- Speaker #0
Bienvenue sur Mixit On Air, où la tech rime avec l'éthique. Je suis Agnès.
- Speaker #1
Et moi, je suis Audrey.
- Speaker #0
Et à chaque épisode, nous plongeons dans les coulisses de la conférence Mixit pour vous faire découvrir les innovateurs, les innovatrices qui façonnent notre avenir numérique. Et aujourd'hui, on a le plaisir d'accueillir Thibaut Prévost, journaliste technocritique indépendant et auteur d'un essai intitulé « Les prophètes de l'IA » . Et avec lui, nous allons parler de mouvements politiques à l'œuvre derrière l'IA.
- Speaker #1
Alors Thibaut, bienvenue sur Mixitonair.
- Speaker #2
Merci de me recevoir Audrey, merci.
- Speaker #1
Donc tu viens de nous faire une superbe keynote que tu as intitulée « L'AGI n'aura pas lieu » et tu nous expliques que tout ça est un espèce de mythe en fait qui sert plutôt à... dissimuler un projet politique littéralement, en focalisant justement le débat sur des risques existentiels, futuristes, avec l'IA qui va détruire l'humanité, etc. Est-ce que ces milliardaires, acteurs de la tech que tu as baptisés prophètes de l'IA, réussissent pas à surtout un tour de passe-passe qui est un peu génial, qui est de nous servir un espèce de futur comme ça absolument cauchemardesque et qui nous empêche de... penser, de réfléchir et surtout de parler des problèmes immédiats comme le vol de données, la précarisation des travailleurs du clic, etc.
- Speaker #2
Je pense qu'effectivement, tu t'as très bien cadré le double discours apocalyptique que j'ai chroniqué dans Les prophètes de l'IA, qui d'ailleurs, aujourd'hui, n'a plus vraiment cours parce qu'on entend beaucoup moins la partie doomer, donc la partie de l'IApocalypse, la partie cauchemardesque du scénario, au profit d'un techno-optimiste pur et dur et vraiment totalement débridé maintenant. Mais à l'époque où j'écrivais ce livre, cette double apocalypse avait la même fonction que dans la religion chrétienne, l'existence du paradis et de l'enfer. C'est-à-dire que dans les deux cas, ça implique une inévitabilité de la présence de Dieu. Avec l'IA, transposer à l'IA, c'est la même chose. C'est-à-dire qu'on ait un scénario paradisiaque ou infernal, qu'on ait un scénario de transcendance ou d'annihilation, ça implique que l'arrivée... du dieu machine, de l'intelligence artificielle générale, est inévitable. Et ensuite, ça a des conséquences, comme tu disais, qui sont très concrètes. Déjà, ça permet d'entretenir la hype en surévaluant les compétences de ces systèmes. Ensuite, ça permet, eux, de les cimenter comme une forme de caste de mages qui seraient les seuls dépositaires du mystère technique. Et donc, ça permet de tenir à distance les régulateurs parce que ce qu'ils nous répètent à longueur de journée, ce qu'ils nous répètent à longueur de journée, en 2023-2024, Altman, Amodei, Elon Musk, c'était que si on les laissait faire exactement ce qu'ils voulaient faire, tout se passerait bien et on atteindrait un paradis cosmique, technique, d'abondance universelle, etc. Mais par contre, si on se mettait en travers de leur chemin d'une manière ou d'une autre, notamment via la régulation, mais pas que, notamment sur des questions de propriété intellectuelle, sur des questions de droit du travail, si on empêchait leur entreprise d'extraction et d'exploitation généralisée du vivant, Et bien là, ça allait nous retomber sur la tronche et le risque n'était pas un petit risque, parce que c'était l'annihilation pure et simple de l'espèce humaine. Donc, cette double apocalypse, ce discours-là, cette IA qui n'existe pas en fait, elle a plein de fonctions, je viens d'en citer quelques-unes, aussi notamment le fait d'attirer des capitaux, mais comme tu dis, en nous vendant, en nous forçant collectivement à regarder vers un futur hypothétique, il force notamment la presse. les régulateurs, les pouvoirs publics et le grand public, à se désintéresser des enjeux matériels ici et maintenant, qui est l'exploitation généralisée, comme je le disais, du vivant, des matières premières et la prolétarisation de pans entiers de l'humanité.
