- Speaker #0
Bonjour, je m'appelle Nicolas et je vous donne rendez-vous tous les mercredis à 8h dans Nous, le podcast qui met en avant des parcours de vie extraordinaires. Nous, c'est l'idée que chacun de nous a une histoire à raconter. Chaque récit que nous partagerons ici nous rappellera que derrière chaque individu se cache un parcours unique, mais aussi des combats, des triomphes et des leçons qui résonnent en chacun de nous. Dans l'épisode d'aujourd'hui, nous allons découvrir le témoignage d'Abigail, 44 ans, médecin urgentiste en Ile-de-France. Engagée au cœur d'un système hospitalier en crise, elle partage sa colère face à des conditions de travail qui se dégradent et son combat pour une médecine plus humaine. Mais Abigail, c'est aussi une voix puissante et sensible. Avec une autre professionnelle de santé, elle forme le duo, les soignantes. À travers la musique, elle porte un message fort, redonner de l'espoir aux soignants et aux patients et mettre en lumière la réalité du monde hospitalier. Préparez-vous à découvrir le pouvoir de la résilience face aux épreuves de la vie. Parce qu'ensemble, nous sommes plus forts. Bienvenue dans nous. Bonjour Abiel, peux-tu te présenter à nos auditeurs et nous expliquer brièvement ton histoire ? Je sais que ça ne va pas être facile parce que du coup, tu as tellement de choses à raconter aujourd'hui.
- Speaker #1
Oui, disons que j'ai plusieurs vies en une. Je m'appelle Abigaël, j'ai 44 ans, j'habite à Paris, je suis originaire de Paris. Je suis médecin urgentiste. J'ai d'abord travaillé en CHU à l'hôpital Bichat, qui est un des plus gros hôpitaux de Paris, où j'ai été chef de clinique puis praticien hospitalier. Je donnais des cours à la fac et j'y ai laissé une partie de mon cœur. La PHP sera toujours mon berceau. médicale et maintenant je travaille dans un hôpital de la région parisienne qui s'appelle l'hôpital Saint-Camille à Brissure-Marne où je suis toujours urgentiste à temps plein et je suis aussi musicienne depuis toujours j'ai commencé la musique j'avais 5 ans je savais même pas lire et j'ai commencé à faire du piano du violon et j'ai fait un cursus toute ma scolarité de musique études voilà au conservatoire jusqu'au bac et ensuite j'ai fait de la musique en rencontrant mon ex compagne qui est chanteuse de jazz prof de chant Et avec elle, j'ai redécouvert la musique mais sous une autre forme, pas classique. Et donc j'ai fait des chœurs pour des artistes dans le hip-hop, j'ai été à l'Eurovision, j'ai écrit des titres pour d'autres artistes, j'ai sorti un album en autoprode, j'ai fait du gospel, tout ça en parallèle de la médecine. Ensuite j'ai eu mon fils, et donc ça c'est une autre partie fondamentale de ma vie. Je suis maman d'un garçon de 12 ans, à qui j'ai fait l'école à la maison jusqu'à cette année où il est rentré au collège, où il se débrouille très bien. Et donc pendant toutes ces années, je ne faisais plus trop de musique parce que je me consacrais vraiment à lui. Je l'ai emmené dans le monde, partout. On a beaucoup voyagé. Et la musique est revenue à moi via les soignantes, comme tu l'as dit en introduction de ce podcast. Et aujourd'hui, je mène mes deux vies, trois vies. Et la quatrième, qui est un rêve encore, j'écris aussi. Donc je tiens une petite chronique sur Instagram qui s'appelle « Maltraitée en deux mots » .
- Speaker #0
C'est comme ça que je t'ai découvert.
- Speaker #1
Voilà. où je parle de mon quotidien de médecin-argentiste sous une forme un peu littéraire quand même. C'est peut-être ça la particularité parce que ça, c'est très important pour moi. Et j'aimerais écrire un livre, j'aimerais écrire un roman. Tant que je n'aurai pas réussi ça, je crois que je sentirai toujours un petit... Je n'ai pas l'impression d'être complète, pourtant je fais beaucoup de choses. Mais ça, ça reste mon vœu le plus cher.
- Speaker #0
Tu dors combien d'heures par nuit avec tout ce que tu fais ? Je me dis, vous êtes plusieurs à faire tout ça.
- Speaker #1
Comment tu fais pour t'organiser ? Je pense que quand on fait les choses avec... passion. On ne voit pas le... Je n'ai pas du tout l'impression de devoir jongler avec mon emploi du temps, bizarrement. J'ai toujours... Et peut-être paradoxalement, je consacre aussi une bonne partie de ma vie à glander. Parce que je pense que c'est très important. Et je suis quelqu'un qui vit beaucoup dans l'imaginaire. La littérature, écrire, marcher, faire du sport, glander, me nourrir des œuvres des autres, c'est hyper important pour moi. Et le fait d'être urgentiste, je concentre beaucoup mon temps de travail. Je peux travailler Et... Je vais faire des gardes de 24 heures, mais après, j'aurai des jours off, comme aujourd'hui, par exemple. Non, non, je dors très bien. Il y a des nuits où je ne dors pas. Les nuits de garde à l'hôpital, les urgences, étant ce qu'elles sont, je ne dors pas beaucoup. Le reste du temps, j'ai une hygiène de vie un peu stricte quand même. Je fais beaucoup de sport, je me couche tôt. Mais parce que j'ai envie de faire tout ce que j'ai envie de faire. Je pense que j'ai une petite hyperactivité aussi, peut-être.
- Speaker #0
Ça se voit.
- Speaker #1
Je ne sais pas. Je ne sais pas ce que ça veut dire.
- Speaker #0
Tu nous parlais il y a l'instant de ta page Instagram, celle par laquelle je t'ai découvert. Tu y parles notamment de l'effondrement du système de santé. C'est quelque chose qui est atroce, qui est dur, qui est dans l'actualité en ce moment. C'est quoi ton avis à toi qui est de l'intérieur ?
