Speaker #0Le musée Sacem présente Bandes originales. Faire des films à Hollywood, c'est quelque chose de romantique ? Après avoir évoqué son parcours et la construction de son style de compositeur de musique de film, au moment de cet entretien, nous nous sommes plus loin de l'apogée de sa carrière, où il évoque la concrétisation de son rêve hollywoodien, mais aussi des difficultés et de la pression qu'elle engendre, tout en rendant hommage aux compositeurs mythiques qui ont influencé sa longue ascension.
J'ai toute la discographie de John Williams, je connais tout par cœur, évidemment. Il y a le dernier géant vivant, avec Molly Coney, qui est le seul qui a été moins prolifique. Mais Harry Potter, là aussi, ce sont des rencontres, des événements qui sont très importants. Parce que, de même qu'a été très important pour moi le premier enregistrement à Los Angeles, pour Siriana, avec un orchestre, dans un grand studio hollywoodien chez Sony, où justement John Williams s'est enregistré avec ses équipes techniques, avec des gens absolument fabuleux. Attaquer un film de cette nature comme Harry Potter avec le LSO à Londres, à Abbey Road, avec 100 musiciens, et être au pupitre tous les jours pendant quasiment 9 heures debout à diriger un orchestre aussi prestigieux avec tout le staff de Warner Brothers, les producteurs de tous les Harry Potter qui sont là en cabine qui attendent que vous les surpreniez, c'est un poids, c'est beaucoup, beaucoup de travail pour réussir à fabriquer ces films-là, donc ces musiques-là. Et c'est important de comprendre que les compositeurs que je cite, je ne les cite pas par hasard. Je les cite parce qu'avant d'être des compositeurs de milieu de film, ce sont des vrais compositeurs et des vrais chefs d'orchestre, tous. Tous dirigeaient leurs enregistrements. On pourra revenir d'ailleurs sur l'enregistrement parce qu'il ne faut pas oublier que... on écrit mais après on enregistre donc c'est vraiment la deuxième étape de notre travail une fois qu'on a réussi à à extirper l'image, un matériau qui devienne la musique on va l'enregistrer.
Si j'admire ces compositeurs c'est parce qu'avant moi-même de me considérer comme un compositeur, on parlait de maturité, les disques qui sont ici, qui sont par ordre alphabétique, qui partent, il y a tous les opéras en haut, puis tout le répertoire classique. Avant de me présenter à quelqu'un comme étant un compositeur, je mis beaucoup de temps, vraiment beaucoup de temps. Je crois que même avant 30 ans, je n'ai pas osé le dire. Parce que j'imaginais que je serais dans le rayon des D, dans une étagère, après Debussy ou de Louis-Édouard Hamel, ça me paraissait vraiment gonflé. Il fallait que j'en sois digne. J'ai un amour de la musique et un tel respect, presque une idolâtrie comme ça pour les compositeurs, et de fait pour le cinéma et pour les metteurs en scène, qui fait que pour moi ce n'était pas un job d'écrire la musique de film. Ça n'a jamais été un job. Je me suis jamais dit « Ah, c'est super la musique de film, c'est marrant ». On va sur les tapis rouges et puis on va dans les fêtes et puis on gagne plein d'argent et finalement c'est marrant quoi. Non c'est pas ça du tout, ça n'a jamais été ça et ce sera jamais ça. Et c'est pour ça que je tiens à écrire chaque note de mes partitions, qu'il n'y a pas une note qui ne soit pas sortie de mon studio dans un film. Voilà, pour moi c'est presque une fierté, c'est ridicule mais ce serait atteindre ma dignité de penser que je n'écris pas les musiques de mes films. Il se trouve que beaucoup de compositeurs, que d'ailleurs je n'appellerais pas compositeurs, font ce métier-là. Ils écrivent de la musique pour les musiques de films, enfin ils proposent de la musique pour les films, proposent des musiques pour les films qui ne sortent pas d'eux. C'est autre chose, c'est un job, on fabrique une espèce de... d'une équipe qui va fabriquer une musique de film, mais c'est pas ma technique et c'est pas ce que j'aime. J'évoquais tout à l'heure l'extra-sensibilité de Maurice Jarre, de Georges Delerue, ou même de John Williams avec l'image et ce talent, ce don qu'ils ont eu de trouver