- Speaker #0
En 2004, Christophe Barratier réalise Les Choristes. C'est un vrai succès. Nommé 8 fois au César, 2 fois aux Oscars. Ce succès, c'est un scénario, mais aussi la musique et des titres composés avec Bruno Coulais, avec le choix de la simplicité, de la pureté. Dans cet entretien, Christophe Barratier souligne l'importance du compositeur comme troisième auteur, après le scénariste et le réalisateur.
- Speaker #1
J'ai rencontré Bruno Coulis à l'époque où je travaillais moi, auprès de Jacques Perrin, comme producteur, et notamment de Microcosmos. A l'époque, on s'est retrouvé avec un film, on savait fort bien que c'était un documentaire quasiment dénué de commentaires, donc par conséquent, plus que Encore dans tout autre film, la musique tiendrait une importance évidemment capitale. Et qui pouvait à l'époque relever cette gageure de faire la musique d'un film d'une heure vingt sur les insectes ? Alors déjà le film lui-même était une gageure, ce n'était pas un documentaire classique puisqu'il n'y avait pas de commentaire. Et donc je crois que c'est la monteuse Marie-Josèphe Yoïot qui nous a indiqué qu'elle avait récemment travaillé avec Bruno qui avait déjà fait sans doute quelques films. mais qui n'était pas encore le Bruno Coulais qu'on connaissait depuis les années 2000, qui avait encore une notoriété plutôt en film d'auteur, mais qui venait quand même, je me rappelle très bien, il avait fait une musique très très jolie pour une série télévisée de José Daillon qui s'appelait La rivière Espérance. Et on avait rencontré Bruno, alors les débuts n'ont pas été terribles, pour une simple raison, c'est qu'en 80, je crois qu'on est en 95, et Il me semble qu'à l'époque, Microcosmos et Galaté, la société de Jacques Perrin, passaient une période financière extrêmement difficile. Et Bruno était à l'époque représenté par Art média. Et évidemment, il avait demandé des tarifs qui, tout étant parfaitement légitime, étaient très chers pour la production qu'était à l'époque Microcosmos. Et donc financièrement, les discussions ont un peu achoppé. Je me souviens que Bruno était venu au bureau de façon extrêmement sympathique en disant que de toute façon la question financière était presque secondaire pour lui, ce qui lui importait c'est de faire le film, etc. Je dois dire aussi que les réalisateurs du film, Claude Nurezani et Marie Perenou, au départ avaient proposé d'autres musiciens, alors là pour le coup extrêmement confidentiels, très contemporains et qui n'avaient pas du tout l'habitude de la musique de film. Donc se voyait un peu, entre guillemets, imposé un compositeur qu'ils ont maintenant adopté. Mais à l'époque, c'est vrai que quand on choisit un collaborateur essentiel, qui est un compositeur de musique de film, quand on ne connaît pas, il faut un temps d'approche.
- Speaker #2
Tout de suite, j'ai compris qu'on était vraiment sur qu'on avait fait un très bon choix, et la musique de Microcosmos a pleinement contribué à ce film qui, entre autres, a aussi, je crois, en sortie en 1996, a ouvert la voie à beaucoup de documentaires aujourd'hui. Alors avec Bruno, c'est particulièrement tendu, parce que moi-même, je suis musicien classique de formation, donc j'ai étudié mon instrument, mais enfin j'avais eu aussi une formation musicale à l'école normale de musique totale où j'avais étudié la composition, l'harmonie, bref. Et donc avec Bruno, au moins on avait ce point commun qui était que quand on parlait de langage musical, on parlait vraiment langage technique. C'est-à-dire que je n'avais pas besoin de lui faire écouter 50 maquettes, ce que font beaucoup de réalisateurs, je crois que c'est la mode est passée. Mais à l'époque, les réalisateurs venaient souvent avec leur playlist. En fait, c'est au montage, alors ça pouvait être la playlist, ça pouvait aller du rap jusqu'à Malheur en remontant à Jésus-Sébastien Bach ou à Schubert, placer ça sur les images et dire voilà, c'est à peu près ce que je voudrais. Bon, Bruno en plus n'aime pas ça, moi non plus je ne trouve pas ça bien, parce que d'abord ça ne marche pas bien, on s'y habitue, enfin, on s'y habitue, si c'est trop bien, on met n'importe quelle musique, enfin, il n'y a pas d'unité stylistique, et plutôt que de guider un compositeur, j'ai l'impression que