Speaker #0Le calme extérieur de Bruno Coulais contraste avec l'intensité de son monde intérieur. Toujours au service du film, orchestrant toujours ses partitions, il révèle sa manière très personnelle d'écrire la musique. Dans cet entretien, il dévoile cette part d'ombre et d'incertitude, de doute et de questionnement. Les passages à vide sont terribles et en même temps... très très positif parce que c'est comme si le corps refusait à la place de l'esprit tout tous ces égarements et comme si il imposait à la tête de trouver de nouvelles voies plus proches des aspirations profondes de l'enfance. De la même manière, j'ai toujours trouvé que les succès étaient plus dangereux que les échecs. L'écho risque était un peu spécial parce que, comme je faisais beaucoup d'autres choses au moment de la sortie, je n'ai pas vraiment pris conscience. Et après que j'ai pris conscience du succès du film et de la musique. Le danger, c'est qu'avec les succès, on a l'impression qu'on sait faire les choses. Or, on ne sait jamais les faire. On est toujours une sorte de... enfin je crois, d'amateurs qui... et c'est important de... d'écrire une musique comme si elle était la première, de faire une orchestration, c'est pour ça que je ne crois pas du tout, moi les cours d'orchestration c'est une chose qui me... ou de compositions qui me sont étrangères parce que je pense que chaque pièce impose une orchestration nouvelle, une structure nouvelle. J'avais un grand défaut que je suis en train d'enrayer, mais c'est que, et notamment sur ces films, j'attendais le dernier moment pour écrire la musique. J'étais incapable de me jeter tout de suite sur l'écriture. Et plus j'étais jeune, plus c'était comme ça. C'était même terriblement angoissant parce que ça m'angoissait. Mais je ne pouvais pas. Donc parfois j'annulais les enregistrements. Ce n'était pas très confortable de travailler avec moi. Quand je n'avais pas d'idée, plutôt que de m'acharner, je sortais. Et du coup tout ce que j'entendais dans la rue ou une expo, je sais pas, un tableau, hop, ça pouvait me déclencher une idée musicale. Et là, alors là, j'écrivais mais souvent au dernier moment d'une façon un peu frénétique. J'ai fait ça toute ma... pas une bonne partie quand même de de mes débuts et un peu après quand même aussi après. Je ne saurais pas trop l'analyser, puis je ne pourrais pas faire de la psychologie de bazar, mais c'est une période où je prenais vraiment des risques de dingue. Il m'arrivait d'écrire deux jours avant l'enregistrement. Est-ce que j'aimais ça ? Je ne sais pas. Au fond, je pense que j'adore ce que je fais. La contrainte du temps est un peu angoissante pour moi. C'est-à-dire qu'on me dise, tel jour il faut enregistrer, ça me bloque un peu. Ce que j'adore, c'est quand on m'appelle au dernier moment. Vraiment, si on a 15 jours pour écrire la musique, je suis décomplexé. je m'y jette et souvent là j'ai des idées parce que je me dis que de toute façon on m'appelle tellement tard que la chute sera moins dure en tout cas plus justifié donc je puis si la musique n'est pas terrible on dira oui il n'a pas eu le temps donc j'ai mais aujourd'hui depuis quelques années, j'adore prendre mon temps, travailler chaque jour, parce que du coup... Je vis avec l'idée du film, mais je ne vis pas avec l'obsession d'être prêt. Donc j'essaie de partir le plus vite possible pour pouvoir d'abord rassurer le metteur en scène et me rassurer moi-même, quitte à changer totalement d'idée en cours de travail. Mais ça me permet de rentrer tout de suite dans la matière du film. Et du coup j'ai l'impression que j'évolue en même temps que le montage, donc que la musique prend sa forme en même temps que le film prend la sienne. Il y a un parallélisme entre les deux éléments qui est intéressant. En tout cas qui me rassure et qui me permet de travailler plus en profondeur, avec plus de temps, plus de recul et moins d'angoisse. Je ne compose pas sur le piano parce que sinon ce sont mes doigts qui me dirigent. Donc j'ai tendance plutôt à composer dans ma tête, puis je