toujours la musique qui vient épouser les images qui bougent. Et je pense qu'évidemment je dois aussi avoir cette extra-sensibilité, d'abord parce que j'aime regarder, j'aime les œuvres visuelles, j'aime l'art visuel en général et je pense qu'elle fait aussi partie de la qualité nécessaire pour que des grands cinéastes fassent appel à vous. Ils comprennent que non seulement vous décortiquez la technique cinématographique, mais qu'aussi vous avez une sensibilité différente, vous avez une extra sensibilité, un sixième sens, qui fait que quand vous regardez une image, elle vous inspire, c'est un mot un petit peu vague et abstrait, mais elle déclenche chez vous en tout cas une émotion que vous pouvez retranscrire par la musique. Et puis, passé cette sensation, cette émotion-là, il faut comprendre que le métier de compositeur, d'abord, le métier de compositeur, comme disait Ravel à Mignon et Rosenthal, c'est très emmerdant. C'est de l'aube jusqu'au soir à sa table, on a mal au dos, on est cassé partout parce qu'on est courbé en deux, et puis difficile de finir l'enregistrement d'un film à Paris, prendre un avion pour Los Angeles, et avec le jet-lab, vous arrivez, vous sortez de l'avion, et vous avez déjà rendez-vous deux heures après pour voir un film, un premier bout à bout de trois heures et demie. Il ne faut pas vous endormir. Et puis après, on va vous poser des questions, vous demander quel est votre projet, qu'est-ce que vous pensez que vous allez pouvoir inventer. Et puis quand, par hasard malheureusement, le metteur en scène a changé d'avis, ou le producteur qui passe, ou le chef de la musique du studio, le head of music passe dans le studio et vous dit « Ah, ce passage-là, c'est pas terrible, il faudrait peut-être changer quelque chose » . Ça peut être très peu de choses, mais ça peut être 24 mesures. Et c'est énorme, énorme. Et il faut le faire tout de suite. Donc il faut avoir une technique et une oreille, et il faut être un musicien très très chevronné. J'essaye toujours de garder mon intégrité même quand il me fait changer quelque chose. Je pense que de toute façon, même les musiques que je change, elles m'appartiennent. Elles ressemblent à Alexandre Desplat, elles ne ressemblent pas à quelqu'un d'autre. C'est douloureux, ça peut être énervant, ça peut être plein de choses, mais on n'a pas le choix. Et j'ai vu Maurice Jarre le faire, j'ai vu d'autres compositeurs le faire, ce n'est pas que moi, c'est normal, ça fait partie du métier. de ce métier-là. C'est un métier difficile aussi pour ça. Et c'est peut-être aussi pour ça que certains compositeurs n'arrivent pas à l'accepter. Au bout d'un moment, ils ne supportent pas cette pression-là, ou cette privation de ses droits. Et puis, quand le metteur en scène me semble faire une erreur, je lui dis, j'hésite pas, ça ne me fait pas peur, je n'ai pas à avoir peur, je suis là pour le conseiller, je suis un conseiller musical, donc je lui donne mon avis, et il en fait ce qu'il veut, après, c'est son film. En général, si je pense que le film est moins bien, après les changements, je ne peux rien y faire, et c'est tant pis pour lui, son film est moins bien. Mais c'est mon avis. Lui, le metteur en scène, c'est son désir avant le mien. C'est normal. Donc, tout ça, en plus du fait que vous êtes français, que vous vivez à Paris. Donc, il faut aussi les convaincre que vous pouvez aller là-bas facilement. Et si vous vous installez là-bas trop vite, en même temps, vous êtes aspiré par le puits dans lequel il y a tant de compositeurs. Il y a un puits dans lequel on pioche en permanence. Il y a des centaines de compositeurs fabuleux. Donc si vous vous diluez dans ce puits, on vous oublie très vite. Donc, ça veut dire qu'il faut avoir la technique, avoir l'expérience, avoir le moyen de communiquer. Il se trouve que je suis bilingue parce que mes parents avaient étudié aux Etats-Unis et quand j'étais enfant, on parlait anglais. Mais je n'ai pas abandonné mes camarades européens, ni anglais, ni italien, ni français. Je continue à travailler avec eux, ce qui là aussi complique les choses. Donc oui, c'est beaucoup, beaucoup, beaucoup