Speaker #6Bonsoir, bonjour à tous. Enfin, plutôt dans l'autre sens, je pense que ça marche mieux. Ça va faire plus d'un mois que je ne vous ai pas parlé d'une femme, en fait. Sur ce podcast, on a fait une grosse pause pour plein de raisons qui sont plutôt personnelles. Mais voilà, j'étais dans un petit mood, dans un petit état de santé ces dernières semaines. Et donc voilà, j'ai un petit peu mis en pause le podcast. Pourtant, j'avais un épisode décrit et je prépare aussi sur mes réseaux sociaux, petite annonce, un calendrier de l'Avent au format vidéo, donc avec une capsule vidéo par jour qui vous présentera une femme. donc chaque semaine sera tout thématisé. La première semaine, on sera sur les femmes dans l'industrie du jeu vidéo. Dans la deuxième semaine, on sera sur les femmes qui ont été effacées de l'histoire. Et sur la troisième semaine, on sera sur les femmes sur lesquelles on a fait des films. Ça va être intéressant. C'est beaucoup de montage vidéo de mon côté. Et en plus, comme je vous le dis, j'ai été un peu ralenti ces dernières semaines. Écoutez, on fait ce qu'on peut. J'en ai... A l'heure où je vous parle, on est le 25 novembre et j'en ai 8 de prête, donc on y croit. Mais aujourd'hui, on n'est pas là pour parler du calendrier de l'Avent, on est là pour parler de la nouvelle femme du jour et d'ailleurs, enfin si, du coup on est un peu là pour parler du calendrier de l'Avent parce que la femme dont je vais vous conter la vie aujourd'hui sera la première capsule vidéo du calendrier de l'Avent, sauf que là on va entrer un peu plus dans le détail. Et on va parler aujourd'hui de la première. Game Designers. Alors, moi, je ne suis pas une... J'ai un affect tout particulier pour l'industrie du jeu vidéo. Je pense que le jeu vidéo a enfin retrouvé ses lettres de noblesse, c'est-à-dire que maintenant, on est quand même globalement tous plus ou moins d'accord pour dire que le jeu vidéo est un art à part entière. C'est loin d'être le truc du gars enfermé dans sa chambre avec ses écouteurs. Maintenant, les jeux vidéo sont des vrais... des expériences à part entière qui peuvent parler de plein de sujets différents. Je vous prends un exemple, mercredi dernier, c'était la journée de protection des enfants. Et pour ça, il y a un jeu qui s'appelle Wednesday, qui a été mis à disposition gratuitement et qui est un jeu qui ressemble un petit peu à une BD animée et qui traitent à travers toute une narration des violences sexuelles faites aux enfants. Vous voyez, on est quand même loin des jeux de bagarres et de pistolets que vous pouvez peut-être vous imaginer si vous voyez vos enfants y jouer. En fait, le jeu vidéo, maintenant, c'est très large, très varié, avec beaucoup de studios indépendants qui essayent de faire des choses qui changent un peu la donne. Donc c'est une industrie pour laquelle j'ai un gros intérêt en tant que joueuse, alors en tant que joueuse à mon niveau, c'est-à-dire que je ne suis pas non plus une experte. en jeu vidéo, mais je suis toujours fière de pouvoir dire que c'est l'industrie que j'aime et je suis toujours fière de pouvoir dire que j'y joue parce que, comme pour la tech de manière globale, le jeu vidéo est une industrie dans laquelle les femmes ont encore la sensation d'avoir beaucoup de choses à prouver et il y a tout plein de scandales qui ont éclaté dans les studios de jeux vidéo, autour d'agressions sexuelles, etc., envers le peu de femmes qui s'y trouvent. Donc il y a encore beaucoup d'efforts à faire de ce côté. côté-là. Et donc, c'est important d'avoir des femmes qui aiment, qui jouent et qui parlent de jeux vidéo et qui y travaillent, évidemment. Et donc, aujourd'hui, on va rendre honneur à une de ces toutes premières femmes, ces pionnières du jeu vidéo. On va parler de la première game designer. Alors, le game design, qu'est-ce que c'est ? Pour les gens qui ne jouent pas aux jeux vidéo, le game design, ça peut peut-être vous paraître un peu flou, mais en gros, c'est l'établissement des règles d'enjeu pour qu'il soit divertissant. Le game design, c'est savoir créer un jeu qui marche. Donc ça englobe beaucoup de paramètres, puisque ça englobe ce qu'on va appeler le gameplay, ce qui est les mécaniques de jeu, comment on saute, comment on court, comment on fait tel truc. Ça inclut aussi la notion d'amusement, de comment on va divertir le joueur, la notion d'imaginer les actions, de quels personnages vont être dans le jeu. En gros, c'est vraiment construire l'univers du jeu et construire... Et imaginer quelles seraient les mécaniques qui feraient que ça serait un jeu divertissant. Donc c'est un peu