- Speaker #0
En se focalisant, en focalisant le débat en fait sur ces risques-là, tu peux juste faire un petit aparté sur le long-termisme, parce que je pense que c'est celui qui est le plus compliqué en fait à cerner.
- Speaker #2
Ouais, alors le long-termisme, donc en fait il faut comprendre qu'il y a... Un cadre qui a été formalisé par un chercheur qui s'appelle Émile Torres, qui c'est un acronyme assez dégueulasse, qui s'appelle TESCRIL, et ça liste toutes les idéologies qui sont actuellement mêlées, hybridées par la Silicon Valley. Mais ce qu'il faut retenir, c'est la base, elle est transhumaniste. Donc le transhumanisme, c'est la conviction que l'être humain doit revenir, que l'être humain sous sa forme actuelle est imparfait, et que la technoscience... peut l'aider à se rapprocher du divin en quittant son corps, en devenant immortel et en devenant un pur cerveau. A partir de là... On a une idéologie qui s'appelle l'altruisme efficace, qui naît dans les années... début des années 2010. Et à la base, ça part plutôt bien, parce que ces deux personnes, Toby Horde, et je ne sais plus le... j'ai oublié le nom, qui veulent utiliser des méthodes d'évaluation qui sont habituellement utilisées en finance, pour évaluer les causes humanitaires. Donc eux, ils disent, en fait, on en a marre, on a des biais de sensibilité qui nous font donner à des causes qui sont pas les plus efficaces possibles. Donc on va... essayer d'évaluer l'efficacité réelle de chaque dollar donné. Et donc, il commence en disant, voilà, on a fait notre premier rapport, on s'est rendu compte que la chose la plus efficace que vous pouvez faire par dollar, c'est financer des filets antipaludistes, enfin des mousquetaires, des moustiquaires, c'est financer des moustiquaires antipaludéennes. Donc voilà, pourquoi pas ? Sauf que, assez rapidement, ça dérape, parce que cette idéologie devient tautologique, c'est-à-dire qu'elle se met à se regarder elle-même et à pousser ses curseurs utilitaristes toujours plus loin. Et sous l'influence de gens comme Nick Bostrom, de transhumanistes et tout, il commence à se dire que finalement, la chose la plus importante à financer, c'est même pas une chose ici et maintenant, c'est l'intelligence artificielle, parce que c'est la technique qui va permettre de débloquer, de unlock un futur d'abondance où il n'y a plus aucune maladie, et où il y a l'immortalité, où il y a la conquête cosmique. Et donc du coup... Toutes les causes de souffrance de l'ici et du maintenant n'ont plus aucune importance. Et donc c'est à ce moment-là que quelqu'un comme William MacAskill, qui est la grande figure philosophique qui vient d'Oxford, de l'altrisme efficace, lui baptise ça le long-termisme. Parce que c'est l'idée, c'est pas juste penser à long terme, comme par exemple pouvaient le faire, il me semble que c'était les aborigènes d'Australie qui avaient ce principe des sept générations suivantes, pour la conservation des ressources. Eux, ils pensent long-termisme par le dépassement, en fait, au nom de l'extraction illimitée des ressources. Donc on est vraiment sur une espèce d'inversion des valeurs, où ils se disent, et là-dessus je reprends Nick Bostrom, transhumaniste convaincu et long-termiste, qui lui disait, par rapport à la création de l'IA, les épidémies, les guerres, et même une guerre nucléaire, ne sont que des vaguelettes à la surface du temps. C'est ce qu'il disait. Et en fait, sous prétexte de faire le bien pour l'humanité... Ces gens-là se retrouvent à nous expliquer que la souffrance humaine contemporaine n'a aucune importance par rapport aux potentiels humains qui naîtront dans des stations orbitales au prochain millénaire. Et en fait, on est sur quelque chose qui est d'une sociopathie absolue et qui, par corollaire, absout tous les... absout moralement tous les PDG de la tech parce que tout devient justifié au nom d'un avenir hypothétique. C'est-à-dire que la création massive de data centers partout dans la planète avec l'empreinte énergétique terrifiante que ça inclut devient en fait une cause noble quasiment qui est mise au service d'un futur hypothétique. Et donc c'est une espèce d'entreprise un petit peu comme les indulgences à l'époque de la chrétienté où en fait c'est une philosophie sur mesure qui permet d'excuser, d'expliquer et même d'annoblir. les comportements prédateurs des champions du capitalisme.
