- Speaker #0
Nous sommes à la fin des années 1940. La seconde guerre mondiale vient à peine de s'achever que déjà un autre conflit éclate, la guerre d'Indochine. Face aux forces indépendantistes vietnamiennes, la France mobilise massivement ses troupes coloniales. Parmi elles, des milliers de Marocains. Arrachés à leur village, ils embarquent pour l'autre bout du monde. Ce que personne ne leur dit, c'est qu'ils laisseront là-bas bien plus que leur jeunesse. Certains y laisseront leur vie, d'autres leur cœur. Et certains y construiront une porte. Une porte au fond des rizières. Une porte appelée Beb Marareba. Symbole de leur douleur, de leur éloignement, de leur marocanité. Une mémoire... longtemps oublié.
- Speaker #1
Vous écoutez l'Histoire du Maroc par La Grande Porte. Un podcast immersif raconté par Rachid Mbarké. Enrichissez votre connaissance sur l'Histoire du Maroc avec notre sponsor et partenaire. L'Histoire du Maroc par La Grande Porte.
- Speaker #0
Tirailleurs, Spahis, Goumiers. Nous mettons 16 jours pour arriver au Vietnam. Nous passons par Port Said. Il faut encore un jour pour traverser le canal de Suez. Une escale de ravitaillement. Nous nous reposons pendant une journée à Djibouti. Nous traversons la mer Rouge et le navire accoste après deux ou trois jours de mer dans un port indien. Après encore 7 ou 8 jours de voyage, nous arrivons à Jakarta. Nous y restons un peu de temps, puis nous repartons par un bel après-midi. Et 3 ou 4 jours après, nous sommes en vue de Saigon. Nous n'avons plus le droit de recevoir du courrier sans que cela ne fasse l'objet d'une enquête serrée. La France... a mobilisé près de 200 000 soldats dans ses territoires sous sa domination coloniale, en Afrique du Nord et en Afrique noire. De préférence parmi les populations rurales, jeunes, avec un physique robuste, pouvant supporter les rudes conditions de combat en terre inhospitalière. Ces soldats, parmi lesquels des milliers de Marocains, constituent l'avant-garde des troupes françaises.
- Speaker #2
Il faut savoir que le général de Gaulle, au départ, il ne voulait que des Blancs. Mais il ne faut pas oublier une chose, c'est qu'on est en 1947, c'est-à-dire juste après la Deuxième Guerre mondiale. Et l'armée française, même si elle avait été un peu reconstituée pour la libération, ce n'était pas une grande armée. Donc les soldats, il a fallu aller les chercher là où ils étaient, essentiellement dans les colonies.
- Speaker #0
Les combats sont rudes. Nos frères tombent comme des mouches. Les vietmines sèment la mort et la peur. Les embuscades déciment les troupes. Je suis toujours en Indochine lorsque j'apprends avec mes frères d'armes que Sa Majesté le roi Mohamed V a été exilé. Nous sommes tous démoralisés. C'est à ce moment-là que nous commençons à voler des grenades et des armes au profit des Vietnamiens avec lesquels nous avons noué des liens de sympathie. Une grande partie d'entre nous se met à déserter l'armée française pour passer dans l'autre camp. Un atout pour les Vietnamiens. Mohamed Benormal Harash, cadre syndical et responsable du parti communiste marocain, est alors venu au Vietnam à la demande d'Oshimin. Sa mission ? Encadrer les prisonniers déserteurs et rallier les nord-africains. Les Marocains faits prisonniers sont traités au même titre que leurs camarades d'autres nationalités. Attaché aux arbres avec quelques biscuits en guise de nourriture et une lettre incitant les Marocains à retourner au Maroc pour combattre le colonisateur au lieu de l'aider ici pour une bouchée de pain. Mais après l'exil de Sa Majesté le roi Mohamed V et l'accentuation de la résistance nationale, il commence à bien traiter les Marocains. Ceux qui sont rentrés trouvent un pays en révolte. Les gens brûlent les champs et combattent le colonisateur par tous les moyens. Ce n'est qu'au retour du souverain que la situation se calme, après qu'il a demandé aux citoyens d'oublier, d'œuvrer pour un avenir meilleur. Escorté par une escadrille de chasseurs, c'est posé sur l'aérodrome de Salé dans une atmosphère d'allégresse