les architectes pour moi. Les architectes, mais on va dire pas techniques, du jeu vidéo. Voilà, donc c'est quelqu'un qui va imaginer une expérience. Donc le métier de game designer est hyper important. Et aujourd'hui, on va parler de la toute première game designer. Elle nous vient du Mount Vernon en Virginie, aux Etats-Unis. Et on va parler de Mabel Haddis. Mabelle Haddis, c'était une jeune fille très douée à l'école. D'ailleurs, elle a fini major de sa promotion en 1929. Elle décroche très rapidement un diplôme d'histoire ancienne avec une mineure qu'on pourrait nous voir en France comme une option en psychologie en 1933. Puis, elle poursuivra avec une maîtrise en éducation à l'université de Colombie. Voilà. Elle fait ses études. En gros, tout se passe bien. C'est plutôt quelqu'un d'intelligent. Elle fait sa vie. Elle se marie. Elle a une fille. Elle devient veuve. elle se remarie, puis elle redevient veuve, bon elle a un peu moins de bol de ce côté-là, mais autrement une vie plutôt classique. Avec une maîtrise d'éducation en poche et un diplôme d'histoire ancienne, pas étonnant, elle va rapidement devenir professeure des écoles, d'abord dans un milieu plutôt rural, puis dans un district plus citadin. Elle a de très très bonnes connaissances en histoire de par ses études et... Ça va lui permettre de contribuer à beaucoup de programmes scolaires et à faire partie de plusieurs comités. Si je vous parle de ça, déjà le lien avec le jeu vidéo et le game design, j'y viens. Mais je vais aussi vous faire le lien avec le fait qu'elle fasse partie de plusieurs comités. Déjà, faisons un petit état des lieux du game design à l'époque. On va laisser Mabel avec sa classe d'élèves et on va faire un petit pas de côté pour voir un petit peu où en était cette industrie dans les années 60 finalement, lorsque Mabel était adulte. On considère les années 60 comme une décennie fondatrice pour les jeux vidéo. A l'heure où je vous parle, le jeu vidéo, c'est une vraie industrie qui brasse des milliards en consoles, en jeux, en expériences, en événements. Ce sont plusieurs modèles économiques et évidemment, il y a des tas de métiers qui en font partie, qui n'existaient pas avant. Mais dans les années 60, il n'y a pas de marché du jeu vidéo encore. Donc il n'y a pas de console, il n'y a pas de studio, il n'y a pas vraiment de commerce autour de ça. Les jeux vidéo ne sont pas vraiment divertissants comme maintenant, mais ils sont plutôt vus comme des expériences, au sens technique du terme, des projets créés par des ingénieurs ou des chercheurs dans les universités. Parce qu'à l'époque, souvent on s'imagine que dans ces années-là, c'était des petits mecs qui bidouillaient des trucs sur des anciennes machines, avec les ressources qu'ils avaient à l'époque. Parce que maintenant, on peut imaginer... des petits studios, 2-3 mecs, qui font avec tout ce qu'Internet peut leur apporter, qui font du dev un peu dans leur coin, qui minouent 2-3 trucs et qui sortent un petit jeu sympa. Mais à l'époque, la moindre initiative qu'on voulait prendre pour créer un truc qui s'apparentait à un jeu vidéo, déjà c'était hyper cher. Le matériel était énorme et pas forcément très accessible aux particuliers. Donc les jeux qui étaient créés sur ces machines par des chercheurs, ils avaient surtout pour but de... tester les limites des machines et d'expérimenter plusieurs mécaniques de jeux, d'apprentissage et de voir ce qu'on pouvait faire en fait avec les gros appareils de l'époque. Maintenant qu'on a fait ce pas de côté, revenons un petit peu à notre chère prof d'histoire Mabelle. 40 ans, qu'est-ce qu'elle peut bien avoir à faire avec ce monde vidéoludique ? Plus tôt, je vous ai dit que grâce à ses connaissances assez poussées en histoire, Mabelle faisait partie de beaucoup de comités. Et c'est ce qui va attirer l'œil de deux organisations en particulier dont on va parler maintenant. Elle va être choisie, repérée, pour travailler avec IBM et BOSSES, qui est un programme destiné à aider les écoles rurales à mettre en commun leurs ressources, pour créer le premier jeu informatique basé sur du texte qui s'appelle The Sumerian Game. En fait, le directeur du comté de Westchester, où enseignait Mabel à l'époque, considérer que les ordinateurs et les jeux de simulation sur ordinateur pouvaient être utilisés pour améliorer les résultats scolaires des enfants dans des milieux plus ruraux. Ça fait partie de ce que je vous disais un petit peu plus tôt, du fait de développer des jeux vidéo dans une idée de... de créer des nouvelles mécaniques et de tester les limites des