- Speaker #0
À un moment donné, je me suis dit, mais c'est complètement idiot de penser les choses comme ça. Si je n'essaye pas, je ne saurais jamais si ça peut marcher. Donc la seule solution, c'est d'essayer, parce qu'au moins, même si ça ne marche pas, j'aurais essayé. Si je n'essaye pas, je m'en voudrais de ne pas avoir essayé. Donc voilà, j'ai essayé tout simplement.
- Speaker #1
Hello, bienvenue sur Nouvel Oeil. Je suis Victoria, j'explore la vie et l'émerveillement sous toutes ses formes. Alors je me balade avec un micro-jeune pour rencontrer celles et ceux qui m'inspirent. C'est autant de personnes au parcours singulier, qu'ils soient connus ou pas, mais qui sont tous libres. Dans cette émission, je leur pose mes questions sur ce qui fait nos vies. On parle de confiance en soi, d'amour, des changements dans nos sociétés, du sens de la vie, et finalement, de ce qu'est la liberté. Alors bienvenue dans la saison 6 du podcast, qui t'invite à regarder le monde et la vie sous un nouvel œil.
- Speaker #0
Bon, vaut mieux dire ce qu'on pense que ce qu'on pense pas. C'est simple.
- Speaker #1
D'aussi loin que je me souvienne, j'ai toujours été inspirée par des femmes indépendantes. Libres dans leurs pensées, libres dans leurs choix, libres dans leur vie. Et toutes ont pour point commun d'avoir un certain caractère qui leur sert de cap face aux turbulences de l'existence. Isabelle Autissier est une femme de caractère. qui ne garde ni sa langue dans sa poche, ni ses rêves au placard. Et c'est justement parce qu'elle sait ce qu'elle veut et qu'elle n'a pas peur, qu'elle est la première femme à avoir accompli un tour du monde en solitaire, à la voile. C'est aussi pour ça qu'elle a toujours choisi sa vie, toujours su avancer dans les années en ajustant son cap selon les conditions extérieures. Quitte à avancer contre vents et marées. Isabelle Otissier est une femme qui inspire par sa liberté. Liberté de choisir, liberté d'être, liberté d'expression. Elle s'autorise à vivre, vraiment, en grand. Et c'est précisément pour cette raison-là que j'ai voulu lui tendre le micro jaune. C'est aussi pour ça que j'ai tenu à ce que ce soit elle qui ouvre le bal de cette saison 6 de Nouvel Oeil. Parce qu'elle incarne si bien la liberté, et qu'il me semble aujourd'hui que tous les sujets convergent vers cela. Une quête de liberté. Alors on s'est retrouvés un matin pluvieux à La Rochelle. On a été accueillis dans la joie, la bienveillance et le calme au mercure du Port Vieux. Et ça a fait naître de jolies choses, je crois. En tout cas de belles confidences qui font qu'après cette écoute, on se sent un peu mieux. Dans cet épisode avec Isabelle Autissier, on parle de navigation, d'écriture et de feu intérieur. J'espère que ce moment t'invitera à suivre ce qui te porte et à tenir le cap de tes rêves, même au milieu du sable mouvant.
- Speaker #0
1, 2, 3, 4, 5, 6, c'est bien, on est à Rochelle, ça marche.
- Speaker #1
Tout est bon, génial, parfait. Et bien on peut y aller si vous êtes prête.
- Speaker #0
Pas de problème.
- Speaker #1
Enchantée Isabelle Autissier.
- Speaker #0
Bonjour.
- Speaker #1
Merci d'être là, de me consacrer ce précieux temps pour parler de votre vie. Et quelle vie ! Vous êtes une grande navigatrice française, la première femme à avoir accompli un tour du monde en solitaire, en course. Mais vous êtes aussi écrivaine, présidente d'honneur du WWF France. Après avoir été présidente, vous avez aussi plein d'autres casquettes. Mais justement, la question que j'aimerais vous poser, c'est comment est-ce que vous voudriez et vous pourriez vous présenter sans ces différentes casquettes ?
- Speaker #0
Très simplement, je suis une femme de 68 ans. et j'ai en gros passé la quasi-totalité de ma vie sous différents aspects autour de la mer et de l'océan.
- Speaker #1
Et comment il est arrivé cet amour pour l'océan ?
- Speaker #0
Petite fille, parce que j'avais la chance d'aller en vacances en Bretagne, nord, avec des parents qui aimaient bien la voile, qui avaient un petit dériveur, un petit bateau en bois. et qui emmenaient leurs filles sur l'eau. Moi, j'adorais ça, je trouvais ça génial. Quand j'étais petite, j'ai commencé à naviguer, je devais avoir peut-être 6-7 ans. Et donc, ça m'a séduit, un peu tout, ce qui se passait sur le bateau, ce que j'imaginais. Donc, assez tôt dans ma vie, je me suis dit que ça tournerait autour de ça.
- Speaker #1
Et alors cette mer au final, elle ne s'est jamais trop éloignée de vous, vous ne vous êtes jamais trop éloigné d'elle. Là, vous rentrez de deux mois d'expédition en voilier dans les Svalbard. Comment est-ce que vous vous sentez là maintenant ?
- Speaker #0
Très bien, parce que j'ai passé deux mois à naviguer, donc déjà ça, ça me fait du bien, ça me donne de l'énergie, j'ai beaucoup de plaisir à faire ça, donc tout ça est bien. Après, je suis contente de rentrer aussi, parce que je fais plein de choses ici qui m'intéressent, et puis il y a plein de gens. mes proches, ma famille. Et j'ai depuis 20 ans que je fais ça. Voilà, c'est une belle alternance entre ce que je fais en mer, ce que je fais à terre. Et donc, voilà, je me sens très... Non, tout va bien.
- Speaker #1
Et comment est-ce qu'il se passe, le retour sur terre après avoir déconnecté pendant de si longues plages de temps ?