générale. Après la guerre en 1954, Ho Chi Minh ordonne que les Marocains soient regroupés pour fonder une coopérative agricole, avec aussi des indigènes algériens, tunisiens et sénégalais. Il y avait aussi quelques Européens. Ils sont une centaine, une centaine de Marocains, et ce sont eux qui bâtissent une porte de plusieurs mètres de hauteur, d'inspiration mauresque, en mémoire de leur pays. Nichée en pleine campagne dans cette ferme isolée du village de Baviratay, Cette merveille architecturale qui ressemble étrangement à Bebas Sofara, à l'entrée du palais royal de Rabat, mais en moins imposante, est le vestige de ces soldats marocains d'Indochine ou indigènes, venus combattre sous le drapeau de la puissance coloniale. Abandonnés à leur propre sort, les Marocains n'ont d'autre choix que de s'installer dans ce pays où ils font des familles pour certains d'entre eux. Ils décident alors de marquer à jamais leur séjour dans ce fin fond du monde en bâtissant ce magnifique monument. La porte est d'abord baptisée Porte Europe Afrique, avant de changer de nom et de s'appeler Bab al-Marhariba. On raconte que l'idée de la construire a été inspirée d'un journal soviétique trouvé par terre et contenant un reportage illustré de photos du Maroc et de ses différents sites historiques. En 1965, les occupants de cette coopérative sont transférés dans un autre village, abandonnant ainsi cette porte jusqu'à ce que Nelsia Delanoë, professeure d'histoire à l'Université de Paris et qui a des liens étroits avec le Maroc, s'en préoccupe. Elle mène une campagne de sensibilisation avec des enseignants marocains, français et vietnamiens auprès des autorités vietnamiennes pour la protection de ce patrimoine historique commun, unique en son genre en Asie. Ces efforts finissent par payer car les responsables de la province demandent au comité populaire local de Bavie de conserver cette porte, menacée de démolition. Depuis, le monument a été restauré et trône majestueusement dans cette contrée lointaine.
- Speaker #2
Elle était menacée de démolition, effectivement, parce qu'il faut savoir que le Vietnam était, à ce moment-là, dans une crise économique très profonde. Et le moindre bien matériel, le moindre bout de métal, le moindre bout de pierre, était utilisé par ceux qui n'avaient rien pour les vendre, pour bâtir leur propre maison, etc. Et évidemment, cette porte, ils sont allés... commençaient à la détruire petit à petit, à coups de marteau, ils enlevaient des bouts par-ci, par-là. Et effectivement, le fait qu'il y ait cette mobilisation d'abord universitaire et ensuite cette mobilisation des autorités vietnamiennes a fini par sauver ce patrimoine parce que si ça n'avait pas été le cas, elle n'existerait plus.
- Speaker #0
Les anciens soldats sont oubliés par le gouvernement marocain pendant plusieurs années. Au Vietnam... Certains se marient avec des vietnamiens et n'ont des enfants. D'autres vivent dans la précarité extrême ou sombrent doucement dans la folie, avec une seule envie, rentrer à la maison. Ils ne sont plus que 85 ressortissants marocains à réussir à rejoindre la mère patrie, accompagnés des épouses et des enfants, grâce notamment à Mortar Uldammar. Chef du service social au ministère des affaires étrangères de 1970 à 1972. C'est lui qui tombe presque par hasard sur une pile de lettres au fond d'un placard. Il y découvre des SOS, des appels au secours désespérés. Une lettre en particulier attire son attention. Elle est signée Ho Chi Minh, l'ancien président du Vietnam. Et elle est adressée au roi Mohamed V. Le chef d'État y demande au souverain de rapatrier les ressortissants marocains qui sont restés au Vietnam après la fin de la guerre. Les autres déserteurs, algériens, tunisiens, sénégalais, ont tous été rapatriés par leur gouvernement après leur indépendance. Les Marocains, eux, sont oubliées. La lettre du président Ho Chi Minh est adressée au Palais Royal, mais elle n'est pas archivée au secrétariat du Palais de Sa Majesté. Le courrier noircit de poussière dans les archives du ministère des Affaires étrangères.