- Speaker #1
Qui d'ailleurs, on le voit très bien avec l'altruisme efficace, puisque tu expliques que leur principe c'est de dire vous prenez les tafles les mieux payées et vous reversez 10% de vos revenus aux altruistes efficaces, quitte à prendre des jobs qui détruisent la planète. Ce ne sont pas les gens les plus rationnels du monde.
- Speaker #2
En fait, ils sont rationnels, mais ils sont rationnels... d'une manière sociopathe. Effectivement, ce programme-là s'appelle Earn to Give. Et donc, on a eu William MacAskill, assez rapidement, au début des années 2010, qui va devant un parterre d'étudiants en commerce ou de jeunes traders et qui va leur dire, allez à Wall Street, allez faire des millions et venez les redonner derrière aux altruistes efficaces. Et qui, du coup, il a déjà défendu Bill Gates, par exemple, comme l'un des meilleurs altruistes efficaces de la planète. En fait, il faut se rendre compte que l'affiliation idéologique de l'altruisme efficace, c'est Peter Singer, qui est peut-être le philosophe utilitariste le plus connu. Et ce type-là, il est super connu pour avoir défendu le véganisme, mais il est aussi beaucoup moins connu pour avoir écrit un bouquin qui s'appelle Shoot the Baby Leave, où il défendait l'eugénisme et il défendait le fait de tuer tous les enfants, les nouveaux-nés, qui présentaient... des handicaps, des déficiences, parce que l'idée, c'était d'être utilitariste, donc de maximiser la potentialité de l'espèce humaine. Et donc, c'est des gens qui sont sous couvert d'efficacité, qui sont en fait complètement inhumains.
- Speaker #0
Est-ce que je me trompe si je dis que parmi ces altruistes efficaces, on n'aurait pas Dario Amodei, le créateur d'Anthropique ?
- Speaker #2
Absolument, oui, absolument. Donc, Dario Amodei et sa sœur. dont je n'ai plus le prénom. Mais voilà, les deux à Modèles sont des gens qui viennent de l'altruisme efficace et qui, il faut savoir que les altruistes efficaces, par rapport à des techno-optimistes, sont plutôt, eux, sur un régime de prudence, parce qu'ils ont plutôt peur que la machine, justement, crée une apocalypse. Et donc, c'est peut-être la dernière faction, vraiment doomer, aujourd'hui, qui entretient ce scénario d'annihilation potentielle. Mais pour le coup, chez Amodei, il y a une sincérité. On peut se poser la question de la sincérité d'Altman quand il défendait à la fois le paradis et l'enfer. Pour le coup, Amodei a toujours plutôt défendu l'enfer que le paradis, plutôt averti sur ça. Et donc il est sincère dans sa croyance qu'il faut déployer la machine avec la plus grande des prudences. Et il est sur un principe de précaution. C'est pour ça qu'ils ont récemment discuté avec des responsables chrétiens. de la possibilité que Claude soit ou non, et ou non, une âme dans la chrétienté, c'est pour ça qu'ils ont embauché ouais ouais, ça c'est tout récent c'est la semaine dernière, ils ont embauché une philosophe aussi je crois qu'elle est française aussi dont le travail c'est d'élever Claude comme un enfant et de lui apprendre des concepts de moralité ils sont vraiment très très carrés sur l'idée de l'alignement moral et tout mais c'est pareil, ça c'est un truc que j'ai pas pu en parler pendant la keynote mais Merci. La notion d'alignement, politiquement, elle est à la fois absurde et à la fois extrêmement élitiste. C'est-à-dire qu'on retrouve une nouvelle fois dans l'histoire des sociétés des gens qui représentent l'élite occidentale bourgeoise, extrêmement éduquée, qui a la prétention de venir parler au reste de l'humanité en disant on va aligner l'IA sur des valeurs humaines et qui s'arroge le droit et le monopole de définir quelles sont ces valeurs humaines. Et qui ne se posent même pas la question. Il y a une majorité de la population qui ne vient pas des Lumières, qui ne vient pas de la chrétienté, qui ne vient pas de ce rapport au monde. Par exemple, un truc très intéressant, c'est qu'on sait assez peu de choses sur la communauté idéologue IA chinoise. En tout cas, moi, j'en sais assez peu de choses parce que je ne parle pas mandarin. Mais on a appris, j'ai lu un papier récemment qui était formidable, qui avait été traduit en anglais, qui expliquait que les Chinois, par exemple, l'AGI n'est pas une question. Ils s'en foutent.