- Speaker #0
Alors, il se passe devant l'ordinateur, parce qu'il y a 42 628 messages qui m'attendent, même s'il y a quelqu'un qui traite un peu mes affaires quand je suis absente. Donc là, je suis rentrée depuis deux jours et demi. En gros, j'ai passé deux jours et demi devant l'ordinateur. Je suis quand même allée voir des copains. Mais après, j'ai l'habitude. Je vous dis, ça fait 20 ans que je fais ça, que je pars deux mois et demi, trois mois. Et quand je reviens, je sais que là, il faut foncer. J'ai rendez-vous sur rendez-vous. Mais en même temps, c'est bien. Je me suis octroyée à un grand break. Donc, c'est normal qu'il faut raccrocher à un moment.
- Speaker #1
Alors, il y a une question que je pose à tous mes invités. qu'on va citer en début d'entretien. C'est qu'est-ce que la vie vous a appris jusqu'à aujourd'hui ?
- Speaker #0
Je ne sais pas. Qu'est-ce qu'elle m'a appris, la vie ? Qu'est-ce qu'on est ? Ce n'est pas la vie qui m'a appris. C'est mes proches, c'est peut-être des enseignants à un moment donné de ma vie. Donc, ce n'est pas la vie qui vous apprend les choses. C'est les gens que vous fréquentez, c'est les situations dans lesquelles vous vous retrouvez. Donc, que vous dire ? Qu'on progresse tous, petit à petit, dans la vie. Oui, on apprend des choses, on expérimente des choses, on se rend compte d'un certain nombre de choses. Des fois, c'est positif, des fois, c'est plus heurté, plus compliqué, mais on a tous une évolution. Alors après, la mienne, qu'est-ce qu'elle a été ? Je ne sais pas. Je ne sais pas si j'ai fondamentalement changé, mais... Oui, j'ai plus d'expérience, évidemment. C'est un truc que je vois venir.
- Speaker #1
Est-ce que vous avez voulu donner une direction à cette vie ou vous avez l'impression que c'est elle qui vous a fait avancer ?
- Speaker #0
Je trouve ça bizarre parce que la vie, c'est quoi ? La vie, ce n'est pas un personnage qui vous dit des choses. Nos vies sont faites de poursuites. de rencontres, de choses bien, de choses moins bien. Évidemment, tout ça va peut-être vous engager dans des choses, mais après, c'est aussi parce que vous, vous allez saisir des occasions ou pas. Moi, je crois que j'ai eu ce sentiment quand j'étais très jeune que la mer et l'océan étaient un endroit que j'avais envie de fréquenter, en tout cas à ce stade-là. du coup Du coup, j'ai fait des études pour ça. Du coup, je me suis construit un bateau. Du coup, j'ai fait de la course au large. Du coup, j'ai écrit. Tout s'est déroulé finalement de manière assez fluide. Mais il n'y a eu aucune obligation. Il y a des choses qui se sont présentées à moi. Il y en a que j'ai prises. Il y en a sûrement d'autres que je n'ai pas prises. Et tout ça s'est tricoté. On ne peut pas faire 36 choses à la fois non plus. déjà essayer d'en faire une bien c'est déjà compliqué donc il y a sûrement des choses que je n'ai pas faites parce que ce n'était pas le moment je n'avais pas le temps ou je n'avais pas envie
- Speaker #1
Et vous avez fait donc une école l'école nationale supérieure agronomique de Rennes avant d'enseigner après l'école maritime et aquacole de La Rochelle et c'est là que vous y construisez votre premier bateau, Parole à ce moment là est-ce que déjà vous vous dites que la navigation prendra plus de place que l'enseignement Alors,
- Speaker #0
je n'en sais pas. pas grand-chose à l'époque. Si je fais cet agro-arène, c'est parce qu'il y a une spécialisation d'aliute, et que donc moi je veux être ingénieur aliute, puisque l'aliutique c'est la mer et les ressources vivantes de l'océan. Et après, quand je construis mon bateau, c'est pour avoir un outil pour aller sur l'eau. Puisque j'aime ça. Mais à l'époque, j'ai pas l'idée que je vais faire de la course au large. J'ai l'idée que je veux avoir un outil, un bateau, pour pouvoir aller naviguer. Et à l'époque, j'imagine ce que j'ai fait d'ailleurs, que je vais traverser l'Atlantique. Les choses se construisent petit à petit. Moi, je n'ai pas eu tout d'un coup la révélation d'un schéma de vie en me disant de 15 à 17 ans, je vais faire ça. Non, les choses se sont présentées aussi au fur et à mesure.
- Speaker #1
Et ce bateau, vous avez mis je crois 3 ans ? à le construire. Comment est-ce qu'on se lève un matin et vous dites tiens je vais construire un bateau alors même que vous n'avez pas fait ça, vous auriez pu l'acheter déjà construit.
- Speaker #0
Alors à l'époque c'était difficile parce qu'un bateau était très cher. On parle des années 70, il n'y avait pas tant de bateaux que ça, il y avait peu de bateaux de deuxième main on va dire d'occasion. Donc c'était un outil cher et moi je n'avais pas les sous, je commençais à travailler, j'avais un petit salaire, bon c'était pas envisageable. en plus j'avais quand même assez envie, je trouvais que c'était marrant de construire un bateau, c'est une belle... Voilà, moi j'ai toujours aimé bricoler, donc je trouvais ça bien. J'étais avec un compagnon à l'époque et oui, j'avais envie d'avoir un bateau pour pouvoir naviguer. Avant, je naviguais avec le bateau de papa, et puis un jour, j'ai eu envie d'être une grande fille, j'étais majeure et vaccinée, et donc, à la fois par plaisir et à la fois par obligation, puisque je vous dis, c'était beaucoup trop cher pour que je puisse en acheter un, l'idée de le construire était plutôt une idée sympathique alors après j'ai mis 3 ans parce que je travaillais en même temps donc dans la journée j'étais au labo avant de faire de l'enseignement j'ai bossé pour Ephraimer et donc c'était le soir, le week-end ou les vacances que je pouvais il y avait le chantier ici que je pouvais travailler sur la fabrication du bateau
- Speaker #1
Et c'est à 34 ans Que vous vous consacrez finalement entièrement à la navigation en arrêtant votre carrière universitaire ?