machines. Là, typiquement, l'expérience était comment est-ce qu'on peut faire apprendre l'histoire à des gosses d'une autre façon que la façon classique à l'école. Mabel n'a donc évidemment pas été embauchée sur la partie technique, code, informatique de ce jeu, mais pour ses connaissances approfondies sur le fond, puisque The Sumerian Game est un jeu qui va permettre aux élèves d'incarner successivement trois souverains de la cité de Lagache en Mésopotamie. Le jeu est imaginé pour être joué par un groupe d'élèves et il est découpé en trois phases de plus en plus difficiles. Chaque phase se déroule en une suite de tours où les élèves doivent répondre à une série de questions posées par l'ordinateur. Ces trois phases représentent trois époques, donc trois souverains différents, et chaque tour joué correspond à un genre de saison. A chaque début de phase, Le joueur doit d'abord répondre à une série de questions par le biais d'un clavier relié à une imprimante. Plusieurs données de début de partie. Quelle surface de ces terres il veut donner à l'agriculture ? Combien de fermiers est-ce qu'il veut faire travailler ? Combien de grains de blé seront alloués à telle partie de la population ? Quelles réserves garder en cas de souci ? L'élève va d'abord devoir répondre à toutes ces questions et les réponses à ces questions vont influencer la suite de son expérience de jeu. Ça va avoir une influence sur le développement du commerce et sur l'étendue de la cité qu'ils vont contrôler. Ce jeu, The Sumerian Game, va connaître plusieurs versions avec des effets visuels et sonores qui vont permettre plus d'immersion pour les élèves, des mécaniques de commerce et de colonisation aussi qui n'y étaient pas avant et qui vont permettre d'en apprendre plus sur ces époques-là. Un personnage tiers que nous on appelle les PNJ, donc les personnages non-joueurs, qui sont là pour apporter des informations aux joueurs principales, un personnage qu'on peut croiser par exemple dans un décor va venir jouer le rôle du conseiller des joueurs. Il sera surtout intégré aussi pour apporter des éléments aléatoires à l'histoire, des éléments qui n'étaient pas prévus comme, je ne sais pas, une invasion de rats qui viendraient bousiller les récoltes pour aller ajouter de la difficulté et du challenge aux joueurs. Niveau technique, c'est vraiment rudimentaire, c'est un truc qu'on aurait peut-être du mal à s'imaginer maintenant. C'est-à-dire que le joueur va répondre sur un clavier à une question et l'ordinateur, enfin le jeu, va réagir en imprimant la réponse correspondante sur du papier et ainsi de suite. Après, on re-répond sur le clavier et l'ordinateur réimprime les conséquences de nos actions, etc. On est loin des cartes mères à 12 000 cœurs et des cartes graphiques qui coûtent le PIB d'un petit pays, je vous le dis. Si vous jouez un petit peu aux jeux vidéo, vous comprendrez sûrement déjà que la mécanique que je suis en train de vous expliquer, c'est la base de ce qu'on va appeler les jeux de gestion. C'est une catégorie de jeux, en fait, très populaire et à part entière. Les jeux qui la composent consistent souvent à gérer des villes, des empires, des lignées, en prenant tout un tas de paramètres politiques, géographiques, historiques, financiers en compte. Ça peut aller de gérer la gestion d'un parc d'attractions à gérer toute sa lignée sur plusieurs décennies au Moyen-Âge. Des jeux de gestion, il y en a littéralement pour tout le monde, à toutes les époques et dans tous les styles. C'est ultra connu maintenant, mais à l'époque, on était en 1960, et je vous parle encore une fois d'un jeu réalisé, écrit sur papier, entré à la main et réimprimé par l'ordinateur. C'est vraiment à l'ancienne. Mabel va travailler cinq étés d'affilée sur ce jeu, en venant apporter ses connaissances en histoire, pour faire en sorte que le fond du jeu vienne apprendre quelque chose aux élèves. Au bout de trois ans, le jeu va être présenté pour la première fois devant une classe de sixièmes. Je vous laisse imaginer la réaction des gosses. Aujourd'hui, le code original de ce jeu est introuvable. La fille de ma belle a quand même retrouvé quelques images en 2012 et ces images sont exposées dans le Strong National Museum of Play où elles sont évidemment précieusement conservées. Mais bon, voilà, une fois qu'on a sorti ça, parce qu'évidemment le jeu va faire un carton dans les écoles et va atteindre son objectif qui est d'apprendre certaines notions d'histoire aux élèves sous un format différent en utilisant les limites technologiques et techniques de l'époque. Donc une fois qu'on a réussi un succès pareil, qu'est-ce