ça le perd plutôt. Et voilà, ensuite moi je suis passé à la réalisation, donc trois ans après ou quatre ans après, pour mon premier court-métrage. C'est évidemment à lui que j'ai fait appel, pour des raisons, parce que pour son talent d'abord, et ensuite pour une chose qui est un petit peu plus pratique, c'est que quand on fait un court-métrage, On ne peut payer personne et donc on fait appel à des amis. C'est vrai qu'avec Bruno, on était venu des amis entre temps, l'histoire du microcosmos nous avait rapprochés. Et donc il a fait une très très jolie musique pour ce court-métrage qui était une nouvelle d'après-mot passant avec Lambert Wilson où je me souviens on a enregistré avec un quatuor à cordes et un... non pas un xylophone c'était un vibraphone, voilà, qui était joué par Marc Chantereau et il y avait dans cette équipe à peu près le socle de ce que représentait en fait l'équipe Koulet, c'est qu'on avait Christophe Guillot au violon, on avait Jean-Philippe Audin au violoncelle et Marc Chantereau aux percussions. Voilà donc ça c'est l'histoire de mon petit court-métrage qui avait 7-8 minutes de musique sur 15 mais néanmoins c'est vrai que là encore avec Bruno donc j'ai franchi à une étape une étape supplémentaire de compétence jusqu'à temps que j'écrive les choristes. Et donc quand je préparais les choristes avec cette idée de chorale d'enfant, Évidemment, j'en ai parlé tout de suite à Bruno parce que je ne voulais pas reprendre que des chorales d'enfants du répertoire. Je crois d'ailleurs que dans le film, il ne doit y avoir que deux chansons qui sont issues du répertoire. Je crois qu'on a La Nuit de Rameau dans une adaptation d'ailleurs du 19ème, et on a une petite comptine, Compte-Père Guillory. Tout le reste était entièrement original. Et donc on a commencé à travailler sur l'écho en fin 2002, d'après le scénario. où j'avais moi-même placé les chansons. Et comme j'étais extrêmement pressé par le temps, parce qu'il est évident que toutes les chansons devaient être enregistrées préalablement au tournage, j'avais pas le choix, au mois d'avril, ça m'est venu comme ça, je me souviens avec mon petit logiciel de composition, au final j'ai composé un petit morceau qui s'appelait « Servoiement » Et j'ai dit Bruno voilà j'ai fait ça, je sais pas si il s'aime bien, il m'a rappelé, il m'a dit mais c'est super, c'est vachement bien etc. Et donc finalement on a gardé cette musique d'ailleurs, elle est toujours dans le film, mais boum d'un coup ça a libéré. Et le fait qu'il y ait un morceau qui marche m'a moi libéré parce que je me suis dit peut-être si jamais il me laisse tomber peut-être que je peux faire un deuxième. Mais immédiatement Bruno ensuite m'a renvoyé, alors on se renvoyait les choses par ordinateur, on ne s'envoyait pas les maquettes, on s'envoyait les partitions. et donc euh Je me souviens que Bruno m'a renvoyé quelques temps après, j'ai lu, alors c'était un peu, c'est un peu quand on est, quand on reçoit juste un thème avec une base d'harmonie, c'est un peu curieux mais ça faisait fa fa fa fa mi mi mi do ré ré mi fa et c'était « Voix sur ton chemin » et là je me suis dit ben voilà ça c'est formidable parce qu'on a un autre thème, ensuite un deuxième est arrivé, troisième est arrivé. Et le tout dernier reçu, il y avait un Kyrie qui était très très beau qui faisait Kyrie, elle est lissonne et il y avait cette mélodie très, cette mélopée que Jean-Baptiste Monnier d'ailleurs a chanté merveilleusement qui s'appelait Caresses sur l'océan en Fa majeur, je me rappelle, ça faisait Caresses sur l'océan lali lali lali et ça c'était absolument merveilleux
- Speaker #1
En plus il s'est passé une chose, c'est qu'à l'époque encore une fois ce film était toujours produit par Jacques Perrin. Mais encore une fois, on était un peu démuni. Puis en plus, sincèrement, le film avait été extrêmement difficile à financer. Tout le monde l'a oublié après son immense succès. Et je m'excuse, c'est la bande-son. Mais d'abord, la bande-son était très inattendue, le succès. Pourquoi le film était difficile à financer ? Parce que d'abord, c'est un premier film, donc c'est jamais facile. La seconde, c'est parce que pour les gens, le scénario était extrêmement vieillot. Et surtout, les gens pensaient que la chorale d'enfants