- Speaker #0
Bonjour et bienvenue au sein du podcast Où ça mène quand on s'aime, celui qui donne la parole aux conjoints d'agriculteurs. Elles sont femmes de céréaliers, d'éleveurs, de viticulteurs, en bio, en conventionnel, en raisonnée. Elles viennent de toute la France. Certaines sont tombées dans l'agriculture toute petite, d'autres la découvrent jour après jour. Elles jonglent entre la ferme, la famille, leur métier et portent une force incroyable Moi c'est Marion et avec ce podcast j'espère que certaines d'entre vous se reconnaîtront dans leurs propos trouveront des conseils des échos à leur vie prendront peut-être un peu de recul trouveront du soutien ou simplement verront une mise en lumière de ce qui se vit souvent dans l'ombre au cœur des fermes Ici, c'est de la good vibes, de la sororité, du partage et un vrai souffle de girl power en agriculture. Alors, à votre avis, où ça mène quand on s'aime ? Bonjour à tous, aujourd'hui je rencontre Kyria, qui a un profil un peu différent puisqu'il s'agit d'une agricultrice et restauratrice qui fait le pari de faire de la terre à l'assiette au sein de son restaurant et de son exploitation. Elle va nous raconter un petit peu tout ça. Elle ne vient pas du milieu agricole, c'est une reconversion professionnelle qui... hyper intéressante. Pour commencer justement, est-ce que tu peux te présenter en quelques mots ?
- Speaker #1
Bah écoute, tu as très bien présenté ça en juste quelques mots. Nous on s'est installé dans le but de montrer qu'une autre agriculture était possible et dans cette folle envie de changer le monde, j'ai envie de dire, et rapidement on s'est rendu compte que financièrement on s'en sortirait jamais. Et donc, on a décidé de faire un restaurant fermier pour valoriser chacune de nos productions et surtout rester en cohérence avec les productions que nous voulions faire. Et on ne voulait pas tomber dans le système agricole actuel de monoproduction et un petit peu d'intensification pour s'en sortir.
- Speaker #0
Avant qu'on rentre dans le détail de comment est-ce que tu en es arrivé là, etc. Est-ce que tu peux nous expliquer un petit peu où tu vis ? Où est-ce que vous êtes ? Qu'est-ce qu'il y a autour de toi ? Quelle production vous faites ?
- Speaker #1
On est dans les Pyrénées-Ariégeoises, dans le Cousorin exactement, à côté de Saint-Jérôme. Et on produit fruits, légumes, viandes et œufs. Et en viande, on a du bœuf, du porc noir, de la volaille et de lois fermières, en sachant qu'on n'a que des toutes petites productions. Donc ça paraît beaucoup, mais en fait, en vache, on a 12 vaches. En noix, on a une cinquantaine d'oies par année. On est vraiment sur une ferme un peu comme celle de nos anciens, où on était plus en autosuffisance que vraiment en productivité.
- Speaker #0
Ok. Et alors toi, tu ne viens pas du tout du milieu agricole. Comment est-ce que tu es arrivé dans l'agriculture ?
- Speaker #1
Ça fait bizarre maintenant de dire ça, parce que ça fait dix ans maintenant que je suis agricultrice. Mais effectivement, avant ces dix ans-là, on n'était pas du tout issus du milieu agricole, ni mon mari, ni moi. Bien que lui, sa mère était salariée agricole, mais sinon lui, il n'a pas grandi sur une ferme. Comment moi, en tout cas, ça m'est arrivé, c'est que je voulais quelque chose de cohérent dans ma vie. Je voulais vraiment revenir à l'essentiel. Je voulais revenir à cette terre qui m'appelait et à me rendre compte que c'était la terre qui nous nourrissait. Et en plus, dans notre façon de penser, on se demandait comment on peut... changer les choses. On voyait bien qu'il y avait des incohérences sur cette terre, dans cette société. Et on s'est dit, mais quel est le premier maillon de la chaîne finalement ? Et donc, on s'est vite rendu compte que c'était la nourriture. Et donc, on a dit, bon ben, allez, on y va, on fonce. On fonce dans l'agriculture. Et effectivement, on ne connaissait absolument rien à ces rouages finalement et à ces beautés et aussi toutes ces difficultés. Donc, c'était un petit peu la tête un peu... Pleine de rêves qu'on s'est jetés corps et âme dans cette aventure-là.
- Speaker #0
Ok, donc vraiment une quête de sens.
- Speaker #1
Ouais.
- Speaker #0
Avant de parler de tout ça et de comment est-ce que vous vous êtes installée, pour te connaître un petit peu plus toi, est-ce que tu peux nous parler de ton parcours scolaire professionnel et de ta première activité professionnelle avant de devenir agricultrice ?
- Speaker #1
Alors, ce n'était pas qu'une première activité, c'est assez long. J'ai passé mon bac déjà en candidat libre parce qu'à côté de ça, j'ai travaillé avec un créateur de mode. Du coup, moi, à la base, c'était vraiment la mode qui me bottait, la mode dans le côté artistique de la mode. Et j'ai fait un an aussi à Londres en mode et design pour justement partir dans ce champ-là. Et très rapidement, je me suis rendu compte que déjà la concurrence chinoise était trop importante, que c'était un monde vraiment trop superficiel pour moi et auquel je n'adhérais pas du tout. Donc, je suis revenue en France et là, j'ai fait... La deuxième chose qui m'intéressait beaucoup, c'était les langues. Donc, j'ai fait une licence en langue étrangère appliquée. Et donc, du coup, j'ai été traductrice trilingue pendant un moment. Entre-temps, j'avais aussi mon entreprise de créatrice de mode où, du coup, je faisais aussi pas mal de défilés et tout ça. Mais j'ai fait ça, je crois, pendant deux ans. Mais comme je te dis, rapidement, je me suis rendue compte que la concurrence chinoise était trop rude et que c'était trop... Il y avait vraiment quelque chose qui... qui ne correspondaient pas à mes valeurs et avec la cohérence justement que j'essayais de chercher, ça ne m'allait pas du tout dans ce que je faisais. Et ensuite, quand je suis tombée enceinte, en fait, c'est naturellement que j'ai dit « Non, je veux retourner à la campagne. » Et le hasard a fait qu'on est arrivés en Ariège. Et à ce moment-là, on s'est vraiment beaucoup posé de questions sur nos métiers, sur nos façons de vivre, sur la cohérence de tout ça. Et on est tombés sur cette ferme. Et donc, du coup, on s'est jetés vraiment corps et âme dedans sans vraiment trop réfléchir. et je pense d'ailleurs que si on avait... Plus réfléchi, on n'y serait jamais allé parce que c'est un projet complètement dingue et complètement fou. Et à la base même de notre projet, on était producteur de semences pour aller vraiment au plus profond de la première base de notre alimentation et la première base de l'humanité.
- Speaker #0
Maintenant qu'on voit un peu plus les profondeurs de ce projet, les craintes que tu aurais pu avoir à l'époque, c'est super intéressant de le dire. Est-ce que tu as toujours voulu être agriculteuse ? Finalement, pas tant que ça. Mais est-ce que tu avais ce lien avec la nature, la terre avant ?
- Speaker #1
Ouais, ça, je l'avais toujours. Et à 20 ans, d'ailleurs, j'avais déjà acheté un terrain dans lequel je voulais vivre en autosuffisance. Mais après, je suis tombée enceinte à 21 ans, donc très jeune. Et en fait, rapidement, je me suis rendue compte que vivre en autosuffisance avec les enfants... Donc, du coup, j'ai lâché ce projet. Et c'est dans cette optique-là qu'en fait, on a voulu rentrer plus dans le cadre et dans les règles. Mais au final, c'était plus l'autosuffisance qui nous correspondait. Ouais, vivre vraiment en accord avec la nature et... Et moi, j'avais un petit peu ce rêve-là des paysans de l'époque qui vivaient de leur travail, qui étaient en autarcie ou en autosuffisance et qui revendaient leur production à côté pour pouvoir vivre dignement. Sauf que bon, force est de constater aujourd'hui que c'est très compliqué de faire ça. Donc du coup, c'est plus dans le cadre agricole qu'on est allé. Et ensuite, dans le cadre, oui et non, parce qu'on sort de toutes les cases possibles de l'agriculture justement, parce qu'on est en polyculture, on fait plein de choses. On a aussi de l'élevage du coup. Du coup, en fait, on ne rentre dans aucune case. Et surtout, ce restaurant fermier-là, qui ne rentre aussi dans aucune case et qui a été en tout cas très difficile à mettre en place. Bon, heureusement, nous, ça fait huit ans maintenant sur le restaurant, donc les choses évoluent. Mais au début, on a été quand même un peu les précurseurs. Avec d'autres, on n'est pas les seuls, mais on a été quand même un peu précurseurs. Et du coup, on ne rentrait vraiment dans aucune case. Et c'était assez compliqué pour nous de nous positionner dans ce rêve un peu fou qui, au final, peut paraître révolutionnaire aujourd'hui, mais qui, en fait, est quand même la base de tout ce qui a... qui a existé à l'époque. Produire la nourriture et la préparer derrière, en fait, il n'y a rien de plus naturel et plus simple que ça au final. Mais ça en devient quelque chose de complètement fou et complètement révolutionnaire, alors que c'est juste la base de la vie de notre humanité.