- Speaker #1
Le système est déjà effondré. Je pense qu'on est dans une crise sans fin, mais je dirais que c'est notre société, dans son ensemble, qui est dans une crise qui est multiple. Quand on choisit sciemment d'abandonner notre système de santé publique, c'est-à-dire un système égalitaire où on peut soigner tout le monde, quel que soit ses revenus, ses origines, son âge, c'est un projet de société. Ça veut dire qu'on décide, en tant que société, d'accorder de la valeur à toutes les vies humaines et de protéger les plus vulnérables d'entre nous. On n'est pas dans ce modèle-là. Mais on voit aussi que c'est la même chose dans l'éducation, dans tous les piliers, tout ce qui faisait les piliers de notre société et qui la rendait plus juste, plus égalitaire, plus protectrice. Tout est en train de s'effondrer. La justice, l'éducation et la santé, c'est un petit peu la même chose.
- Speaker #0
Est-ce que tu expliques que la santé soit à l'agonie aujourd'hui ?
- Speaker #1
Je pense que c'est 100% délibéré, que c'est 100% politique pour moi. Je pense que c'est un projet de libéraliser un petit peu la santé et d'en faire un bien de consommation, une marchandise, et pas un droit. Ce qui est triste,
- Speaker #0
c'est que notre système était exemplaire dans le monde entier. Et on est encore chanceux quand même, parce qu'on a quand même des droits qu'il n'y a pas dans d'autres pays. Mais ça se dégrade tellement que bientôt, on va se retrouver... Peut-être un jour, et je ne l'espère pas au niveau des États-Unis.
- Speaker #1
Je n'espère pas. Après, la chance qu'on a, c'est que les Français sont très attachés à leur système de santé et que ça reste la sécurité sociale telle qu'elle a été créée, notre modèle de protection sociale. Ça reste une fierté et quelque chose d'unique, en fait. Donc, je pense que les gens le défendront, bec et ongles, du moins, je l'espère. Après, dans une certaine mesure, même si on n'est pas du tout dans le système américain, on est en train de s'en rapprocher petit à petit. avec des déremboursements qui sont de plus en plus importants. Donc en fait, pour bien se soigner, il faut déjà de l'argent aujourd'hui. Si on n'a pas une bonne mutuelle, on n'accède pas à la même médecine que si on a de l'argent. Les délais d'attente pour voir certains spécialistes sont tellement longs que si on n'est pas prêt à débourser de sa poche pour pouvoir payer un spécialiste qui est déconventionné, on ne peut pas se soigner. Et puis il y a des choses qui ne sont pas prises en charge, les dents, des choses comme ça. Donc en fait, on est déjà dans une médecine à deux vitesses. Et on voit très bien que ça n'inquiète pas les gens qui nous dirigent parce qu'eux n'auront jamais à attendre dans un couloir, sur un brancard pendant trois jours pour être hospitalisés dans un service parce qu'ils ont une pneumopathie avec de la grippe ou une fracture du col du fémur. Donc tant que les gens ne sont pas confrontés à ça, ils s'en fichent en fait. Donc en gros, je pense qu'on va arriver à un système, en fait on est déjà dans ce système où les pauvres crèvent sur des brancards et les riches vont se soigner ailleurs. dans des cliniques privées ou à l'étranger ou à Monaco, j'en sais rien. Mais on est déjà dans ce système-là pour moi. C'est très important de le dire. Et je pense qu'il suffit d'un seul passage aux urgences pour s'en convaincre. Ou il suffit d'avoir un proche malade, d'aider son parent âgé. Il suffit vraiment de soi-même se confronter au système de santé une seule fois pour comprendre exactement ce qu'il en est.
- Speaker #0
La saturation des urgences est souvent pointée du doigt, comme on en a parlé là. Quels sont selon toi les principales causes de cette situation ? C'est un manque de personnel ?
- Speaker #1
Ce n'est pas qu'un manque de personnel en fait. Les urgences, il faut savoir que c'est le seul endroit qui est ouvert 24h sur 24 et en théorie accessible à tous. Et en gros, c'est l'épicentre de tout ce qui dysfonctionne. Une salle d'attente des urgences, c'est une société en miniature. On y voit les gens les plus vulnérables, les gens les plus précaires. Tous ceux qui sont abandonnés par le système peuvent se retrouver aux urgences. D'ailleurs, il y a même, je le raconte dans un des textes, il y a des patients. qui ne sont pas des patients, qui sont des gens SDF, qui vivent dans la salle d'attente. On a des gens qui vivent et qui meurent dans la salle d'attente. En fait, les urgences, c'est vraiment au cœur de tout ce qui dysfonctionne. Donc tout ce qui dysfonctionne en amont, c'est le fait que la médecine générale s'est effondrée, à cause du numerus clausus, entre autres. Donc les gens n'ont pas de médecin traitant. Il y a 5 ou 6 millions de Français qui n'ont pas de médecin traitant. Donc quand ils ont un problème aigu, ils vont venir aux urgences. que les gens sont de plus en plus précaires aussi, avec tous les problèmes de santé que ça implique, que les médecins traitants d'aujourd'hui, les rares qui restent, ils n'ont pas envie de travailler comme leurs aînés, donc ils travaillent moins tard le soir, ils ne travaillent pas les week-ends, ils ne font pas de garde, souvent, et je ne les blâme pas du tout pour ça, je trouve que c'est tout à fait normal d'avoir envie d'avoir une qualité de vie, d'avoir une famille si on en a envie, donc c'est normal. Ils ne se déplacent pas trop au domicile, ils ne vont pas trop dans les EHPAD, donc quand ces gens-là ont des problèmes. ils viennent aux urgences. Donc en amont, c'est ça. Et en aval des urgences, quand on a besoin d'un lit pour hospitaliser les patients, sur les dernières décennies, on a fermé 80 000 lits. Donc les gens sont de plus en plus vieux, de plus en plus malades, ils ont de plus en plus besoin d'être hospitalisés et il y a de moins en moins de place. Donc on arrive à ce que tu appelles cette saturation qui est que les gens stagnent. Parfois, on est arrivé à des situations, et ce n'est même pas parfois, c'est souvent, on arrive à un stade où on n'a même pas assez de chaises, pas assez de brancards. On manque de médicaments, on manque de couverture, on manque de bouteilles d'eau, on manque de repas, de certains traitements essentiels. Et on a vraiment des gens, aujourd'hui, on peut dire qu'on n'est pas en sécurité quand on va à l'hôpital, surtout dans les périodes... par exemple d'épidémies de grippe à certaines périodes de l'année. Mais en gros, le système est en surchauffe en permanence. Et parfois, on meurt. On meurt de ne pas être vu à temps par le médecin. Ça te fait quoi en fait ? Ça me révolte en fait, tous les jours. Ça m'attriste en fait, parce que pour moi, ça veut dire que c'est un échec politique, c'est un échec de société. J'ai honte en fait. Souvent, je sors des gardes, j'ai honte. Et malgré tout, je me dis, moi ça fait plus de 15 ans. que je suis médecin urgentiste, les conditions de travail sont extrêmement difficiles. C'est-à-dire qu'on doit aussi subir la colère des patients et de leur famille. Mais à part m'excuser, je ne peux pas leur dire qu'ils ont tort ou qu'ils sont trop exigeants. C'est normal.
