- Speaker #0
Jérôme Ferrari est écrivain et enseignant en philosophie. Il est l'auteur de nombreux essais et romans, parmi lesquels « Le serment sur la chute de Rome » publié en 2012 et couronné du prix Goncourt, « Nord Sentinelle, le conte de l'indigène et du voyageur » publié en 2024 ou encore « Très brève théorie de l'enfer » publié en 2026. Au printemps 2026, il est devenu le 15e titulaire de la chaire d'écriture de Sciences Po. Issus de tout programme de Sciences Po, de la première année d'études au master, les étudiants de la Maison des Arts et de la Création ont travaillé autour de l'œuvre de Jérôme Ferrari. Accompagnés par Roxana González-Carrara, comédienne, et par Esther Rogan, responsable académique de la Maison des Arts et de la Création et enseignante en philosophie, les étudiants ont lu ses romans. partager leurs impressions et analyses, sélectionner les textes qui les ont marqués et qui leur tenaient à cœur de partager, et ils ont travaillé la lecture à voix haute. Durant le semestre, ils ont également rencontré Jérôme Ferrari et participé à des échanges à ses côtés. Nous vous proposons ici de plonger au cœur de son univers et de ses textes à travers une lecture incarnée. Il s'agit moins de chercher une cohérence thématique, qu'à faire entendre la diversité et la richesse de l'œuvre de cet écrivain contemporain. Le serment sur la chute de Rome, 2012, par Luca Pinel, Lucie Maugent et Luis Pausha.
- Speaker #1
Il aurait mille fois préféré être le dixième ou le vingtième à Rome, plutôt que de gouverner ainsi un royaume de désolation barbare déconfendant l'Empire. Mais personne ne lui offrirait jamais une telle alternative, car Rome n'existait plus. Elle avait été détruite depuis bien longtemps. Ne demeuraient plus que des royaumes plus barbares les uns que les autres, auxquels il était impossible d'échapper. Et celui qui fuyait sa misère ne pouvant rien espérer d'autre que d'exercer son pouvoir. inutile sur des hommes plus misérables que lui, comme le faisait maintenant Marcel, avec l'acharnement impitoyable de ceux qui ont connu la misère et n'en supportent plus le spectacle écœurant, et ne cessent d'en tirer la vengeance dans la chair de ceux qui leur ressemblent trop.
- Speaker #2
Il y avait deux mondes, peut-être une infinité d'autres, mais pour lui seulement deux. Deux mondes absolument séparés, hiérarchisés, sans frontières communes, et il voulait faire sien celui qui était le plus étranger. Comme s'il avait découvert que la part essentielle de lui-même était précisément celle qui lui était le plus étrangère. Et qu'il lui fallait maintenant la découvrir et la rejoindre, parce qu'elle lui avait été arrachée bien avant sa naissance. Et on l'avait condamné à vivre une vie d'étranger sans même qu'il pu s'en rendre compte. Une vie dans laquelle tout ce qui était familier était devenu haïssable. Et qui n'était même pas une vie, mais une parodie mécanique de la vie. Qu'il voulait oublier, en laissant par exemple... Le vent froid de la montagne fouettait son visage, tandis qu'il montait avec Libéro à l'arrière d'un 4x4 K-Otan conduit par Sauveur Pintus sur la route défoncée qui menait à sa bergerie.
- Speaker #3
Libéro passa derrière le comptoir. Il regardait l'alignement coloré des bouteilles, les éviers, la caisse à enregistreuse, et il se sentait à sa place. Cette monnaie-là avait cours. Tout le monde en comprenait le sens et lui accordait foi. C'est ce qui faisait sa valeur, et nulle autre valeur chimérique ne pouvait lui être opposée. Sur la terre, comme au ciel. Libéro n'avait plus envie de résister. Et tandis que Mathieu réalisait son rêve immémorial, tandis qu'il saccageait avec une joie sauvage les terres de son passé livrées aux flammes, effaçant aussitôt les messages de soutien et de regret que Judith lui envoyait obstinément. « Sois heureux, quand te reverrai-je ? Ne m'oublie pas." Comme s'il pouvait maintenant la chasser de son rêve. Libéraux avait cessé de rêver depuis longtemps déjà. Il reconnaissait sa défaite et donnait son assentiment. Un assentiment douloureux, total, désespéré,
- Speaker #4
à la stupidité du monde.