- Speaker #0
Maintenant qu'on connaît un petit peu mieux la femme et ses valeurs derrière l'agricultrice et la restauratrice, j'ai envie qu'on parle justement de ta rencontre avec ce métier. Parce que selon les parcours, on peut arriver dans l'agriculture par passion, par transmission, par amour ou parfois un petit peu par hasard. Est-ce que ton conjoint, il a joué un rôle dans ton arrivée dans ce métier d'agricultrice ?
- Speaker #1
On a tout construit ensemble. Donc, il a joué le même rôle que le mien. On a vraiment tout construit ensemble, ni lui ni moi n'étant du domaine agricole. Et donc, du coup, quand on a acheté la ferme, lui, au départ, en fait, la ferme était sur son nom à lui parce qu'il avait un BTS agricole. Donc, l'installation a pu se faire grâce à lui. Et moi, j'étais que conjointe collaboratrice. à ce moment-là. Et en fait, au fur et à mesure, on a quand même tout fait ensemble et j'étais à 100% sur la ferme comme lui, il était à 100% sur la ferme. Lui, plus sur la partie animale, moi, plus sur la partie végétale. Dans le restaurant aussi, on se répartit les tâches où moi, je suis plus en cuisine et lui, il est plus en salle. Au final, on a vraiment tout co-créé ensemble. Donc, il a joué un rôle primordial comme moi, j'ai joué ce rôle primordial également. En sachant que quand même, lui, il est beaucoup plus souvent pris au sérieux que moi au final parce qu'il est un homme et que moi, je suis une femme. Merci. Il y a quand même les clichés qui restent, et encore plus dans le domaine agricole. Mais sinon, oui, Manu... a fait mille fois le travail que nous avons fait tous les deux. Et pareil sur les moments où il fallait rebondir, où il fallait trouver des solutions parce que les problèmes arrivaient. Et voilà, quand il faut mouiller la chemise, on y est tous les deux.
- Speaker #0
Et alors au moment de cette installation, qu'est-ce qui t'a fait peur et qu'est-ce qui t'a le plus passionné ?
- Speaker #1
Alors au tout début, en fait, rien ne nous faisait peur. Clairement, on était jeunes. Moi, j'avais 25 ans et lui, il en avait 30. Et en fait... On était complètement sans peur et on était passionnés de tout. Chaque jour, on se réveillait avec une patate incroyable et on avait l'impression qu'on aurait pu bouger des montagnes. D'ailleurs, on l'a fait. Quand on voit tout le chemin parcouru, on a vraiment littéralement soulevé des montagnes et on a fait tout ce qui était en notre pouvoir, en tout cas pour s'en sortir. Parce que oui, ça c'est important aussi de le dire, on n'avait aucun apport quand on a commencé la ferme. Donc du coup, on a vraiment tout acheté à crédit. Donc cette pression financière, elle était réelle. Et malgré qu'elle ait été là, au début, on n'en a pas vraiment eu peur parce qu'on avait confiance que notre travail pouvait faire en sorte qu'on puisse payer nos charges, nous sortir un salaire, pourquoi pas, mais en tout cas payer nos charges et faire en sorte qu'on puisse survivre. Et ça a été plus au fur et à mesure des mois, des années, qu'on a été mis face à notre réalité et que là, pour le coup, c'était très compliqué. Et là, les... Les peurs, et ce n'était pas des peurs qu'on avait, c'était des terreurs de ne pas payer les crédits, de ne pas pouvoir acheter des chaussures convenables à nos enfants, d'être interdit bancaire, ce genre de choses qui nous prenaient une place énorme et qui nous empêchaient parfois de réfléchir de manière raisonnée pour pouvoir trouver des solutions, bien qu'on a toujours réussi à trouver nos solutions. Il y a eu aussi le Covid, il y a eu la période Covid, juste l'année où on a décidé d'ouvrir le restaurant pour pouvoir s'en sortir. où du coup on a dû fermer le restaurant alors qu'on avait jeté nos dernières billes et nos derniers espoirs dans le restaurant donc ouais il y a eu des grosses terres rares mais c'était pas au début vraiment on était à 100% 1000%
- Speaker #0
sûr de nous et alors justement comment est-ce que vous en êtes sorti, qu'est-ce que vous avez mis en place et est-ce que tu peux nous parler aussi du coup de l'idée de ce restaurant est-ce que c'est un peu rentré de ce que je comprends de ton discours, c'est un peu rentré dans cette démarche aussi de s'en sortir sur l'exploitation
- Speaker #1
Oui, c'est ça. Alors, il y a plusieurs questions. Une, déjà, en fait, il faut savoir qu'on a eu des grosses difficultés, vraiment des difficultés qu'on n'aurait jamais pensées. Et notamment en deuxième année de notre exploitation, les vaches du voisin sont rentrées dans nos champs et ont absolument ravagé toute notre récolte. C'est-à-dire que nous, on était producteurs de semences, donc on comptait sur les récoltes des graines pour pouvoir vivre l'année d'après. Et en fait, on a eu zéro euro parce qu'elles ont tout éclaté. Donc, il y a eu à peu près 50 000 euros de dégâts. et donc en fait ben là il nous restait clairement que nos yeux pour pleurer et en fait en rigolant Manu a dit ben tu sais quoi on n'a qu'à acheter la grange juste à côté de chez nous et en faire un resto quoi donc moi j'étais j'étais folle je lui ai dit mais t'es complètement malade déjà avec tout le boulot qu'on a à faire qu'est-ce que tu veux qu'on fasse un resto mais n'importe quoi et en fait en y réfléchissant dans la nuit je me suis dit mais en fait c'est peut-être pas une si mauvaise idée soit de toute façon là on n'avait pas de choix c'était soit on faisait ce coup de poker là ou soit on vendait tout et on arrêtait tout quoi deux ans après notre installation donc vraiment on aurait... tout perdu parce qu'on n'aurait ni pu rembourser nos dettes, ni s'en sortir de rien. Ça aurait été vraiment catastrophique. On a dit, de toute façon, on n'a pas vraiment le choix. On va à la banque, on va voir si elle nous suit et puis on verra bien. Sauf que étrangement, la banque nous a suivis. Du coup, on s'est lancé corps et âme dans ce restaurant, en sachant qu'il y avait aussi tout à construire sur la ferme. Il y avait en même temps à construire sur la ferme et en même temps à construire sur le restaurant. Et tout en... en ne montrant pas nos difficultés pour notre clientèle aussi et en étant toujours très professionnelle, malgré le travail acharné. Parce qu'il n'y a pas de secret, quand tu me demandes comment on a réussi à s'en sortir, c'est en travaillant, en travaillant, en ne s'arrêtant jamais. D'ailleurs, même encore maintenant, ça fait dix ans et on n'a toujours pas vraiment arrêté. Là, enfin, on va fermer un peu le restaurant à la fin de l'année, mais sinon, on n'a jamais fermé le resto, on a toujours travaillé, on a toujours été à y aller et à mouiller le t-shirt quand il faut. Parce que c'était vraiment notre survie. Et en même temps, c'est un peu notre bébé, la ferme. Donc, on aurait vraiment beaucoup de difficultés à la quitter. Même si on a failli la quitter des dizaines de fois parce qu'on a été dans des situations tellement difficiles qu'on s'est dit, là, on n'a pas trop d'autres choix d'arrêter. Donc, ce deuil-là a déjà été fait de perdre la ferme, bien qu'on ait toujours réussi à surmonter ces épreuves. Mais ce resto, oui, ça a été vraiment notre bouée de sauvetage. pour rentrer de l'argent et surtout valoriser nos productions et en même temps avoir cette valorisation qu'on n'a pas forcément quand on est agriculteur et qu'on revend à d'autres personnes. Parce qu'il y a eu des moments aussi où nos productions, on les revendait à des magasins bio. Et je me souviens quand on arrivait avec nos productions, à chaque fois c'était « Ah non, mais là, ce n'est pas joli. Il va falloir baisser le prix de moitié. Là, ça ne va pas du tout. » Et là, les coups d'épée dans le cœur quand on a travaillé comme des fous, De nous dire que nos productions, en fait, elles ne valent rien. Waouh, c'est très, très dur. Alors que là, avec le restaurant, ça nous permet vraiment de valoriser chacune de nos productions et de dire, voilà, nos carottes, elles ne sont pas jolies. Ce n'est pas grave, moi, de toute façon, je les pèle, je les cuisine. Et derrière, dans l'assiette, ça a un goût que vous ne retrouverez nulle part ailleurs. Et puis, c'est tout.
