Speaker #0Bienvenue dans Naviguer à vue. Je m'appelle Hélène et je me replonge ici dans mes carnets de voyage, ceux d'une exploratrice qui ne savait pas lire une carte, mais qui a fini par trouver son chemin. Depuis le terminal de bus Dragon, Isabelle et moi partons pour 8 heures de minibus dans lequel une vingtaine de passagers se partagent inconfortablement 11 places. Cela me rappelle les taxis brousse Camerounais, car même si ces Russian Machine paraissent moins délabrées, elles roulent tout aussi surchargées, elles tombent tout autant en panne et sont rafistolées avec les mêmes trois bouts de ficelle. Au printemps précédent, j'avais découvert avec fascination ce pays au cœur d'une Afrique intimidante. Mon frère aîné Arthur était en poste à Douala pour deux ans, et j'avais saisi l'opportunité de lui rendre visite pour parcourir, à bord de véhicules incertains donc, quelques routes ocres et chaotiques, bordées d'une végétation luxuriante au vert profond, structurée par les lignes des bananiers en nuances plus tendres. Cela avait fait germer en moi l'idée de partir seule, là où cela me chantait, sans attendre qu'un hypothétique petit ami ou qu'une bonne copine ait la même temporalité et les mêmes envies que moi. En réalité, le petit ami, je suis tombée dessus 15 jours avant de partir et de le laisser 6 mois, mais on y reviendra. Je garderai également de ce séjour, sur les conseils de prudence d'Arthur, l'habitude de ne pas me balader avec l'uniforme typique de touriste, sac à dos, appareil photo en bandoulière et chaussettes dans les sandales, pour lui préférer un look plus tendance, avec la volonté un peu illusoire de passer inaperçue. Si c'est difficile d'en certifier l'efficacité, c'est en tout cas beaucoup plus stylé sur les photos, c'est vrai. Plus tard au Cambodge, dans une moiteur similaire, je retrouverai la terre rouge des pistes dont la poussière recouvre les feuilles sur le bas-côté, mais ce jour-là, l'azur du ciel s'accompagne d'une fraîcheur tonique, et l'unique route goudronnée file tout droit sur des kilomètres dans l'immensité mongole. Après les étendues arides du désert de Gobi vu du train, ce sont les steppes qui s'offrent enfin à nous, impérieuses. Les bourgades sont rares, elles s'étirent en seulement deux rangées de quelques maisons, de part et d'autre de la route. Leur style architectural plutôt pragmatique n'est pourtant pas austère. Les toits verts de certaines d'entre elles s'accordent aux teintes oxydées des tôles ondulées de leurs voisines, les murs sont en briques ou bardés de bois blanc, et le bleu des cadres de fenêtres complète la palette douce de ces couleurs qui naissent au milieu de nulle part. Je regarde mes compagnons de route et je les trouve beaux. C'est vrai qu'il y a une certaine dignité qui émane de ces gens. Je crois que c'est à ce moment-là qu'a débuté ma passion pour les visages ridés des anciens, que je ne me lasse pas de contempler. Le gentil pépé à côté de moi laisse indifféremment sa main sur son genou ou le mien, au hasard des sursauts du bus. Passé le moment d'étonnement, je sens que cette main est toute simple. Tous les passagers ont l'air aimable et sont attentifs à ce que tout se passe bien pour Isa et moi. Mon petit pépé m'offre son épaule confortable lorsqu'il voit ma tête dodeliner de sommeil, ce que j'accepte timidement. Je me souviens d'une conversation avec ma mère pendant mes préparatifs, où elle aurait voulu, inquiète au dernier degré, que je me contente de regarder des documentaires sur France 5 plutôt que d'aller au bout de cette folie. Pour la rassurer, je lui avais proposé d'imaginer sa réaction en croisant, dans sa campagne normande, une voyageuse du bout du monde, sac sur le dos, bien sûr qu'elle s'assurerait de sa sécurité. Elle lui offrirait certainement même davantage. En définitive, plus que de croire