- Speaker #0
À son image. 2018, par Mathilde Sprier et Juliette Voll.
- Speaker #4
Le touriste se recroquevillait sur le sol en essayant de se protéger comme il pouvait. Dans le bar, personne ne fit un geste pour venir à son secours. Les enfants, terrorisés, se mirent à hurler et à pleurer. La femme se précipita en criant sur Pascal B, qui la repoussa brutalement, contre le mur. Il revint vers l'homme à terre et lui donnait un coup. L'homme se releva, le visage en sang, et repartit avec sa femme et ses enfants. Antonia entendit des rires. Étrangement, alors qu'elle se plaignait de manquer de sujets intéressants, Elle n'avait pas pris d'autres photos. Elle savait qu'elle avait eu raison. L'humiliation d'un homme qui prend une raclée devant ses enfants, sa terreur et sa faiblesse, et, plus encore, le sordide frisson de jouissance collective qui avait parcouru les spectateurs, tout cela devait disparaître à jamais dans les abîmes du passé. Antonia n'avait pas encore croisé le regard de la gorgone, mais, pour la première fois, Elle avait senti sa présence et entendu siffler les serpents de sa chevelure. Elle avait la bouche sèche et un peu la nausée. Elle avait vaguement honte. Et elle était aussi incroyablement excitée par ce dont elle venait d'être témoin. Cet accès de violence pure, si disproportionné qu'il en devenait totalement gratuit, elle en avait aimé la proximité. Elle en comprenait le sens. Et quand Pascal B. sortit du bar, où il avait vainement tenté de nettoyer les tâches de café à l'aide d'un chiffon humide, elle le trouva encore plus séduisant.
- Speaker #3
La vie qui l'attendait répéterait celle qu'elle avait déjà vécue. Pascal B. serait mis en prison, et puis il sortirait de prison, et on l'y mettrait à nouveau, encore et encore. Et elle serait là, à l'attendre, de plus en plus vieille. et désabusé jusqu'à ce qu'il soit trop tard.
- Speaker #5
Sur sa pierre tombale, on ne graverait pas son nom, mais plus sobrement, la femme de Pascal B. Et ce serait justice, parce que le centre de gravité de son existence aurait toujours été situé hors d'elle-même.
- Speaker #6
Aucune photo, aucun article. n'a jusqu'ici provoqué aucun choc. Si ce n'est peut-être le choc,
- Speaker #4
inutile et éphémère de l'horreur ou de la compassion. Les gens ne veulent pas voir ça, et s'ils le voient, ils préfèrent l'oublier. Ce n'est pas qu'ils soient méchants, égoïstes ou indifférents, pas seulement du moins, mais c'est impossible de regarder ces choses en sachant qu'on ne peut strictement rien y changer. On n'a pas le droit d'attendre ça d'eux. La seule chose qui est en leur pouvoir... C'est détourner le regard, il s'indigne, et puis il détourne le regard.
- Speaker #0
Où j'ai laissé mon âme, 2010, par Louise Ausha, Julia Di Donato.
- Speaker #3
J'essayais de deviner vos prières, que pouvaient-ils nous être encore accordées ? Nous étions une bête, abattue, énorme et vulnérable. dont toute la chair avait été arrachée, morceau par morceau. Mais l'on s'obstinait à nous parachuter depuis Hanoï des renforts inutiles, qui descendaient du ciel en même temps qu'une myriade de médailles et de citations, des lettres d'amour écrites par des inconnus, des arrêtés de promotion, des bouteilles de champagne. L'étoile étincelante qui remerciait le colonel Castry d'avoir permis que son nom et celui des femmes qu'il avait aimées restent associés à jamais. à cette boucherie, vos galons de capitaine et la deuxième barrette dorée par laquelle m'était accordé le privilège de mourir dans la peau d'un lieutenant d'actif et toutes les choses dérisoires qui ont illuminé notre agonie comme un feu d'artifice. Le jour où nous parvint l'ordre du cessez-le-feu, le silence est tombé sur nous, d'un seul coup, dans l'imprimédi. Je m'en souviens très bien. Je n'étais pas mort et j'avais oublié ce qu'était le silence. Ma vie était devenue subitement injustifiable.