- Speaker #0
Oui, je comprends bien. Et ça va, c'est un peu sur le côté d'aller au bout des choses aussi, peut-être d'aller plus loin, comme tu disais, de la terre à l'assiette, vraiment. Aujourd'hui, tu ne découvres plus l'agriculture, comme tu disais. Ça fait dix ans que tu baignes dedans. C'est devenu ton métier, ton quotidien. une partie importante de ton identité. J'ai donc envie qu'on rentre un peu plus dans l'exploitation et dans vos missions et de ce que vous faites concrètement sur cette exploitation. Est-ce que tu peux nous préciser un petit peu vos rôles et comment vous vous dispatchez les tâches sur l'exploitation agricole ?
- Speaker #1
Alors déjà, j'aimerais revenir sur notre couple avant de parler de comment on se répartit. Déjà, ça a été une expérience de travailler comme ça dans un couple. En plus, ça ne faisait pas si longtemps que ça qu'on était ensemble. On s'est rencontrés, un an après, on s'est mariés. Et six mois après, on avait la ferme. Donc, ça a été très rapide. Donc, on ne se connaissait pas encore à 100%. Et il y a eu des moments très difficiles parce qu'on est tous les deux d'un caractère fort. Et en fait, on empiétait un peu sur l'autre. Donc, on a décidé de vraiment se répartir pour que chacun ait son endroit où il puisse s'exprimer et que l'autre n'ait pas vraiment son mot à dire et qu'on puisse travailler. travailler sereinement parce que ça aussi c'est quand même quelque chose ça a été tout un cheminement entre nous pour en fait se dire ok c'est bon toi tu prends ça moi je prends ça et puis comme ça quand tu viens m'aider tu te tais et quand moi je viens t'aider je me tais parce que ça peut aussi amener des tensions et travailler ensemble vivre ensemble dormir ensemble on a tout les galères ensemble les pas de vacances ensemble la fatigue ensemble ça peut aussi faire éclater notre couple donc du coup comment on s'est réparti les choses c'est que moi je m'occupe de la partie végétale et en plus ça tombe bien parce que moi je suis une fan des végétaux. Lui il s'occupe des animaux, de toute la partie élevage. Il s'occupe aussi de la partie rénovation parce qu'il faut savoir que lui à l'époque il était charpentier pendant 10 ans donc il connaît quand même pas mal le terrain et les constructions. Et ensuite moi je m'occupe de toute la partie administrative. Moi je m'occupe de toute la partie administrative et ensuite au restaurant donc moi j'étais prédisposée à la cuisine et lui en salle. Ce qui fait que on arrive à se répartir les tâches et donc du coup à dire ok, ça c'est toi qui t'en occupes, ça c'est moi, on n'empiète pas sur l'un et sur l'autre, bien que bien sûr, on s'entraide quand il y a des coups durs, que ce soit pour lui ou pour moi. Mais c'était vraiment très important pour nous de distinguer l'un et l'autre pour qu'en fait, on puisse avoir un couple à peu près cinq dans notre expérience.
- Speaker #0
Je comprends bien. C'est super intéressant. On parlera un peu plus en détail de votre couple après, même si c'était intéressant que tu l'abordes sur la répartition des tâches. On comprend beaucoup mieux. Qu'est-ce que toi, dans ton quotidien d'agricultrice, tu préfères et tu aimes le moins ?
- Speaker #1
Ce que j'aime le moins, clairement, c'est les papiers. Mais mille fois. L'administration, elle prend une charge mentale qui est énorme, alors qu'on a déjà un travail qui est très fatigant, éreintant, qui n'est pas forcément valorisé. Mais ça, c'est administratif et vraiment, vraiment difficile. Et ce que j'aime, c'est tout le reste. C'est vraiment tout le reste. Me lever le matin, aller voir mes bêtes. cuisiner et voir les clients qui sont satisfaits et qui sont super contents. Vraiment, il y a un côté hyper valorisant et de montrer que c'est possible d'aller de la graine à l'assiette, de l'animal à l'assiette, de rentrer dans tout le cycle infini de la vie. Et là, aujourd'hui, oui, je me dis que mon travail est cohérent. Je sais pourquoi je le fais, je sais où je vais, je sais pourquoi. Après, ça n'empêche pas la difficulté de ce qu'on fait. combien de fois ça nous est dit, ça nous est arrivé de nous dire, vas-y, viens, on arrête tout, et puis c'est tout. Mais ce qui nous empêche de faire ça, c'est, et après, qu'est-ce qu'on fait ? Après être allé au bout de toute la chaîne, après avoir été dans la cohérence la plus totale, qu'est-ce qu'on veut faire d'autre comme travail que ça ? Je ne saurais vraiment pas quoi faire d'autre. Déjà, aller être employée quelque part, ce ne serait absolument pas possible, après avoir géré, après avoir réussi à tout gérer. de ma propre vie et de nos propres entreprises, parce que du coup, il y a trois entreprises à gérer, celle de Manu, la mienne et la SARL, où on est tous les deux dessus. Mais du coup, qu'est-ce qu'on pourrait faire d'autre, de plus cohérent et de plus enrichissant que ce qu'on est en train de faire actuellement ? Je ne sais pas. Parce que tout ce qu'on fait là actuellement, on le fait avec le cœur, on le fait avec l'amour de la Terre, on le fait aussi pour les générations futures, on le fait aussi pour nos enfants. En fait, tu vois, c'est tellement... tellement cohérent que je vois pas ce qu'on pourrait faire de plus.
- Speaker #0
On sent vraiment que t'as trouvé un sens à ta vie et que vous êtes super passionnée. C'est super intéressant comme témoignage. Si tu devais nous embarquer dans une journée type, ça ressemblerait à quoi ?
- Speaker #1
Alors là, ce serait un grand problème parce qu'il n'y a pas de journée type. Entre la météo, entre la saison, entre ce qu'il y a à faire en urgence, etc., il n'y a aucune journée type. En saison, c'est on se lève, moi c'est reste-toi à fond. C'est aussi, il faut que je m'occupe de l'administratif. Le soir, on est au resto pour accueillir les clients. Et Manu, lui, par contre, c'est inversement. Lui, il s'occupe des animaux. Ensuite, il part pour s'occuper de ce qu'il y a à faire si jamais il y a des soucis à régler. Là, en saison, on est vraiment sur l'urgence et sur la clientèle. Et ensuite, quand c'est en hors-saison sur la ferme, ça va être, moi, je vais m'occuper des plantes. Manu, lui, il va s'occuper des animaux. Et on va se retrouver sur les choses à faire. Il va y avoir aussi des travaux. Manu aussi peut partir faire du bois. On peut aussi réparer, parce qu'il y a aussi une grande partie de notre travail, c'est de réparer et de gérer les crises qu'il y a. Quand ce n'est pas des animaux qui s'échappent, qu'il faut aller gérer rapidement. Vraiment, je ne peux pas te dire d'une journée type classique, on n'a aucune routine. C'est vraiment au jour le jour.
- Speaker #0
Oui, mais justement, de ne pas répondre à cette question, c'est aussi tout le sens de ce que tu disais avant. Qu'est-ce que les gens ne soupçonnent absolument pas derrière ton quotidien ?
- Speaker #1
Je dirais le travail qu'il y a derrière, mais en même temps, je pense que les gens peuvent en moitié se rendre compte. Mais il faut savoir que les deux métiers les plus chronophages de France, c'est l'agriculture et la restauration. Et du coup, nous, on a les deux. les gens peuvent se douter de la charge de travail qu'il y a mais je suppose pas sûr qu'ils puissent en avoir vraiment conscience. Et d'ailleurs, les seuls qui en ont confiance, souvent, c'est soit les agriculteurs ou soit les restaurateurs, parce qu'ils savent les deux... Déjà, un seul, c'est énorme, donc les deux, c'est encore plus énorme. C'est vrai que je n'en ai pas parlé, mais il y a aussi la partie sur les réseaux sociaux qui me prend beaucoup de temps, même si j'essaye d'écourter au maximum. Mais tu vois, il y a au moins une à deux heures par jour, maximum quand même, parce que j'essaye de toujours faire au plus rapide. qui me prend aussi énormément de temps, et toute la partie aussi sociale, où on parle aussi aux gens, et où on explique, et où on aide aussi beaucoup, parce qu'on a l'association de Gaïa, qui aide aussi les agriculteurs. Donc il y a aussi cette partie-là, qui prend beaucoup de temps, et qui n'est pas forcément mise en avant.
