Speaker #1C'était alors, je ne peux plus vous dire exactement, je pense il y a à peu près 5 ou 6 ans, 6 ans au moins, oui. J'étais déjà président du conseil d'administration de la SACEM, et en fait, il y avait un concert en hommage à Georges Delerue. C'est-à-dire qu'on concert dans lequel il y avait des œuvres de Bruno, des œuvres de Nicolas Piovani, si je me rappelle bien, et puis il y avait une partie d'œuvres consacrées à Vordelru. Et comme j'étais là, l'Orchestre de Cannes-Côte d'Azur, que je connais très bien, Philippe Berndet m'avait demandé si je pouvais le diriger, comme je devais de toute façon être à Cannes. pour la Sacem, donc j'ai dit avec plaisir, puis j'aimais beaucoup Georges, j'ai enregistré une suite cinématographique qu'il a composée et que je lui avais montrée quand il habitait Los Angeles, donc on était très amis. Et donc je l'ai fait avec plaisir, je suis venu répéter, je ne connaissais pas Bruno, on a déjeuné ensemble, il était très fébrile parce que c'était lourd et lui dirigeait concerts avec plusieurs de ses œuvres. et les chœurs et tout ça, avec très peu de temps de répétition. C'était dans la salle de concert de l'hôtel du Nogailton. Et donc, j'ai dirigé assez vite la partie de Georges Delerue, avec un musicien que je connais très bien, de façon à lui laisser le maximum de temps. Puis je suis monté dans le même hôtel, dans ma chambre, et vous savez, comme dans les mauvais films, prenant un bain, le moment où il y a absolument de la mousse partout, le téléphone sonne, et donc Je décroche et à ce moment-là on me dit, est-ce que vous pourriez descendre vraiment très vite ? Bruno ne va pas bien, il n'est pas en forme, etc.
Et Bruno, c'est vrai qu'il était extrêmement stressé. Tout d'un coup, il avait physiquement une véritable fatigue, c'est très très lourd. Et puis il n'est pas entraîné à faire la direction d'orchestre, tout d'un coup dans un système différent avec des chœurs. Et je descends et il me dit, écoutez Laurent, est-ce que vous pourriez me sauver parce que j'ai un souci ? Et donc j'ai pris ces partitions, puis j'ai déchiffré, et puis on a mis les fausses au point avec l'orchestre. Mais évidemment, tout d'un coup, moi, à côté de la composition, la direction d'orchestre, c'est mon autre métier. Donc évidemment, avec un orchestre que je connais très bien, j'ai tout de suite essayé de faire sortir des couleurs, des fausses comme ça. J'ai pris la musique de Bruno pour ce qu'elle est, c'est-à-dire c'est une musique véritablement qui a la qualité d'une musique de concert, qui est extrêmement construite. et qui a besoin d'être défendu comme on défend du Debussy ou du Ravel, etc.
Il a besoin de cette même finesse. Et évidemment, très souvent, dans la musique de film, quand un compositeur ne dirige pas lui-même, et notamment s'il va, par exemple, à l'Est, il va avoir un chef d'orchestre qui connaît son métier, qui baisse la baguette, mais qui ne va pas aller chercher cette culture française qu'il y a dans la musique de Bruno. Bruno est un compositeur très français, dans le bon sens, dans le sens qualitatif du mot. Je veux dire par là, non seulement dans le système harmonique, mais dans le système de nuances. C'est un compositeur, c'est le compositeur que j'ai vu le plus, dans le cadre de musique de film, écrire des pianissimos, demander des nuances qui disparaissent complètement. Or ça, c'est une chose, évidemment, qu'on est habitué à faire quand on veut la musique française. C'est très typique. Et donc, avec cet orchestre qui me connaît bien, on a commencé à jouer sa musique en allant chercher des nuances. Et à ce moment-là, Bruno, à la fin du concert, il m'a dit mail Mais zut, j'ai entendu des choses dans le concert que j'aurais aimé avoir quand on l'a enregistré pour le film. Et c'est à ce moment-là qu'il m'a demandé de diriger à peu près tous ses enregistrements. Et donc, alors après, ça dépend de mes propres libertés, parce que, évidemment, j'ai des occupations et de chef d'orchestre et de compositeur, mais la plupart du temps, j'essaie de me libérer parce que c'est un bonheur de travailler avec Bruno. D'abord, j'ai beaucoup d'admiration pour ce qu'il écrit. Cette partition-là qu'on vient de faire, c'est formidable, c'est tellement original. et puis on... On s'entend, c'est un moyen de passer des heures ou des jours ensemble et c'est un vrai bonheur. Bruno orchestre tout lui-même. Vous avez des gens très doués en France, comme par exemple Alexandre Desplat, excellent compositeur, quand on dit en France, il fait une carrière mondiale absolument éblouissante. Mais c'est quelqu'un que j'admire énormément, et qui est en plus un garçon charmant. Mais il est rentré dans le système américain, c'est-à-dire qu'il y a un, deux ou trois orchestrateurs pour chaque film. Jamais un orchestrateur pourra orchestrer les choses comme ce qu'on vient d'entendre aujourd'hui. ça reste un artisan. Alors est-ce qu'il y en a encore quelques-uns comme ça ? Oui. Moi je peux vous dire, alors là je vais vous parler pour moi, c'est que j'ai jamais eu un orchestrateur, j'ai dû faire 160 musiques de films ou de téléfilms, j'ai jamais eu un orchestrateur de ma vie, parce que je passerais plus de temps à lui expliquer ce que j'ai envie de faire que de le faire moi-même. Et puis, et en ça on est exactement pareil avec Bruno, quand on compose on entend un résultat sonore, on compose pas quelque chose en se demandant comment est-ce que je vais l'orchestrer maintenant. Au moment même où on l'écrit, on entend le résultat sonore final. On va ensuite l'agrémenter de tel ou tel détail, on qu'elle opense, mais l'orchestration est totalement liée à la composition en musique de film. Pour moi, c'est... et bien sûr à la composition en général. Donc c'est quelque chose qui fait partie de l'intime. Et en ce sens, alors, il devient effectivement très rare. Ou alors c'est d'autres générations, c'est des compositeurs comme Antoine Duhamel qui... qui comme ça sont évidemment des artisans. Et moi je m'énore d'en avoir fait partie, même si maintenant je ne fais plus vraiment de films, mais ça fait partie des chemins comme ça. Il a plus de liberté maintenant qu'il a fait des films comme Microcosmos, comme Malaya, des choses comme ça. Le succès est le succès dans l'originalité, mettons-nous bien d'accord. La musique des choristes, énorme succès, très réussie, ne lui aurait pas donné la même liberté. Si ça avait été le premier film très célèbre qu'il ait fait, on lui aurait demandé de... de refaire quelque chose comme ça. Tandis que le premier énorme succès qu'il a eu étant une chose aussi étonnante, aussi inventive, aussi décalée que Microcosmos, avec en plus un sujet qui s'est prêté, partant de là, il a attiré tous les gens qui avaient envie d'aller ailleurs. Et c'est sa force, et il la garde, mais vous savez, il la garde au prix aussi d'un certain nombre de sacrifices, de fausses qui refusent, même si elles pourraient lui rapporter beaucoup d'argent.