- Speaker #1
Ah, alors on va juste redéfinir rapidement l'AGI.
- Speaker #2
L'AGI, donc la course à l'intelligence artificielle dite générale, qui est une machine hypothétique qui devrait égaler l'intelligence humaine et un jour dépasser l'intelligence humaine, qui est le but avoué de toutes les grosses boîtes d'IA américaines aujourd'hui, et de l'Occident de manière générale, de l'Occident Tech. Et en fait, il n'y a pas du tout d'universalité de ce cadrage. C'est un cadrage qui est extrêmement relatif culturellement. Et par exemple, la Chine, qui est la deuxième puissance mondiale en termes d'IA, s'en fout complètement. Et donc, la question de l'alignement des valeurs et l'alignement des machines sur des valeurs universelles et humaines, bonne chance. Ce que la philosophie nous apprend, c'est justement qu'il n'y a pas d'universalité des valeurs. Et moi, quand je prends ça avec un prisme marxiste, c'est que il n'y a pas d'universalité des valeurs et que les valeurs sont toujours les reflets des organisations sociales et des rapports de pouvoir qui gouvernent notre existence matérielle. Donc, c'est impossible. Et donc, Amodei, qui court après ce truc-là, Ils courent après une chimère, en fait.
- Speaker #1
Oui, alors c'est intéressant parce que, justement, tu vois, une des questions qu'on avait, parce qu'il y a eu une actualité ces derniers mois au niveau d'Anthropic, où réellement, ils se positionnent... On a envie de dire qu'il y a un peu le good cop et le bad cop. Il y a Anthropic qui est le good cop et qui dit, ben non, moi, je ne vais pas collaborer avec l'armée américaine, je ne suis pas OK pour débrider mon IA et qu'ils en fassent ce qu'ils veulent. Il y a récemment Mythos qui a fuité et ils disent non, on ne va pas le sortir parce que trop puissant, trop dangereux. Ils ont aussi lancé le projet Glasswing. Donc Glasswing, c'est une initiative de cybersécurité et ça doit, donc c'est en collaboration avec des grands acteurs tech, et ça doit permettre de patcher toutes les failles critiques avant que l'IA puisse justement permettre de les exploiter. Et on a quand même envie... On a envie d'y croire, tu vois, à ce rôle de good cop qui s'assigne pour le moment. Est-ce que pour toi, on peut leur faire confiance ? Est-ce qu'ils vont y arriver ? Est-ce que ça te semble ?