- Speaker #0
Ça t'arrive d'avoir parfois un sentiment de culpabilité ?
- Speaker #1
Oui. Oui, mais maintenant, je sais aussi que moi, en tant que médecin, je ne peux pas faire plus que ça. Si ce n'est... Je me dis que ma forme d'engagement, qui n'est pas... Parfois, j'aimerais être encore plus engagée. même politiquement, etc., ma forme d'engagement, c'est de ne pas quitter le navire. C'est-à-dire que je pourrais, à l'heure actuelle, après 15 ans d'urgence à temps plein, dans des hôpitaux tout le temps saturés, Bichat, c'est à Porte de Saint-Ouen à Paris, pour les gens qui connaissent, c'est un quartier très précaire aussi, où il y a des gens... Vraiment, c'est pas simple, en fait, de rester là. Mais j'ai pas envie de partir, en fait. Je pourrais très bien partir, faire autre chose.
- Speaker #0
Tu y as déjà pensé ?
- Speaker #1
J'y ai pensé, mais je le ferai jamais, je crois. Enfin, on ne peut jamais dire jamais, mais maintenant, je suis un médecin urgentiste aguerri par la force des choses, parce que ça fait plus de 15 ans que je fais ça. Et je me dis, si je pars, j'aurai l'impression d'abandonner les patients. Je me dis, je ne peux pas faire ça. Il faut au moins qu'il y ait des médecins un petit peu chevronnés pour sauver ce qu'il reste à sauver.
- Speaker #0
Et peut-être aussi accompagner les plus jeunes médecins qui sortent.
- Speaker #1
Oui, accompagner les jeunes médecins. Et déjà que les patients ne sont pas en sécurité, je me dis, si en plus, ils sont avec... Avec des médecins plus novices, moi je sais pas, j'ai vraiment un sentiment de devoir accomplir. Après je veux pas sacrifier ma santé non plus, j'y réfléchis parce que je prends de l'âge, je fais encore beaucoup de nuits et je vois bien que c'est très fatigant. Il y a une étude il y a pas longtemps qui est sortie sur l'espérance de vie des médecins urgentistes qui était terrifiante. Donc j'ai évité de la lire mais elle m'est revenue aux oreilles et je me dis il faut quand même que je prenne soin de moi et tout. Je ne sais pas, je ne peux pas partir. Et moi, je crois quand même... En plus, ce n'est pas qu'une question de moyens, on en reparlera. Mais ce ne serait pas si compliqué de mieux faire. Ce n'est pas qu'une question d'argent. C'est une question de redistribution des moyens, de logique, de diriger les moyens vers de vrais besoins. Notamment, s'occuper mieux des personnes âgées, créer des grands services de gériatrie. Voilà, enfin... Il y a plein d'idées à avoir et ce n'est pas qu'une question d'argent.
- Speaker #0
Dans ton carrière, quel a été le moment le plus difficile pour toi, qui t'a marqué à vie ?
- Speaker #1
Je dirais, il y en a eu beaucoup, mais là, très récemment, c'est même pas le Covid en fait. Parce que le Covid a été une parenthèse tellement sidérante pour l'ensemble de l'humanité que finalement, elle n'est pas spécialement plus pour les soignants que pour l'ensemble des gens. C'est-à-dire que nous, pendant le Covid au moins... On travaillait dans des conditions où on était un petit peu plus valorisés, on était un peu plus protégés, les gens se doutaient, enfin tout le monde, tout à coup il y a eu la lumière qui a été mise sur les soignants et on les a un tout petit peu plus chouchoutés que d'habitude. Ensuite on nous a fait beaucoup de promesses qui ont été oubliées. La plus grande détresse que j'ai ressentie, c'était pas plus tard que cet hiver, parce que cet hiver dans l'indifférence générale, il y a eu une épidémie de grippe qui a été terrible, vraiment terrible, qui était à la hauteur. des vagues de Covid qu'on avait connues au tout début. Une vague qui a été mortelle, pour laquelle il n'y a pas eu de mesures de confinement, pour laquelle il n'y a eu quasiment aucune mesure politique qui a été prise. Et on s'est retrouvés dans des situations où vraiment des gens sont morts sans être vus par le médecin. Des gens sont partis de l'hôpital sans voir de médecin non plus. Et avec des couloirs qui étaient saturés de brancards, des gens très âgés. des gens qui avaient... Je me suis dit mais c'est pas possible qu'on arrive à ce stade. À un moment, je me suis dit mais il n'y aura même pas d'oxygène pour tout le monde. On prenait en charge les gens dans des conditions qui étaient tellement catastrophiques. Il y a eu un moment où je me dis mais je vais tuer des gens en fait. Je vais tuer des gens parce qu'on me demande de voir 100 patients quand avant j'en voyais 30. Je ne peux pas. Physiquement, je ne peux pas. Il y a quand même un temps minimal de prise en charge pour m'occuper des gens. Et pour moi, c'était de l'ordre du crime contre l'humanité. Vraiment, je me suis dit... On fait des choses qui sont horribles. Et puis, parallèlement à la grippe, par exemple, quand il y a une pandémie comme le Covid ou la grippe, il y a tous les autres patients qui souffrent d'autres choses qui vont être moins bien soignés. Donc les patients qui vont venir pour autre chose, notamment il y a des secteurs complètement oubliés de la médecine qui sont par exemple la psychiatrie. La psychiatrie, c'est aussi un secteur qui est complètement en déshérence. Donc dans ces périodes-là, Les patients qui arrivent en décompensation psychiatrique, par exemple, ils vont rester attachés sur un brancard pendant des jours et des jours, au mépris de toute dignité. Il n'y a plus de dignité humaine, il n'y a plus de respect, il n'y a plus de droit.
