Speaker #0Bienvenue aux auditeurs d'élite !
Quant aux autres, ils peuvent rester.
La chronique de ce jour sera dédiée à Jules Renard, qui écrivait que « Les mots sont la menue monnaie de la pensée. Il y a des bavards qui nous paient en pièces de 10 sous ; d'autres, au contraire, ne donnent que des louis d'or. »
Et nous aurons également une pensée pour Alexandre Vialatte, qui aurait eu 125 ans cette année. Et qui disait : « Nous vivons une époque où l'on se figure qu'on pense dès qu'on emploie un mot nouveau » .
Nous allons donc parler cette semaine de pensée, et plus exactement de phronémophobie. Comme les auditeurs d'élite le savent, ma chronique hebdomadaire est publiée à 7h07 tous les vendredis.
Et l'autre jour... à 6h59 ... il me manquait juste le sujet de la chronique ... et le développement qui va avec. Bref, je n'avais qu'une angoisse : être frappé de phronémophobie.
"Phronémophobie, nom féminin, du grec phronéma, pensée, et phobie, phobie. Définition : peur irrationnelle et intense de penser, ou de se retrouver face à ses propres pensées."
Peur de se retrouver face à ses propres pensées ? C'est terrifiant, ça ! J'imagine les idées noires qui se cachent dans les esprits tourmentés. Comme Van Gogh, après le coup de l'oreille, peut-être, ou Dorian Gray, sur la fin.
La peur de la folie ne me guette plus, depuis que ma femme me traite de grand fou.
Mais je dois reconnaître qu'il m'arrive d'appréhender de connaître mes propres pensées. Pas plus con qu'un autre, mais pas moins non plus, je sais bien que je révolutionne rarement la pensée occidentale. Le plus souvent, ça ne vole pas très très haut quand je pense. Le prix Nobel ne me guette pas. Et si vous saviez à quel point je suis souvent incapable d'élever le niveau, d'où une certaine phronémophobie à cette perspective.
Mais, toutes médiocres qu'elles soient, mes pensées ne me font pas peur, non.
Sourire, parfois, oui.
Déprimer, souvent.
Elles me surprennent, de temps en temps.
Elles ne me surprennent pas, beaucoup trop souvent.
Et puis parfois, je ne les aime pas. Elles me renvoient à une image de moi que je n'aime pas. Et donc, ce ne sont pas les pensées que je n'aime pas, mais finalement, c'est quelque part, c'est une partie de moi-même.
Et vous voulez savoir ce que je pense lorsque je me déçois ? Voici un exemple. Quand on pense à la pensée, on pense à Descartes. Quand on pense à Descartes, on pense à "cogito ergo sum", vos souvenirs de latinistes vont revenir : je pense donc je suis.
Eh bien moi, esprit tordu, je pense aussitôt à l'infirmier qui dit "je panse donc je suis", P-A-N-S-E, je panse donc je suis l'infirmier.
Et je pense aussi à l'écrivain qui n'arrive pas à percer, le pauvre, celui qui vit de petits boulots, et qui, par exemple, fait la plonge dans les restaurants. Lui, il dit « je pense, donc j'essuie » . J apostrophe E, deux S, U, I, E. Je pense, donc j'essuie ... Moi, ça me fait rire. Mais je suis d'accord avec vous que c'est d'un niveau qui ne tire pas la moyenne vers le haut. La plupart du temps, mes interlocuteurs ont l'élégance de ne pas me le faire remarquer, mais ils n'en pensent pas moins : ce pauvre Herdé, il n'est plus que l'ombre de lui-même ... Quand on pense qu'il a failli atteindre la 28ème place des podcasteurs de Radio Girafe. Et maintenant ...
Bref, lorsque je suis face à mes propres pensées, je me déçois souvent.
Et c'est alors que je revois le penseur de Rodin. A mon avis, il est en pleine phronémophobie, lui.
On sent bien qu'il n'est pas sur le point de révolutionner la physique quantique, le penseur de Rodin. Il aurait mis un caleçon, si ça avait été le cas, non ?
