- L'info en tous genres
Bienvenue dans L'info en tous genres, le podcast qui met en lumière les biais de genre dans le discours médiatique. Je m'appelle Magalie Lacombe, je suis formatrice et journaliste, et je crois au pouvoir des médias pour rendre l'égalité de genre bien réelle dans notre société. Mon invitée est chercheuse et professeure en sciences de l'information et communication à l'université Toulouse Jean-Jaurès. Marlène Coulomb Gully a écrit plusieurs ouvrages, de nombreux articles, et participer aux dernières éditions du Global Media Monitoring Project, le GMMP, une enquête internationale qui analyse la place des femmes dans les médias d'information tous les cinq ans. Une question m'a immédiatement brûlé les lèvres au début de notre entretien. Le sexisme est-il toujours d'actualité dans les médias ?
- Marlène Coulomb Gully
J'aimerais pouvoir vous répondre que non. Qu'après MeToo, qu'après Balance ton porc, qu'après tous ces formidables mouvements de prise de conscience des inégalités de genre, la question du sexisme des médias n'est plus à l'ordre du jour.
- L'info en tous genres
Dans cet épisode, nous allons donc ensemble dresser un état des lieux des inégalités de genre qui persistent dans les médias en 2025.
- Marlène Coulomb Gully
Or, si on constate qu'il y a eu effectivement une prise de conscience, y compris dans certaines rédactions, et ça c'est une réalité, on pourra sans doute en parler, on a le sentiment que les conséquences de cette prise de conscience sur la représentation du genre dans les médias n'est pas à la hauteur des espérances. Donc oui, les médias, la représentation du genre dans les médias reste profondément sexuée, pour ne pas dire sexiste.
- L'info en tous genres
L'info en tout genre épisode 2 : La lutte contre le sexisme dans les médias est loin d'être terminée.
- Marlène Coulomb Gully
Pourquoi s'intéresser plutôt aux médias quand on s'intéresse au genre ? Alors d'abord parce qu'ils sont sans doute le reflet d'une forme d'imaginaire social, cette espèce de thermomètre qui nous permet de voir où on en est des représentations sociales, et en l'occurrence des représentations de genre. Mais il y a surtout un point qui est tout à fait fondamental, et Michel Foucault à son époque et Teresa de Lauretis après lui ont posé des mots sur ce rôle des médias. Michel Foucault a parlé de médias comme de technologies de pouvoir. Et Teresa de Lauretis a parlé des médias comme de technologies de genre, c'est-à-dire que les médias façonnent le genre. Ils construisent le genre tout en prétendant n'en être que le reflet. Donc, c'est très important de voir ce qui se joue dans cette matrice de construction du genre que sont les médias, et éventuellement de la déconstruire pour travailler sur les représentations de genre.
- L'info en tous genres
On pourrait illustrer ça comment ?
- Marlène Coulomb Gully
Moi, j'ai l'habitude de dire que les médias sont constructivistes. C'est-à-dire qu'ils ne représentent pas le monde tel qu'il est. Ils ne sont pas le reflet du monde. Ils ne sont pas un miroir du monde, autant de métaphores qu'on emploie très souvent pour parler des médias. Mais ils construisent la représentation du monde. Donc voilà, il faut en terminer avec cette notion de miroir ou de reflet du monde. Donc un, ils sont constructivistes. Deux, ils sont hyper réalistes. Ça veut dire qu'ils minorent les groupes socialement faibles, dont les femmes, mais pas seulement, les personnes racisées, les personnes issues de classes populaires, etc. Et ils majorent les groupes socialement forts. Et enfin, ils sont prescriptifs. Donc, ils ne se contentent pas de montrer ce monde qu'ils ont construit en fonction de cette règle qu'on vient d'énoncer, mais ils vont participer par la représentation du monde à notre propre construction du monde. Donc, ils sont constructivistes, hyperréalistes et prescriptifs. Et Geena Davis, l'actrice américaine, qui est particulièrement sensible à cette question des représentations de genre dans les médias, avait cette formule très simple que je mentionne souvent. « If she can see it, she can be it ». Si une femme peut se voir dans les médias ou s'entendre ou se lire, elle pourra aussi être ce qu'on voit, ce qu'on entend, ce qu'on lit. Mais si elle est invisible et inaudible, elle-même va se percevoir comme sans intérêt, invisible, inaudible. Donc il y a un réel pouvoir des médias et quand on s'intéresse aux questions de genre, il est très important de s'interroger sur la construction du genre par les médias.