- Speaker #0
mais qui est là. Pareil, sur des visites de fermes aussi, on va souvent voir d'autres agriculteurs pour les aider, pour les soutenir, pour être avec eux. La partie bénévole, que les gens ne voient pas forcément et que je ne mets pas en avant parce que je ne suis pas là pour me mettre en avant et me faire mousser sur ce qu'on fait à côté. Mais ça aussi, je ne sais pas si les gens arrivent à soupçonner tout ce que ça implique derrière. Ce qu'ils ne soupçonnent pas, c'est toutes les larmes aussi. Parce que ça, c'est des choses qu'on ne met pas forcément en avant. ni sur les réseaux sociaux, ni quand on parle, parce qu'on essaye toujours d'être très pro, etc. Mais c'est toutes les larmes derrière qu'il y a. Tu vois, je me souviens quand on n'était que tous les deux sur le restaurant avec Manu, parce que maintenant on a des employés, mais pendant six ans, on n'était que tous les deux avec Manu. Et je me souviens quand le dernier client partait, je m'écroulais et je me mettais à pleurer, à me dire mais comment on va réussir à tenir, de faire tout ça, et en même temps, il nous porte parce qu'il trouve ça génial, mais c'est tellement difficile. Et ça, c'est le genre de choses aussi que... En fait, les gens ne souffrent pas forcément de l'épuisement derrière et de tout ce qu'on sacrifie aussi. De tout ce qu'on sacrifie parce que c'est aussi des sacrifices. On pourrait avoir une vue plus simple, avoir cinq semaines de congé par an, avoir des week-ends même qu'on n'a pas. Mais voilà, on le fait avec le cœur et on le fait aussi pour montrer que le jour où nous, on n'y sera plus, quand je dis nous, c'est aussi tous les autres paysans et ce n'est pas que Manu et Kyria, mais le jour où on ne sera plus là, les agriculteurs, qu'est-ce qui se passera ? Qu'est-ce qui se passera ? Qu'est-ce qu'on mangera ? Qu'est-ce qu'on continuera à transmettre à nos enfants ?
- Speaker #1
Je comprends bien. C'est intéressant que tu l'abandes parce que c'est vrai qu'on communique souvent de nos succès, un petit peu moins de nos échecs. Les succès sont là, c'est souvent qu'il y a eu des échecs avant. Donc, c'est important de le dire.
- Speaker #0
Beaucoup, beaucoup d'échecs. Beaucoup d'échecs aussi. Tu vois, tu disais qu'on ne sortait pas du milieu agricole. Il y a eu 70% d'échecs pour 30% de succès. Et ça, c'est vrai que les gens ne le voient pas parce que ce n'est pas ce qu'on va dire, mais il y en a eu. Et puis, l'échec aussi de ne pas gagner d'argent alors qu'on travaille comme des fous, de se dire, mais est-ce que ce qu'on fait, de se remettre en question aussi, de se dire, mais est-ce que ce qu'on fait, est-ce que c'est si juste ? Est-ce que ça ne vaudrait pas le coup, en fait, de laisser tout tomber et de tampiner aussi, faire comme si tout ça, ça n'existait pas et repartir sur quelque chose où on va acheter au supermarché et puis c'est tout. en fait non tu vois on persiste quand même à se casser le dos, à planter notre propre aille à planter nos fraises, à planter nos salades alors que ça nous coûte 4 fois plus cher que si on l'achetait déjà tout fait et c'est aussi mon message un petit peu à travers ce qu'on fait que quel monde on a envie d'avoir pour nos enfants et même pour nous même si on veut rester égoïste quel monde on a envie d'avoir pour nous même et justement on le ressent aussi dans ta communication on en parlera un petit peu plus après
- Speaker #1
Mais je pense que ça joue aussi sur ton rôle de restauratrice, peut-être de faire passer ce message aux différents clients que vous avez, etc. Finalement, tu as une chose aussi assez particulière, c'est que tu es à la fois agricultrice et femme d'agriculteur. Tu as les deux casquettes qui se superposent. J'ai envie de comprendre un petit peu comment est-ce que tu vis cette double identité. Est-ce que tu as un peu l'impression parfois d'avoir deux casquettes ?
- Speaker #0
Par rapport à Manu et femme d'agriculteur, au début, oui. Et au début, c'était difficile parce que je te dis, je n'étais pas installée.
- Speaker #1
C'est ça.
- Speaker #0
C'était tout sur l'entreprise. reprise de Manu, donc Manu mon mari. Et en fait, c'était assez compliqué. Et c'est trois ans après, peut-être même quatre, parce qu'on avait même déjà commencé le restaurant, que moi, en fait, je n'avais aucun statut. Et ensuite, j'ai passé mon BPREA. Donc, j'ai pu ensuite m'installer officiellement. Mais au départ, je n'étais rien, en fait, sur la ferme. Et ça, c'est vrai que c'était très difficile. Parce qu'il faut savoir quand même que quand tu es conjoint collaborateur, bon, en fait, tu as juste le droit de... de travailler sans recevoir de salaire, en gros. Il n'y a vraiment aucun statut derrière ça. Et c'est vrai que ça a été difficile. Et le fait de m'installer, moi aussi, et d'avoir une légitimité, d'avoir des terres qui étaient à moi, entre guillemets, parce que tout est à nous deux, mais tu vois, des terres déclarées sur mon exploitation, sur la sienne, et d'avoir une espèce de légitimité, ça a permis quand même de m'asseoir un petit peu sur la ferme et d'avoir un peu plus mon mot à dire, même si je l'avais aussi avant, mais tu vois, de pouvoir dire, oui, oui, j'existe en fait. Aux yeux de certains, je n'existe quand même toujours pas parce que je suis une femme. Tu vois, il y a des agriculteurs à côté de chez nous qui ne me disent toujours pas bonjour parce que je suis une femme. Et qui, par contre, vont dire bonjour à Manu. Bon, c'est comme ça, ce n'est pas grave, on passe. De toute façon, on a l'habitude, depuis qu'on est née en tant que femme, c'est ça. Et on le sait, tant pis, on passe outre. Mais c'est vrai que ce statut de femme d'agriculteur sans statut vraiment et juste de conjoint collaborateur, il peut être assez difficile à porter quand même.
- Speaker #1
Et justement, la place de la femme dans l'agriculture, donc tu en parlais un petit peu en début d'interview, et puis là, justement, à l'instant, est-ce que tu as déjà eu l'impression de devoir prouver davantage tes compétences parce que tu es une femme, justement, dans l'agriculture ?
- Speaker #0
Eh bien, écoute, je vais te donner un exemple très précis, mais ce n'est même pas dans l'agriculture, c'est dans la restauration, où, en fait, on ne me considérait jamais comme la chef. Donc, c'était moi la chef, vu que c'était moi qui faisais à manger tout le temps et qui étais toujours derrière les fourneaux et tout. Mais partout où on allait... on s'adressait à Manu. Et c'était quand même assez flagrant. Et j'ai un exemple très concret. Donc, on était sur un service traiteur. La personne parle à Manu et dit « Ah, c'est absolument incroyable ça ! Et comment vous avez fait ça ? C'est magnifique ! » Et Manu qui dit « Ben, c'est pas moi, je sais pas demander à ma femme, c'est elle la chef. » Il se tourne vers moi, il se retourne vers Manu, il dit « Non, sérieusement, comment vous avez fait ? » Tu vois, c'est quand même assez humiliant. Et une autre fois aussi, pareil, sur un service traiteur, ça c'était, je pense, le plus humiliant qu'il y ait eu. C'est que... C'était la fin du service, donc je commence à passer le balai, à nettoyer la cuisine pour tout remettre en place et tout. Il y a des invités qui viennent et qui disent « Ah là là, vraiment, vous passerez vos félicitations au chef, c'était super bon. » Et je leur dis « Écoutez, vous l'avez devant vous, c'est moi le chef. » Ils se sont mis à rire. Ils ont rigolé. Genre, c'était une blague, quoi. Donc, bon, je leur ai expliqué que non, je suis la chef. Et en plus, je suis aussi l'agricultrice qui ait produit les légumes qu'il y avait, etc. Donc, ils ont fini par se taire et à s'excuser. Mais tu vois, il y a ce côté-là. Et dans l'agriculture, donc bon, là, c'est par rapport à la restauration, Dans l'agriculture, oui, c'est un petit peu pareil. Il faut toujours montrer qu'on est là, pour montrer que oui, on est aussi agriculteur. Sur les réseaux sociaux, j'en ai beaucoup qui me disent « Mais de toute façon, retourne à ta popote, tu n'y connais rien, tu n'es pas agricultrice. » Alors que je suis pratiquement sûre que si c'était un homme qui disait les mêmes choses que moi, ça passerait beaucoup mieux. Et là, il aurait beaucoup plus de crédibilité, de dire « Ah oui, mais non, lui, c'est un agriculteur. » Faites... Moi, on me réduit régulièrement à mon physique, à mes doigts, à mes mains, à mes trucs. Tu es là, mais ce n'est pas le sujet de ce dont je suis en train de parler. Je suis en train de dire qu'il y a des agriculteurs qui se suicident tous les deux jours et puis tu me renvoies à que je n'ai pas le droit de me maquiller ou que je devrais mettre des robes plus amples. Tu vois, des trucs où tu es là. Mais les gars, là, il faudrait peut-être commencer à écouter ce qu'on est en train de dire. Donc oui, il y a quand même ce côté difficile. en tant que femme, parce qu'il faut toujours prouver sa légitimité. Bon, moi, je n'en suis plus là, je m'en fous maintenant. Maintenant, ça fait dix ans, je sais ce que je vaux, je sais ce que je fais. Donc, du coup, je n'ai plus à prouver qui je suis. Mais dans les débuts, c'était quand même très difficile. Très difficile, et tu sais, cette injustice un peu. Bon, maintenant, je vis avec, mais ce n'est pas forcément évident à vivre au quotidien.