- Speaker #0
Ça te fait quoi quand tu vois ces patients dans cette situation-là ? Tu te sens impuissante ?
- Speaker #1
Oui, je me sens totalement impuissante parce que je peux faire ma partie du travail, qui est de faire le diagnostic, de donner les premiers soins, le premier traitement, d'organiser la prise en charge pour qu'elle soit plus... le plus fluide possible aux urgences, de hiérarchiser, de m'occuper des patients les plus urgents en premier, etc. Donc il y a des réussites dans ce métier, il y a des choses qui sont très belles. Je sais aussi que de façon très aiguë et spectaculaire parfois, oui, effectivement, si je ne fais pas le bon diagnostic et que je ne donne pas les bons traitements, ça peut être une question de vie et de mort, ou de mort. Mais il y a des choses qui ne dépendent pas de moi. Je ne peux pas trouver des lits qui n'existent pas. Je ne peux pas me substituer à tous les spécialistes, je ne peux pas trouver une place au bloc opératoire, en réanimation, en psychiatrie, à des gens qui en ont besoin. Et aujourd'hui, les gens le comprennent, par contre.
- Speaker #0
Comment est-ce que tu fais pour laisser tout ça de côté quand tu rentres à la maison le soir ou le matin, du coup, comme tu travailles de nuit ? Des fois, en fait, tu peux vivre des choses difficiles, peut-être voir des gens mourir devant toi.
- Speaker #1
Oui, oui.
- Speaker #0
Alors certes, ça fait plusieurs années que tu fais ça, mais ça n'a pas dû être évident au départ de... de mettre une barrière entre la vie personnelle et professionnelle ?
- Speaker #1
Il y a plusieurs choses. Déjà, je ne pense pas que je mets ça de côté quand je rentre chez moi. La preuve, on est là aujourd'hui à parler de ça. Donc, je pense que même si je ne trouve pas qu'on se définit par son métier, mais c'est sûr qu'aujourd'hui, je pense que ce qui m'aide aussi, c'est d'avoir aujourd'hui une petite voix pour essayer de faire changer les choses. C'est minime, ce n'est pas ça qui va permettre de sauver le système de soins. Mais du coup, j'ai l'impression que d'essayer d'en témoigner par l'écriture, par des échanges, en essayant d'alerter, déjà, c'est quelque chose qui m'apaise un petit peu et qui me dit, voilà, au moins, je ne fais pas que subir cette situation. J'essaye de porter la voix de ceux qui n'en ont pas, c'est-à-dire les patients qui sont en train de crever dans les couloirs. Eux, ils ne peuvent pas le dire, en fait. Et moi, j'essaye d'être là pour ça. Donc ça, ça m'aide déjà. Et après, d'un point de vue plus personnel, le fait d'être... passionnée par mille choses. J'adore la médecine, c'est quelque chose qui me transcende, j'adore ça. J'ai voulu être médecin depuis l'adolescence, donc je ne me vois pas faire autre chose, mais il y a mille choses que j'aime en dehors de ça.
- Speaker #0
Et c'est pour ça que j'ai décidé de t'inviter aujourd'hui, parce qu'il y a la médecine, il y a aussi l'écriture, comme tu le disais un instant, il y a ta page Instagram et la musique. Comment ça t'est venu à l'idée, comment ça t'est tombé dessus, ton groupe ? de musique, ton duo de musique que tu as actuellement ?