- L'info en tous genres
On dit "les médias", on dit "les journalistes" qui constituent les médias. Ça veut dire que, on va dire dans leur ensemble, si on les prend comme une masse unique, ce qui n'est évidemment pas le cas, ces journalistes-là font tout ce que vous venez de décrire des médias, de manière plus ou moins consciente ?
- Marlène Coulomb Gully
Aïe aïe aïe, je vais me mettre tout un secteur professionnel à dos. Alors d'abord, vous avez raison de dire que parler des médias, c'est extrêmement abusif, parce qu'on ne peut pas tout mettre dans le même panier. Les médias ont des lignes éditoriales différentes, ils ont des postures différentes, y compris sur les questions de genre, même si globalement, effectivement, on peut pointer ce sexisme systémique des médias. Mais c'est vrai que parler des médias, ça revient à parler des rédactions, ça revient à parler des journalistes.
Alors, il faut souligner là un paradoxe, puisque les femmes sont à peu près 48% des détentrices de la carte de presse, et je crois même qu'elles sont majoritaires depuis ces dernières années dans les premières détentrices de la carte de presse. Donc elles sont très nombreuses. Bon, maintenant il ne suffit pas d'être une femme pour être consciente des enjeux de genre. Il ne suffit pas d'être une femme pour être féministe. Et il y a aussi certains hommes, heureusement, qui sont conscients de ces enjeux et qui sont eux aussi féministes. Mais bon, voilà, la place des femmes dans les rédactions, c'est quelque chose d'important. Je rappelle aussi qu'au niveau de l'organigramme des rédactions, les femmes sont très minoritaires dans les postes de pouvoir. Et quand on parle des femmes propriétaires de médias, le chiffre tombe encore. Donc, on voit bien que ce plafond de verre qu'on évoque souvent globalement de façon abstraite pour désigner le monde professionnel dans la société, il vaut aussi dans les médias. Donc on a déjà là une disparité ou une inégalité de genre qu'il faut interroger et qui n'est probablement pas sans conséquence sur la construction du genre dans les médias.
Et puis il y a ces fameux et ces fameuses journalistes effectivement qui sont formé·es et parfois déformé·es, et je pense que là les enjeux de genre ne sont pas suffisamment abordés, ne sont pas suffisamment déconstruits et donc on arrive tous, toutes, chacun, chacune dans nos métiers, dans l'exercice de toutes les facettes de notre vie, lourds de ce qu'on est. Et si on n'a pas fait ce travail de déconstruction du genre ou de déconstruction de cet insu raciste qui traverse la société ou de ce mépris de classe qui, peu ou prou, innerve aussi la société, eh bien on va reproduire ça. Sans penser à mal, inconsciemment, mais ça va se retrouver bien sûr s'agissant du cas particulier des journalistes, dans les informations qui vont être proposées.
- L'info en tous genres
Parmi vos nombreux travaux, vous avez participé, vous participez pour la France au Global Media Monitoring Project, le GMMP. C'est une enquête internationale qui analyse la place des femmes dans les médias d'information, une enquête qui se déroule tous les cinq ans pour mesurer l'évolution de cette place. La dernière remonte à 2020, alors il y a l'actuelle en cours en 2025, et la France y participe depuis 2010. En gros, ça marche comment ?