- Speaker #7
Ils sont morts parce qu'ils ont vu des hommes accepter de vivre comme des insectes. Des hommes comme moi. Ils sont morts parce qu'ils n'ont pas pu se dire les autres et parce que nous regardons, moi et mes semblables. Ils se sont demandé à quoi bon vivre. Là où nous étions, j'ai marié. personne ne pouvait se poser cette question et vivre.
- Speaker #0
Il se passe quelque chose, 2017, par Alexia Lopez.
- Speaker #5
Dans ces tristes circonstances, je suis heureux et fière d'annoncer que les forces vives de la nation, mes élèves en tête, sont prêtes à se battre jusqu'à la mort pour que Nénuphar... ne se voit pas scandaleusement privée de son PH et Cognon conserve son mystérieux I. Qui peut nier que ce soit une bonne nouvelle ?
- Speaker #0
Le principe, 2015 par Lou Capinelle, Nathan Lucas Chauvelon et Juliette Barayé.
- Speaker #1
J'avance avec l'inébranlable satisfaction de l'ignorance car, au fond, je ne sais rien. Je ne vous connais pas. Je ne veux pas vous rejoindre sur un îlot désolé. Vous n'êtes encore pour moi qu'un nom allemand de plus, dans une interminable liste de noms allemands. Je ne connais rien des angoisses et des ivresses de la vie de l'esprit. Je débite soigneusement les textes, comme des pièces de boucherie en partie et sous partie, jusqu'à ce qu'il n'en reste plus rien de vivant. Je ne connais pas vos inoubliables moments de grâce, face à la mer du Nord, et je ne sais pas que les moments de grâce... inoubliables ne résolvent pas tout.
- Speaker #8
Mais ils ne comprennent pas qu'ils ne sont plus maîtres de leur destin. Ils ne comprennent pas que personne ne se soucie de leur désir, ni que leurs incessantes revendications sont inutilement exaspérantes. Ils ne comprennent pas ce qu'être vaincu signifie. Parce que, au fond, Ils ne comprennent même pas qu'ils ont perdu la guerre. Non, les choses les plus simples, ils ne les comprennent pas.
- Speaker #6
Ses rayons ont consumé la chair de ceux qu'elle a effleurés. Elle a plongé dans la nuit les yeux fascinés, qui, de loin, se sont tournés sans méfiance vers son incandescence magnétique, comme vers la lumière amicale d'une étoile. Et elle a gravé pour toujours les motifs sombres des kimonos dans la peau blanche des femmes. L'onde de choc a traversé la ville et fait vibrer les corps, jusqu'à la rupture, brisant les organes, abattant les édifices qui ont été engloutis dans une tempête de feu, attisées par la violence de vents inconnus. tandis qu'une colonne de gravats et de cendres était aspirée si haut dans le ciel qu'elle souillait les nuages et faisait ruisseler sur le front des survivants les lourdes gouttes d'une pluie noire et grasse. La bombe a fait connaissance avec ses victimes, dont certaines... parce qu'elle a offert à la mort de nouveaux visages, n'appartiennent qu'à elle. Et parmi celles-ci, il en est qui ont, plus que d'autres, partagé son intimité, et saisi la singularité inédite de son essence. Ce ne sont bien sûr pas celles qui furent, comme tant d'autres avant elle, dans tant d'autres villes, ensevelies sous les décombres de leur maison. ou qui périrent dans les incendies. Mais ce ne sont pas non plus celles qui ont vu leurs cheveux tomber ou leur peau partir en lambeaux, ni celles dont la partie du corps exposée aux rayonnements fut brûlée jusqu'aux os quand l'autre demeurait intacte et fraîche, ni même celles que la semence radioactive secrètement déposée en elle tua des années plus tard. Non, les vraies morts de la bombe. ont disparu sans laisser de aucune trace. Sauf, peut-être, une vague silhouette claire sur un mur calciné, filée dans l'instant de la révélation. Le cœur d'Uranium a battu tout près du leurre. Ils ont communié avec le fond des choses, et sont revenus d'un seul coup. sans efforts inutiles, sans étapes superflues, à la substance commune qui les compose. Et qui ? Au fond, comme cette silhouette, comme leurs souvenirs, comme eux-mêmes, n'est rien. Un dieu, un animal, 2009.