- Speaker #2
Ah ben non, moi, je poursuivre la Silicon Valley depuis une quinzaine d'années. J'ai atteint un niveau de suspicion a priori sur tout ce que dit la Silicon Valley. Et j'ai absolument pas envie d'y croire sur l'histoire de Mythos et de Glasswing. C'est-à-dire que déjà, parmi le répertoire d'action, marketing et hype, Ils l'ont même pas inventé parce que OpenAI avait fait la même chose avec GPT-2 à l'époque. Ils avaient dit en gros on a inventé un truc incroyablement puissant, on peut pas le sortir, donc on va le sortir partiellement, puis on va le montrer à 2-3 journalistes, dans des conditions... Il y a eu une mise en scène assez dingue, ils avaient airgapé des ordi, enfin c'était en gros si ça sort c'est Satan qu'on lâche sur l'humanité. D'ailleurs c'est intéressant, on vit dans un monde médiatique et politique qui... qui entretient une amnésie collective et qui nous empêche de recontextualiser historiquement des choses. Mais la tech, souvent ce qu'on prend pour une première, c'est déjà produit quelques années avant, voire une dizaine d'années avant. Il y a un répertoire d'action marketing qui est toujours le même. Pour revenir du coup à Mythos et Glasswing, moi ma première réaction par rapport à ça, c'est qu'ils ont créé une boîte noire géante et que c'est exactement pour des scénarios comme ça qu'il faut qu'on se batte. pour que les pouvoirs publics, pour que la puissance publique reprennent la main sur cette chose-là. Parce que le grand absent de tout ça, c'est le régulateur public, c'est l'État. C'est-à-dire qu'on a une entreprise qui va discuter avec d'autres entreprises sélectionnées, qui sont tous des mastodontes de la technique, sur la meilleure manière de patcher, peut-être, imaginons que ce soit vrai, mais de patcher peut-être les architectures systèmes planétaires. Ce n'est pas à eux de prendre la décision, en fait. Et c'est pas parce qu'ils ont développé un outil qui le permet que c'est à eux de prendre la décision et de s'arroger le droit. C'est clairement une question de gouvernance, c'est clairement une question de délibération démocratique. Et à un moment, quand on voit des abus comme ça, moi ça me donne envie de nationaliser.
- Speaker #0
Justement sur les régulations, on oppose souvent le modèle américain libéral, prophétique, au modèle européen qui serait plutôt régulateur. Est-ce que tu penses que l'Europe a une vraie carte à jouer avec une dérégulation ? Ou alors... une IA plus éthique ? Est-ce qu'on peut vraiment parler d'IA éthique ? Je ne sais pas. Ou est-ce que tu penses que c'est complètement inusoire par rapport à la puissance de ces géants-là ?
- Speaker #2
Alors je pense deux choses. Je pense que déjà, encore une fois, c'est un hold-up sémantique extraordinaire que d'avoir réussi à présenter la situation comme les Etats-Unis sont des dérégulateurs et l'Europe est une puissance régulatrice, parce que dans les faits c'est exactement l'inverse qui se passe. C'est-à-dire que l'Europe, Trump, c'est pas moi qui le dit, c'est Mariette Schack qui a écrit un très beau bouquin qui s'appelle The Tech Coup, qui est une ancienne eurodéputée. qui maintenant travaille dans une université américaine sur les questions de gouvernance et de politique de la tech. Et elle vient de publier un truc dans le Financial Times, il y a deux semaines, où elle expliquait que Trump est le régulateur en chef. Et en fait, qu'on soit encore, que les États-Unis de Trump arrivent encore à nous convaincre qu'ils font du capitalisme de libre marché, alors qu'ils font du capitalisme d'État à la chinoise, en réalité, c'est-à-dire que Trump, aujourd'hui, a fait prendre une participation de 15% des États-Unis dans Intel. a fait prendre une participation, plusieurs participations, dans des entreprises de terres rares et de métaux géostratégiques, enfin stratégiques. Et les Etats-Unis sont un pays qui n'a jamais hésité à rendre illégal ou illégaux les concurrents un peu trop puissants des services américains, notamment chinois. C'est-à-dire que... Quand BYD a commencé à venir grignoter Tesla, BYD a été interdit pour des raisons de sécurité nationale. Quand Huawei a commencé à venir talonner, voilà. À chaque fois, en fait, ils sortent la carte de la sécurité nationale pour interdire la concurrence. Et aujourd'hui, Trump, et l'exemple d'Anthropic nous le montre, c'est-à-dire qu'en fait, il régule à mort ces entreprises. C'est-à-dire que soit tu viens avec nous et tu accompagnes, tu mets ton infrastructure de calcul au service du projet technofasciste de Trump, et à ce moment-là, tout s'ouvre à toi. L'argent public, les contrats d'armement, la protection légale, l'impunité légale, la destruction des régulateurs aux Etats-Unis. Mais si tu décides d'aller contre le régime à ce moment-là, on te détruit. Et ça, en fait, c'est une politique... Oui, c'est un capitalisme d'État. Ça revient quasiment à une économie dirigée qui est quasi soviétique. Et inversement, on nous présente l'Europe, et l'Europe aime se voir comme la grande régulatrice, parce qu'elle a sorti quelques textes, il faut le reconnaître. Le RGPD, c'était une grande victoire. Le DSA, j'imagine que ça va changer les choses. Là, on s'éloigne un peu de mes compétences. Par contre, ce que je sais, pour l'avoir chroniqué dans les prophètes de l'IA, c'est que l'AI Act est une farce.