- Speaker #1
Je pense que c'est vraiment une question de destin parce que ce qui est drôle, comme je te disais, au moment où on m'a contactée pour les soignantes, je ne faisais plus rien en musique parce que j'avais la médecine et je m'occupais beaucoup de mon fils. Entre l'école à la maison et les urgences, il y avait vraiment largement de quoi occuper l'ensemble d'une vie. C'était déjà beaucoup. J'avais vraiment envie de me consacrer à mon enfant. plus que je pouvais durant ces premières années. C'était un choix absolument conscient, merveilleux et je ne le regrette pas du tout. Et dans la musique, j'avais eu l'occasion de voir à quel point ce milieu était difficile, cruel, injuste ou il ne suffit pas juste d'avoir du talent pour être assurée de réussir. C'est très banal ce que je vais dire. Mais j'avais frayé un petit peu dans le milieu indé. J'avais vu que c'était très difficile de faire son trou et je n'étais pas prête du tout à sacrifier non plus ma carrière pour essayer d'avoir une carrière de chanteuse, il s'agissait pas de ça. Donc j'avais mis un petit peu ça de côté. On avait sorti un album en autoprod, on avait vendu les disques qu'on avait pressés, mais voilà, il allait rien se passer de plus, parce que c'est très difficile et que c'est un milieu très fermé et qu'il n'y a pas de logique, en fait. Et c'est drôle, parce que la musique fait vraiment partie de ma vie depuis toujours, comme je te l'ai dit aussi, et c'est revenu à moi. En fait, ce qui s'est passé, c'est que j'ai commencé à écrire ces textes sur Instagram. Ça m'a donné une toute petite visibilité, pas énorme, mais assez pour qu'on puisse parfois m'identifier comme un médecin qui chante. Parce qu'en plus des textes, parfois je postais des petites covers sur Instagram où je chantais du R'n'B, de la soul, tout ce que j'aime. Et j'ai été contactée par Loïc Manuel, le créateur du groupe, qui disait, j'ai un projet, je voudrais mettre la lumière sur les soignants sous un jour un peu différent, je voudrais faire un film, une comédie musicale. À la base, c'était un petit peu ça et un album. Et je cherche des soignantes chanteuses. Et c'est lui qui est venu à moi. Comme ça, et c'est vrai que si on m'avait dit un jour que je serais dans un projet qui mêlerait musique et médecine, là, pour le coup, je n'aurais pas cru.
- Speaker #0
Non, mais c'est incroyable. En plus, c'est vrai que par tes textes, du coup, tu permets aussi de soutenir tes collègues soignants qui, aujourd'hui, vivent des choses tragiques. C'est important de le rappeler parce que c'est vrai que je donne souvent la parole à des parents, à des personnes qui ont été victimes d'erreurs médicales, qui ont eu des problèmes avec les urgences. Et c'est vrai que de te donner... la parole, c'est aussi de montrer les coulisses en fait de l'hôpital et de... On ne peut pas vous pointer du doigt quand je dis vous, ce n'est pas toi, c'est l'intégralité du corps médical. Ça serait trop simple en fait, c'est vrai que c'est plus un contexte global qui fait que tu fais avec ce que toi tu as directement et que du coup des fois il y a peut-être des timings à partir parce que du coup je me doute que si tu as plein de patients dans la salle d'attente, tu ne peux pas consacrer non plus ton heure ou tes... Des heures qui arrivent à la même personne. C'est pour ça que c'était important d'en parler. Par rapport à la musique, tu t'es retrouvée avec ton groupe dans une émission de télévision qui s'appelle La France a un incroyable talent. Comment vous vous êtes retrouvée avec ton équipe ?
- Speaker #1
En fait, Loïc Manuel, celui qui a créé le groupe, était infirmier à la base. Et il a aussi fait une école de cinéma, de scénariste. Il est comédien aussi. Et pendant le Covid... il avait un projet de faire un long métrage et pendant le Covid tout s'est arrêté il est retourné travailler en EHPAD pendant les confinements et il a vu en fait que dans les maisons de retraite principalement ce sont des femmes qui soignent et il a vu que toutes ces soignantes sans moyens accompagnaient les résidents parfois étaient confinés avec eux et se servaient du chant de la musique, de la danse de choses totalement différentes du soin ... traditionnelle pour rester avec ces gens qui étaient un petit peu abandonnés et qui parfois mouraient. Et parfois ces femmes accompagnaient les résidents jusque dans leur dernier souffle avec ce qu'elles pouvaient, et notamment la musique. Et quand les confinements se sont terminés, il s'est dit il faut que je rende hommage à ces femmes, il faut que je rende hommage au corps soignant, qu'on a un peu vénéré pendant le Covid et ensuite on a très vite oublié. Et donc il a eu l'idée de faire les soignantes. Il en a parlé à un producteur qui s'appelle Stéphane Letellier qui est un... producteur qui actuellement vient de gagner un Molière pour les Misérables au théâtre du Châtelet, donc c'est... il fait totalement autre chose et ils ont eu l'idée de créer ce groupe donc on a été castés, ils ont créé le groupe et tout ça et ensuite ils ont cherché une maison de disques pour produire l'album et c'est Warner qui a signé le projet et Warner a dit bon bah très bien on va faire ce groupe mais c'est un concept c'est pas quelque chose, c'est pas comme un groupe de musique un peu traditionnel où on peut se dire bah vous ferez des petites scènes vous allez apprendre, on va apprendre à vous connaître c'est un petit peu un concept à grande échelle, il y a un message à faire passer. Donc, il a dit, pour vous faire connaître, il faudrait que vous fassiez une émission et vous ferez la France un incroyable talent. Donc, on a fait ça, mais on s'est dit, on va faire un passage, on va parler de notre groupe, on va essayer de passer notre message. Et puis, voilà, c'est tout.
- Speaker #0
C'était, sans compter, le Golden Buzzer.
- Speaker #1
Oui, c'était...
- Speaker #0
Ça a dû être une émotion dingue.
- Speaker #1
C'était pour le coup. Incroyable parce que moi je connaissais même pas le concept de Golden Mother donc quand les paillettes me sont tombées sur la tête je faisais quoi ça ? Je connaissais rien à cette émission. En fait ce qui était fou c'est que pour moi qui ai vécu une double vie de médecin et de chanteuse pendant très longtemps, deux vies très très séparées, ça m'a pas toujours aidée en fait. C'est peut-être une mentalité aussi un peu française de dire que quand vous faites plusieurs choses à la fois, on vous prend moins au sérieux. On vous prend pour quelqu'un d'hyperactif, de dispersé, de distrait. On dit, de toute façon, elle fait ça un petit peu... À l'hôpital, ça ne me causait pas que du bon, en fait, d'être chanteuse aussi. On disait, forcément, elle est moins sérieuse. En musique, quand je disais que j'étais médecin, on disait, de toute façon, elle a un métier à côté, donc elle s'en fout, en fait. Alors que ce n'est pas vrai. Je suis vraiment également passionnée par toutes les choses que je fais. Je les fais à fond et avec beaucoup de sérieux et beaucoup de travail. En tout cas, j'essaye. Et là, pour la première fois, je me suis toujours sentie un peu dissociée et parfois pas très comprise et pas considérée. Parfois, ça m'a valu des problèmes. Et là, quand j'étais sur cette scène et que Hélène Segarra prend la parole, Marianne James prend la parole et nous dit « Mais c'est fou, vous chantez comme des divas et vous êtes médecin aussi, mais c'est incroyable de réussir à faire ça. » Quelque part, ça m'a réparée. Et pour la première fois, j'étais sur scène et j'étais applaudie pour les deux, en même temps. Et quelque part, je me suis dit, finalement, ce profil très atypique qu'on a pu me reprocher parfois, aujourd'hui, il est la raison même pour laquelle on me donne ce Golden Buzzer.