- Speaker #1
Et justement, tu en parlais, est-ce que tu as déjà, toi, douté de ta légitimité ?
- Speaker #0
Au début, tout le temps. en plus on était pas du tout issus du monde agricole et tout ce qu'on nous renvoyait et tout, mais bien sûr, combien de fois je me disais est-ce que je fais bien, comment, pourquoi, qui je suis pour pouvoir dire ça, peut-être qu'eux, ils savent mieux que moi, etc. Et en fait, c'est avec les années et c'est avec l'expérience que maintenant je me dis, en fait oui, je suis largement légitime, surtout qu'on a, je crois, qu'on a réussi à tout avoir comme problématique et on s'en est toutes sorties pour maintenant pouvoir en parler et pouvoir en fait être le porte-parole de tout les autres personnes qui le vivent et qui le vivent encore aujourd'hui. C'est tous les jours que je reçois une dizaine d'agriculteurs et de témoignages d'agriculteurs qui vivent des situations plus difficiles les unes que les autres. À un moment donné, en fait, je ne me pose même plus la question de si je suis légitime ou pas. C'est qu'en fait, on est tous légitimes. Donc, à partir du moment où on est tous légitimes, moi aussi, je suis légitime. Et il n'y a pas à avoir des gens qui sont plus ou moins légitimes de parler de ce qu'ils vivent et de ce qu'ils sont et de là où ils en sont, tu vois. J'en suis plus là à me dire, mais attends, mais est-ce que moi... Je peux parler de ça, vu que moi, tu vois, des fois, je parle des viticulteurs. Mais j'ai le droit de parler des viticulteurs, en fait. Qui m'en empêche ? Surtout que ce n'est jamais pour casser. Au contraire, c'est pour construire. Donc, en fait, oui, je parle des viticulteurs parce qu'eux aussi, ils sont en difficulté et que j'ai le droit d'en parler parce qu'on a envie que tous les agriculteurs aujourd'hui puissent vivre dignement, tu vois.
- Speaker #1
Est-ce que tu penses que les choses évoluent sur la place de la femme en agriculture ?
- Speaker #0
Déjà, la place de la femme... a évolué à un moment donné parce qu'au départ, les femmes n'avaient le droit d'être que les conjointes de l'exploitant. Donc aujourd'hui, déjà, on a le droit d'être agricultrice, c'est un traitement principal, c'est super. Donc la femme, oui, elle a évolué.
- Speaker #1
Alors, t'en parlais un tout petit peu tout à l'heure, mais vous, vous travaillez ensemble. Travailler avec quelqu'un qu'on aime, c'est pas forcément la même chose que travailler avec un collègue ou un associé. On parlait donc tout à l'heure de vos rôles, de vos missions que vous vous êtes dispatchés tous les deux. Comment est-ce que vous prenez les décisions ? Est-ce que vous arrivez à... toujours vous mettre d'accord, à donner vos points de vue, comment est-ce que vous vous organisez là-dessus ?
- Speaker #0
Ça a été un long chemin, parce que ça c'est pareil, autant on a eu envie des dizaines de fois de tout laisser tomber sur la ferme, autant on a eu envie des dizaines de fois de se séparer parce que c'était très difficile, parce que toutes les difficultés, on les partage, en fait, et puis des fois, tu sais, on peut mélanger un peu les difficultés extérieures et les difficultés de notre couple, parce que du coup, on est tellement fatigué, on est... tellement stressé et on a tellement de pression que du coup, on le projette un peu sur notre partenaire parce que c'est la facilité et parce que c'est humain. Et du coup, on essaye de grandir ensemble et de se rappeler que... qu'on est des collaborateurs et qu'on n'est pas là. Tu vois, encore ce matin, il y a eu une dispute. Et à la fin, on s'est dit, mais en fait, c'est toi et moi contre le reste du monde. Ce n'est pas toi contre moi contre le reste du monde. On ne peut pas, on ne pourra jamais tenir comme ça. Et on commence à avoir vraiment conscience, et ça a été aussi des épreuves qui ont fait ça, qu'on a besoin l'un de l'autre pour pouvoir grandir. Donc, on essaye de plus en plus de communiquer, de se... dire les choses, mais du coup, ça demande un travail sur soi-même aussi énorme, parce que des fois, c'est plus facile de s'énerver et de couper court, plutôt que... Et c'est beaucoup plus difficile de réfléchir, de prendre du recul et de dire, ok, qu'est-ce qui est en train de se jouer en moi ? Quelles sont vraiment les choses difficiles et qui sont vraiment primordiales pour moi ? Et comment les exprimer de la manière la plus saine pour ne pas vexer l'autre et en même temps ne pas se bloquer nous-mêmes ? Donc, c'est vraiment un travail sur soi qui est énorme. Et en même temps, c'est peut-être la plus belle chose qui puisse arriver dans un couple, de grandir ensemble chaque jour, parce que c'est de ça qu'il en ressort. Tu vois, nous, ça fait dix ans maintenant, ça va faire dix ans qu'on est mariés, et on renouvelle nos voeux, justement, pour nos dix ans, parce que justement, on se dit, mais waouh, tout ce qu'on a vécu, tout ce qu'on a réussi à réaliser, notre oui, il a une toute autre signification que quand ça faisait qu'un an qu'on se connaissait, et qu'on était mûs par la beauté de tout, et qu'on n'avait eu aucun problème. Donc, c'est... C'est beaucoup d'efforts, chacun de notre côté, beaucoup de concessions aussi. Et en même temps, pouvoir lâcher quand des fois, ce n'est pas très grave et pouvoir comprendre l'importance pour l'autre à d'autres moments.
- Speaker #1
Et alors, comment est-ce que vous arrivez à dissocier vraiment le couple de l'exploitation et du restaurant ?
- Speaker #0
Je ne sais pas si on le dissocie vraiment.
- Speaker #1
Oui, c'est un tout.
- Speaker #0
Tu vois, ça en devient même notre identité, même de nous, tu vois.
- Speaker #1
Bien sûr.
- Speaker #0
On n'arrive pas à le dissocier vraiment. Des fois, il y en a qui nous disent, oui, vous devriez lâcher quand vous rentrez dans la maison. Mais c'est absolument impossible parce qu'on a 10 000 trucs à gérer dès qu'on rentre à la maison. Donc oui, il y a des fois où on est là, tranquille, sur le canapé et qu'on se dit, ah, au fait, ce souci-là. Ah oui, au fait, t'as passé la commande des boissons. Et comment ça se passe avec la bière ? Parce qu'il y avait eu ce problème la dernière fois. En fait, on lâche jamais vraiment, surtout en saison. En hors-saison, peut-être un peu plus, mais en saison, c'est absolument impossible. On vit, on respire, on fait tout. tout de ça. Là, tu vois, je suis en train d'être avec toi et en même temps, je suis en train de réfléchir à comment je vais faire pour m'organiser pour le mariage de ce week-end parce que j'ai pris du retard sur ça, ça. Tu vois, il n'y a pas vraiment de moment où on arrive à lâcher. C'est peut-être d'ailleurs ça le plus difficile actuellement dans notre vie. Mais bon, c'est celle qu'on a choisie et c'est ce qui nous fait vibrer aussi d'un côté.
- Speaker #1
Oui, c'est une charge continue. Tu l'as un petit peu abordé, mais pour toi, en 10 ans, est-ce que le fait de travailler ensemble, ça vous a rapproché ou parfois ça a été un risque pour votre couple ?