en ma bonne étoile, il suffit que je m'entoure d'êtres humains. Mère, tante, grand-père ou frère de quelqu'un. J'ai beau jeu de dire ça aujourd'hui alors que je n'enverrai jamais mes enfants en colo et que même le vertige, je l'ai pour eux. Sans grande surprise... Nous tombons en panne, une crevaison oblige le chauffeur à s'arrêter pour changer la roue. Cela dure un long moment. Le temps s'écoule lentement sans que personne ne râle. Au contraire, tout le monde semble profiter de l'occasion pour se dégourdir les jambes, observer la réparation en cours, converser plus bruyamment et gaiement que dans la torpeur de l'habitacle. Et je découvre, quant à moi, tout un monde rural dont la simplicité me rappelle des souvenirs d'enfance. les moutons à l'arrière de pick-up transformés en bétailères à l'aide de trois sangles savamment tendues, les enfants postés sur les seuils des maisons pour observer cette animation inhabituelle, et les adultes, affairés à des tâches réparties selon leur genre, qui se laissent volontiers distraire, toujours prêts à échanger et à rire. Après le déjeuner et la pause pipi dans une cabane digne de Slumdog Millionnaire, Le plus élégant des hommes qui nous accompagnent nous propose du tabac à priser. Je ne connaissais pas cette poudre brune à l'odeur d'encens contenue dans une délicate petite fiole en porcelaine que l'on ne voit plus en France depuis les années 70, je dirais. L'ensemble du petit groupe observe notre baptême de sniffage, amusé de nos airs empruntés. L'effet mentholé est détonnant, un vrai coup de frais dans les sinus. Les longues heures de trajet passent finalement. Isa est une parfaite compagne de route. Elle a déjà beaucoup voyagé et évolue avec aisance. Je me sens gauche et réservée, mais son naturel et sa gentillesse m'aident à lâcher prise. À son contact, j'apprends les ficelles du métier, les bons réflexes à adopter. Notre amitié naissante est facile et je suis contente d'être ici avec elle. Nous dormons pour la première fois dans une ger. C'est le terme mongol qui signifie « yourte » . Mais il s'agit d'une ger d'hôtel, elle n'est donc pas aussi douillette qu'une authentique habitation dont l'aménagement peut se révéler remarquablement élaboré. Elle est à l'image de la gérante qui nous fera payer un supplément pour utiliser la douche, pas très agréable ! Le restaurant de son triste établissement se transforme en boîte de nuit le soir venu avec boule à facettes et tutti quanti et comme dans tous les clubs du monde apparemment, les jeunes filles dansent, pas toujours sûres d'elles, gloussant parfois pour masquer leur inconfort et les mecs matent du coin de l'oeil, un verre à la main, sûrement pour donner un peu plus d'aplomb eux aussi. Le lendemain matin, le temps est radieux et nous allons nous promener dans l'enceinte d'Erdene Zuu Khiid, le monastère aux cent trésors. Il y a là un temple blanc de style tibétain, un autre au toit de tuiles laquées bleues, et le dernier se pare de tonalités plus chaudes, de l'ocre au vermillon. Les moulins à prières dorés que l'on actionne en murmurant des mantras étincelles, les jeunes moines aux robes écarlates étudient et récitent en chœur des prières hypnotisantes, un gong retentit de temps à autre, les pavés usés laissent pousser de tendres petites fleurs violettes dans leurs interstices et les 108 stupas se dressent tout autour, toisant la steppe. L'immensité nous entoure et la beauté bouddhiste nous fascine. A l'intérieur des temples, nous sommes étourdies par toutes ces étoffes colorées, perles en pagaille, statues richement décorées, offrandes généreuses et tentures anciennes. Dehors, la télé locale installe son matériel pour interviewer un moine débonnaire, magistralement assis en tailleur dans sa robe orange, sans perturber la quiétude du lieu. A l'écart, accroupis à l'asiatique, deux hommes