- Marlène Coulomb Gully
À l'origine, juste un petit point historique, la conférence de l'ONU à Bangkok sur les femmes et la communication, c'était en 1994, d'où le fait que l'ONU ait souhaité susciter des recherches particulières sur la place des femmes dans les médias. Et c'est donc en 1995 qu'a eu lieu la première enquête du GMMP. Bon, alors je vous passe sur les détails des chiffres complètement délirants de cette époque-là, où on voyait, je crois, que c'était 17% de femmes dans les médias. Et donc, il a été décidé, au niveau de l'ONU, au niveau, je crois que l'UNESCO a été partie prenante, etc., de diligenter cette enquête tous les cinq ans, au niveau mondial et de solliciter à la fois des militantes, qu'on appelle aujourd'hui des activistes, mais aussi des chercheurs, des chercheuses, etc., pour alimenter cette enquête. Donc depuis 1995, tous les cinq ans, le GMMP réunit le plus grand nombre possible de pays dans le monde pour participer à cette enquête qui a lieu un jour donné de l'année. C'est un peu sa faiblesse, puisque c'est un one-shot, sauf que la congruence des résultats du GMMP avec les autres enquêtes qui sont diligentées ça et là dans les pays montrent que finalement ça reste tout à fait représentatif. Donc en mai 2025, nous nous sommes réuni·es, non seulement en France mais dans des centaines de pays dans le monde. Donc on a un corpus de presse, un corpus radio, un corpus télé, un corpus Internet.
À Toulouse, on s'est chargé de la partie télévision et on a travaillé de 9h du matin à 18h et par petits groupes, donc on a essayé d'associer des groupes mixtes, etc. pour travailler sur les informations, donc TF1, France 2, France 3, voilà, toutes les informations, y compris les informations sur BFM et sur CNews, et là aussi on aura peut-être l'occasion d'en parler, et on analyse ce corpus à l'aide d'un certain nombre d'outils. Combien d'hommes, combien de femmes prennent la parole ? Combien d'hommes, combien de femmes sont montré·es ? Sont-ils montrés en position d'autorité ? Ou sont-ils, sont-elles uniquement des témoins ? Sont-ils, sont-elles sollicité·es pour leur expérience personnelle ? Comment désigne-t-on ces individus par leur prénom, par leur nom ? Est-ce qu'on donne leur qualité professionnelle ? Donc voilà, il y a tout un nombre de paramètres qui changent d'ailleurs selon les années. On les étoffe en fonction des éditions, et qui permettent de donner vraiment un instantané, une photographie de ce que nous disent les médias sur les représentations de genre. Donc tout ça ensuite, toutes ces données sont rentrées dans de gigantesques applications au niveau mondial. Et puis il y aura une remise globale, alors détaillée, région par région, c'est-à-dire pays par pays, j'espère avant la fin de l'année, sinon ce sera au mois de mars 2026, parce que c'est... Vous imaginez bien l'énormité des données qui doivent être compilées et puis le travail d'analyse, de synthèse qui suit.
- L'info en tous genres
Est-ce qu'en l'occurrence, les résultats vont permettre de donner une moyenne sur les médias français ? Ou est-ce qu'il y a des éléments de pondération qui vont dire sur le service public, voilà comment c'est ? Sur les chaînes privées d'information en continu, voilà comment c'est ?
- Marlène Coulomb Gully
Alors, les chiffres sont globaux. Mais bien sûr que nous, au niveau français, on va avoir et on va s'organiser pour avoir des approches plus fines qui vont nous permettre de discriminer, par exemple, entre ce qui se passe à la radio, ce qui se passe à la télévision, ce qui se passe dans la presse ou sur un certain nombre de médias Internet. Et on va voir aussi, et c'était d'ailleurs une des focales qu'on avait décidé d'analyser de façon plus fine pour cette édition, ce qui se passe sur des médias comme CNews ou BFM.