- Speaker #0
Les deux. Il y a beaucoup de contradictions dans ce que je dis, mais qui, en fait, n'en sont pas parce que c'est notre réalité. Bien sûr. Mais comme je te dis, il y a eu des dizaines de fois où on a failli se quitter et dire c'est bon, on lâche tout et c'est fini. Et en même temps, ça a fait tellement grandir notre couple parce qu'on se connaît, mais du bout des doigts. La moindre parcelle de l'autre, on la connaît. On a eu tellement d'expériences ensemble que, tu vois, c'est la personne qui me connaît le plus au monde et que jamais... personne ne pourra me connaître comme lui il m'a connu parce que ça nous a fait autant grandir qu'évoluer mais ensemble tu vois donc il y a vraiment ce côté là où certes on se connait énormément mais en même temps on sait qu'on a on a dix mille fois évolué ensemble et tu vois on grandit ensemble presque presque en osmose tous les deux d'aller d'un côté de l'autre et c'est soit tous les deux soit ça pète de toute façon donc c'est un peu des deux parce que on est passé des fois à deux doigts d'arrêter tout et en même temps de se rendre compte que le plus important, c'était notre couple, c'était notre amour, c'était notre famille, et que malgré toutes les difficultés qu'il y a derrière, on s'en fout. Même si là, aujourd'hui, on doit quitter la ferme parce que les difficultés deviennent trop grandes et qu'on ne peut pas supporter. Mais le plus important, c'est nous deux, c'est tout. Tout le reste, on s'en fiche. On s'est rendu compte de la valeur, finalement, de ce qu'on représentait l'un pour l'autre, tu vois.
- Speaker #1
Je comprends bien. Parce que finalement, le vrai défi quand on travaille ensemble, c'est peut-être de réussir à ne pas devenir uniquement des collègues, des associés, mais de continuer à être un couple. en dehors de la ferme et du restaurant dans votre cas. Est-ce que vous arrivez à avoir vos temps personnels ou vos activités chacun en dehors de tout ça ?
- Speaker #0
Je vais être honnête, je pense que non. Ça, c'est ce qui nous manquerait un petit peu. Et c'est d'ailleurs pour ça que là, on réfléchit différemment le restaurant pour pouvoir aussi se retrouver chacun de notre côté. Pas que nous deux, Manu et moi, mais Manu d'un côté et Kyria de l'autre. Mais c'est vrai que c'est assez difficile pour l'instant, en tout cas, à mettre en place. Mais bon, je sais que ça viendra, je sais qu'on y arrivera et ce sera certainement notre prochain défi dans les prochaines années à arriver.
- Speaker #1
Parce que tu penses que vous en avez le besoin d'être un petit peu séparés aussi ?
- Speaker #0
Ça, c'est tout le monde en a besoin à un moment donné de se retrouver, bien sûr. Et en même temps, tu vois, le fait d'être séparés tous les deux... C'est aussi parce qu'on a absolument confiance l'un l'autre et qu'on sait que l'autre aussi a besoin de vivre sa vie à côté. Ce n'est pas par manque d'amour, mais c'est juste parce que pour pouvoir donner à l'autre, il faut aussi que nous, on arrive à se donner nous-mêmes, tu vois.
- Speaker #1
Tu en parlais un petit peu tout à l'heure. Est-ce que vous arrivez à partir en vacances ou en week-end ou vous faire des restos, que ce soit à deux ou avec vos enfants ?
- Speaker #0
Très difficilement. Très difficilement. À vrai dire, les huit premières années, non. Aucunement, rien du tout, pas même un week-end et même pas même un week-end de repos même chez nous, juste ne rien faire pendant un jour, ça ne nous est jamais arrivé les 8 premières années. Et là ça fait 2 ans qu'on essaye de temps en temps de partir un petit week-end par-ci, un petit week-end par-là parce que ça fait 2 ans qu'on a des employés aujourd'hui et donc du coup on peut lâcher un petit peu et qu'on sait que c'est entre de bonnes mains. Une semaine ce serait notre rêve de pouvoir partir une semaine vraiment la tête reposée et dire ok c'est bon on part et on lâche pour l'instant ça ne nous est pas encore arrivé Merci.
- Speaker #1
Et quand on travaille ensemble, il n'y a pas seulement la répartition des tâches professionnelles, il y a aussi tout ce qui se passe à la maison, avec les enfants, l'administratif, la logistique. Et là aussi, la frontière des rôles peut être assez fine. Comment est-ce que vous répartissez les tâches à la maison ?
- Speaker #0
Je t'avoue qu'à la maison, pendant la saison, c'est le bazar. On fait comme on peut, on fait vraiment comme on peut. Là, les garçons aussi, nos garçons, nos enfants sont un peu plus grands, donc eux aussi, ils prennent un peu le relais. Mais c'est vraiment comme on peut. C'est l'un ou l'autre fait quand c'est possible et puis l'un ou l'autre prend le relais quand c'est possible aussi. Pour faire à manger, on serait parti de qui peut faire et qui ne peut pas ne fait pas en essayant d'être le plus indulgent possible parce que c'est ça aussi, ça parle aussi beaucoup de ça, de l'indulgence. Parce que tu vois, même des jours où effectivement il y en a un qui a travaillé moins que l'autre mais qui en fait est plus fatigué que celui qui a moins travaillé et plus fatigué, réussir aussi à être indulgent et de dire oui, je comprends, aujourd'hui c'est plus difficile. Il y a aussi la condition de la femme, je ne vais pas le cacher, les moments où il y a les règles, les questions du cycle aussi qui, des fois, sont vraiment très compliquées. Manu, au début, quand on s'est rencontrés, il ne savait pas tout ça, donc il y a dû y avoir une éducation aussi par rapport à ça et par rapport à la douceur, peut-être des fois que j'ai un peu plus besoin par rapport à mes besoins aussi affectifs et émotionnels, tu vois, que lui a peut-être moins besoin et qui sont aussi une réalité. et où l'indulgence a sa place aussi là-dedans. Donc la répartition dans la maison, c'est vraiment comme on peut et essayer d'être le plus indulgent possible chaque jour et puis continuer à avancer parce que de toute façon, on n'arrivera pas à avancer l'un sans l'autre.
- Speaker #1
Et en tant que femme, est-ce que tu as l'impression que la charge mentale est équilibrée dans votre couple et dans votre famille ?
- Speaker #0
Dans notre relation, dans notre famille, dans notre... dans le resto, etc., je pense que la charge mentale n'est pas équilibrée. J'ai clairement plus de charge mentale. Mais en même temps, toujours pareil, dans cette indulgence, je me dis que Manu n'a pas les capacités de le faire comme moi. Je n'ai pas les capacités physiques de porter ce que lui porte physiquement. Tu vois, lui, il a plus de charge physique et moi, j'ai plus de charge mentale. C'est comme ça, quoi. On essaye de se répartir aussi avec nos capacités, finalement. Et même si c'est difficile, je ne dis pas, moi, ma charge mentale, elle est très difficile. Mais je ne peux pas dire aussi que la charge physique de Manu ne soit pas si difficile aussi. Il fait aussi de son mieux. Et tu vois, c'est très marrant parce que ça faisait trois mois au moins qu'on ne s'était pas disputé. Et ce matin même, on s'est disputé. Et au final, c'est ce qui est ressorti, que moi, la charge mentale, je n'en pouvais plus. Et Manu qui m'a dit oui, mais moi, regarde, physiquement, je n'y arrive pas non plus. C'est hyper difficile aussi. Et j'essaye de combler tout ce que je peux combler. et en même temps... Et en même temps, je sais que toi aussi, tu fais de ton mieux. Et bon, ça va faire tomber le soufflet tout de suite. Parce qu'effectivement, il faut qu'on soit fort aussi dans notre relation et dans l'amour qu'on a l'un pour l'autre.
- Speaker #1
Je vois bien. Et au-delà de la femme et de l'agricultrice, il y a parfois une troisième casquette qui arrive dans cette histoire, c'est la de maman. Tu en parlais un petit peu brièvement tout à l'heure de tes enfants. C'est un sujet qui soulève énormément de questions chez les femmes d'agriculteurs et chez les agricultrices. Si j'ai bien compris, toi, tu as eu tes enfants. Avant de devenir agricultrice, c'est ça ?
- Speaker #0
Oui, avant d'être agricultrice et surtout, ce n'est pas Manu le papa. Donc, il y a même une troisième personne, entre guillemets, dans notre famille avec laquelle il faut conjuguer, qui n'est pas toujours évident. Il y a aussi ce côté où Manu, du coup, n'a pas d'enfant avec moi et qui se pose énormément aussi comme question. Est-ce qu'un jour, on pourra avoir un enfant tous les deux ? Parce que c'est quand même aussi, tu vois, ce serait un peu l'apothéose de notre relation, finalement. Oui, cette place de maman. et lui aussi de papa, de comment il se positionne. C'est toute une réflexion.