- Speaker #0
Oui, il y a un moment où il faut bien choisir. Donc à 30 ans, je commence la course au large avec la ministre en ZAD, ça se passe bien, donc je continue un peu. Puis à 34, je décide de faire le tour du monde. Donc évidemment, là, on ne peut pas tout faire à la fois. Donc là, effectivement, il faut faire un choix. Et comme j'ai envie de faire le tour du monde, je fais le choix d'arrêter. Au départ, je me dis peut-être que j'y reviendrai plus tard. Et puis finalement, les choses se sont enchaînées et je n'y suis jamais revenue. Mais ça me plaisait bien, j'aimais bien ce boulot. Mais voilà, encore une fois, on ne peut pas tout faire à la fois. Et puis, faire des Tours du Monde en course, ça occupe 140% de son temps. Donc, on ne peut faire que ça.
- Speaker #1
Et au moment de ce choix-là, est-ce que vous vous souvenez de ce que vous avez ressenti ? Un sentiment de liberté, d'ouverture au monde, de peur peut-être, d'inaptitude de ce qui va se passer ?
- Speaker #0
Je me souviens qu'avant de m'inscrire à ce fameux tour du monde, course autour du monde, j'ai un peu tergiversé, je réfléchissais, je me disais est-ce que c'est vraiment la bonne idée, pas la bonne idée, est-ce que je vais pouvoir l'assumer ? J'ai tourné ça dans ma tête quelques semaines et puis à un moment donné je me suis dit mais c'est complètement idiot de penser les choses comme ça, si je n'essaye pas je ne saurais jamais si ça peut marcher. Donc la seule solution c'est d'essayer parce qu'au moins, même si ça ne marche pas, j'aurais essayé. Si je n'essaye pas, je m'en voudrais de ne pas avoir essayé. Donc voilà, j'ai essayé tout simplement.
- Speaker #1
Et ça a marché, vous n'avez jamais arrêté.
- Speaker #0
Oui.
- Speaker #1
Qu'est-ce que vous ressentez en mer ?
- Speaker #0
Il y a plein de choses. Déjà, moi, j'aime bien ce milieu, tout simplement parce que c'est beau, parce qu'on a des sensations, des émotions que je trouve agréables. Ça parle un peu à tous les sens, puisqu'il y a ce qu'on voit, il y a les mouvements. Il y a les odeurs, il y a les bruits, tout ça vous parle quand même. Et je trouve que c'est plutôt un langage agréable. Puis c'est toujours différent la mer, c'est toujours excitant, on a toujours des questions à se poser. Moi je suis quand même ingénieur, donc la météo, la marche du bateau, tout ça m'intéresse aussi. Donc en gros, ça coche toutes les cases. Les cases à la fois émotionnelles et les cases intellectuelles. Donc tout ça dans un environnement agréable.
- Speaker #1
Et qu'est-ce que ça change de naviguer seule ou à plusieurs ?
- Speaker #0
C'est plus compliqué de naviguer seule. D'abord parce que vous êtes seule à prendre les décisions. Et qu'en particulier en course, on passe sa vie à prendre les décisions. Tout le temps, tout le temps, tout le temps, tout le temps. Jour et nuit, même quand on dort. Évidemment, c'est plus facile quand on peut le partager avec quelqu'un. Qu'est-ce que tu penses si on fait ça et qu'on peut discuter ? Donc c'est plus facile d'avoir quelqu'un. des personnes, c'est parfois plus facile aussi physiquement, parce qu'il y a des moments où il faut un peu s'arracher. En même temps, c'est très agréable parce que j'aime bien être responsable de ce que je fais, donc là c'est 100%. Et puis, il y a une espèce de volupté quand même, être seul sur la mer, à 360 degrés, sur son petit bateau. Oui, il y a quelque chose d'assez intime qui est agréable à vivre. Donc voilà, c'est d'un côté plus compliqué, mais d'un côté ça vous apporte plus.
- Speaker #1
Est-ce que ça vous a construite personnellement ?
- Speaker #0
Mais tout vous construit. Tout vous construit, tout le temps. Les rencontres que vous faites, encore une fois, ce que je disais tout à l'heure, dans la vie, tout vous construit. Donc, n'importe quel voyage vous construit. Vous savez, ce n'est pas vous qui faites le voyage, c'est le voyage qui vous fait. C'est pas moi qui... C'est ça.
- Speaker #1
Plus d'âge du monde.
- Speaker #0
Donc, évidemment, ces voyages-là m'ont construite en partie, m'ont donné aussi beaucoup confiance en moi, puisque finalement, même s'il y a eu des erreurs et des malheurs, de temps en temps, mais enfin, globalement, ça s'est toujours bien fini. donc euh Donc oui, ça vous donne pas mal confiance en vous, ça vous donne une espèce de boîte à trésors dans lequel vous pouvez piocher des souvenirs, des émotions, des choses que vous avez vécues. Donc oui, bien sûr, ça m'a construit.
- Speaker #1
Et certainement une force intérieure aussi. En parlant d'accident, en 1999, c'était au cours d'une course en solitaire autour du monde, votre bateau a chaviré à 25 nœuds et il est resté à l'envers. C'est le skipper italien Giovanni Soldini qui vous a sauvé. Qu'est-ce que cet accident a changé dans votre rapport à la navigation ?
- Speaker #0
Rien.
- Speaker #1
Ah !
- Speaker #0
Non, c'est comme vous avez un accident de voiture, ce n'est pas ça qui change votre rapport à la voiture. Je caricature un peu. Ça fait partie des risques. Si vous décidez d'aller faire un tour du monde en solitaire par les 40e et les 50e sud, vous vous doutez quand même bien que ce n'est pas une promenade de santé. Et vous anticipez. énormément. Et si je suis là, c'est parce que j'ai anticipé que cet accident précisément pouvait m'arriver. Et je suis le seul bateau qui l'ait fait.
- Speaker #1
Oui, on vous disait même que ça n'allait pas vous servir et vous avez dit non, je veux quand même faire cet exercice-là.