- Speaker #1
C'est une farce, d'autant plus qu'au départ, il y avait vaguement quelque chose, et très rapidement, le texte s'est retrouvé vidé de sa substance, notamment à l'initiative de Mistral.
- Speaker #2
Alors oui, Mistral, ça devrait être étudié dans... S'il y a des écoles de lobbyistes, ça devrait être étudié dans ces écoles-là.
- Speaker #0
Alors tu peux expliquer, justement ?
- Speaker #2
En quoi toi, je ne suis pas un spécialiste de la politique européenne, donc si ça se trouve, je suis exalté par un truc qui s'est déjà produit, j'en sais rien. Ce qui s'est produit, concrètement, c'est que Mistral, au moment de les négociations sur l'AIA Act, Alors que les choses étaient à peu près ficelées, la France a fait blocage avec l'Allemagne, qui avait aussi son propre champion de l'IA, dont je ne me rappelle plus le nom parce que je pense qu'ils ont été avalés par la Silicon Valley. Mais la France a présenté Mistral comme en gros un David contre Goliath. Il fallait absolument qu'on allège les régulations de l'IA Act pour pouvoir rester compétitif par rapport au géant de l'IA de l'autre côté de l'Atlantique. Donc Mistral a fait un peu le tour des plateaux, sachant qu'on avait Cédric O, qui est l'ancien ministre secrétaire d'État au numérique de Macron, qui était leur lobbyiste en chef. qui vient de la Macronie, donc voilà, c'est un lobbyiste parfait. Et... Donc, ça a convaincu. La France a quand même fait blocage pendant, il me semble, deux mois avant qu'elle interdisait que le texte soit signé en l'état. Une fois que la situation s'était bloquée et que le texte a été un peu plus encore vidé de sa substance, donc on était très contents, on a sorti le champagne, on a expliqué qu'on protégeait nos champions potentiels de l'IA. Une semaine après, Mistral a annoncé un partenariat avec Microsoft. qui prenait une part significative de son capital. Je ne veux plus exactement dire 2%, parce que je n'ai pas de diffamation, mais qui prenait une part significative de son capital. Et les systèmes de Mistral, en échange, allaient tourner sur Azure. Et donc, en fait, on s'est retrouvé avec un espèce de cheval de Troie qui était, à mon sens, inédit dans le répertoire d'action du lobbying de la tech, où une entreprise européenne a été instrumentalisée. Mais c'est... Encore une fois, je ne suis pas dans leur tête, mais... à mon avis, ils l'ont fait quand même avec plaisir. C'est-à-dire qu'ils se sont auto-instrumentalisés au service de la tech. En tout cas, ils étaient en train de négocier avec Microsoft. Ça, c'est certain. Ce contrat-là, au moment même où ils défendaient leur indépendance. Au moment même où ils défendaient leur indépendance. Donc, ouais, c'était inédit, en tout cas, dans l'histoire du lobbying de la Silicon Valley en Europe. Ça, c'est sûr.