- Speaker #1
Justement, sur cette projection de peut-être avoir un enfant en commun, est-ce que le fait de vivre une grossesse en étant agricultrice avec le rythme de vie que vous avez à l'heure actuelle, ça rentre en compte dans cette réflexion ?
- Speaker #0
C'est pour ça qu'on n'a pas eu encore d'enfants. C'est pour ça que pour l'instant, il y a eu des tentatives. Il y a eu des fausses couches. Il y a eu aussi un enfant qui aurait dû arriver, mais qui, en fait, j'ai dû partir aux urgences et j'ai failli mourir. Tout ça fait qu'effectivement, physiquement, est-ce que je pourrais mentalement et émotionnellement aussi ? Parce que j'ai déjà vécu deux grossesses. Je sais qu'émotionnellement, on est beaucoup plus fragile. Donc, comment aussi pallier à devoir être toujours forte alors qu'en fait, on est en situation de faiblesse ? Bien sûr que toutes ces questions-là se posent. Et c'est peut-être une des plus difficiles à régler. des impôts. C'est pour ça qu'aujourd'hui, on n'a pas sauté le pas, parce qu'on sait très bien qu'au moins pendant deux ans... 9 mois de grossesse plus un an derrière de s'occuper du petit, on est un petit peu en stand-by. Et là, à l'heure actuelle, on ne peut pas se permettre d'être en stand-by.
- Speaker #1
Je comprends. En tout cas, merci de témoigner de tout ça et d'oser mettre des mots sur des choses qui parleront à de nombreuses femmes. Ce n'est pas toujours évident, donc merci beaucoup à toi. Comment est-ce que tes enfants vivent ton métier, ton nouveau métier et tout ce choix de vie que tu as fait après ?
- Speaker #0
Alors, eux, on est arrivés sur la ferme, ils étaient tout petits, donc ils n'ont connu pratiquement que ça. Mais pour eux, c'est le paradis. Voilà, il n'y a pas... Et d'ailleurs, c'est aussi moi, quand je suis tombée enceinte, que je me suis dit, non, moi, je veux que mes enfants grandissent à la campagne. Je ne veux pas faire grandir des enfants en ville. Ce n'est pas toujours dans cette idée de cohérence. Et pour eux, effectivement, c'est absolument le paradis. Là, ils dorment dans une cabane quand ils en ont envie. Ils vont aller voir les animaux et ils prennent aussi leurs responsabilités. Ils nous secondent aussi et avec plaisir. Et ils comprennent la vie, tu vois. Pour te donner un petit exemple, quand ils m'ont demandé comment on faisait pour faire les bébés, tu vois, je leur ai dit, tu vois comment ça se passe avec les cochons ? C'est pareil. C'est la vraie vie. J'en espérais que ce sera toutes les bases après de leur vie future. De se dire, ben ouais, moi, je sais allumer un feu. Oui, moi, je sais comment ça se passe quand on doit mettre bas des brebis. Moi, je sais tuer un poulet et préparer une tarte aux pommes. Je sais comment les haricots poussent. Je sais, tu vois, des trucs complètement basiques. Je sais recoudre quelque chose. Je sais. Et en fait, est-ce que ce n'est pas ça, finalement, la vraie vie, quoi ? Donc, tu vois, pour le coup, même si un jour, on doit arrêter, Je le verrai... pas comme un échec d'arrêter tout ce qu'on a fait ne serait-ce que parce que j'ai réussi à montrer les vraies valeurs à mes enfants et la vraie vie à mes enfants.
- Speaker #1
Et les faire grandir dans ce milieu-là. Est-ce qu'ils comprennent les périodes où tu es un petit peu moins disponible ? Est-ce que ça t'arrive toi de culpabiliser ?
- Speaker #0
Au début, je culpabilisais mais plus maintenant parce qu'on est très ouvert avec les garçons et on leur explique tout en fait. Donc même les périodes difficiles financièrement, tu vois, on se pose et on dit bon voilà, là on passe tes... des périodes difficiles, donc on va devoir travailler un peu plus et tout. Et même, en fait, ils mettent la main à la pâte et ils comprennent. Ils ont cette compréhension-là de comprendre, en fait, ce qui se passe. Et d'un autre côté, tu vois, quand ils viennent nous aider aussi, on leur donne un peu d'argent de poche et on leur explique aussi que la valeur du travail, c'est OK, tu travailles, mais tu as un peu d'argent derrière. Donc après, tu peux faire ce qu'il y a à faire. Donc, il n'y a pas de non-dit. Donc, ils comprennent très bien et même des fois où on n'est pas trop disponible, même en n'étant pas trop disponible, qu'est-ce que ça veut dire ? Parce que même si je ne suis pas disponible, je suis où ? Je suis au resto. S'il y a la moindre urgence, s'il y a le moindre problème, ils peuvent venir. Le resto est collé à la ferme, est collé à notre maison. Je veux dire, même quand on n'est pas dispo, pourquoi ? Parce qu'on va aller faire les foins, ils vont avec Manu. Tu vois, je veux dire, on n'est pas dispo, certes, mais on est quand même toujours là. Donc, il y a quand même ce côté où ils ont confiance et où ils savent que s'il y a le moindre gros problème, on est là. On n'est pas dans un bureau, loin de tout, et que là, effectivement, on n'est vraiment pas là si jamais il y a un truc, tu vois.
- Speaker #1
Et est-ce que tu aimerais qu'ils reprennent un petit peu tout ça ? Moi,
- Speaker #0
je préférais qu'ils fassent ce qu'ils ont au fond de leur cœur. Je n'ai absolument aucune envie autre que celle qui les feront s'épanouir. Là, moi, mon grand, il me dit qu'il aimerait bien reprendre la ferme. Moi, je lui dis, écoute, moi, j'ai envie d'abord que tu fasses tes études, que tu fasses tes expériences, que tu voyages, que tu vois d'autres choses avant de choisir en toute conscience. Parce que ce n'est pas le tout de reprendre ça, parce qu'en fait, on ne connaît rien d'autre. Moi, je préférais que s'ils ont envie de le reprendre, c'est en tout état de conscience. C'est dans leur fort intérieur parce que ça les appelle comme nous, ça nous a appelés.
- Speaker #1
Ok, je comprends très bien. C'est ce qui revient souvent et c'est justement de dire, on ne leur montrera pas que les beaux côtés, on leur montrera aussi les difficultés. Et justement, je pense que c'est ce que tu fais aussi un petit peu sur tes réseaux. Donc pour terminer, on va juste parler de cette notion de transmission et de pédagogie. Pourquoi tu as commencé à prendre la parole sur les réseaux sociaux ? Est-ce que c'est très... pour parler du restaurant et apporter une clientèle ou est-ce que tu avais vraiment un message pédagogique justement sur cette ouverture de tout ce que tu t'es aperçu, toi, du monde agricole que tu voulais partager ?
- Speaker #0
Au départ, en fait, je ne voulais pas du tout être sur les réseaux sociaux parce que j'avais d'autres choses à faire et que ça ne m'intéressait pas et que même à l'heure actuelle, je préférais avoir d'autres moyens de communication que ceux-là. Mais c'est quand, en fait, on a engagé des gens, qu'on a employé des gens, là, on s'est dit, nous, on n'arrive même pas à sortir un salaire, donc il va falloir... ramener les gens au restaurant. Donc au départ, les réseaux sociaux, c'était pour parler de notre restaurant, pour parler de ce qu'on faisait, etc. Sauf que rapidement, moi j'ai parlé deux, trois fois, j'ai parlé de notre condition d'agriculteur, de ce qu'il y avait, et notamment une anecdote que j'avais eue, où en fait, il y a eu des commerciaux qui m'ont appelé, qui m'ont dit au moment de Pâques, en plus on était producteur de brebis à ce moment-là, et ils m'ont dit, si vous voulez, on a une super promo à 5 euros le kilo l'agneau. J'ai dit, attendez, vous foutez de moi. Vous m'appelez en tant qu'agricultrice. Il vient d'où votre agneau ? Nouvelle-Zélande. Je les ai incendiés au téléphone et j'ai fait un réel pour dire, voilà ce qui vient de m'arriver. Nous, on est agriculteurs et nous, notre viande, même si on n'a que l'abattoir et la découpe à payer, ça ne nous fait même pas 5 euros le kilo. Donc là, nous, si on vendait à ce prix-là, on vendrait à perte. Et lui, il m'appelle en me disant que c'est un super truc. Et cette vidéo, elle a percé à fond, alors qu'on n'avait pas beaucoup d'abonnés. Et en fait, j'ai commencé à poser des questions. Mais en fait, vous ne connaissez pas trop comment c'est pour nous, les agriculteurs. Et beaucoup de gens ont commencé à me poser des questions sur notre condition, sur comment ça se passait. Et donc, j'ai commencé à en parler, à expliquer et à démocratiser finalement tout ce qui est en train de se passer sur nos fermes. Et même moi, je me suis rendu compte que les gens ne savaient pas l'importance d'acheter local et d'acheter à nos producteurs. Et surtout que souvent, c'est des a priori, parce que le premier truc qu'on va me dire, moi, c'est oui, mais c'est cher d'acheter en direct. Déjà, ce n'est pas forcément vrai. Et en plus, le prix derrière à payer si on n'achète pas à nos agriculteurs, il est bien plus grand.