- Speaker #0
Non, mais c'est que avec mon équipe technique, on a inventé les solutions que si ça se produise, je puisse, un, me signaler, deux, rentrer et sortir du bateau, trois, faire tout ce qu'il fallait que éventuellement je fasse. Il se trouve que maintenant, c'est venu obligatoire sur tous les bateaux parce que ça a prouvé avec moi que c'était utile. Donc, ce n'est pas un hasard si je suis là. C'est aussi parce que c'est mon boulot de marin que d'anticiper le plus de choses possibles, de développer des outils, des formations, des projections mentales qui vont me permettre de gérer les trucs au moment où l'accident arrive. Donc, c'est exactement en fait ce qui s'est produit cette fois-là. Puisqu'on avait développé des systèmes précis techniques. que je savais utiliser pour ce cas-là. Et encore une fois, j'étais le seul bateau, j'ai eu le premier bateau qui a commencé à faire ça. Donc voilà, après, c'est aussi pour ça que ce n'est pas la panique. Je ne vous dis pas que c'est agréable, je ne vous dis pas que je n'ai pas pesté et lâché quelques jours. Mais je savais quoi faire et j'avais des outils. Et donc, je n'étais pas paumé. Je n'étais pas, tout d'un coup, disparu des écrans et sans personne, ça chouchuit. Donc ça, ça a tout changé, bien sûr.
- Speaker #1
Mais dans cette expérience, il y a une vraie notion hyper intéressante qui est celle de l'anticipation. À quel moment on se dit qu'on a assez anticipé, qu'on s'est assez préparé pour partir ? Là où on ne pourrait jamais se sentir assez prêt, finalement.
- Speaker #0
Oui, on ne le sait jamais. Mais là, en l'occurrence, sur ce risque précis, Et dans le Vendée Globe d'avant, en 1996, il y a un marin qui a disparu, qui avait rouf. Et moi, j'étais persuadée que c'est ce qui lui était arrivé. J'étais persuadée, vu qu'on était dans la même tempête, etc. Avec moi, ça avait failli m'arriver déjà à cette époque-là. Donc, je suis revenue du Vendée Globe en disant, ça peut arriver. Et donc, à partir du moment où on a un risque identifié... Oui, là, il faut faire ce qu'il faut. Mais on identifie plein d'autres risques. On identifie le risque d'entrer en collision avec un iceberg, de ne pas tomber à l'eau, de se blesser. Il y a plein de risques qu'on essaye d'évaluer avant de partir. C'est pour ça que la préparation est assez longue, que tel truc va casser, qu'on va peut-être démâter, qu'on va peut-être ceci, qu'on va peut-être cela. Et à chaque fois, chaque risque identifié, on essaye d'avoir des réponses. Ça, c'est notre boulot de marin. Après, la mère a beaucoup d'imagination, si je puis dire, et peut-être qu'il peut arriver des choses que je n'ai pas prévues, auquel cas je vais me débrouiller avec ce que j'ai.
- Speaker #1
Et c'est arrivé plus d'une fois ?
- Speaker #0
Oui, pas tant que ça, de ne pas avoir du tout, du tout prévu, je ne crois pas. Mais parce que quand même, encore une fois, on passe des mois et des mois à travailler là-dessus. Donc on ne part pas comme ça sur un coup de... de tête en se disant, tiens, voilà. Donc, on bosse, on part avec le bateau, on navigue, on voit des choses, on revient, on dit, tiens, il y a ça, ça, ça, et ça, etc. C'est un métier.
- Speaker #1
Est-ce que le fait de prévoir, d'anticiper, vous l'avez aussi après calqué dans votre vie de tous les jours ?
- Speaker #0
Moi, j'ai toujours été comme ça. J'ai toujours beaucoup, beaucoup anticipé. Je ne sais pas faire autrement. Et d'ailleurs, si je n'anticipe pas, je ne me sens pas bien. Et de toute façon, tous les marins font ça parce que la première chose sur laquelle il faut anticiper, c'est la météo. Qu'est-ce qui va se passer dans deux heures, dans six heures, dans 24 heures, dans trois jours ? Qu'est-ce qui va m'arriver comme météo ? Dans quel contexte je vais me trouver ? Du coup, quelle est ma stratégie ? Où est-ce que je veux aller ? Par où je vais passer ? Comment j'anticipe que je vais manœuvrer mon bateau ? Ça, c'est le quotidien des marins. Sinon, ils ne peuvent pas naviguer. Puis moi, je n'aime pas le risque, en fait. Et vous, votre père ? Non, je n'aime pas trop être prise au dépourvu.
- Speaker #1
C'est une manière de contrôler les choses.
- Speaker #0
Oui, bien sûr. Et donc, ça peut m'arriver d'être prise au dépourvu, mais je n'aime pas trop ça. Et j'aime bien avoir un plan A, un plan B, un plan C, un plan D. Et donc, je fais ça aussi. Dans ma vie de tous les jours, oui, bien sûr.
- Speaker #1
Est-ce que ça vous empêche de saisir l'instant présent, de trop projeter le futur ?
- Speaker #0
Pas du tout, au contraire. Au contraire, je le vis d'autant mieux que je sais que, quoi qu'il arrive dans l'instant présent, je suis prête à l'instant N plus 1 ou N plus 2. Alors que si j'avais l'impression que je suis sur un fil et que je ne sais pas où je vais, je pense que je serais moins à l'aise.
- Speaker #1
Rapidement, vous vous êtes aussi tournée vers l'écriture pour raconter vos aventures à travers des récits, des essais. Avant de publier en 2009 votre premier roman, Seule la mer s'en souviendra. Et là, votre dernier livre, il est sorti en mai dernier aux éditions Paulsen, il s'appelle La fille du grand hiver. Qu'est-ce que ça permet l'écriture ? Est-ce que c'est aussi une manière de figer les choses pour les contrôler justement ?