- L'info en tous genres
Pour quelles raisons ?
- Marlène Coulomb Gully
Je ne vous apprendrai rien en vous disant qu'on assiste quand même au niveau mondial, pas seulement en France, à ce qu'on appelle un backlash, c'est-à-dire que la montée des populismes dans de très nombreux pays fait que la question de l'égalité de genre, qui était présentée jusqu'à il y a peu comme un objectif à atteindre, comme un horizon désirable, est aujourd'hui contestée dans beaucoup de pays et de beaucoup de manières. Et je crois que l'élection de Trump récemment aux États-Unis a donné une forme de légitimité à ces discours masculinistes, populistes et que ça innerve non seulement une partie de la société américaine, mais bien des populistes de tous les pays. Et on a choisi en France de travailler en particulier sur CNews, sur BFM, pour voir comment cette question du genre était travaillée. Comment la question de la diversité, qui aussi bien sûr dans l'œil du cyclone, est travaillée sur ces médias. Donc ce sera un des points de la réflexion du GMMP, et en particulier du GMMP France.
- L'info en tous genres
Les résultats de 2020 permettent d'avoir un indicateur de mesure, de comparaison ?
- Marlène Coulomb Gully
Ça n'était pas une question en 2020. Donc le fait qu'en cinq ans ce soit devenu une problématique sur laquelle on s'est toutes et tous accordés à devoir s'interroger est en soi signifiant. Donc on n'aura pas de comparaison terme à terme. En revanche, je pense qu'on pourra dire des choses intéressantes, en particulier sur cette tranche horaire 19h-21h et sur CNews, qui apparaît aujourd'hui comme étant une chaîne promotrice des discours masculinistes, anti-diversité, anti-parité, à travers un certain nombre d'éditorialistes, dont Mathieu Bock-Côté, mais pas que. Tout ce qui apparaît comme étant une action visant à favoriser la parité, l'égalité est systématiquement renvoyée du côté de l'inégalité qui viserait à faire des hommes, en particulier, des victimes. Et ça, c'est un discours qui est constant sur CNews en particulier.
- L'info en tous genres
Il y a cinq ans, le GMMP disait quoi de cette analyse internationale ?
- Marlène Coulomb Gully
Globalement ce que nous disait le GMMP pour la France, mais là encore, on pourraa rentrer dans le détail, mais les résultats sont relativement congruents avec les résultats globaux, c'est que les femmes ne représentent que 30% des sources d'informations. 52% de la population, 30% des sources d'informations. Alors ça c'est sur un plan quantitatif. Sur un plan qualitatif, le GMMP nous apprend un certain nombre de choses. Il nous dit notamment qu'on ne parle pas des femmes comme on parle des hommes. On ne montre pas les femmes comme on montre les hommes. C'est-à-dire que les femmes sont plus que les hommes désignées par leur seul prénom. Ce qui n'est pas anodin. Le prénom, c'est ce qui nous rattache à la sphère domestique, à la sphère privée, à la sphère amicale. Le nom, c'est ce qui nous rattache à la sphère publique. C'est ce qui nous donne notre légitimité dans l'espace public. Donc les femmes sont plus que les hommes désignées par leur seul prénom. Elles sont plus que les hommes désignées dans leur relation familiale. Elles sont filles de, femmes de, épouses de, beaucoup plus que les hommes. Donc elles sont prises dans un contexte relationnel qui finalement contribue à leur hétéronomie. Elles ne sont pas autonomes. Elles ne sont pas désignées, montrées, représentées en tant qu'individus autonomes. Elles sont représentées beaucoup plus que les hommes avec un accent qui est mis sur leur physique. Les femmes sont avant tout des corps, et des corps qui font vendre. Alors ça, ça n'est pas trop prégnant au niveau des informations, mais par exemple dans la publicité, on voit très bien que la représentation des femmes, ce sont des corps qui font vendre, et le physique des femmes, y compris dans les informations, reste quelque chose de très important.