au look 70's, moustache et clopes de cow-boy aux lèvres, observent notre candide enchantement de leurs regards rieurs. Mais aucun autre visiteur. Un peu plus loin, nous sommes intriguées par un ovoo. Ce sont d'ordinaire des talus de pierre utilisés dans la coutume chamanique et décorés de Khatag, bande de tissu bleu, en hommage au dieu du ciel. C'est pour la même divinité d'ailleurs qu'il est d'usage de jeter quelques gouttes de vodka en l'air avant de boire. Mais les Mongols ont pris l'habitude d'accrocher ces écharpes bleues sur différents supports à hauteur d'homme, petits sanctuaires improvisés ou tipis de bois flottés, ce qui fait pousser un peu partout de drôles d'épouvantails sacrés, virevoltant sous le vent. L'idée que chamanisme et bouddhisme se côtoient sans se faire d'ombre me séduit. Nous ajoutons notre propre Khatag à l'accumulation azur de cette ovoo particulièrement replé, avec une solennité de circonstance. A la sortie, nous rencontrons Ganbaatar, que nous appellerons ensuite Ganaa. Il attendait là, peut-être prévenu que deux touristes indépendantes étaient arrivées la veille, dans l'espoir de devenir notre guide. A ses pieds, il avait déposé une grande carte plastifiée avec les principaux centres d'intérêt aux alentours. Elle était décolorée, raturée, quoique le plus proprement du monde, corrigée à la main et scotchée par endroit. Elle faisait cette promesse "nous espérons que votre voyage à cheval sera bien meilleur que ce que vous aviez imaginé". Sur l'instant, elle m'était apparue douteuse mais avec le recul je la trouve tellement touchante cette modeste carte, Ganaa était lui aussi assez touchant avec des airs d'élève appliqué. Bel homme dans la force de l'âge, il parlait un très bon anglais. Il était revenu le mettre à profit dans sa région natale qu'il voulait faire découvrir aux visiteurs et où il avait monté une pension de famille avec son adorable femme. Il n'avait pas beaucoup de concurrence et nous avions besoin d'aide pour organiser notre séjour ici, surtout si nous voulions galoper à travers les steppes. Il nous a accompagnées jusqu'à sa pension, où nous avons pu négocier l'itinéraire parfait, âprement au vu de nos moyens limités, autour d'un thé et de tartines de pain à la confiture offerts avec bonté. Je regrette de m'être méfiée de lui de prime abord, car nous étions en fait en présence de quelqu'un de sincère et sérieux. Dans beaucoup d'autres pays, se protéger des rabatteurs peu scrupuleux tout en restant ouverts aux rencontres authentiques nécessite un équilibre parfois difficile à trouver mais la Mongolie fait figure d'exception, elle nous fait baisser la garde car en réalité on découvre ici toute la beauté de l'âme humaine. eh ouais carrément !! Nous convenons de partir tôt le lendemain et passerons donc une nuit de plus en ville mais cette fois dans une des deux jolies yourtes de la pension de Ganaa. Sa famille aussi est très jolie, souriante et les deux enfants ont les mêmes joues rouges et rebondies que ceux que l'on voit sur les cartes postales touristiques. Alors que nous n'avons pas de programme pour l'après-midi, une occasion inespérée d'assister à un Naadam s'offre à nous. Ces fêtes annuelles très populaires réunissent courses de chevaux, tirs à l'arc et luttes. La plus grande est organisée sur plusieurs jours dans le nord du pays et elles se tiennent presque tout en juillet. A cette période, j'avais fait une croix dessus, je suis donc refaite. Au milieu de nulle part, un grand barnum à franges portant d'imposantes inscriptions cyrilliques a été installé là pour abriter les juges. Les drapeaux nationaux flottent fièrement. L'assemblée forme à elle seule les contours de l'arène. Les nombreux cavaliers venus insister au spectacle restent sur leur monture. Ça et là, quelques voitures poussiéreuses font office de gradins. Il y