- Speaker #0
Ça a été un peu comme une thérapie pour toi ?
- Speaker #1
Oui, complètement. D'ailleurs, on le voit... On le voit dans cette séquence, je suis très très émue. À partir du moment où les membres du jury commencent à parler, je suis en pleurs et après je ne peux plus m'arrêter de pleurer. C'est comme si tout à coup il y a les vannes qui sont lâchées et je n'ai pas compris tout de suite pourquoi ça m'émeuvait autant parce que ce n'était pas une question de « ah super on gagne » . Je ne connaissais pas l'émission et puis on n'avait pas la vérité d'aller. à la fin de cette émission, ça nous est tombé dessus, c'était pas ça. C'était vraiment de me dire ah oui dis donc c'est pas un problème en fait et ce que je fais peut-être peut parler un petit peu aux gens quoi. Donc ouais c'était une forme de thérapie, c'est vrai.
- Speaker #0
L'univers de la télévision c'est pas forcément ton univers donc du coup tu as participé dans cette émission de télévision. Ça se passe comment ? C'est quoi l'envers du décor en fait ?
- Speaker #1
Sur Incroyable Talent tu veux dire ? Oui. Contrairement à d'autres télé-crochets, ce qui est le... L'atmosphère sur cette émission, elle est très bienveillante. Je pense que c'est pas la même chose sur d'autres émissions où, par exemple, il n'y a que des chanteurs, où forcément, il y a une compétition, puisqu'on fait tous la même chose. Sur cette émission-là, il n'y a pas de sentiment de compétition parce que nous, on était des soignants de chanteuses, mais à côté de nous, il y avait des humoristes, des acrobates, des magiciens, des danseurs. Donc, de toute façon, après, le choix ne dépend pas de nous, en fait.
- Speaker #0
Et vous créez des liens entre vous ?
- Speaker #1
Oui, un petit peu. Après, vraiment, c'est une émission qui est plus, je pense, un peu familiale. Ouais, moi, j'ai pris ça vraiment avec un peu de recul. En plus, comme moi, je ne suis pas téléspectatrice de toute façon, je n'étais pas spécialement impressionnée. J'avais juste une impression de grand, grand décalage. Parce que même quand je faisais de la musique, si on m'avait dit par exemple un jour que j'irais chanter du Johnny Hallyday ou du Céline Dion sur une émission, un Télécrochet sur M6, Ça me paraissait complètement loufoque, quoi. Mais c'était... Par contre, à partir du moment... Donc, c'est pas mon univers. C'est pas mon univers musical. C'est pas ce que je regarde, etc. Mais c'est ça aussi que ça m'a appris. Quand j'ai décidé de faire partie des soignantes, je me suis dit, je fais partie d'un groupe, déjà. Donc, le groupe est plus important que mon individualité, ma personnalité, mes petits goûts à moi. Donc, ça, c'était une première chose. Et c'est quand même assez intéressant de... C'est une leçon aussi, disons, de taire sa voix pour... pour porter un projet et surtout je me suis dit le message est plus important que nos personnalités, notre expression artistique, on est vraiment là au service d'un message. Et donc finalement peu importe, pas peu importe ce qu'on chante, parce qu'on a toujours voulu avoir une sorte d'exigence artistique et essayer de faire quelque chose de beau, mais le message et le groupe sont plus importants. Donc du coup à partir de là, je me suis détendue un petit peu et je ne prenais pas les choses personnellement. C'était une expérience très... Ouais, c'était assez gonzo de faire ça. Moi, je suis quelqu'un... J'aime la littérature classique, le jazz, le gospel, la soul. Et je me retrouve à chanter « Vivre pour le meilleur » . Ça n'a aucun sens. Mais par contre, à partir du moment où j'ai dit « Je le fais » , je le fais à fond. Et du coup, moi qui n'aimais pas vraiment Johnny Hallyday et tout ça, j'y suis allée comme si c'était...
- Speaker #0
Et comme tu n'aimes pas Johnny Hallyday, on va te demander de nous chanter une chanson. Je vais te donner l'idée, vivre pour le meilleur.
- Speaker #1
Vivre pour le meilleur ! C'est une expérience qui est derrière moi maintenant. Mais je suis très contente de l'avoir fait.
- Speaker #0
Ton fils, il était là ?
- Speaker #1
Mon fils était là, oui.
- Speaker #0
C'est plus sa génération ?
- Speaker #1
Oui, mais mon fils ne regarde pas la télé non plus. C'est ça qui est génial.
- Speaker #0
Il était fier de toi ?
- Speaker #1
Oui, franchement, c'était assez... Mon fils n'a pas la langue dans sa poche. C'est une personnalité très forte. Et lui, il ne me fait pas de cadeaux. Donc, il n'est pas du tout... Euh... C'est... D'ailleurs, il a même dit un jour, le premier, c'était assez drôle parce que le premier déjeuner qu'on a eu avec justement toute l'équipe des soignantes, le producteur, Loïc Manuel, les autres chanteuses à l'époque quand on était trois. Mon fils était là aussi, il avait 10 ans et il a dit, moi, pour ma mère, je suis son régulateur d'égo.