Et puis, les femmes sont dénuées d'autorité. Et ça, c'est un point qui me paraît extrêmement problématique, et s'il y a des formations à faire au niveau des journalistes, etc., c'est vraiment quelque chose qu'il faut mettre en avant. C'est-à-dire que les hommes sont interrogés pour leurs compétences. Les femmes sont interrogées pour leurs expériences personnelles et comme témoins anonymes. 24% des experts et des expertes sollicité·es sont des femmes seulement. 25% des porte-paroles interrogé·es sont des femmes. C'est-à-dire que plus des trois quarts des experts et des porte-paroles sont des hommes. C'est-à-dire que la parole d'autorité, la compétence restent construites comme un privilège masculin. Je vous rappelle quand même que les femmes sont plus que les hommes titulaires d'un baccalauréat, d'une licence, d'un master, d'une thèse. Donc voilà, ce ne sont pas les compétences qui manquent, mais c'est la représentation de l'autorité et des compétences qui font des femmes des marginales. Quand on parlait tout à l'heure de ce pouvoir prescriptif des médias, on touche là quelque chose de très important.
- L'info en tous genres
Vous avez dit, tout à l'heure, que les premiers résultats étaient assez effarants dans les années 90. Est-ce que vous observez, entre le début des travaux du GMMP et la dernière édition, et on verra bien ce que donne celle qui est en cours, des progrès ?
- Marlène Coulomb Gully
On peut, si on est très optimiste, parler de progrès. On est effectivement passé de 17% de femmes dans les médias en 1995 à un peu plus de 29% aujourd'hui. Mais c'est très largement insuffisant et ça n'est évidemment pas satisfaisant du tout. D'autant plus que ces progrès entre guillemets sont erratiques. C'est-à-dire qu'on a un peu plus lors d'une édition, on a un petit peu moins à la suivante. Donc il n'y a pas de progrès linéaire. Et sans volontarisme, sans prise de conscience des rédactions, des journalistes, on n'avancera pas. Et ça, je crois que c'est vraiment très très important. La nécessité de devoir déconstruire et d'être conscient de cette disparité de genre qui nourrit en permanence les informations est un impératif citoyen. C'est très important que les rédactions, les journalistes soient conscients de cette faiblesse des progrès réalisés, qu'ils et elles soient conscient·es du fait qu'il ne suffit pas d'attendre pour que ça progresse. Il faut prendre cette question à bras-le-corps. Et quand je discute avec des rédactions, avec des journalistes, je dis souvent: "On ne vous demande pas d'inventer les femmes où elles ne sont pas. On vous demande juste de les voir où elles sont".
- L'info en tous genres
Et quelle réponse vous avez à cela ?
- Marlène Coulomb Gully
Un haussement d'épaule. Les femmes, très souvent, il faut aller vers elles, leur tendre le micro pour qu'elles parlent, puisque pendant des siècles, peut-être des millénaires, on a construit auprès des femmes et dans la tête des femmes la conscience de leur incompétence et de leur inaptitude à se mettre en avant dans l'espace public. Il y aurait beaucoup de choses à dire là-dessus. Le dernier livre que j'ai écrit s'appelle « Sexisme sur la voix publique » et montre combien on a silencié les femmes de façon, encore une fois, systématique et désormais systémique dans la société. Donc les femmes se perçoivent et se construisent comme incompétentes et ne vont pas se mettre en avant lorsqu'il s'agit de prendre la parole. Donc les journalistes doivent savoir cela. Et les femmes, il faut aller les chercher, il faut aller leur tendre le micro, il faut les mettre en confiance. Sans quoi, évidemment, ce ne sont certainement pas elles qui vont se précipiter pour se mettre en avant. Donc, on a là une donnée, j'allais dire, anthropologique, ontologique, appelez-la comme vous voulez, qui fait qu'il faut, effectivement, que les journalistes aient conscience de tout cela pour qu'on en arrive à une meilleure prise en compte des femmes et des hommes dans les médias.
