Speaker #0Bienvenue aux auditeurs d'élite !
Quant aux autres, vous pouvez rester.
J'ai un problème.
Vous allez comprendre.
Lorsqu'un chroniqueur aimerait rendre hommage à l'une de ses idoles, il a choix entre deux solutions.
La première : faire un catalogue des pensées et citations du grand homme ou de la grande femme. Cela montre qu'il ne sert à rien, car il suffirait d'un bon dictionnaire pour avoir les mêmes informations, mais sans le bavardage.
Seconde possibilité, le chroniqueur essaie de contextualiser, de thématiser, mais à ce moment-là, on lui reproche de tirer la couverture à lui, au détriment de l'artiste et de son œuvre.
Alors, chers auditeurs, cette semaine... Je vais essayer de me fracasser, non pas sur un écueil, mais écoutez bien, je vais essayer de faire les deux erreurs dans la même chronique.
Allons-y, c'est parti !
"La civilisation fait rage"
ou "Alexandre Vialatte, plus ou moins dans le texte".
Pour les chroniques, j'ai trois maîtres.
Je ne veux pas dire par là que de 3 mètres, je surplombe, je toise mes contemporains.
Pas du tout.
Les 3 maîtres, en l'occurrence, s'écrivent M-A-I-T-R-E-S. Parce qu'au contraire, je me sens tout petit à côté de ces 3 là.
Le plus oublié, c'est celui qui a influencé les deux autres. Les deux autres, c'est Devos et Desproges.
Le plus oublié, se définissait comme "écrivain notoirement méconnu". Et malheureusement, il l'est resté. Et c'est lui dont il s'agira cette semaine.
L'été dernier, je suis allé déposer un de ses livres sur la tombe de Vialatte, dans le cimetière d'Ambert. Nous n'étions pas nombreux à nous recueillir en ce jour d'août sur la tombe d'Alexandre Vialatte (1901-1971).
La veille, j'avais passé la nuit à l'hôtel Alexandre Vialatte, à Clermont-Ferrand. Je vous le recommande d'ailleurs.
Clermont-Ferrand, ville natale de Blaise Pascal.
Blaise Pascal dont Vialatte disait qu'il aimait tellement l'Auvergne qu'il était né à Clermont-Ferrand.
Vous commencez à cerner le personnage.
Il était d'origine auvergnate, mais à cause d'un père militaire, Vialatte n'est pas né en Auvergne, cette région qui, d'après lui, produit "des ministres, des fromages et des volcans". "En Auvergne, il y a plus de montées que de descentes", dira-t-il aussi plus tard.
De son enfance, il gardera le souvenir, je cite toujours, "les vacances datent de la plus haute antiquité. Elles se composent régulièrement de pluies fines coupées d'orages plus importants". Est-ce que l'Auvergne serait la Normandie sans les grandes marées ? Le Bigorneau se fait rare à Ambert, il est vrai. Il faut croire qu'il préfère la mayonnaise aux roches volcaniques.
Comme pour les volcans, il est difficile de faire le tour de Vialatte. Premier traducteur de Kafka en Français, il se sait romancier. A ce titre, il perce, presque, mais il atteindra son firmament grâce à l'exercice de la chronique hebdomadaire, notamment dans La Montagne, le quotidien de Clermont-Ferrand, et ce pendant près de vingt ans.