de travail, beaucoup de demandes et beaucoup d'exigences. Tout est question de désir. C'est une question de désir. Il faut vraiment avoir ce désir-là et ce fantasme-là. Il se trouve que presque inconsciemment, j'ai eu ce désir, parce que mes parents se sont rencontrés aux États-Unis, ont étudié aux États-Unis et ont quitté la Californie. Ils vivaient en Californie. pendant cinq ans. Donc quand j'étais enfant, j'étais bercé par la Californie, par leur rêve californien qui s'était interrompu parce qu'ils avaient choisi de revenir vivre en France. Tous leurs amis d'enfance, de jeunesse, étaient des Américains. Et les enfants de ces amis étaient mes amis quand ils venaient en France ou quand j'allais en Angleterre, je les rencontrais et on jouait ensemble. Ils étaient des petits Américains. J'étais élevé presque comme un mélange de petits grecs de petits français de petit américain parce que chez moi L'électroménager était américain, c'était ce que mes parents avaient dans leur maison. Je mangeais des cornflakes au petit déjeuner. On ne mangeait pas de cornflakes dans les années 60 en France. Donc c'est un truc aussi très fort qui est en moi, ce désir, ce fantasme californien d'une espèce d'Éden que mes parents avaient quitté. Plus la fascination du cinéma américain. Mais je sais que quand j'ai évoqué... La carrière hollywoodienne qui commençait à des copains qui m'avaient connu quand j'avais 20 ans, ils m'ont tous dit « mais tu disais toujours que tu ferais une carrière américaine, que tu écrirais pour des films américains ». Donc c'est aussi un désir accumulé, et puis cette fascination du cinéma américain et des compositeurs américains, évidemment. Donc pour revenir à la carrière, j'ai jamais eu de plan de carrière où ça me dit alors à cette date-là je vais faire ça et puis là je ferai ça, non. Tout est venu par capillarité, c'est toujours un monteur qui a entendu votre musique dans un film, qui en parle au metteur en scène avec qui il travaille, ou un metteur en scène qui parle à un autre metteur en scène, parce que les metteurs en scène se rencontrent et parlent beaucoup entre eux. C'est peut-être un producteur avec qui vous avez eu un très bon rapport, qui vous fait signe. et qui a envie que vous travailliez sur son prochain projet. Ça, c'est le réseau qui s'est fait par votre travail. Ce n'est pas un réseau qui tombe du ciel. Quand j'ai écrit mes premieres musiques de films, je ne connaissais personne dans ce milieu. Absolument personne. Je ne suis pas un enfant de la balle. Je ne suis pas un fils de quelqu'un qui était dans le cinéma. J'ai construit comme ça, petit à petit, des amitiés ou un respect avec des collègues de cinéma, d'autres cinéastes. Et puis, encore une fois, c'est le désir. Il faut pouvoir avoir du désir, sinon c'est horrible. Arriver dans un film, et ça m'est arrivé, parce que je m'engage parfois sur un scénario, avec des metteurs en scène que je ne connaissais pas, et d'arriver sur un film et voir le film terminé, et me dire comment est-ce que je vais faire, comment est-ce que je vais trouver l'inspiration, comment est-ce que je vais pouvoir inventer quelque chose que je n'ai pas fait, et puis trouver un interstice, quelque chose, créer une vibration. Ça peut être très difficile. Et donc voilà, c'est vraiment tous ces éléments réunis qui font qu'à un moment, je choisis de faire un film. Et je peux le dire officiellement, aujourd'hui, ça n'a jamais été pour l'argent. Parce que quand j'ai, évidemment... Non, mais quand je suis... Mais j'ai entendu cette question. déjà. Mais quand j'ai commencé à faire cette double carrière européenne et américaine, j'ai continué à faire des films avec des cinéastes sur des budgets qui ne pouvaient pas beaucoup me payer. Et on me proposait à Hollywood des films énormes, avec des salaires absolument dingues. Et j'ai refusé ces films-là pour travailler avec Stephen Furst sur The Queen, ou avec Gilles Bourdos, ou avec Jacques Audiard, ou avec d'autres metteurs en scène. Je m'en fous. Je gagne beaucoup d'argent à Hollywood. Je préfère faire des bons films. Donc une grosse connerie, je ne la ferai pas. Encore aujourd'hui.