- Speaker #0
Par Sacha Villemin, Juliette Vaule et Elena Kurkenko.
- Speaker #6
Il y a longtemps, souviens-toi, quand c'était encore chez toi. Tu te plaignais de ce que le village était d'un désert. Mais tu avais tort. Un désert, ce n'est pas ça. Tu sais, il y eut une époque où les hommes partaient dans le désert à la recherche de Dieu. Ils y mangeaient des racines amères qui les faisaient souffrir de la soif en échange de visions dérisoires. Et ils parlaient à haute voix devant les dunes de sable et tentaient d'apprivoiser les scorpions. Et ils pleuraient de solitude parce qu'aucun démon ne venait les tenter. pour éprouver leur amour et leur foi inutiles. Et ils ne trouvaient pas Dieu. Ils ne trouvaient que la béance de leur âme. Et Dieu était la béance de leur âme. Peut-être ai-je été l'un d'eux. Je ne m'en souviens plus. Mais je sais ce qu'est un désert. Et ce n'est pas ça. Le silence et l'ennui ne suffisent pas. Personne ne viendrait chercher Dieu ici, dans ce cimetière. Et un jour, tu l'as compris.
- Speaker #3
Elle sait bien que le charme irrésistible des vies qu'on n'a pas eues, c'est qu'elles n'existent pas ?
- Speaker #9
Si durement congenue le monde, on n'en est jamais qu'une partie. Et il faut l'accepter car, hors du monde... Il n'y a rien. Nul repos, nulle bonté, nul échappatoire. Et on ne peut pas s'enfuir hors du monde.
- Speaker #0
Nord Sentinel, le conte de l'indigène et du voyageur, 2024, par Melia Blanchard et Elena Kurkenko.
- Speaker #10
Tous les touristes ne manifestent évidemment pas l'agressivité de ce vieil étron fumant. Ils n'en sont pas moins insupportables. Ils parlent fort, ils sont laids, car rien ne rend plus manifeste la laideur humaine que la chaude lumière d'été. Ils sont pathologiquement désinhibés, comme si le simple fait d'être en vacances produisait chez eux les effets d'une lésion cérébrale. Ils sont grossiers, ils se prennent constamment en photo les uns les autres, ils s'adonnent aux moments les plus inopportuns à la pratique impardonnable du selfie, pratique aggravée de surcroît par l'utilisation d'une grotesque perche télescopique sur laquelle il faudrait les empaler. avant d'exposer leur dépouille à la vue de tous aux quatre points cardinaux, en guise d'avertissement solennel adressé à leurs congénères. Ils sont innombrables et invincibles, et à l'heure où je les vois déambuler dans les ruelles de la Haute-Ville ou prendre le chemin du port, je sais bien que leur armée victorieuse ont envahi le reste du monde. Ils avancent en colonne, compactes, dans les rues de Dubrovnik. Ils se pressent sur la place du Duomo, à Milan, à Sienne et à Florence, autour de la tolose de Delphes, dans le sanctuaire d'Athéna. Alors que les dieux, anciens et nouveaux, désormais impuissants, n'ont plus rien à leur opposer qu'un éternel silence. Ils piqueniquent dans les pinèdes, pissent dans l'Adriatique, dans les ondes pures des lacs et des torrents, au bord des routes et contre les colonnes des temples. Ils se prennent en photo, encore et toujours. Dans les allées du Pergamon à Berlin, devant la blonde Vénus surgit des eaux. Ils montent en riant niaisement sur des plots de ciment et d'y mettre les uns des autres. faisant mine tous en même temps de tenir la grande pyramide du bout des doigts dans la cour du Louvre ou de soutenir la tour de Pise, suscitant, le long de leur chemin triomphal, l'apparition d'entités conceptuelles aberrantes, hospitalités tarifées, visions aveugles, repos frénétiques ou individualisme grégaire, ô comme ils sont loin les verts paradis du sens et de la vérité. Moi, je passe le reste de cette saison du retour dans une sorte d'hébétude.