À la fois très détaché de son temps, il écrivait « Faisons confiance aux événements, ils finiront par se produire. » Ce même tenta pourtant de se suicider après la débâcle de 1940. Et je crois qu'il en gardera ce tendre détachement qui deviendra si cher à ses lecteurs. « La conscience, écrit-il, c'est comme l'appendice : la conscience ne sert à rien sauf à rendre l'homme malade. » Et c'est fort de cette distance avec la vie et ses apparences. qu'il va croquer nos ridicules. Par exemple : "les gens qui écrivent seraient bien gentils de ne pas employer tant de mots qu'on ne comprend pas. J'ai encore rencontré ce matin le mot omphalopsyque dans un texte anodin. Qui a jamais su ce que signifiait « omphalopsyque ? Si ça a des pattes ou des ailes, si ça mange, si ça boit, si c'est européen. Il a fallu que je cherche dans le Larousse (en deux volumes). Et j'ai vu « hésichiaste » . L'omphalopsyque est tout bonnement un hésichiaste. Alors pourquoi ne pas le dire tout de suite ? Heureusement, nous avons des dictionnaires". Fin de citation. Vous comprenez mon affection ? Chez Vialade, vocabulaire et grammaire sont les deux mamelles de ses chroniques. « La grammaire est, écrit-il, après le cheval et à côté de l'art des jardins, l'un des sports les plus agréables. » Ou encore, « Que serait la vie sans l'imparfait du subjonctif ? », « Qui ponctue mal ne pense pas bien. » Ou enfin, « La distinction demande des dons. Si on en manque, cherchez à l'obtenir en cultivant habituellement des soucis élevés, tels que sauver la France, avoir les oreilles propres, employer le subjonctif".
Vous l'aurez compris, Vialatte écrit bien, il écrit très bien. Il a frôlé le Goncourt, deux fois. Il en a peut-être gardé une amertume qui, en fermentant, a engendré certaines de ses fulgurances désabusées. Je pense qu'il aurait d'ailleurs apprécié ce paradoxe : un prix littéraire lui est consacré. J'ai sous les yeux le livre lauréat 2025 du prix Alexandre Vialatte, et je m'en lèche déjà les babines. Il s'appelle « Un effondrement parfait » .
Mais il ne faudrait pas en déduire que Vialatte était juste un vieux bougon, sévère sur ses contemporains et son époque.
D'abord, c'était un gros travailleur. Écoutez-le : "naturel : chassez-le, il ne reviendra jamais".
Ensuite, il avait le talent des aphorismes, ça vous l'avez compris. En voici quelques exemples :
- Le bonheur date de la plus haute antiquité. Il est quand même tout neuf, car il a peu servi.
- Ce qu'il y a de meilleur dans l'homme, c'est le chien.
- Ce qu'on ne peut changer ne vaut pas un juron.
- L'orgueil, quelquefois plus fort que la paresse. (c'est en pensant à moi qu'il a écrit à ça)
Ou encore :
- On ne saurait protéger à la fois le tigre et la victime du tigre. Le difficile est de définir le tigre.
Sans connaître les colonies, Vialatte en a quand même conçu quelques aphorismes, tels que :
- Le marchand de sable ne fait pas fortune dans le désert.
- Si tu ne digères pas la soutane, évite de manger le missionnaire.
- Ne traite pas le crocodile de sale gueule avant d'être complètement sorti du marigot.
- Qui rit sous l'Okoumé pleure sous l'Acajou.
D'une façon générale vialatte n'est pas épaté par l'humain.
Je cite de nouveau :
- Une médiocrité bien gérée conduit plus vite aux sinécures qu'un génie mal administré.
- L'homme n'est que poussière c'est dire l'importance du plumeau.
- La mort n'a généralement pas d'amis sincères.
- Le sage doit garder un vice pour ses vieux jours.
En revanche, Vialatte est fasciné par les animaux. Effet de contraste sans doute. L'un de ses ouvrages ne s'appelle-t-il pas « Éloge du homard et autres insectes utiles » ?
C'est lui qui a découvert que "l'escargot est naturellement héroïque car il ne recule jamais".
Autre percée conceptuelle que nous lui devons : « Sans le kangourou, écrit-il, l'homme n'aurait jamais su qu'il ne possède pas de poche marsupiale. »
Vialatte m'a appris, non pas à bien écrire malheureusement, mais à tenter de distiller en même temps sévérité et tendresse. Et puis je lui ai aussi piqué le gimmick récurrent de la fin des chroniques, les siennes et les miennes, et j'espère ne pas l'avoir empêché de reposer en paix.
Turlututu, chapeau pointu !
Et c'est ainsi que le caramel prit le chemin d'Ambert.