- Speaker #0
Et tu vois un rôle de l'Europe ou pas, du coup ? Sur, alors, régulation peut-être pas, mais en tout cas, sur un côté plus activiste. Enfin, je sais pas.
- Speaker #2
Ouais, je pense qu'on a quand même des leviers. Alors à l'échelle européenne, c'est très compliqué. À l'échelle des États, on peut refuser, on peut essayer de faire des modèles frugaux. Ça, c'est vraiment le plus réformiste que j'accepterais de défendre. Non, mais après, voilà, la nationalisation, la nationalisation de datacenters, par exemple, le fait que, sur des questions de souveraineté, l'État français annonce passer chez Linux... Des sanctions économiques aussi par rapport aux droits d'auteur, tout simplement. On a très bien su le faire, on a tout un arsenal juridique en France, quand il s'agit de tomber sur des sites de streaming ou sur des sites de streaming de sport illégal, quand il s'agit d'envoyer des clients peer-to-peer en taule parce que les ayants droit, les grandes majors n'ont pas aimé, on a en fait un arsenal juridique de surveillance et de punition pour ces questions d'ayant droit. On ne les applique pas au cartel de l'IA. C'est quand même étonnant. C'est quand même étonnant. On ne peut pas attendre grand-chose, en tout cas en France, d'un président qui a annoncé qu'il mettrait 110 milliards d'euros pour des data centers. Mais ça, c'est pareil. Il y a un moment où la question, on en parlait plus tôt, mais un des seuls avantages de la radicalisation du projet techno, c'est la clarification des lignes politiques. C'est-à-dire que beaucoup de gens en France, bientôt, vont très vite comprendre... concrètement ce que ça signifiait quand on leur disait fin du monde, fin du mois, c'est la même chose. Quand on leur dit que la crise écologique, elle ne se résoudra que par l'anticapitalisme, ils vont le comprendre très rapidement quand un data center va s'installer à côté de chez eux, qu'ils ne vont plus pouvoir dormir à cause des vibrations, parce que ça fait un bruit de malade mental, ça fait un bruit de drone. S'ils veulent voir leur futur, ils n'ont qu'à aller voir du côté de Ludun County en Virginie, qui est la plus grosse, ça s'appelle Data Center LA. Il y a 200 data centers qui sont agglutinés les uns sur les autres. Et donc les résidents vivent en enfer.
- Speaker #1
Et puis il y a tous les problèmes. Alors nous en France, on est peut-être un petit peu plus à l'abri que ça, mais aux Etats-Unis, le marché de l'électricité étant particulièrement dérégulé, c'est le Far West, donc tu te retrouves avec des villes qui, par moment, n'ont plus accès à l'électricité. Ça veut dire que les hôpitaux sont obligés de tourner sur les générateurs, Que si t'es à la maison avec un respirateur, tu peux plus... respirer littéralement. Il y a aussi toute la question bien sûr des ressources en eau puisque c'est des installations qui s'accaparent l'eau donc les problèmes vont être concrets très très vite. Bien sûr,
- Speaker #2
bien sûr. Au Royaume-Uni il commence déjà à y avoir des trucs ou il y a des trucs qui sont sortis sur le fait que le contribuable britannique paye plus cher son électricité pour que les boîtes de la Silicon Valley, elles, ne le payent pas alors que c'est elles qui... Il y a des choses assez délirantes et puis comme il y a Gauthier Roussy qui recile qui vient de sortir un super texte sur ce qu'est un data center. Et il disait que c'est le pire des deux mondes, parce qu'en réalité, c'est une matérialité, donc avec tous les effets délétères de la matérialité sur le vivant et sur la qualité de l'existence. Mais par contre, d'un point de vue du produit, d'un point de vue de sa taxation possible, ça se comporte comme un actif immatériel, donc ça se comporte comme une banque d'investissement. Et en fait, il dit que c'est non seulement un truc qui vient s'installer chez toi, et qui va très concrètement te pourrir la vie, matériellement. Et en plus, c'est quelque chose qui va très peu bénéficier à l'État parce qu'en fait, les bénéfices ne sont pas taxables, parce que c'est de l'immatériel. Donc en fait, on est vraiment sur le pire des deux mondes.
