraiment, j'ai l'intime conviction que les médias vont collectivement vouloir se former à ces questions-là.
- L'info en tous genres
La formation, une étape nécessaire. À suivre dans l'épisode 1 bis, une petite boîte à outils simple mais efficace pour une info qui reflète vraiment tous les genres. Merci à Marine Forestier, cofondatrice de l'agence La Fronde, à Pierre Bouillin pour le mixage, à Rémi Haëntjens pour le générique et à Marylin Cayrac pour l'identité graphique. Merci à vous pour votre écoute. Je suis curieuse de lire tous vos commentaires sur le compte Instagram, L'info en tous genres.