a une poignée de 4x4 de standing supérieur et plusieurs motos qui sont autant de sièges au confort varié. Le reste des spectateurs, debout, portent aussi bien des habits traditionnels que des tenues occidentales. Les deels sont les vêtements emblématiques des nomades. Il s'agit d'un grand manteau qui se croise sur le devant et se referme sur le côté par de belles boutonnières. Les couleurs chatoyantes de ceux des femmes sont rehaussées par le jaune ambré de leur ceinture soyeuse et mises au relief par les motifs géométriques des tissus, ton sur ton. Les hommes, coiffés de chapeaux ou de casquettes pour les plus jeunes, revêtent des teintes plus neutres mais sont tout aussi distingués. Un groupe d'enfants s'est costumé en guerriers de l'empire, épée et bouclier en plastique et armure en feutrine, menés par un petit Gengis Khan habité. Je crois qu'on dit GuenGuisran, mais tout le monde dit djenjiskan en fait. Les lutteurs sont massifs, grands gaillards dépassant tout le monde de deux têtes. Ils exécutent la danse de l'aigle avant chaque combat pour impressionner leurs adversaires. Cela m'évoque l'ardeur du haka néo-zélandais, les grimaces en moins. Ils portent des bottes à pointes recourbées et sont vêtus d'un large slip et d'une étrange veste brodée, réduite presque uniquement aux manches, sorte de boléro trop petit. Ce n'est pas dû au hasard car elle a été conçue après une humiliation cuisante restée dans les mémoires. On raconte que la victoire d'une femme qui s'était fait passer pour un lutteur a fait scandale et on a exigé ensuite que les pectoraux des participants soient visibles. La fête se termine. Nous avons manqué le tir à l'arc et les courses de chevaux qui se sont déroulés peut-être plus tôt, peut-être un autre jour. La barrière de la langue avec tous ces gens en liesse et ou pompette donne la même impression que d'avoir regardé la lutte sans en connaître les règles. On se sent un peu à l'ouest, quoique super enthousiaste de ces découvertes inattendues. Mais d'ailleurs, ne dit-on pas "imbécile heureux" ? Sur le chemin du retour, des enfants nous font traverser un gué sur le dos de leur minuscule cheval. Un peu plus loin... Une voiture est immobilisée dans le cours d'eau, à la profondeur sûrement mal évaluée par le conducteur. Les deux hommes à bord restent assis, ne semblant pas s'alarmer. Un troupeau de chèvres broute autour, elles aussi imperturbables. Le vent se lève sur la plaine et nous rentrons au chaud. À la pension, un délicieux dîner nous attend. Une soupe de légumes fumantes est bien relevée. C'est Ganaa lui-même qui l'a cuisinée, annonce-t-il fièrement. Avant de dormir, je dois aller laver mon petit linge à la main, puis l'étendre grâce à la corde et aux quelques pinces que j'ai été bien inspirée d'emporter. Elégant ciel de lit aux culottes légères, Isa profite de fait de cette guirlande impudique que je suis parvenue à accrocher d'un bout à l'autre de la chambrée en guise d'auguste constellation. Nous échangeons à présent sur des sujets plus intimes. Les conversations typiques entre copines s'installent naturellement. Les amitiés de voyage, qui plus est en solo, sont-elles par essence plus intenses et se nouent-elles plus vite ? Probablement, parce qu'on se sent un peu plus vulnérable, qu'on se débarrasse de quelques artifices et que les routes se séparent à la fin. Et à coup sûr parce qu'on partage immédiatement l'intimité d'une collocation exiguë. La vie mongole m'enthousiasme. Le quotidien de ces gens du bout du monde est simple, singulier et beau. L'isolement de chaque bourgade paraît vertigineux, et à la fois, il y règne une sérénité remarquable. Au rythme lent de ces grands espaces vierges, personne ne lutte contre les éléments. C'est la nature qui domine, et les habitants restent d'une grande humilité envers la terre sacrée. Bien entendu, ça