- Speaker #0
Ah non, non, non. L'écriture, ce qui est bien, c'est que, surtout l'écriture du roman, c'est que... on a la liberté absolue de raconter ce qu'on veut comme on veut. Ça, c'est quand même pas mal. Donc, je peux raconter une histoire de Romain ou d'Homme des Cavernes ou du siècle 2242. Je peux mettre des choses de ma vie ou pas. Je peux inventer des personnages, des situations. Donc, ça, c'est plutôt marrant comme exercice. C'est plutôt agréable. Sur La fille du grand hiver, il y a quand même une trame historique sur ce personnage. Donc là, évidemment j'essaye d'être le plus plus proche possible de ce que je sais d'elle, puisqu'on ne sait pas grand-chose. Mais après, dans le roman, j'invente à partir de ce que je sais. Donc non, c'est un exercice qui est assez sympa. Et puis, il y a toujours des choses qu'on dit ou des questions qu'on pose. Donc ça, c'est intéressant aussi. La fille du grand hiver, en gros, c'est l'histoire des... Les Blancs arrivent dans une société dite de peuple premier, comme on dit maintenant. Comment ça se passe ? C'est intéressant. Aujourd'hui, on parle beaucoup du Groenland. Mais il faut imaginer ce qu'ils ont dans la tête, ces gens-là. C'est issu de ce qu'ils ont vécu. Je trouve qu'à chaque fois que j'ai écrit un roman, il y avait toujours un peu des questions que je me posais de manière sous-jacente.
- Speaker #1
C'est un peu fou. Et dans les personnages ? de romans et ce qu'il y a de vous aussi, ou de votre entourage ?
- Speaker #0
Forcément, on prend peut-être que vous, votre tête vos yeux marrons vos petits cheveux bruns peut-être que je vais vous utiliser dans un prochain roman je ne sais pas un écrivain, il fait tout le temps ça il a des choses complètement inventées et puis il a des choses qui sont piochées dans la réalité par exemple des lieux sous d'un sol l'histoire commence dans un endroit Alors d'une île qu'en fait est la Géorgie du Sud, dans une balade que j'ai faite. Donc là, il y a une vraie réalité, mais j'aurais pu l'inventer. Et les gens ne savent pas. Et il y a peut-être des choses que je vais mettre dans le roman, qui sont des choses que j'ai vécues ou que j'ai pensées, ou que des amis ou des gens que j'ai croisés ont vécu ou pensé, ou pas. Et évidemment, personne ne peut le savoir.
- Speaker #1
Et est-ce que ça vous aide parfois aussi à comprendre des sujets de votre... de votre propre vie en faisant cet exercice d'essayer de creuser une situation que vous n'aurez pas creusée ou que vous aurez simplement effleurée en temps normal ?
- Speaker #0
Alors, pas de ma propre vie, mais des questions, si je reprends, par exemple, sous d'un sol, la problématique qui est derrière, c'est quid de notre relation à la nature aujourd'hui où on est des enfants des villes ? Est-ce qu'on sait ce que c'est que la nature et est-ce qu'on est capable d'y vivre ? Donc c'est ce que vivent mes deux petits héros. Si je prends l'avant-dernier sur Venise, c'est qu'est-ce que c'est que le déni environnemental aujourd'hui ? Comment des personnages vont illustrer cette question du déni, oui, non ? Donc c'est plutôt ça que je disais en disant que ça répond à des questions. Mais ça permet aussi de partager ce questionnement en l'illustrant avec une histoire, des personnages, des choses comme ça.
- Speaker #1
Et alors comment est-ce que vous écrivez ? Est-ce que c'est tous les jours ? Est-ce que c'est par période ?
- Speaker #0
Ce serait trop beau si je pouvais écrire tous les jours. Parce que j'ai juste un agenda complètement tordu, que j'ai beau travailler 7 jours sur 7, je suis toujours... Là, je vais à peu près faire en 15 jours 3 ou 4 fois le tour de la France.
- Speaker #1
Et vous avez 68 ans quand même, il faut le préciser. Oui, ça va,
- Speaker #0
je suis encore à peu près en forme.
- Speaker #1
Oui, non, ce n'est pas ce que je voulais dire, mais il y a quand même une certaine...
- Speaker #0
Mais j'ai toujours vécu comme ça. J'ai toujours fait trois trucs à la fois. J'essaye de me réglementer pour essayer de les faire une par une, mais... Ouais, je suis... je ne sais plus quelle était votre question d'ailleurs.
- Speaker #1
De votre processus d'écriture. Oui,
- Speaker #0
le processus d'écriture. Donc, pour revenir à ça, des fois je passe trois semaines sans écrire parce que je n'ai pas le temps.
- Speaker #1
Ça vous manque ?
- Speaker #0
Non, je sais qu'il y a un moment où je vais écrire. Mais pour que j'écrive, il faut que je sois chez moi, dans le canapé, sans téléphone, sans personne, au moins trois heures de rang. Et ça, c'est une dent rare. Donc, il y a des moments... Oui, ça marche bien, oui, je vais avoir trois jours de suite où je suis un peu tranquille. Puis il y a des moments où pendant 15 jours, je ne vais pas pouvoir. Mais moi, je ne peux pas écrire dans le train ou je ne sais pas où. J'ai besoin vraiment d'être dans ma bulle pour revenir dans l'ambiance de ce que j'écris. Donc ce n'est pas grave parce que pendant ce temps-là, mon imagination travaille. De toute façon, forcément, que j'y pense ou que j'en rêve ou que je ne sais pas quoi. Donc, ce n'est pas très gênant. Après, oui, ça veut dire que je suis assez lente. D'abord parce que j'aime bien me documenter, donc ça, ça prend du temps. Et qu'après, la phase de l'écriture proprement dite, elle prend du temps. Et comme c'est un temps pour moi qui est ponctué de tas d'autres choses, je fais un bouquin tous les trois ans. Moi, ça me suffit beaucoup. Je ne m'en fous, je ne suis pas écrivaine professionnelle. je ne vis pas de ça, j'écris parce que ça me plaît et si je fais un bouquin, même si je n'en fais pas pendant 10 ans, ce n'est pas grave.
- Speaker #1
Vous arrivez d'écrire en mer ? Non, pas du tout.
- Speaker #0
Quand je suis en mer, je suis en mer. Et là, je suis 100% en mer.
- Speaker #1
Donc l'envie d'écrire vous est venue une fois à terre ?