- Speaker #1
Et alors, le fait d'être sur les réseaux sociaux, quels sont les sujets que tu veux montrer à l'heure actuelle ? Est-ce que tu veux rester quand même sur ce côté promotion du restaurant ou est-ce que tu veux avoir cette double casquette de te dire je veux de la clientèle et je veux aussi partager mes valeurs et ouvrir les yeux sur l'agriculture ?
- Speaker #0
Les deux. Les deux. Et puis l'un ne va pas sans l'autre. En fait, même le restaurant, pour moi, il est une vitrine pour pouvoir parler de l'agriculture et l'agriculture dans sa grande définition. Même, j'ai envie de dire, dans la paysannerie, dans ce qui fait la construction de notre pays. Paysan, ça vient de celui qui construit le pays. En fait, le jour où il n'y aura plus de paysans, clairement, il n'y aura plus de pays. Et c'est là où j'ai vraiment envie de pointer le doigt. et cette... En fait, vraiment... Le restaurant, pour moi, c'est une vitrine pour montrer la gastronomie, pour passer un message à travers la gastronomie, parce qu'en France, les deux piliers de notre culture entière, c'est quand même la gastronomie et la paysannerie. Donc, pouvoir parler de choses que tout le monde aime, c'est-à-dire la gastronomie et bien manger, c'est très français quand même. Donc, c'est passer le message à travers le bonheur et à travers le don aussi de soi. Et en même temps, les réseaux sociaux, c'est aussi un moyen. de parler de tout ce qu'il y a. Et même d'ailleurs au restaurant, l'un ne va pas sans l'autre. Parce que même notre clientèle qui vient au restaurant, elle est avide de parler de tout ça et de comprendre aussi les tonnages aboutissants et de voir comment on fait et de voir au-delà des apparences. Tu vois, il y a vraiment cette notion des deux. Et les réseaux sociaux, pour moi, l'un ne va pas aller sans l'autre parce que me taire, là, maintenant, ce n'est plus possible. Ici. On doit, à un moment donné, arrêter le restaurant, la ferme et tout ça parce que c'est trop dur et parce que la pression est forte. Mais je continuerai à parler et même je continuerai à parler encore plus.
- Speaker #1
Et est-ce que tu arrives à poser tes limites et à te protéger quand même et notamment par rapport à des messages un petit peu de haters, tout ça que tu reçois ?
- Speaker #0
Oui, beaucoup parce que j'ai beaucoup réfléchi. Je suis quelqu'un qui me remet beaucoup en question et je suis quelqu'un qui prend beaucoup de recul sur l'être humain. j'étudie beaucoup l'être humain, là d'ailleurs je suis en train de passer une licence en anthropologie parce que ça me passionne l'être humain et comment l'être humain peut être autant dans ces magnifiques retranchements et comme ces pires retranchements et en fait ces gens là ne parlent pas de moi ils parlent d'eux, donc j'arrive à prendre assez de recul pour me dire que non, moi j'avance et si vous voulez faire que parler et rien faire derrière, moi j'avancerai et même je vais le dire ce que je fais aujourd'hui, mon combat aujourd'hui du quotidien, il est aussi pour ces gens-là. La meilleure façon de retourner la haine, c'est d'envoyer de l'amour. Et moi, je leur envoie énormément d'amour à ces gens-là. Déjà pour qu'ils puissent avoir une vie beaucoup plus sympa que de détester des gens, parce que ce n'est pas très marrant de détester des gens. Et en même temps, parce que dans mes actions, je pense aussi à eux. Et c'est aussi pour qu'ils puissent avoir une vie mieux que je continuerai à parler.
- Speaker #1
Et comment est-ce que Manu vit cette exposition ? et ce que tu partages sur les réseaux ?
- Speaker #0
Il en est très fier. Il est très fier de moi par rapport à ça. Il m'aide aussi des fois à me dire « Ah bah attends, ça serait peut-être bien que tu commences à parler de ça et tout ça. » Après, lui, tu as vu, il reste très en retrait de ça. Il n'a pas du tout envie d'être en avant par rapport à ça parce que ce n'est pas dans son caractère et que ce n'est pas dans son truc. Mais il me soutient énormément. Et pareil, au niveau des haters, je sais qu'après, moi, j'ai son soutien inconditionnel. et en fait j'ai Je crois que la seule chose dont j'ai besoin dans ma vie, c'est le soutien de Manu. Tout le reste, ça ne m'intéresse pas. Je lui ai souvent dit, c'est à Manu. Les seules personnes à qui j'ai envie de plaire, c'est moi-même, toi, Manu et Dieu. Le reste, je m'en fiche. Que je ne leur plaise pas, je n'en ai rien à faire.
- Speaker #1
Écoute, c'est trop chouette. C'est presque une conclusion de notre échange. Je voulais juste finir sur un peu de girl power et sur une touche de positivité. tout ça. De quoi tu es la plus fière de toute cette vie ?
- Speaker #0
D'être restée avec Manu malgré toutes ses épreuves.
- Speaker #1
Ouais, trop bien. Vraiment,
- Speaker #0
d'avoir assumé, d'avoir grandi avec lui et d'être toujours amoureuse de lui malgré toutes les épreuves qu'il y a eu. Vraiment, je pense que, et comme je te disais, je me raccroche aussi beaucoup à ça, si à la moindre moment on doit arrêter ou il y a des difficultés plus grandes que le reste, Je sais que je peux compter sur Manu et c'est énorme, en fait. Je pense que c'est la plus belle chose qui ait pu m'arriver malgré toutes les difficultés et malgré toutes les tensions et les disputes et les envies de se séparer. Parce qu'en fait, on se raccroche au plus important. Et à nous deux, des fois, on se le dit, mais à nous deux, on pourrait soulever des montagnes, tu vois. Moi, déjà, j'ai quand même des capacités. Lui, il en a d'autres. Et on est tellement différents. On est le jour et la nuit, vraiment. Mais en fait, à nous deux, justement, on peut être à fond sur le jour et à fond sur la nuit. Et du coup, à nous deux, on est des bombes atomiques. Et je pense que c'est ça dont je suis le plus fière.
- Speaker #1
C'est trop bien que tu parles de tout ça, parce que c'est vraiment un peu l'originalité de mon podcast, de parler de la place des femmes agriculteurs et du fait de partager sa vie avec un agriculteur. Je trouve ça trop bien que ce soit la première chose que tu sortes quand je termine sur cette question. Et donc, finalement, la conclusion de cette nouvelle saison. Selon toi, où ça mène quand on s'aime ?
- Speaker #0
Ça peut mener très, très loin. Ça mène à la découverte de soi. Et je pense que la découverte de soi, c'est peut-être ce qu'on a besoin sur cette Terre. Et c'est peut-être même le chemin qu'on a à parcourir sur cette Terre. La découverte de soi et de soi-même, et de ce qu'on a envie, de ce qu'on n'a pas envie, et de juste la construction de soi-même.
- Speaker #1
Wow, belle conclusion et justement, on ressent vraiment dans tout ce témoignage cette quête de sens qui t'anime. Merci beaucoup en tout cas Kyria pour ton témoignage.
- Speaker #0
Merci beaucoup à toi de m'avoir donné la parole et d'avoir posé des questions qu'on ne m'avait pas forcément posées et que j'ai pris beaucoup de plaisir à répondre.
- Speaker #1
Ah bah ça, ça me fait très plaisir. C'est la fin de notre échange. Merci de l'avoir écouté jusqu'au bout. Si cet épisode vous a plu, je vous invite à découvrir tous les autres. Vous pouvez également noter le podcast sur votre plateforme d'écoute préférée. Et pour suivre l'aventure au quotidien, retrouvez-moi sur les réseaux sociaux et surtout sur Instagram où je suis très active. N'hésitez pas à vous abonner, liker, partager. C'est grâce à vous que ce projet prend forme et qu'il peut continuer à grandir. Et mesdames, si vous avez envie de raconter votre histoire, rejoignez-moi dans un prochain épisode. A bientôt !