questionne nos habitudes occidentales et notre consumérisme superflu. Spoiler alert, je n'embrasserai pas une vie de dénuement à mon retour en France, dans une prise de conscience radicale, mais associée au simple fait de se contenter du contenu de ma maison sur le dos, pendant des semaines, cette réflexion infusera assurément. Je ne réalise pas encore l'ampleur de ce que je suis en train de vivre. Ce voyage sera une chose importante pour le reste de mon existence. et il sera caché dans tous les choix que je ferai, dans la vision que j'aurai du monde. Je me sentais déjà fière d'être parvenue à parcourir ce premier millier de kilomètres depuis Pékin, tout en m'apercevant que c'était pas si difficile un pas après l'autre. Ce qui me manquait encore, c'était la faculté de s'abandonner véritablement. Je m'en voulais presque de ne pas sortir si facilement de ma coquille, me demandant si je n'allais pas passer à côté de mon propre voyage. J'observais Isa, dont la désavolture était magnifique, et je souhaitais m'en inspirer. Passer de timide spectatrice à actrice épanouie, il y avait sans doute là un premier défi à relever. Au matin du 9ème jour, le temps est froid et pluvieux. Nous devons changer nos plans et abandonner l'idée d'une chevauchée jusqu'au Naïman-Nuur, huit lacs lentement formés par des éruptions volcaniques, inaccessibles en voiture. J'avoue que cela ne constitue pas une grande frustration pour moi, qui ne m'était pas bien figuré le parcours original. Et je paraisse un peu au lit pendant qu'Isa se montre plus active. J'ai résolument ce petit côté « tout me va » , flexibilité sincère qui a pu se révéler agaçante lorsqu'on aurait voulu me voir prendre des décisions collectives, je sais. Si tel fut le cas ici, Isa a eu la délicatesse de ne pas me le faire sentir. Elle est de toute façon beaucoup mieux renseignée sur le sujet, alors laissons faire les professionnels. Ganaa fait son possible pour rebondir. Au pied levé, il ne parvient qu'à trouver une berline pas très adaptée aux pistes assez mauvaises en cette saison. Nous validons cependant le nouvel itinéraire pour sillonner dans la vallée de l'Orkhon. Même si la météo nous préoccupe un peu, Ganaa nous propose une authentique immersion auprès de familles nomades qu'il connaît depuis l'enfance. Nous surnommerons notre chauffeur Ayrton car il fera preuve d'une conduite des plus souples pendant tout le circuit. Nous prendrons aussi l'habitude de l'applaudir dès qu'il négociera un passage difficile et il y en aura pas mal, toujours en douceur. Et tous les soirs, Ganaa cuisinera le dîner avec application. Un sens de l'hospitalité hors du commun est enraciné dans la culture mongole. Depuis des temps immémoriaux, après avoir parcouru de longues distances, n'importe quel étranger peut s'arrêter dès qu'il voit une yourte et il y sera accueilli avec du thé chaud et de quoi reprendre des forces. Il pourra y dîner, y dormir, nourrir son cheval ou plutôt trouver des outils pour d'éventuelles réparations sur sa monture d'acier. Cette question de survie est à l'origine d'une fraternité qui semble encore aujourd'hui se diffuser naturellement. Nous ferons de nombreuses haltes au cours de ce petit périple et nous nous verrons offrir à chaque fois le fameux thé au lait salé, surprenant mais revigorant, accompagné de toutes sortes de bonbons de lait de yak, petits morceaux de fromage séché plus ou moins durs, du beige clair au jaune brun piquant. Ils ont un goût brut qui me cloue sur place, tel Marie-Anne Chazel buvant de la liqueur d'échalote en 1979. Aïe, les voilà ces spécialités tant redoutées, enfilées sur des ficelles au plafond pour s'affiner comme autant de sautoirs odorants. Isa raffole de ses petites friandises au lait cru, alors je lui refourgue les miennes en cachette pour ne froisser personne. Une vieille femme rayonnante