- Speaker #0
Je pense que moi, j'ai une petite fille forcément des années 60 où il n'y avait pas Internet, où il n'y avait à peine la télévision et où donc on lisait beaucoup. Et moi, j'ai toujours adoré. lire et j'ai été très tôt sensible au style d'écriture et donc l'écriture c'est ma façon de rendre les choses je suis très mauvaise à faire les photos d'ailleurs j'ai arrêté d'en faire je suis pas un oeil je suis une voix et donc assez naturellement quand on a commencé à me dire tu racontes tes trucs et tout, je dis, ben moi, je vais les écrire, parce que c'est ça que je peux faire. Puis après, c'est aussi un rapport avec une maison d'édition, avec un éditeur qu'on rencontre, on tisse des liens, et voilà, et à un moment donné, il dit, mais pourquoi tu ne ferais pas un roman ? Ouais, bon, tu crois ? Ouais, pourquoi pas, après tout, enfin bon, moi, je suis toujours prête à faire les choses, je suis toujours prête à faire des expériences, donc voilà, ça s'est fait un peu naturellement, on va dire.
- Speaker #1
Et vous nous le disiez, vous pouvez faire plein de choses à la fois. Dans votre vie, vous avez été membre du Conseil économique, social et environnemental, membre du Conseil des terres australes et antarctiques françaises, ambassadrice de la Fédération internationale des ligues des droits de l'homme, présidente de la branche française du WWF. Il y en a tellement. La liste est encore très longue. Qu'est-ce qui vous porte, Isabelle Autissier ? Est-ce que c'est une soif de vivre, un feu intérieur ? Le bonheur de faire les choses.
- Speaker #0
Moi, j'ai cette chance incroyable. C'est qu'en gros... Je fais ce qui me plaît avec les gens qui me plaisent.
- Speaker #1
C'est une chance ça ?
- Speaker #0
C'est une chance incroyable.
- Speaker #1
Mais vous vous l'êtes ?
- Speaker #0
Alors je l'ai construite. Vous savez, on dit souvent dans la vie, c'est la balance entre la liberté et la sécurité. Donc moi j'ai mis la barre complètement du côté de la liberté et très peu du côté de la sécurité. Donc dans ma vie, je n'ai jamais eu de sécurité de l'emploi. Je n'ai jamais eu... Donc j'ai construit les choses, mais ce n'est pas grave. J'ai assumé toujours ça parce que j'avais envie de faire ce que j'avais envie de faire. Et donc après, j'ai eu la chance que ça se passe bien et que finalement, j'ai réussi à en vivre. Et voilà, je suis maintenant une heureuse retraitée, même si je continue à faire beaucoup de choses. Et donc, j'ai toujours travaillé comme ça. C'est-à-dire que sur les choses que j'imagine ou qu'on me propose... en gros je fais ce qui me plaît encore une fois c'est une chance incroyable dans la vie mais je l'assume au sens où j'ai toujours énormément travaillé mes neveux et nièces se foutent de moi en disant et toi t'es 7 jours sur 7 bah oui je suis 7 jours sur 7 mais parce que vous aimez ça ? parce que j'aime ça parce que c'est des choses que j'aime que je fais donc bon alors après il y a toujours la dose d'emmerde normale dans la vie mais globalement c'est des trucs que j'ai décidé et qui me plaisent et donc après je vais jusqu'au bout vous avez eu le sentiment à un moment donné dans votre vie de vraiment travailler ?
- Speaker #1
Ou ça a toujours été source de plaisir ?
- Speaker #0
Je vois bien que je suis occupée toute la journée. Là, j'ai commencé quand même, officiellement, depuis quelques années, j'ai arrêté de travailler après 10h du soir. Parce que je me suis dit, bon, quand même, ça va. Parce que je l'ai fait, mais le nombre de fois où je revenais en train ici à 11h et puis je rallumais l'ordinateur, ça a été pendant 30 ans comme ça. Bon, mais c'est pas grave. Je ne suis pas obligée, personne ne m'a obligée. Donc c'est juste parce que quand je décide de faire quelque chose, j'essaie de le faire bien. Donc ça demande du boulot, ça ne vous tombe pas dessus, ça c'est sûr. Donc après, ce que c'est du travail, c'est difficile à dire. Dans tout ce que j'ai fait, il y a des choses qui m'ont permis de gagner ma vie et puis des choses, pas du tout. Ce que vous évoquiez par exemple, toutes les responsabilités dans les présidences, le machin, le truc, tout ça c'est bénévole. mais c'est du temps de travail quand même, c'est du temps, de l'énergie. Il faut faire des choses. Et puis, quand je fais une conférence pour une entreprise, ça c'est payant. Donc il y a des choses payantes et il y a des choses qui sont gratuites. Mais au final, tout m'intéresse pareil et je fais tout pareil. Je ne vais pas mettre plus d'énergie à faire un truc qui me rapporte des sous et moins d'énergie à faire un truc qui ne me rapporte pas. si j'ai accepté de faire ces choses-là différentes, j'y vais.
- Speaker #1
Donc il y a le travail, mais il y a aussi le caractère. Vous semblez en avoir quand même un petit peu. Est-ce que ça aide dans la vie d'avoir du caractère ?
- Speaker #0
Évidemment. En tout cas, ça aide d'avoir de la détermination. Ça aide d'avoir les bases intellectuelles pour prendre des décisions. Et ça aide d'avoir quand même une espèce d'enthousiasme pour faire les choses. Parce que si on les fait reculons, c'est l'horreur. Donc voilà, je pense que moi, j'ai eu un peu la chance d'avoir tout ça. Alors, il y a sûrement mon éducation qui a beaucoup joué. Et après, oui, après, j'ai tiré le fil.
- Speaker #1
Comment est-ce qu'aujourd'hui, vous arrivez à trouver votre équilibre entre cette vie très active et votre vie peut-être... plus personnelle, votre vie de famille ? Comment est-ce que vos proches vivent votre intensité de vie ?