qu'on fait ? Eh bien pas grand chose, puisque après cette aventure dans le monde vidéoludique, ma belle a pris ses affaires et elle est repartie enseigner dans l'établissement où elle était avant de faire cette collaboration. Et ce qui est assez fou, c'est qu'elle est repartie sans se rendre compte qu'elle venait de pierre énorme à l'édifice du jeu vidéo, ou en tout cas du jeu de gestion, qui fait qu'il est devenu ce qu'il est aujourd'hui. Et pour le jeu qu'elle a créé, The Sumerian Game, il a finalement, rapidement été oublié. D'ailleurs, je vous dis, c'est pas pour rien qu'on n'a aucun code du jeu, on n'a rien retrouvé. C'est un jeu qui a été oublié pendant longtemps. Mais c'est un peu normal en fait, parce qu'il avait été créé dans le cadre de recherche de nouveaux usages éducatifs dans l'informatique, pas pour divertir les gens, donc il n'avait à aucun moment pour objectif de devenir populaire. Alors quand l'industrie du jeu vidéo va commencer à prendre forme dans les années 70, on aura déjà oublié ce jeu, puisqu'il y a d'autres pionniers qui vont débarquer. C'était juste une petite expérimentation, le jeu de ma belle, The Sumerian Game. Un truc créé par une historienne et 2-3 développeurs dans la campagne pour un tas de petits gosses en zone rurale. Mais aujourd'hui, avec le recul, on comprend évidemment que ce jeu a été pionnier dans le milieu. Il est même d'ailleurs maintenant souvent vu comme l'un des jeux ayant eu le plus d'influence dans le monde vidéoludique au total. A une époque où les jeux vidéo n'existaient pas tels qu'on les connaissait, Mabel a créé un vrai jeu de stratégie, de gestion et de construction, mais pas que puisqu'elle a aussi été la première à créer ce qu'on va aussi maintenant appeler un jeu narratif, donc un jeu en fait où on va se servir du jeu pour raconter une histoire. Encore une fois, maintenant ça vous paraît banal puisqu'on a l'impression que tous les jeux vont raconter des histoires, mais à l'époque ça ne l'était pas. Et cette histoire en plus était évolutive en fonction du comportement des joueurs. Et mieux encore, dans une mise à jour de 1966, Mabel va implémenter à des moments clés du jeu des diaporamas qui seront synchronisés avec des enregistrements audio sur cassette et qui vont se lancer automatiquement en début de chaque partie ou entre certaines questions. Et si vous comprenez où je veux en venir, oui, c'est bien la naissance des cinématiques dans les jeux vidéo finalement. Et surtout The Sumerian Game, je ne sais pas si vous l'aurez compris, mais c'est le tout premier jeu créé à partir d'un texte écrit sur un ordinateur entièrement électronique. Donc ma belle Addis a donc... Donc participer grandement, très grandement même, à la création du premier jeu PC. Et en créant les mécaniques à l'intérieur du jeu, que ce soit dans le récit ou dans la façon de jouer, on peut même dire qu'elle est la première game designer de l'histoire, à une époque où le métier n'existait même pas. Mais quand je vous disais que c'était créer une expérience, on n'est pas complètement à côté. Comme je vous l'ai dit un petit peu plus tôt, Mabel ne va pas du tout continuer dans l'univers du jeu vidéo. Le but de son intervention dans ce programme, c'était purement éducatif. puisqu'il s'agissait d'apprendre à ses élèves les principes économiques de base et leur faire apprendre leur cours d'histoire. Et donc elle n'a pas eu plus de volonté ou d'envie de développer ce truc-là. Elle était très attachée à la transmission de l'histoire et donc elle restera prof jusqu'à sa mort à 92 ans. Et le jeu, lui, malheureusement, n'aura de reconnaissance qu'à titre posthume. Et bien sûr, maintenant, on est conscient de... tout ce qu'il a apporté. Mabel a aussi fait beaucoup d'interviews, elle a écrit beaucoup de livres d'histoire et elle était très attachée à la transmission orale puisqu'elle disait que les histoires orales racontées avaient plus de valeur que les faits. Et aujourd'hui, pour finir, elle reste la première femme à être créditée comme co-créatrice, level designer et scénariste d'un jeu vidéo. Le pire, c'est qu'elle ne le sait même pas. Et si ça, c'est pas incroyable, je sais pas ce qu'il vous faut. Donc, si vous avez dans votre entourage des jeunes filles qui ont envie de se lancer dans le jeu vidéo, dans une carrière dans le jeu vidéo, encouragez-les. On a vraiment besoin d'elles. Sur ce, je vous laisse. Et moi, je vais aller me faire une petite partie. Je vais aller gérer ma ferme, planter des panais et ça va être super. On se retrouve dans le prochain épisode de Mesdames. Et je vous dis à plus. Salut !