Speaker #0Salut à vous, auditeurs d'élite . Et bienvenue à tous les autres. "La révolution ou la réussite d'un mensonge", épisode 2. La semaine dernière, nous nous sommes intéressés à l'étymologie du mot « révolution » . Cette semaine, nous nous intéresserons à son sens dévoyé, moins astronomique mais plus politique. Quand et pourquoi ce glissement, cet éboulement sémantique a-t-il eu lieu ? Je n'en sais rien. Quelques idées, mais pas de certitude. Toujours est-il que, cette semaine, nous allons sombrer dans l'hémoglobine. Car au début, au milieu et à la fin d'une révolution, il y a du sang sur les murs et dans les caniveaux. Car à la fin, il faut un vainqueur. Il n'y a pas de match nul ici. Il n'y a pas de poignée de main à la fin du combat loyal, non. Sinon, il ne s'agit pas d'une révolution. Il s'agit d'une épreuve des Jeux Olympiques ou d'une audition pour présenter la météo sur Radio Giraffe. Rien à voir avec la révolution. À ce propos, vous ne trouvez quand même pas curieux que les grands moments parisiens de la Révolution Française se soient tous produits à proximité de stations de métro : Bastille, République, Tuileries, Concorde, etc ... Vous ne trouvez pas ça bizarre, vous ? Alors vous me direz, oui, c'est plus pratique pour transporter les banderoles, les tracts, les armes, etc. Oui, d'accord. D'accord. Bon, ils auraient quand même pu consulter l'étymologie du mot avant de renverser l'Ancien Régime avec leur révolution, non ? Eux et tous les suivants d'ailleurs, parce que ce mot « révolution » tapi dans les limbes de l'astronomie, il rongeait son frein depuis des siècles, en se disant tout bas « moi aussi un jour je serai violent » . Et depuis, le synonyme de « revenir au point de départ » , il est devenu synonyme de « tout changer » . Un peu comme si le mot stagnation devenait synonyme de l'expression « renverser la table » . Et donc, je vous posais la question : "de quand est-ce que ça date cette Macédoine ?" Et les chercheurs ne sont pas d'accord sur la réponse à cette question. Il semble néanmoins que c'est la Révolution Française qui, la première, a jeté l'étymologie du mot avec le bain de l'Ancien Régime. Car c'est seulement après la Révolution française que l'on a décliné le mot « révolution » à toutes les sauces, pour le coup. De la révolution néolithique à la révolution industrielle, en passant par la révolution culturelle et que sais-je encore. Et après ça, ils ne se sont plus arrêtés. Pourquoi le mot « révolution » et peut-être encore plus d'ailleurs l'adjectif « révolutionnaire » ont-ils fini par habiller les rayons de la margarine et des détergents ? Aujourd'hui, quand on ne peut vraiment, mais vraiment pas, employer l'hyperbole historique, le mot "historique", ça arrive parfois qu'on ne puisse pas. Alors, inévitablement, on va dégainer le mot "révolutionnaire". N'y aura-t-il donc personne pour gifler journalistes et publicitaires qui nous enfument à longueur d'enfumage avec des mots qui finissent par ne plus rien vouloir dire ? Et comme tout devient "révolutionnaire" ou "historique" ou "idéal" ou "fabuleux", ces adjectifs ne sont plus que l'équivalent de points d'exclamation. Quel mot employer aujourd'hui pour caractériser l'invention de l'imprimerie, du vaccin, de la bombe atomique, de la déduction fiscale. Ils ont tout pris. Mais revenons à la question. Pourquoi les révolutionnaires se sont-ils baptisés ainsi ? Pourquoi ? Avaient-ils le pressentiment que, 25 ans plus tard, le régime abattu pour toujours serait de retour ? Y avait-il une préscience que d'une façon ou d'une autre, tout recommence toujours ? Prenons la révolution industrielle, par exemple. On mécanise pour faire toujours plus en toujours moins de temps. D'accord ? Mais est-ce que dans les usines, on a travaillé moins ? Ok, alors pour ceux d'entre vous qui n'avez pas connu la révolution industrielle du milieu du XIXe siècle, prenons la révolution digitale. On nous promettait un monde nouveau, décentralisé, horizontal, libéré des hiérarchies, vous vous en souvenez certainement. Mais à mon avis, c'est encore une révolution qui a foiré, ça. Parce qu'une poignée d'oligarques, américains ou chinois pour l'essentiel, ont centralisé entre leurs mains tout ce que nous voulons bien leur confier, c'est-à-dire tout ce que nous sommes. Et donc, 230 années après la Révolution française, le pouvoir est toujours entre les mains d'un très petit nombre de personnes. Et nous, on a juste quelques abonnements mensuels en plus. Il y en a quand même un qui a voulu réconcilier les deux sens de ce mot « révolution » . C'est Trotsky. Public érudit et fidèle, je suis sûr que vous êtes familier de son concept de « révolution permanente » . C'est-à-dire à la fois un changement et une permanence. Une sorte de spirale qui n'en finirait pas. Trotsky, c'est finalement le derviche-tourneur de la révolution. Alors, in fine, que conclure sur ce mot « révolution » ? Tout ne revient pas exactement à la même place. D'accord, on le sait, n'est-ce pas ? Nous autres, humains vieillissants. Pour autant, le changement éternel n'existe pas non plus. Nous le savons bien, nous autres, humains vieillissants. Donc, dans ces deux sens, Le mot révolution ment. Et ce double mensonge nous fait à la fois nous résigner et nous fait espérer. Et finalement, n'est-ce pas la définition de l'Humanité ? Turlututu, chapeau pointu. Et c'est ainsi que le caramel devint fou.