vérifie des choses au piano. Cela dit, maintenant que j'ai un très bon piano, j'ai envie de... Mais je me méfie quand même. On est assez paresseux quand on est au piano. Je pense que dans la tête, on a une vision et une audition plus vaste de l'orchestre. des timbres, on a plus d'idées, je trouve. Enfin, moi, en tout cas, mais je crois qu'il n'y a pas de règles. Moi, je suis très sensible au timbre du piano, donc ça m'éloigne de l'image sonore que pourraient dégager des instruments de l'orchestre ou des instruments solistes. Donc, au piano, je suis trop dans le timbre du piano. et loin de l'audition intérieure qui est nécessaire pour l'orchestration. Parfois, on peut aussi composer au piano, puis après orchestrer. Mais moi, j'aime bien avoir la première idée musicale avec les timbres réels, c'est-à-dire presque avoir, quand je commence à écrire, un semblant d'orchestration. que j'élabore plus après, enfin que je travaille plus après. Oui, c'est ça, ou sur une table, n'importe où. N'importe où, moi j'aime bien travailler. En fait, je suis très paresseux. Dès que j'ai des idées, je me dis qu'il faut absolument saisir ce temps-là, et donc dans un train, n'importe où, dans un café, je peux noter des choses. Ça me fait gagner beaucoup de temps. Parce qu'on était une famille très nombreuse et très bruyante. Et en fait, j'ai appris à m'isoler dans le bruit, même dans la musique. Il y avait chez moi beaucoup de musiques diverses. Maintenant, je suis un peu... ça doit être le fait de vieillir. J'ai besoin de plus de silence qu'avant. Avant, au contraire, le bruit, le monde extérieur, c'est une chose que je recherchais. Ça m'angoissait d'être seul et de... d'écrire comme ça, loin de tout. Mais c'est un muscle l'écriture musicale, comme l'écriture je crois tout court. Il m'est arrivé rarement de prendre 15 jours, 3 semaines de vacances sans écrire une note de musique. C'est très très difficile de revenir. C'est comme si c'était une chose musculaire, on n'a plus d'idées, plus de... Je ne sais plus par quel bout commencer. Plus on écrit, Et mieux on écrit, je pense. Plus ça va vite, plus on entend. Et puis la chance du musicien de film, par rapport à tous les musiciens qui n'écrivent que pour le concert, c'est d'être joué immédiatement. C'est-à-dire qu'on a à notre disposition des musiciens merveilleux. Ça donne un sacré apprentissage quand même. Vous vous retrouvez face à des orchestres, il faut aller vite, il faut s'adapter. C'est une sacrée école, la musique de film c'est une bonne école pour apprendre, l'orchestration notamment. Je sais pas, quand Bernard Herrmann fait Taxi Driver, c'est une orchestration incroyable. Et c'est une couleur musicale qui n'appartient qu'à ce film. S'il avait fait appel à un orchestrateur, à quoi ressemblait cette musique ? Comment commencer ? Dans quel ordre on met les choses ? Le jour où je ferais appel à un orchestrateur... j'aurais l'impression que vraiment j'ai abandonné quelque chose d'important. Mais j'en fais un principe absolu. Je préfère rater une orchestration, ça arrive, je préfère aller dans le mur, mais qu'au moins... Parfois on trouve des équilibres qui fonctionnent moins bien. Il y a tellement de paramètres qui rentrent en ligne de compte que... Le compositeur de musique de film doit adapter son écriture. à l'univers du film, mais aussi penser au studio dans lequel il va enregistrer, qu'une acoustique plus ou moins sèche ou au contraire très réverbérée, à tel interprète plutôt qu'à un autre. Tout ça est très, très important. Je dirais que quand un compositeur écrit pour le concert, il compose d'une façon un peu abstraite. C'est-à-dire qu'il compose une œuvre et puis Et puis après, cette œuvre est jouée dans beaucoup de salles de concert différentes et elle varie selon l'interprétation de chaque concert. Quand on enregistre, on écrit une pièce pour un film, on sait que cette pièce va être enregistrée, donc définitive. Donc il faut vraiment anticiper tous ces paramètres. Mais là, je vais écrire pour le Philharmonique de Radio France et le