nous offrira quant à elle de l'Airag, alcool de lait de jument fermenté, moins fort que ce que j'imaginais mais qui n'en reste pas moins rustique. Je garde aussi en mémoire une ravissante fratrie de quatre sœurs, aux couettes nouées de roses et dont les pulls 80's rivalisaient de motifs vintage, sauf la plus grande, superbe adolescente en deel, avec de longs cheveux et un regard intense, leur gaieté contrastait avec le gris du vent et de la pluie. Pour être honnête, le mauvais temps me gâche un peu le plaisir. Au pays du ciel bleu éternel, je suis une intolérante normande ayant déjà rempli son quota de pluie de toute une vie, rien que durant son enfance. Le soir venu, nous dormons tous les quatre dans une yourte aux accents slaves, grosses fleurs rouges et vertes prévue pour les voyageurs. En plein milieu de la nuit, je parviens à m'extirper de mon lit malgré le froid qui s'est installé depuis que le poêle s'est éteint. Je ne me sens pas très bien. Je sors de la yourte et dehors le froid est carrément intersidéral. J'ai la nausée mais rien ne vient. Je retourne me coucher, pas très sûre de moi, mais pressée de retourner m'abriter. Quelques minutes plus tard, immanquablement, je vomis. Au pied du lit. Deux fois. Parfois, un immense sentiment de honte nous étreint à l'évocation d'un souvenir gênant, encore des années après, comme une fatalité. Eh bien cet épisode-ci est en bonne place dans mon tiercé gagnant à moi, c'est cadeaux. A tel point que la suite, le nettoyage, qui? comment? est tombé dans les abîmes de l'oubli, précipité avec malice par ce génie maléfique, le déni. Je ne m'en souviens donc pas aujourd'hui, mais c'est vrai ça, comment faire sans eau courante, sans matériel ? Le scénario le plus crédible est celui dans lequel je reste les bras ballants, confiant de fait cette ingrate tâche à nos chers Ganaa et Ayrton. J'en tremble d'effroi. Toujours est-il que je n'ai jamais eu aussi froid de toute ma vie que cette nuit-là. Ah si, une fois dans le Verdon, on avait oublié de prendre les couvertures pour aller camper. Bref. Le lendemain, je suis encore malade. Je vais passer la journée à somnoler dans la voiture, évitant par la même occasion les nouvelles visites chez les généreux nomades, manifestement trop intenses pour mon organisme. Je profite tout de même d'un œil des paysages qui nous entourent, la rivière qui serpente dans la vallée, les chutes d'eau dans la roche noire appelée Confluence Rouge en raison du nom de l'affluent qui s'y jette, les arbres qui jaunissent à l'approche de l'automne, la taïga que nous traversons par un petit chemin en pente, d'autant que le soleil est de retour et que son reflet subtil dans l'eau est des plus ravissants. L'arrivée au hot spa est providentielle, une douche tellement délicieuse et fumante qu'elle me réchauffe jusque dans les os, suivie d'une baignade dans un bassin à ciel ouvert, alimentée par une source chaude, avec vue sur ses plaines magiques. Le bonheur est total. Alors que l'adorable famille qui nous accueille ce soir-là habite une yourte au sol en terre battue, qui peut paraître un peu sommaire, je n'ai jamais dormi aussi confortablement depuis que je suis en Mongolie, voire même de toute ma vie. Blottie sous d'épaisses couvertures bien lourdes qui me rappellent chez ma mamie, je savoure leur moelleux et leur chaleur à l'épreuve de la nuit redoutable des steppes. Ganaa et Ayrton, quant à eux, se partagent un petit lit, serrés l'un contre l'autre. C'est mignon et à la fois cela me met un peu mal à l'aise. Je me questionne sur le dévouement qu'on leur impose ou l'idée que je m'en fais, sur mon individualisme et sur mes privilèges. Vaste sujet pour la touriste européenne que je suis, j'aurais aimé en discuter avec eux mais j'ai pas osé. Une nouvelle journée commence et j'ai retrouvé toutes mes forces. Isa se réveille à 