était quelque chose qui était totalement oublié, désuet, ringard. Et il s'est passé exactement le contraire. C'est-à-dire que, même moi, c'est compliqué, vous savez, vous vous marquez dans un scénario. Les enfants chantent, tout le monde est ému et c'est très beau. Pour quelqu'un qui n'est pas musicien, il dit « Ok, très bien, page suivante, etc. » Peu de gens, et je ne leur en tiens pas griève, parce que même moi, j'aurais été de l'autre côté du bureau, j'aurais peut-être agi comme eux. Mais peu de gens avaient senti l'émotion potentielle qui pouvait se produire à l'écoute d'une chorale d'enfant. Je me rappelle que c'est l'époque aussi où on avait eu du mal à trouver un label qui accepterait d'éditer la musique, parce que, encore une fois, Bruno, certes, Microcosmos avait bien marché. Le disque avait plutôt bien marché, mais même un peu décevant. Je me souviens, c'est la firme... Vidis, à l'époque, je trouve qu'il n'y avait pas cru assez. Donc, quand ils faisaient le film, la musique n'avait pas été assez bien distribuée. Le César, qui avait remporté Bruno à l'époque, l'avait aidé. Mais malgré tout, c'était resté par rapport au microcosmos. Ça fait réalisé, je crois, 3,5 millions d'entrées. Et de mémoire, je pense qu'on a dû vendre 7 ou 800 000 disques, ce qui est déjà considérable pour une musique de film. Mais qui était Et donc, là, Bruno n'est pas considéré. il n'est pas encore non plus ni Ennio Morricone au point de vue de la vente des disques, ni John Williams. Donc on signe avec Marc Limbroso, qui est le premier d'ailleurs sur le foie du film Annonce, à se dire tiens il y a peut-être quelque chose d'intéressant là, et qui signe c'est vrai la musique dans des conditions, on peut dire aujourd'hui un peu, qu'on trouvait bien, mais qui était sincèrement un contrat extrêmement peu rémunéré pour les auteurs, dont je faisais partie parce que j'étais auteur aussi des paroles. A l'époque, personne n'en voulait, donc on se dit au moins, au minimum, il y aura un disque, les choristes dans les bacs. Et donc à l'époque, ce qui a découlé des choristes, c'est que d'une part, évidemment, ce que j'avais prévu en rêve, qui était un argument de honte, mais qui s'est réalisé, c'est que tout d'un coup, les chorales d'enfants ont fleuri un peu partout, ce qui a totalement déringarguisé la chorale d'enfants. Ce qui s'est produit, c'est que le disque... C'est vendu de mémoire autour de 2 millions d'exemplaires. On était disque platine, enfin, comme si c'était un album de Johnny Hallyday ou de Mylène Farmer. C'était un truc de fou ce qui se passait. C'est que tout à coup, le disque a fait des chiffres monstrueux. Les chorales se sont répandues partout en France. Toutes ces chorales prenaient dans leur répertoire immédiat toutes les chansons des choristes. Et quand je dis ça, ce n'est pas en France. Je l'ai vécu au Mexique, je l'ai vécu aux Etats-Unis, je l'ai vécu à Cuba, je l'ai vécu au Japon, en Chine. Ce qui se passait c'est qu'à chaque avant-première à l'étranger, le distributeur me disait vous allez voir on fait une grosse avant-première mais avant il y a une surprise. La première fois je ne savais pas très bien ce que c'était. Et en fait la surprise c'est qu'à chaque fois, juste avant, je voyais débouler sur scène le cœur d'enfant local que ce soit en chinois, en espagnol, je l'ai vu en taïwanais. On est allé au bafta ensemble on a reçu des prix on s'est beaucoup promené à cette époque et c'est vrai que là pour le coup ni jacques perrin ni moi même ne pouvons nous attendre. Alors, parfois on s'attend à faire un film de qualité qui ait une bonne audience, on se dit bon on a fait pour ça. Mais un tel phénomène, et surtout un tel phénomène tourné autour de la musique, et la musique de Bruno en particulier, parce que ses voix sont un chemin qui avait été choisi par les gens pour être le tube du film, qui lui vaut évidemment un César, moins de des choses à l'époque on pouvait dire, mais qui en plus l'a pas rajouté, oui dans une dimension où il devient un nom aux Etats-Unis, il devient un nom un peu partout dans le monde, une garantie. Un compositeur est nommé à l'Oscar, généralement il a des portes qui s'ouvrent. Et donc notre aventure des choristes avec Bruno, c'est quelque chose qui restera évidemment toujours gravé.