rencourcir à un concerto. Je sais que je vais me prendre plusieurs mois. Pour faire des musiques personnelles entre les films, il faut du temps. Pour écrire de la musique personnelle, il faut qu'on soit en vase clos. Parce que c'est très différent d'écrire pour le concert que pour le film. Le film, on est au service d'un univers. Il y a des contraintes, mais quand les contraintes viennent de nous-mêmes, finalement, ça demande d'abord une grande exigence, mais aussi il faut qu'on trouve la vraie nécessité de faire les choses. Pourquoi écrire pour le concert ? Il faut que vraiment il y ait une nécessité d'écriture. Au cinéma, c'est agréable. On est dans un cadre, on se plie, on rentre dans le... se cadrent et les contraintes viennent du cadre, mais on ne se pose pas la question de la nécessité d'écrire. On aime plus ou moins le travail qu'on fait, mais c'est un travail d'équipe. Parce que souvent, les compositeurs de musique de film ont un peu le complexe du compositeur. Moi, j'en connais plein. Ils font, disons qu'ils font de la musique de film... en se disant que tout ça n'est pas très sérieux et que leur œuvre est plus sérieuse. Je pense qu'il faut vraiment être humble quand on fait de la musique de film et se dire que parfois il faut faire des choses très simples. Si on est là pour souffrir et se dire qu'on travaille en mineur, c'est dangereux. Et alors il y a aussi le cas des compositeurs de musique de film, vraiment spécialisés dans la musique de film, qui ont le... complexes du compositeur qui eux écrivent aussi des pièces pour le concert. Et c'est chiant comme la pluie. C'est beaucoup moins bien que leur musique de film. Donc voilà, c'est c'est difficile de passer d'un univers à l'autre. Il faut qu'il y ait une cohérence et il faut que les deux tiennent. En 2000, j'avais fait beaucoup de films. C'est des périodes où je faisais, je crois, presque 10 films par an. J'étais vraiment assez fatigué et surtout tendu, parce que ce n'est pas tellement la somme de travail, mais c'est surtout le fait que les projets se croisent, qu'on se demande toujours si on va y arriver. J'ai eu une lassitude abominable, terrible du cinéma. L'idée de faire une musique de film, c'était un cauchemar, vraiment. Donc je me suis arrêté et j'ai compris que c'était pas mal d'alterner le cinéma et la musique personnelle. Ça permet de respirer un autre air, de trouver des... D'ailleurs, c'était très bizarre parce que j'ai écrit une... Quand j'ai commencé à réécrire des choses personnelles... J'ai mis un temps fou à rentrer dans le cocon de l'écriture propre d'A.S. J'avais plus d'idées, enfin j'étais... C'est un autre temps. C'est pour ça que je vais me prendre du temps pour écrire. D'ailleurs, je crois que je l'avais dit la première fois, mais quand je n'ai pas d'idée, je vais souvent dans des musées, dans des expos et hop, ça déclenche. Souvent, c'est tellement génial que quand on est en face d'une évidence comme ça, du génie absolu, ça... bon ça nous alors évidemment ça nous ramène à notre à notre niveau mais en même temps ça donne des ailes ça ça éclaire il vaut mieux aller voir je sais pas mais un grand enfin des peintures des sublimes peintures que des choses médiocres forcément ça rejaillit sur soi et sur son travail Les livres, c'est pareil, je pense qu'il vaut mieux... Il y a des livres qui nous poursuivent toute notre vie et qui changent même notre métabolisme, notre façon de penser. J'ai l'impression de vivre avec la recherche du temps perdu. Je vois les personnages, beaucoup de gens que je rencontre en fonction de ça. Même le style, l'observation, le rapport au temps. ça c'est vrai que ça va changer mais il y a plein de plein d'auteurs aussi comme ça et le cinéma enfin la musique de film c'est une part importante mais c'est pas c'est pas la vie hein le cinéma c'est pas la vie non plus la vie est beaucoup plus importante d'ailleurs parfois je me dis que bon ce serait peut-être bien d'arrêter tout ça et puis de J'aurais du mal à ne pas faire de musique, mais avoir une autre vie, c'est assez excitant.