7h30 pour aller traire les yaks, je ne suis pas allée jusque là. Autour du camp où quelques yourts sont réunis à côté d'un petit hangar construit en dur, les verdoyantes prairies sont vastes et les troupeaux de yaks, de moutons et de chevaux y broutent paisiblement. Au loin, les montagnes érodées évoquent les millénaires écoulés. Ganaa a finalement pu nous organiser une virée à cheval et nous partons en cette plaisante matinée aux températures plus clémentes. Nous sommes trop contentes de pouvoir enfin galoper dans les steppes mongoles, c'est mythique. Les chevaux ici sont trapus, oserais-je dire tape-cul, et nos séants s'en souviendront longtemps également. Nous faisons halte chez celui que l'on comprend être le plus riche éleveur de la région. Quelle allure ! Assis avec une autorité naturelle dans son imposant canapé rehaussé de plaides en polaire fleurie, il n'a pas ôté son deel, laissé entreouvert et révélant de jolis boutons en laiton, ni son chapeau et ses bottes fourrées. Derrière lui, une grande tenture représente un cerf dans la taiga, et il y a au sol un lino vintage du plus bel effet. Dentelles sur les corniches, napperons sur les meubles, rien ne manque, c'est fantastique. Dehors, son minivan n'est même pas cabossé. Il ne détrône pourtant pas notre adorable guide, qui conserve dans mon cœur la palme du charme, et je me souviens encore des "Elisabeth ! Hélène !" qu'il nous lançait avec douceur si nous n'étions pas assez attentives à ses explications consciencieuses. Il est déjà l'heure de rentrer à la maison. Enfin, chez Ganaa. Ayrton repart à bord d'une voiture complètement boueuse, qui nous a pourtant semblé être le plus élégant des carrosses ces derniers jours. Au couchant, je contemple une dernière fois cette petite ville vallonnée qui ne ressemble à rien de ce que je connaissais. Puis, il ne reste plus que les aboiements lointains dans la nuit silencieuse. Les adieux à Ghana et à sa jolie famille marquent une première page qui se tourne. Je suis déjà nostalgique de ces petites yourtes bien rangées derrière leur palissade. Il était tellement content de retrouver femme et enfants, après seulement trois jours d'absence, c'était hyper mignon. Mais là, il ne peut pas nous accompagner au bus, il doit aller faire la lessive. J'ai vu qu'aux côtés de sa famille devenue nombreuse, Ganaa apparaît aujourd'hui en bonne place dans la dernière édition du Lonely Planet, signe que son activité est reconnue alors que l'offre s'est étoffée. Je suis fière d'avoir compté parmi ses premières clientes. Bizarre d'ailleurs cette fierté pour quelque chose qui ne m'a demandé aucun effort. Il est encore tôt lorsque nous choisissons un minibus pour le retour, mais il fera 20 fois le tour de la ville, prenant à son bord des voyageurs qui finalement redescendent, puis d'autres montent et descendent également encore et encore, dans un ballet incompréhensible et ennuyeux. Les deux dernières personnes à nous rejoindre sont saoules et proposent une petite rasade au chauffeur qui l'accepte volontiers et pas qu'une en réalité. Nous prenons enfin la longue route de retour vers Ulan Bator en début d'après-midi mais cela n'a rien de comparable avec l'aller puisque je reste tendue par le chauffeur qui roule au milieu, son téléphone à l'oreille et qui ne regarde que très peu devant lui, flanqué des deux dindes à demi-comateuses. Nous arrivons enfin à une heure tardive et il n'y a plus de place chez Nassan. Nous atterrissons dans un dortoir franchement sale où nous ne sommes que toutes les deux. Ce que je m'apprête d'ailleurs à vivre les jours suivants répondra résolument à une nouvelle dynamique, mettant à l'épreuve ce début d'assurance naissante. Si cet épisode vous a plu, Retrouvez les photos de voyage d'époque sur le compte Instagram Naviguer à vue et rendez-vous dans deux semaines pour la suite.