- Speaker #0
Et en fait, c'est vrai. En fait, il me remet toujours les pieds sur terre et il aime bien se moquer de moi gentiment avec justement mon côté Instagrammeuse, les selfies, tout ça. Pour lui, je suis une boumeuse. Je suis une boumeuse. Mais moi, je trouve ça très, très drôle. Par contre, ça lui est arrivé de dire oui, il est fier de moi quand même. Je le vois. Il est là sur les concerts. À la fois, il se moque de moi gentiment et en même temps, ça lui est même arrivé de prendre la parole. On avait chanté à l'hôpital Necker. Je l'emmène parfois sur certains... sur certains événements, pour lui montrer des réalités dont il n'a pas forcément conscience. Par exemple, avec les soignantes, on a chanté pour les enfants malades à Necker. Et donc on nous amenait vraiment des petits patients qui étaient parfois dans leur lit d'hôpital, perfusés, etc. Et je trouvais ça important qu'ils voient ça aussi, et qu'ils comprennent aussi pourquoi je le faisais. Et que ce n'était pas juste « Maman, mets une combinaison à paillettes et va chanter, et du coup, elle est un petit peu moins là qu'avant. » Je voulais qu'ils comprennent aussi pourquoi je le faisais. Et à la fin, on a demandé aux enfants s'ils avaient des questions et mon fils s'est levé, il a pris la parole, il a dit non, non, moi, j'ai pas de questions. Je voulais juste dire en fait que là, sur scène, c'est ma mère et qu'elle est médecin. Ah, je vais pleurer ! Et que je suis très fière d'elle en fait. Voilà. Et ça, ça m'a bouleversée parce que je me suis dit c'est aussi pour lui que je le fais. J'essaie de lui montrer l'exemple de ce que c'est une vie pleine en fait et un peu engagée, mais une vie où on s'oublie pas non plus. parce que tout ce que je fais, je le fais, je ne peux pas mentir, je le fais aussi pour moi. Moi, j'adore aussi la lumière. J'aime les paillettes. Mais bien sûr que c'est hyper valorisant. C'est super. Mais je veux aussi lui montrer que c'est important d'avoir une vie un petit peu tournée vers les autres et qu'on peut faire ça tout en prenant beaucoup de plaisir et en vivant de ses passions.
- Speaker #1
C'est toute ta vie, ton fils.
- Speaker #0
C'est toute ma vie.
- Speaker #1
C'est vrai que c'est fou en fait qu'il se lève comme ça et qu'il te...
- Speaker #0
Ah ouais, c'était...
- Speaker #1
Tu te dis ça, tu ne t'y attendais pas ? Parce que si tu me dis que souvent, il te remet un peu à ta place, il ne doit pas avoir le côté à faire peut-être des compliments.
- Speaker #0
Il m'en fait quand même, mais on a toujours cette... On se vanne beaucoup, c'est notre mode d'échange. Il est très intelligent, très cynique, mais il a une grande sensibilité aussi. Et mon fils, c'est quelqu'un qui a déjà des valeurs. Il a des valeurs sur lesquelles il ne transige pas. Il est devenu végétarien tout seul à l'âge de 8 ans. Il n'a plus jamais mangé de viande. Il a une grande droiture morale et j'admire beaucoup ça chez lui. Et surtout, il ne supporte pas l'incohérence. Donc quand il repère quelque chose d'incohérent chez moi, ça le rend furieux et il va le dire. Et donc pour moi, mon fils, c'est aussi ma boussole. C'est presque ma boussole morale.
- Speaker #1
Je voudrais à présent qu'on revienne un peu plus sur le sujet général par rapport aux hôpitaux. Est-ce que tu es en colère par rapport à ce que tu vis au quotidien dans ton travail ?
- Speaker #0
Oui, je suis en colère tout le temps. Et d'ailleurs, je le dis aux patients, je le dis à mes collègues, je le dis aux familles. Quand ils expriment un ras-le-bol ou qu'ils sont outrés de la prise en charge, je leur dis « oui, mais moi aussi, je suis en colère » . Écrivez.
- Speaker #1
Qu'est-ce qu'ils disent quand c'est comme ça ?
- Speaker #0
Ils disent « c'est honteux » . Mais aujourd'hui, ce qui a changé, c'est pour ça que je dis qu'il y a quand même un peu d'espoir. parce que Je pense que quand le changement adviendra d'un grand mouvement collectif, parce que la santé concerne tout le monde, pas que les soignants et pas que les patients, on est tous patients à un moment ou à un autre, en tout cas, on aura tous un proche qui ira... Enfin, il n'y a rien de plus universel que la maladie et la mort, donc ça concerne absolument tout le monde. Là, la différence, c'est qu'il y a quelques années, les gens étaient encore excédés, très agressifs, s'en prenaient à nous, voilà, ils s'en prenaient à nous en tant que soignants. Vous n'êtes pas un bon médecin, ou vous faites mal votre travail, ou vous avez laissé attendre... Vous avez laissé ma mère sur un brancard, ou ça fait 12 heures que j'attends, j'ai toujours pas vu de médecin, etc. Et les gens s'en prenaient à nous. Aujourd'hui, les gens ont compris que c'était systémique, et que c'est pas qu'une question. Il y a des gens qui font plus ou moins bien leur métier, mais la plupart des soignants, ils le font avec tout le dévouement nécessaire. Donc ils ont compris que le problème venait du système, et que nous, on le subissait aussi. Donc maintenant, ce que j'ai souvent quand les patients partent, c'est pas « franchement, je reviendrai jamais dans cet hôpital, c'est horrible, vous faites mal votre travail » , Bon courage et merci. Il y a des gens qui me disent merci. Ils disent merci d'être encore là à 3h du matin avec des gens qui vous gueulent dessus, encore 50 patients dans la salle d'attente. Et ça, ça change. Et ça me donne quelque part, ça me donne du courage et ça me donne envie de continuer. Parce que je me dis, les gens ont vu que c'était un problème de santé publique et que c'est un problème politique. Et du coup, peut-être que ça leur donnera envie de se révolter avec nous, en fait. Ce ne sera pas juste une grève. Il ne faut pas juste faire une grève. D'ailleurs, les soignants ne font pas grève. Par définition, on ne s'arrête pas de travailler. Donc nos mouvements, c'est d'ailleurs pour ça, je pense que nos revendications ne sont pas écoutées. On ne va pas abandonner les gens, on ne va pas ne plus soigner les gens, ça n'existe pas. Mais là, du coup, comme tout le monde en a conscience, peut-être que les choses changeront.