- Speaker #2
Vous imaginez la stupeur du fonctionnaire quand il tombe sur ces lettres, et particulièrement la lettre assignée Ho Chi Minh, et qui se trouve comme ça, dans un placard, pleine de poussière, alors qu'elle est adressée. à sa majesté le roi Mohamed V. C'est incroyable de tomber sur un courrier comme celui-là. Et c'est ça qui va tout déclencher. C'est ce courrier-là qui va déclencher l'intervention des autorités marocaines pour s'occuper enfin de ces soldats.
- Speaker #0
Une délégation se rend alors à Hanoï. Les autorités vietnamiennes sont chargées de regrouper les Marocains, non sans difficulté. Quand la délégation arrive au lieu de rendez-vous, les déserteurs et leurs familles leur sautent au cou, font la fête, pleurent, rient. Les enfants embrassent les diplomates et pleurent en les appelant « amis » , « amis » . Certains leur demandent pourquoi ils n'ont pas apporté un peu de terre du Maroc pour la sentir, la toucher. Après l'émotion, l'administration. Chaque situation est minutieusement examinée et parmi les questions, les diplomates demandent la raison de leur désertion. L'un d'entre eux raconte qu'avec trois autres camarades, ils ont mangé leur capitaine. Il était français, il les traitait mal, la dureté des combats et le comportement raciste des supérieurs les ont transformés en machines à semer la mort. Après cet acte macabre, l'homme et ses camarades n'avaient pas d'autre choix que de le déserter pour ne pas être exécutés. La délégation rentre au Maroc et prépare leur rapatriement. Mais le ministère de l'Intérieur fait part de ses craintes. Il ne fallait pas que des étrangers ou des éléments communistes se glissent parmi les Marocains. Les provinces d'origine de chacun d'entre eux doivent être absolument identifiées. Quelques mois plus tard, tout est prêt. Les avions sont affrétés, une délégation marocaine est prête à aller les chercher. Mais subitement, un coup de fil du directeur de cabinet du ministre des Affaires étrangères ordonne... L'arrêt de l'opération. Sans aucune explication. C'est quand Sa Majesté, le roi Hassan II, demande des nouvelles de l'opération que tout est relancé. Le rapatriement doit avoir lieu le plus tôt possible. En janvier 1972, les 85 déserteurs sont ramenés au pays. 65 femmes vietnamiennes ont décidé de venir au Maroc avec leur mari et leurs enfants. Les autres ressortissants sont célibataires. Une dizaine d'enfants dont les pères marocains sont décédés ne sont pas rapatriés. Leur situation administrative ne le permet pas. Alors ils sont restés avec leur mère et leur famille. Dans la province de Kenitra, sept familles maroco-vietnamiennes vivent dans un quartier appelé Douar Chinois. Ce village s'est distingué en novembre 2022 par la construction d'un monument, une grande porte à l'architecture vietnamienne. Pour célébrer l'histoire de ces familles, l'ambassade du Vietnam arabe a construit cette immense porte comme un miroir. à la porte des Marocains. Et sur la devanture sont gravées deux phrases. En reconnaissance envers le pays paternel du Maroc, soyons déterminés à forger la réussite. En nostalgie envers le pays maternel du Vietnam, soyons déterminés à forger l'amitié entre le Maroc et le Vietnam.
- Speaker #1
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