- L'info en tous genres
Vous avez parlé d'engagement citoyen. Comment les lecteur·ices, auditeur·ices, téléspectateur·ices peuvent-ils et elles aussi avoir un impact ? Comment ces personnes-là peuvent-elles interagir avec les journalistes, peuvent identifier ces biais pour faire en sorte qu'ils se réduisent ?
- Marlène Coulomb Gully
Alors, je pense que l'éducation aux médias, c'est quelque chose d'extrêmement important. C'est la première chose, dès l'école primaire, nous sommes tous et toutes, et nos enfants, nos petits-enfants en priorité, assailli·es par des images, par des paroles. Et encore une fois, c'est un apprentissage qui va permettre cette déconstruction de ces stéréotypes de genre dans les médias. Il y a aussi, bien sûr, le pouvoir des auditeur·ices, des spectateur·ices, des lecteur·ices de journaux qui est à prendre en compte. Nous avons des médiateurs et des médiatrices au niveau des médias qu'on peut interpeller. Pour dire, écoutez, ça ne va pas du tout. La façon dont vous représentez les hommes et les femmes dans les médias est extrêmement injuste, discutable, irrecevable, etc. Donc, il ne faut pas hésiter à saisir les médiateurs, les médiatrices des médias et puis se déconnecter quand c'est trop flagrant, bien sûr. Donc, on a un pouvoir. On a probablement le premier des pouvoirs. Encore faut-il que nous soyons tous et toutes conscient·es de ces enjeux de représentation et qu'on ne se dise pas: "Ce ne sont que des médias !". Donc il faut être conscient de ce pouvoir des médias qu'on a évoqué au début de notre entretien et dire non, ce ne sont pas que des médias, ce sont les médias avec ce pouvoir qui est le leur.
- L'info en tous genres
Pour aller plus loin, vous dîtes aussi que toutes ces études, es constats sont basés sur une binarité de genres, les hommes d'un côté, les femmes de l'autre, alors que notre société a évolué vers une fluidité plus grande du spectre du genre. Ça veut dire que là aussi, les médias sont à la traîne ?
- Marlène Coulomb Gully
Les médias, entre guillemets, puisqu'il faudrait différencier les choses, effectivement, oui. Alors nous, on a essayé, dans toutes les études précédentes, de voir comment étaient abordées les questions de genre. Et en voyant que le continuum qui existe au niveau du masculin, au niveau du féminin, était juste une non-question au niveau du genre, dans les médias, bien sûr, on a décidé, pour les commodités de l'étude, de pratiquer ce qu'on appelle un essentialisme, une binarité, un essentialisme stratégique. C'est-à-dire, on part sur des questions de binarité pour mettre en avant cette sous-représentation des femmes et on énonce tout simplement le fait que la binarité n'est pas l'objectif de la représentation du genre. Mais dans la mesure où ça n'est pas formalisé, verbalisé en tant que tel par les médias, ça ne peut pas faire l'objet d'une étude en tant que telle. Parce que j'allais dire qu'on renforcerait encore la sous-représentation, l'invisibilisation, l'inaudibilité de ce type de problématique. Donc voilà le problème, en dehors de quelques articles de certains médias qui posent cette question de la fluidité, de la non-binarité comme étant une des composantes actuelles de la société Ça n'est pas, j'allais dire, représentatif au niveau des chiffres pour que ce soit formulé autrement par nous-mêmes que comme un principe et un élément à avoir impérativement à l'esprit.
- L'info en tous genres
Pour autant, évidemment, ça ne minore pas du tout l'ensemble des chantiers qui sont encore à travailler sur le terrain.