Là, il est en pleine déprime. Ah, je vois bien qu'il essaye de trouver quelque chose de positif à se mettre sous les neurones. Mais il ne s'y prend pas bien. Vous avez déjà essayé, vous, de reproduire sa posture ? Essayez donc de réfléchir, quand vous êtes tout tordu comme lui. Vous m'étonnez qu'il soit en pleine crise de phronémophobie. Moi, c'est en regardant le penseur de Rodin que je suis pris de phronémophobie, mais plutôt de la première sorte : souvenez-vous de la définition, la première partie.
La phronémophobie est d'abord la peur irrationnelle et intense de penser.
Mais parfois c'est très bien ça, la peur de penser. Moi je connais des tas de gens qui feraient mieux de réfléchir avant de se mettre à penser. Et même certains qui devraient s'abstenir de penser tout court. Il arrive souvent que mes pensées me déçoivent, ça je vous l'ai dit. Mais jamais elles ne me terrifient. Jamais elles ne me terrifient.
Tandis que les pensées de quelques autres...
Et je pense à Goethe, dans Faust, qui dit « L'homme croit d'ordinaire, quand il entend des mots, qu'ils doivent absolument contenir une pensée. »
Mais Hitler... Mais Staline, mais Mao, mais ma prof de CE2, et quelques autres encore ... Avec ceux-là, on se dit que la liberté d'expression a été accordée un peu hâtivement, non ?
Mais est-ce que le pire, et c'est à ça que Goethe faisait allusion, est-ce que le pire n'est pas l'absence de pensée ? Je suis sûr que vous avez déjà croisé de ces personnes qui n'ont jamais de lueur dans le regard. Pas un éclair de complicité, pas un indice de compréhension. Le même regard qu'une vache. Et je suis sans doute méchant avec les vaches en disant ça.
Et cela me rappelle ce bon vieux proverbe prussien que vous connaissez. Un bon soldat ne doit penser qu'à trois choses. Un, au roi. Deux, à Dieu. Trois, à rien.
Et en effet, les plus beaux moments de la vie ne sont-ils pas ceux précisément... où l'on ne pense pas.
Par exemple, les yeux de l'être aimé.
Par exemple, les progrès d'un enfant.
Par exemple, un coucher de soleil en Toscane.
Ou un verre d'eau dans le désert.
Ou le printemps qui revient.
Et en même temps, ce proverbe irlandais nous dit que « y penser sans cesse ne labourera pas le champ ». Et c'est donc une question de moment. Parfois il faut penser, parfois il ne faut pas penser. Et une bonne partie des problèmes du monde vient du fait que nous inversons les situations.
Mais allons un peu plus loin. De quoi sont faites nos pensées ? Selon Victor Hugo dans "Choses vues", une pensée contient toujours deux sortes de choses : celles qui sont venues par inspiration et celles qui sont venues par allusion. Cela nous amène directement au rêve et à l'inconscient. Car les pensées suivent leur chemin, sous forme de rêve, d'association d'idées. Jules Romain, d'ailleurs, disait cette belle chose : "le rêve, c'est le luxe de la pensée".
Et puis j'en parlais tout au début, il y a ces moments où l'on aimerait bien avoir des pensées, mais rien à faire, l'esprit est parti en vadrouille, impossible de l'amener à se concentrer.
Par exemple, le lycéen devant son devoir de philo, en terminale.
Par exemple, Tom Cruise dans Mission Impossible n°8. Il est devant une machine infernale, la huitième depuis les débuts de Mission Impossible, et il n'arrive pas à penser. Mais rassurez-vous, il va se ressaisir.
Ou enfin, dernier exemple, le chroniqueur, le jeudi soir, très tard, qui doit rendre sa copie avant 7h07 le vendredi matin. et qui vient de trouver la chute de sa chronique.
Boum !
Aïe !
Turlututu, chapeau pointu !
Et c'est ainsi que le caramel se prit pour Rodin.