- Speaker #1
Pour nos auditeurs qui nous écoutent, qui ont eu malheureusement une mauvaise expérience avec les hôpitaux, est-ce que tu as un message à leur adresser ?
- Speaker #0
Je pense déjà qu'il faut savoir dire pardon, il faut savoir s'excuser au nom de la communauté médicale. Je pense qu'il y a plusieurs choses. La médecine actuelle, on est en train de se rendre compte aussi qu'il faut écouter les patients. Et ça, c'est quelque chose... Ça peut paraître étrange parce que ça paraît très banal, mais plus ça va. Aujourd'hui, la parole étant beaucoup plus libérée, on peut entendre à travers le podcast, à travers les réseaux sociaux, à travers plein d'initiatives comme ça, et à travers différents médiums, la voix de ceux qu'on n'entendait pas, on peut maintenant l'entendre. Donc des gens malades, en errance médicale, des familles qui vont souffrir de certaines choses, etc. Des gens qui sont en recherche de diagnostic, au bout d'un moment, à force de les entendre, ça fait changer les choses. Par exemple, l'endométriose. Endométriose, c'était une maladie, il y avait 10 ans de délai à peu près pour être diagnostiquée. Aujourd'hui, le fait que des figures médiatiques ou des patientes prennent la parole, qu'il y ait des livres, des podcasts, des émissions sur ce sujet, etc., ça a fait bouger la communauté médicale, et maintenant c'est devenu un diagnostic bien connu, et beaucoup plus diagnostiqué, enfin, détecté beaucoup plus tôt qu'avant. Donc, on a tout à gagner à comprendre que soignants et patients, on a des savoirs qui sont complémentaires. Nous les soignants. On a un savoir académique, scientifique, une connaissance du fonctionnement du corps, des pathologies, etc. C'est la base de notre métier. Mais les patients, ils ont une connaissance de leur corps, de leurs symptômes. Les parents ont une connaissance sur leur enfant que nous, on ne va pas avoir. Donc, c'est ça que je voudrais leur dire, c'est qu'effectivement, il faut qu'ils continuent à parler, il faut qu'ils continuent à témoigner, il faut qu'ils parlent de leurs expériences. Leur colère est légitime. Et pour faire changer la communauté médicale, il faut continuer. Il faut continuer à parler, à témoigner sans relâche jusqu'à ce que les choses changent.
- Speaker #1
Est-ce que tu as un message à adresser aux ministres de la Santé si notre podcast arrive jusqu'à là ?
- Speaker #0
Oui, honte sur vous. Je n'ai pas d'autre chose à dire. Honte sur vous, parce que les ministres de la Santé défilent dans les grands hôpitaux parisiens comme à Bichat. En fait, les urgences de Bichat ont été complètement refondées il y a pas mal de temps maintenant, selon un modèle... extrêmement scientifique, d'organisation, ce qu'on appelle l'organisation du flux. Le flux, c'est les patients qui se présentent aux urgences. Et il y a une méthode qui a été un petit peu mise au point, d'organisation des patients en fonction de la gravité, de tri, voilà. Et du coup, ça a complètement révolutionné le monde des urgences, et ça a fait que la prise en charge était beaucoup plus fluide, que les patients attendaient moins, et pendant de longues années, Ausha a servi un peu de... C'est pas le seul hôpital, mais c'était un des hôpitaux dont le service d'urgence servait de modèle. Donc il y avait des gens qui venaient du monde entier, regarder un petit peu comment on travaillait, etc. Et il y avait beaucoup de politiques qui venaient défiler, des arrêts aux pages de gens, les ministres de la Santé à chaque fois venaient faire leur petit tour, etc. Et rien ne changeait. Donc honte sur vous, parce que vous ne savez pas ce que c'est que la réalité de l'hôpital public aujourd'hui, parce que c'est pas là que vous allez vous soigner, c'est pas là que vos parents vont soigner, vos enfants. Et vous savez exactement ce qu'il en est, vous savez exactement quelle coupe budgétaire vous faites, vous savez de quoi on a besoin, et vous choisissez sciemment d'ignorer les besoins de santé des Français, et vous laissez des gens mourir. Et un jour, j'espère que vous en serez comptable. J'ai pas d'autre chose à dire. Pour moi, c'est crime contre l'humanité. Je peux pas dire autrement.
- Speaker #1
Cet épisode touche déjà à sa fin. Merci à Biguel d'avoir partagé avec nous ton parcours, ta colère, mais aussi ta lumière. Ta voix, qu'elle s'élève dans les couloirs des urgences ou sur scène, c'est un cri du cœur pour tous ceux qui soignent et ceux qui souffrent. À travers ton témoignage, tu nous rappelles que l'art et l'humanité peuvent être des remèdes puissants. Nous continuerons à relayer ces voix essentielles pour que jamais elles ne soient réduites. Silence. Et merci à vous d'avoir été avec nous et d'avoir suivi cet épisode. Si vous avez aimé ce podcast, n'hésitez pas à nous suivre afin de rester en contact et traverser un petit bout de chemin ensemble. Votre soutien est très important dans la poursuite de cette aventure. Et n'oubliez pas, parlez-en autour de vous. Prenez soin de vous et à mercredi prochain, 8h, pour un nouvel épisode de Nous.