- Marlène Coulomb Gully
Bien sûr, et sortir de la minorité, c'est vraiment quelque chose de très important. Et dans ce travail que j'ai fait sur l'accès des femmes à la parole publique et plus globalement à la voix, on a travaillé avec des collègues, David Doukhan de l'INA et Albert Rilliard du LISN (Laboratoire interdisciplinaire des sciences du numérique). On a travaillé justement sur ces questions de voix grave, aiguë, voix d'homme, voix de femme. Et un de nos questionnements, c'était comment, lorsque les voix sont perçues, sortir de cette binarité voix d'homme, voix de femme. Et donc, on a avancé un certain nombre d'hypothèses. Déjà, parler de voix plus ou moins grave ou plus ou moins aiguë évite d'associer aiguë, femme et grave, homme. Déjà au niveau des mots employés, ça nous permet de sortir de cette binarité et mettre en avant les facteurs de continuum et non pas simplement des polarités aiguës graves masculin féminin, nous paraît aussi très important sur le plan méthodologique et sur le plan encore une fois conceptuel, nous paraît très important pour récuser cette binarité masculin féminin.
- L'info en tous genres
L'ouvrage auquel vous faites référence c'est "Sexisme sur la voix publique", vous l'avez dit, aux éditions de l'Aube qui est parue en 2022. Ce sera ma dernière question : En 2021, vous avez dit « La multiplication des travaux ces dernières décennies ne suffit manifestement pas à faire bouger les lignes. Nous en appelons à une révolution. » Quelle révolution ?
- Marlène Coulomb Gully
Je crois qu'il faut impérativement que les pouvoirs publics s'engagent sur ces questions de genre et au-delà des formules incantatoires qu'on entend régulièrement, voilà, égalité femmes-hommes comme grand chantier du quinquennat, etc., qui a été fort peu suivie des faits. Alors moi, ce qui me désole, et je suis désolée de terminer sur une note un petit peu pessimiste, c'est qu'on a le sentiment que les questions de genre sont de plus en plus perçues comme une variable d'ajustement. Quelles que soient les politiques, et je dois dire que les dernières élections législatives de juin 2024 n'ont fait que renforcer ce sentiment. Aujourd'hui, au niveau du gouvernement, les femmes sont réduites à la portion congrue, sauf erreur de ma part, il n'y a pas de ministre d'État qui soit une femme. Et on a le sentiment que compte tenu de l'urgence des autres chantiers, ce n'est qu'une variable d'ajustement. Alors quand j'en appelle à la révolution, c'est ça. C'est considérer qu'il n'y aura pas de citoyenneté accomplie, qu'il n'y aura pas de démocratie accomplie si on n'en arrive pas à une juste représentation des hommes et des femmes dans les médias, si on n'en arrive pas à une prise en compte des enjeux d'égalité de genre plus globalement comme étant vraiment au cœur des débats de société.
- L'info en tous genres
Cette révolution, vous le dîtes, elle est aussi entre les mains des médias d'information.
- Marlène Coulomb Gully
Mais bien sûr !
- L'info en tous genres
La lutte contre le sexisme dans les médias est loin d'être terminée. À suivre, quelques outils recommandés par le GMMP, le projet mondial de monitorage des médias, pour faire progresser la lutte contre les stéréotypes de genre dans les médias. Merci à Marlène Coulomb Gully, chercheuse et enseignante à l'université de Toulouse Jean-Jaurès. Merci également à Pierre Bouillin pour le mixage, à Rémi Haëntjens pour le générique et à Marylin Cayrac pour la cover. Merci à vous pour votre écoute. Venez partager vos commentaires et vos ressentis sur le compte Instagram L'info en tous genres. Et si cet épisode vous a plu, partagez-le avec d'autres auditeur·ices qui pourraient aimer comme vous. Je suis également preneuse de vos pépites lues, entendues ou vues dans vos médias pour faire de L'info en tous genres une ressource collective.