Speaker #0En 2004, Jacques Cluzaud entame alors sa production la plus importante, Océan, dont il assure la réalisation aux côtés de Jacques Perrin. Dans cet entretien, le réalisateur évoque ses années de travail sur la recherche sonore du film, l'enregistrement des animaux nécessaires à l'inspiration de Bruno Coulais.
On a besoin de la musique pour qu'elle porte une émotion qu'elle est souvent seule à pouvoir porter. Et d'autant plus sur ce genre de film. Et d'autant plus que les films sont très riches au niveau son. Que ça soit le bruit d'une tempête, que ça soit les pas des animaux, que ça soit les sons qu'ils peuvent émettre, on en est très riche. Mais on pourrait concevoir que le film puisse exister sans musique. Ça pourrait être le cas, ça a été le cas dans des films précédents, un peu dans cette veine-là. Et là, on bascule dans quelque chose de très différent. Parce que c'est fascinant, quand on bruite ou quand on amène le son à une séquence, elle prend une force parce qu'on entend absolument tout et on a l'impression d'être là vraiment. Mais au bout d'un moment, si le film s'est très très long, on rentre dans quelque chose d'autre, dans un autre type d'observation. Et les films sont faits pour apporter une émotion. C'est le vecteur premier, c'est-à-dire que cette nature qui est magnifique, il faut qu'on n'en puisse plus quand on est devant tellement c'est beau. Et cette beauté, on la ressent par la musique. Pas que par la musique. Il ne s'agit pas de couvrir, surtout des films comme ça, de musique. Parce que là, on n'en peut plus. Sous l'eau, on pourrait en mettre en permanence ou on pourrait voler en permanence avec la musique. Non, il faut qu'on ait cette part parce qu'il faut qu'on les entende, ces personnages animaux, pour qu'on les entende. Et le lyrisme de la musique, lui, il est absolument nécessaire pour que le film soit ce qu'il est. Sinon, il deviendrait quelque chose de presque d'expérimental. Ce qu'on sait toujours au moment où on prépare un film... de nature comme le peuple migrateur océan, c'est qu'il y aura une part très importante au son des espèces elles-mêmes. Et en l'occurrence pour Océan aussi, il y a une recréation sonore qui n'est pas musicale même si elle est un petit peu à mi-chemin. Donc ça c'est vraiment une donnée. Et ce que je sais c'est que pour le peuple migrateur, Bruno lui, quand il arrive sur le film, ils s'imprègnent de ces musiques, ils les réclament, ils réclament les sons, ils réclament le battement des ailes des oiseaux. À la limite, on peut aussi lui donner les battements de cœur, puisqu'on a été jusqu'à enregistrer les battements du cœur des oiseaux, leur essoufflement, leur effort. Et sur Océan, c'était un tout petit peu plus complexe, parce qu'il y a évidemment les sons de la mer qui existent, et qu'on entend très bien, comme les baleines, Les animaux qu'on entend sous la glace, on les entend très bien, les phoques, on peut les enregistrer. Mais tout ce qui est dans le petit, dans le domaine du petit, ce sont des sons qu'il faut recréer parce qu'on les enregistre, mais on ne peut pas les exploiter. Ça fait un bruit terrible autour, donc on ne peut pas isoler les pattes d'un crabe qui marche au fond de l'eau. Par contre, on l'entend.
Donc, il y a un travail de recréation sous-marine, à partir de sons sous-marins, pour recréer cette ambiance. on entend le corps d'un requin et même d'un poisson qui bouge dans l'eau. Donc toute cette texture c'est quelque chose auquel Bruno a très vite accès, qu'il demande, il a besoin d'avoir ces sons pour pouvoir travailler. La musique rejoint l'image assez rapidement en fait, c'est-à-dire que dans la première phase du montage, les sons arrivent aussi parce qu'ils sont fabriqués aussi pendant le courant du montage, mais très très vite. On a justement fait pour Océan toute une banque de sons sous-marins dont disposait Vincent Schmitt, le monteur. C'est-à-dire que pour que très vite on puisse utiliser des sons, même si on n'avait pas tout de la gamme, mais des séquences étaient déjà fortement sonorisées. Et Bruno, à ce moment-là, travaille très vite sur des maquettes. Et c'est vrai que les maquettes permettent d'avoir une idée assez précise d'un type d'orchestration au-delà d'un thème. Alors la difficulté là, et je pense à Bruno, c'est qu'il peut travailler sur une séquence de façon très avancée sur sa musique, la maquettiser, on est formidables. Puis après, si nous on a malheureusement encore pour lui accès aux ciseaux, on modifie. les scènes, et il est obligé de reprendre les choses. Donc ça, c'est vraiment le... Mais tout ça pour dire qu'il est effectivement très en amont , on n'attend pas d'entendre des thèmes et puis d'aller à la séance d'enregistrement. Et ils nous fournissent ce qu'on appelle des maquettes, mais qui sont déjà des musiques , qu'on peut entendre très très proches de ce qu'elles seront une fois enregistrées. Et le pauvre a malheureusement souvent à y revenir parce que, eh bien, voilà Le film a évolué, la séquence, bon, parfois a sauté, mais très souvent, elle est resserrée. C'est la même chose sur un scénario. Le scénario qu'on prépare, il sera fini avec le film monté. Il sera toujours en mise en question. Le montage n'est jamais quelque chose de fini. Et ça, je crois que c'est propre à Jacques. C'est-à-dire qu'on ne travaille pas sur quelque chose de fini. Donc, à la limite, on ne s'arrête jamais. Et on s'arrête, et il s'arrête. quand il est vraiment obligé de s'arrêter, parce que là, le pin met dans les salles. Mais Le Peuple Migrateur, alors je le dis plus facilement, puisque j'étais extérieur à toute cette phase fébrile de finition, il a été présenté en avant-première, avec une copie, qui, il y a quelques jours de la sortie, a été réduite de 9 minutes. D'où Réenregistrement, et là, il faudrait questionner Bruno là-dessus. C'est-à-dire que tant que Jacques peut améliorer les choses, aller plus loin au tournage, les améliorer au montage, les améliorer au-delà du montage sur la phase finale, il va le faire. Il va aller au bout pour aller Il y a toujours mieux à faire. Quand j'ai rencontré Jacques pour Le Peuple migrateur, j'ai le souvenir très marquant. Il m'a dit, microcosmos, oui, oui, c'est bien microcosmos, mais si on avait pu tourner un an de plus. Voilà.