- Speaker #0
Gauthier, il avait fait un super article sur la pénurie d'eau à Taïwan. Voilà,
- Speaker #2
mais il y a plusieurs projets qui sortent. Je pense qu'il va falloir se rendre compte que le data center potentiellement peut devenir, selon moi, le symbole de cette aire peu importe comment la nommera dans l'histoire mais de cette ère où le capitalisme, le techno-capitalisme est devenu le techno-fascisme et a complètement lâché la rampe dans sa lutte contre le vivant. Et je pense que vraiment l'incarnation de ce nouvel ordre mondial, qui est la fin de l'ordre mondial organisé autour des hydrocarbures, ça va être le data center. Et je pense que le data center sera la personnification.
- Speaker #0
Alors je vais citer deux initiatives. Bien mérité. Le nuage était sur nos pieds. C'est un collectif plutôt dans le sud de la France. Ils font un événement juste après Mixit. Il y a David de Génération Numère qui va y aller. Donc voilà, à souligner quand même leurs actions contre les data centers. Énorme travail.
- Speaker #2
Énorme travail du nuage.
- Speaker #0
Et sur Mixit, on a invité De Fleur aussi. C'est un collectif qui essaye de proposer des services numériques sans data center. Voilà, donc petite... pubs,
- Speaker #2
sur des initiatives qui,
- Speaker #0
à mon avis, sont importantes.
- Speaker #2
À fond, ils ont tout mon soutien. Le Nuage en particulier, ils viennent de sortir une carte interactive de tous les projets de data center en cours ou terminés. Très compliqué à faire. Donc, vraiment, big up à elles et à eux, parce que c'est un super boulot.
- Speaker #0
Nous arrivons à la fin de cet échange passionnant. Et avant de te laisser partir, on a une tradition sur Mixitoner. partager avec nos auditeurs et nos auditrices une ressource incontournable. Donc ça peut être un site, un auteur, une autrice, un outil qui t'inspire pour une tech un peu différente.
- Speaker #2
Il y en a plein en fait. Alors ça va être des newsletters, des choses comme ça. En France, on a la chance d'avoir, je ne peux pas en citer un ou une, parce qu'on a la chance d'avoir, c'est plutôt des noms, on a la chance d'avoir des super technocritiques en France. Donc je pense à Mathilde Saliou, Anastasia Adjadji, Olivier Tesquet, Hubert Guillot. Voilà. Grégoire Barabé sur le temps, c'est des gens, ils se reconnaîtront. Et voilà, il faut aller les encourager, il faut aller suivre leur newsletter, et c'est des gens qui étendent le cerveau, qui donnent des clés de compréhension, qui sont très très précieuses.
- Speaker #0
Et puis nous, on va citer tes livres.
- Speaker #1
Les prophètes de Léa, aux éditions Luxe, qu'on vous recommande vraiment chaudement, qui vous aident à et Le savoir, c'est le pouvoir. Ça vous aide à reprendre la main sur tout ça.
- Speaker #0
Tu prépares autre chose ou pas, Thibault ?
- Speaker #2
Je prépare actuellement un essai que je suis en train de terminer sur la mutation technofasciste en cours aux Etats-Unis.
- Speaker #1
On l'achètera dès sa sortie. Et il y a Audrey qui a un grand sourire. Moi, je suis excitée depuis que je sais que le bouquin est en préparation. Merci infiniment pour ta participation aujourd'hui. Je rappelle à nos auditeurs et auditrices que vous pouvez retrouver la conférence complète de Thibault en replay sur la chaîne YouTube de Mixit. Si cet épisode vous a plu, n'hésitez pas à vous abonner et à partager le podcast autour de vous. Et d'ici là, gardez en tête que pour une tech éthique, il faut garder l'esprit ouvert et critique.
- Speaker #2
Merci beaucoup.