- Speaker #9
Je regarde Alexandre qui fixe le plafond d'un air prodigieusement stupide, affalé sur sa chaise, en bermuda, t-shirt et casquette lacoste, car il semblerait que, pendant mon absence, l'ensemble de la population mâle âgée de 15 à 25 ans ait fait le choix unanime de l'abomination esthétique en plébiscitant ce genre de couvre-chef.
- Speaker #0
Variété de la mort, 2001, extrait lu par Giulia Di Donato, Lulam Selati et Nathan Lucas Chauvelon.
- Speaker #7
Car tous ces éléments adhérents, ce sont finalement à la somme des efforts grotesques que nous faisons pour lui donner un sens à ce que nous sommes définitivement incapables de croire.
- Speaker #5
La première fois que je les ai vus, j'ai bien tenté de m'imaginer les parents de route, les pieds bleuissant de froid dans la neige, afin de m'imprégner de toute la tendresse. qu'un homme doit, du moins le pensais-je, à ses futurs beaux-parents. Mais il était extrêmement difficile de se représenter Raymond Ackerman, dans quelque situation touchante que ce soit. Et je ne parle même pas de Sophie, son épouse, qui semblait avoir été créée pour illustrer le mot « sécheresse » . Que je ne fût pas le gendre idéal, voilà ce que je pouvais aisément comprendre. Mais quand même ! J'étais docteur en anthropologie, mention très honorable et félicitation du jury. Du moins, était-ce ce que l'invitation de Lévi-Strauss à l'appui croyait mes parents et ce que, après de très modestes efforts, j'avais fini par croire moi-même. Lévi-Strauss, juif, tout de même plus illustre que le très honorable maître Ackermann, avocat au barreau de Paris, aurait pu, aurait dû m'inviter à dîner. L'avait quasiment fait. Alors pourquoi ces gueules sinistres et compassées ? Alors que j'avale avec le sourire tout le contenu de mon assiette en disant du mal des Palestiniens. C'est que, au fond, je suis plein de clichés sur les Juifs, moi aussi, et que je mets bêtement à côté de la plaque. J'ignorais que les quenelles de brochet n'étaient pas un plat juif. Ou plutôt, j'ignorais que... Dans un foyer juif, assis aux côtés d'une fiancée juive en face de parents juifs, on pouvait ne pas manger un plat typiquement juif. Je ne savais pas non plus que, comme la plupart des ashkénazes de gauche, Maître Ackermann était favorable à la création d'un État palestinien et que, en admettant qu'il était capable de ne pas dénoncer dans toute critique goye l'expression d'un inévitable inconscient nazi, Je lui aurais fait davantage plaisir en critiquant la politique impérialiste d'Israël. Au dessert, je savais tout ça, mais c'était trop tard, et mon beau-père arborait déjà ce pli sarcastique de la bouche qui s'installe sur son visage dès qu'il me voit ou même, m'a-t-on rapporté, qu'il entend prononcer mon nom. Ma célébrité, dont personne ne pouvait alors soupçonner l'éventualité, n'y changea jamais. Et quand j'abandonnais Ruth et les enfants, je suis certain qu'ils durent sentir, presque inconsciemment, la satisfaction intime de ne s'être pas trompé sur mon compte.
- Speaker #8
Toute sensation est aussi descriptible qu'incommunicable. Descriptible parce qu'on peut toujours trouver des mots pour la désigner. Et incommunicable... Précisément parce que les mots n'étant pas la sensation, ils sont paradoxalement muets si notre interlocuteur ignore ce qu'ils sont censés décrire.