- Speaker #0
Bon, ils ont fait le qu'ils s'y fassent. Ils n'avaient pas le choix. Et je pense qu'en tout cas, pas évidemment ma famille au sens mes soeurs ou à l'époque mes parents, mais les compagnons que j'ai pu avoir, ils n'étaient pas surpris. Ils savaient qui j'étais. Donc, ils ne pouvaient pas dire qu'ils n'étaient pas au courant. Donc voilà, après, oui, comme dans toutes les vies, il faut faire aussi des concessions par moment. Même ce n'est pas forcément des concessions au sens que c'est difficile à faire. C'est que, voilà, dans ma famille, on est une famille, on est très proches les uns des autres. Il y a des moments où j'ai envie de passer du temps. pour eux, avec eux. Voilà, donc il y a des moments où c'est prioritaire par rapport à d'autres choses et où je vais refuser d'autres choses. Et bon, après, voilà, il faut arbitrer tous ces choix. Mais oui, qu'est-ce qui m'importe ? Mes proches m'importent. Donc, vous savez, dans la vie, la seule chose qu'on est, c'est le temps. Donc l'allocation du temps qu'on a dans la vie, c'est ça qui compte. Si vous aimez des gens, vous... passez du temps avec ces gens. Si vous aimez des lieux, vous passez du temps dans ces lieux. Donc moi, j'essaye de gérer à peu près les choses comme ça. Alors oui, des fois, c'est un peu compliqué parce que il y a des fois des activités qui sont tellement prenantes. C'est vrai qu'à l'époque de la course au large, je ne voyais pas beaucoup mes copains parce que je n'avais pas le temps. Mais oui, il y a des fois, il faut faire des arbitrages.
- Speaker #1
Et je prends la balle au vol sur le sujet du temps. En quoi est-ce que ce rapport au temps est différent au maire ?
- Speaker #0
Parce que le temps en mer, c'est le temps de la nature. c'est plus le temps qui fait que le temps qui passe en fait. Et le temps en mer, c'est le temps du nuage qui passe, c'est le temps de la dépression qui arrive, c'est le temps de la houle, de la période de la houle. Donc il n'y a pas de lundi, il n'y a pas de dimanche, il n'y a pas de nuit, il n'y a pas de jour, puisque vous êtes en mer tout le temps. Donc ce n'est pas le temps rythmé par la terre et les obligations, on va dire... les obligations sociales qu'on a à terre, où évidemment à terre, en gros, on se couche tous la nuit et puis on se réveille le jour et les gens, moi je sais que les gens, ils sont au bureau à partir de 9h du matin, etc. Donc il y a un temps social, c'est normal parce que sinon ce serait trop compliqué. Mais en mer, j'ai pas ça. En mer, je suis à la disposition de la mer, du vent et du bateau 24h sur 24. Et donc je vais gérer mon temps. Non pas en me disant, tiens, il est minuit et demi, je vais aller me coucher. Mais tiens, là, le bateau va bien, il va vite, il n'y a pas de danger. Donc là, je vais aller dormir une demi-heure.
- Speaker #1
Et alors sur Terre, ce temps, vous le gérez différemment. J'ai bien compris que vous n'aviez aucune journée qui se ressemblait. Mais est-ce que malgré tout, vous avez des petites routines qui s'appliquent à toutes vos journées ? Peut-être se lever tôt ou se coucher tôt ou l'inverse ?
- Speaker #0
Alors non, je n'ai pas de routine. Je n'ai aucune routine parce que je ne pourrais pas. Voilà. Maintenant, j'essaye d'arrêter de prendre le train de 5h30 du matin à La Rochelle parce que je trouve que j'en ai marre, je l'ai trop pris. Mais non, j'ai pas vraiment de routine. Puis vous savez, comme les gens qui bougent beaucoup, des fois, je me réveille quelque part, je me dis « je suis où ? » Ah oui, je suis dans l'hôtel, machin, parce que... Non, j'ai pas... pas envie. Alors après, oui, là, je suis rentrée depuis deux jours, je suis contente d'avoir retrouvé ma maison qui est bien calme, de prendre mon petit déj comme ce matin, tranquille, en voir le jardin. Mais dans deux jours, je me lève à 6h et je pars jouer dans le sud de la France et ça va être complètement autre chose et c'est pas grave.
- Speaker #1
Si demain, vous n'aviez aucune contrainte, qu'est-ce que vous feriez ?
- Speaker #0
La même chose que je fais. Parce que, encore une fois, j'ai cette chance de décider ce que je fais. Et donc, si je disais que je ferais autre chose, ça voudrait dire que j'aurais raté ou refusé un truc qui, en fait, me plairait et m'importerait. Ça, ce serait quand même dommage. Donc, après, des fois, il faut faire un peu de place dans l'agenda. Enfin, il faut essayer de réorganiser ou prendre une tendance et se dire « Là, je vais plutôt aller vers ça. » Et donc, j'ai plutôt arrêté progressivement tel autre truc parce que j'ai que 24 heures dans la journée. Mais si aujourd'hui, je me disais page blanche et je refais complètement différente, ça voudrait dire que je me suis complètement trompée aujourd'hui et que je n'ai pas du tout fait ce que finalement j'aurais dû faire.
- Speaker #1
Il y a quelque chose que vous aimeriez faire qui est complètement différent ? Une activité au-delà de la mer, qui vous titille un petit peu. Vous dites, tiens, si j'avais un peu plus de temps, ça, je m'y frotterais bien.
- Speaker #0
Je ne sais pas trop, non. Enfin, dans la limite de ce que je suis capable de faire, parce que je peux vous dire, par exemple, j'aurais adoré être astronaute. Mais voilà, à 68 ans, ça commence à être difficile d'entamer une carrière d'astronaute. Je ne suis pas sûre qu'on voudrait de moins. à l'Agence spatiale européenne. Mais dans les choses qui sont possibles, on va dire, accessibles, qui sont... Je ne peux pas dire qu'il y ait un truc qui me manque vraiment. Encore une fois, si vraiment ça me manquait vraiment, je l'aurais mis en priorité. Vous savez l'image du bocal et des cailloux, on met d'abord les gros cailloux, après les petites graines à pierre et puis on finit par le sable. Donc si vraiment j'avais un gros truc à mettre dans le bocal, je l'aurais mis, quitte à arrêter autre chose. Quand j'ai décidé, à un moment donné, j'ai décidé d'arrêter la course au large, je fais encore quelques petites courses, mais globalement j'ai dit j'arrête d'avoir des projets moi-même de course au large. pour faire autre chose. Donc il y a des moments où il y a des arbitrages qui peuvent se faire, et cette autre chose, je l'avais dans un coin de la tête, et je savais que il y a un moment où ce n'était pas le moment, et puis c'est devenu le moment. Donc c'est des arbitrages qui ne sont pas forcément instantanés.
- Speaker #1
Comment on sait que c'est le bon moment ?
- Speaker #0
Je ne sais pas, on le sent. Moi, je sais qu'à la fin du troisième tour du monde, je me suis dit, bon, j'avais un peu d'autres idées en tête, me dire, qu'est-ce que je fais ? Et là, je me suis dit, c'est quand même sympa le tour du monde, j'en fais un quatrième. Mais je me jure que c'est le dernier parce qu'après, il faudrait que je passe à autre chose. Donc, je me suis donné une règle. Et il n'y a que moi qui me l'a su donner. Ce n'est pas quelqu'un qui m'a dit... Et puis voilà, et puis donc j'ai fait ça. et à la fin du quatrième, comme en plus c'est celui qui s'est mal fini, j'aurais pu me dire c'est trop bête, je vais continuer. Et puis bon, non, je pense qu'à un moment donné, j'avais pris une décision par rapport à moi-même, il fallait que j'aille jusqu'au bout. Et donc je suis partie sur autre chose et c'était très bien aussi.
- Speaker #1
J'ai trois petites questions de fin que je pose aussi à tous mes invités. Qu'est-ce que le mot émerveillement vous inspire ?
- Speaker #0
Je crois que... D'abord, c'est une question de disponibilité dans la tête. Il faut être disponible à l'émerveillement. Parce que l'émerveillement, il peut être de voir une coccinelle dans le jardin. Pourquoi pas ? Ce n'est pas forcément d'être au cap Horn avec 50 nœuds de vent. Je pense qu'il faut avoir une attention aux gens et aux choses et aux lieux et donc être capable de saisir ces moments-là. Je ne sais pas si j'en suis tout le temps capable, mais j'essaye. Après, l'émerveillement, il vous fait du bien, tout simplement. Surtout dans des moments... Depuis un an ou deux, par exemple, on peut être assez inquiet sur la marge du monde, sur ce qui se passe. On entend quand même beaucoup de... Vous allumez la radio ou la télé, c'est pas très sympa. Et l'émerveillement, ça vous permet de tenir le coup. Ça vous permet de vous dire, mais non, il y a des choses géniales, magnifiques, qui me font du bien, qui font du bien aux autres. Donc, c'est aussi très gratifiant, l'émerveillement. Et ça vous donne effectivement envie de continuer et de vous dire qu'il y a d'autres choses qui pourraient vous émerveiller, que vous n'avez pas encore vues.
- Speaker #1
La liberté, c'est quoi pour vous ?
- Speaker #0
Alors, ce n'est pas de faire n'importe quoi, n'importe comment, surtout pas. C'est d'arbitrer à l'intérieur d'un ensemble de choses. qui sont ce qu'on a autour de soi, ce qui est accessible, on va dire, même si c'est au prix de beaucoup de travail. C'est-à-dire qu'en fait, la liberté, c'est faire des choix. Alors pour ça, il faut être dans un univers où on peut faire des choix. Si j'étais une femme afghane, je n'aurais pas de choix, très peu. J'ai cette chance de ne pas l'être. Donc j'ai la chance de pouvoir faire des choix. Je suis dans un pays où on peut faire des choix. je ne suis pas en Russie ou je ne sais pas où donc j'ai un certain nombre de choix et pour moi c'est vraiment ça la liberté
- Speaker #1
Et enfin la question signature du podcast, quel message vous aimeriez partager aujourd'hui à celles et ceux qui nous écoutent ?
- Speaker #0
C'est toujours un peu difficile d'abord d'avoir l'impression de donner des leçons, j'aime pas trop ça. Je pense que ce qui me paraît aujourd'hui important, c'est de se rendre compte que, homo sapiens, que chacun d'entre nous... est partie prenante d'une petite planète qui a un grain de poussière dans l'univers, mais qui est quand même un grain de poussière assez sympathique pour nous, et que c'est important de retrouver un équilibre et de tisser un lien. Parce que d'abord, c'est ça qui nous fait du bien, tout le monde le sait. Aller se promener en forêt, aller regarder la mer, c'est des choses qui nous font du bien, y compris physiquement. et si on veut essayer de se penser dans l'avenir, de penser l'avenir de nos proches, générations, etc. C'est essentiel. Aujourd'hui, on n'est pas sur ce chemin-là. Donc voilà, je crois qu'il est plus que temps de réfléchir collectivement, parce qu'on ne fera pas les choses tout seul, pour retrouver un équilibre qui nous permette collectivement... de vivre sur cette planète.
- Speaker #1
Magnifique. Merci beaucoup pour tous ces partages et ces belles noticiers.
- Speaker #0
Merci.
- Speaker #1
Merci à toi pour ton écoute jusqu'ici. Si ce moment t'a plu et nourri, je t'invite à le partager à qui en aurait besoin. J'anime et produis cette émission seule depuis 6 ans et pour encourager mon travail, tu peux laisser quelques étoiles et un commentaire sous l'épisode et en faire une story sur Instagram en identifiant Nouvel Oeil. On peut aussi se retrouver sur Substack. J'y écris une newsletter. 1, 2, 3, soleil. J'essaie d'y déposer autant d'amour que de bribes d'inspiration pour construire une pensée loin de l'instantanéité des réseaux sociaux. On est déjà toute une jolie communauté de soleil et tu pourras t'inscrire au club lecture que j'anime tous les mois. Voilà, merci pour tout, et en attendant le prochain épisode, je te souhaite de savourer la vie comme il se doit, et surtout, de faire des choses folles.