- Speaker #11
Arrivé devant chez lui, il s'assit quelques instants devant sa porte pour fumer une cigarette de plus et profiter encore de la matinée. Il n'avait pas envie de dormir. Il finit quand même par rentrer. Sans faire de bruit, pour ne réveiller personne, il alla prendre une douche. Il ne pouvait pas risquer que Lucille soit réveillée par l'odeur brutale d'une fille qu'il ne reverrait plus jamais, dont il avait déjà oublié le visage. et jamais su le prénom. Toutes les nuits, quand il avait fermé le bar, il prenait une douche avant de se coucher, même quand il n'y avait aucune odeur à faire disparaître. Et ce n'était pas seulement une question d'organisation. Il y avait là comme un rite de passage, une traversée des eaux pures, une transfiguration nécessaire avant de pénétrer dans l'espace sacré de la vie domestique. Nus, il poussa la porte de la chambre. Elle dormait. Une jambe passait au-dessus du drap. Elle était calme. et paisible. Il ressentit une brusque montée irrationnelle de colère, en pensant qu'elle ne s'inquiétait même pas pour lui, malgré l'heure, et il se sentit trahi. Il avait envie de la réveiller pour l'engueuler, inventer un problème ou un danger auquel il aurait échappé, juste pour qu'elle se sente coupable de ce sommeil indifférent. Elle ne se réveilla pas quand il s'allongea près d'elle, il n'existait pas. Alors, il l'embrassa et la caressa jusqu'à ce qu'elle se retourne vers lui pour le prendre dans ses bras, et il s'allongea lourdement sur elle, avec une rage qu'elle ne perçut peut-être pas, jusqu'à ce que toute colère éteinte, il s'allonge sur le dos et qu'elle lui pose le visage sur la poitrine. Il laissa la belle sérénité du matin s'installer à nouveau en lui. Elle lui caressa les lèvres et se redressa pour le regarder bien en face. Puis, elle dit quelque chose en souriant, d'une voix pleine d'amour et d'abandon, quelque chose qu'elle articula avec une netteté parfaite. mais qui lui sembla pourtant ne pas avoir compris. Elle se rendormit tout de suite. Pendant les minutes qui suivirent, il tenta de trouver une signification aux mots qu'il venait d'entendre, mais il en était incapable. Il ne se rappelait qu'une suite ordonnée de sons, un timbre de voix et une intonation qui ne voulait rien dire, comme si son esprit refusait obstinément de se laisser pénétrer par le sens.
- Speaker #12
Il se rendit compte qu'il ne pourrait plus dormir et il se leva. Dans la cuisine, Joseph, son fils, prenait son petit déjeuner. Il lui caressa distraitement les cheveux, s'assit à côté de lui, mais se releva aussitôt. Il avait besoin de repartir en ville, de voir le monde. En marchant, il regardait autour de lui avec toute l'attention dont il était capable. pour voir les gens, les voitures, les montagnes et la mer, et ne plus entendre les mots qui commençaient à s'incarner et à peser comme une brume sur tout ce qui l'entourait. Elle avait parlé d'amour, dit quelque chose qui avait un rapport avec l'amour, quelque chose... de tendre et d'horrible, dont il se rappelait parfaitement l'articulation et qu'il ne pouvait plus s'empêcher de commencer déjà à comprendre. Mais pas tout à fait encore. Il arriva au bar. Bati, son associé, était arrivé et il lisait le journal. Pendant que le serveur, José, un vague petit cousin, détaillait pour la centième fois la technique de la double pénétration. Antoine lui demanda de la fermer et de nettoyer le comptoir. Elle avait parlé d'amour et de plaisir aussi. Elle l'avait regardé et elle avait dit quelque chose en le regardant bien en face, avec une expression mystérieuse. et infiniment éloignée des mots qu'elle prononçait. Elle avait dit quelque chose. Elle avait dit « c'est quand même mieux quand on est amoureuse » ou quelque chose comme ça. Elle avait dit « je suis amoureuse donc » . Et pourquoi alors ? Pourquoi ? se sentir soudain si vide et désespéré se demandait-il en regardant les montagnes et la mer en essayant encore mais vainement de se mentir alors qu'il avait tout compris depuis la première seconde il repensait à la nuit dernière il repensait à son enfance Omégo collé à la cuisse de la fille, il repensait au paradis qu'était le monde avant que ses mots ne fussent prononcés. Les montagnes et la mer.
- Speaker #5
Une faille s'était ouverte entre ses capacités de compréhension rationnelle et ses sentiments. Il n'existait plus aucune possibilité d'interaction.
- Speaker #8
Ils me sourient tous. et de sa main Mon frère a simplement écrit « Tout va bien » .