Speaker #0Le facteur déconne toujours deux fois. Paroles et bruitages de François Herdé et Guillaume Paul. Feuilleton radiophonique, épisode 6 sur 6. Où l'on apprend du futur, que Raymond fut moustachu, que la grève fut évitée de peu, et que Wintrebert est sagitaire. Ce matin, en arrivant au dépôt, la première chose que j'ai vue, c'est ce con de Wintrebert qui ricanait. Sur ordre du ministère, il venait d'ajouter une sécurité à mon vaisseau, pour le rendre cyber-résistant, comme ils disent. La nouvelle sécurité consiste en un mot de passe ultra-sécurisé qu'il faut prononcer tout haut pour que le contact puisse se faire. Et pour éviter les détournements, le conducteur ne peut changer lui-même le mot de passe. Et, vous aviez deviné, Le mot de passe programmé par ce con de Wintrebert est : « Vive Wintrebert, le meilleur et le préféré du Ministère ! Quant à Raymond, on sait tous que c'est un ..." J'épargne à vos oreilles sensibles le dernier mot du mot de passe. Résultat, je ne peux plus démarrer ma mob sans m'écorcher la bouche en disant cette stupidité et d'une voix guillirette, s'il vous plaît, sinon ça ne démarre pas. Une fois que j'ai réussi à dire calmement le mot de passe, la mob hennit très fort, puis chante « Allez l'OM, allez l'OM, allez ! » Un calvaire ... Et la certitude d'être une humeur de chien toute la journée. Et comme si ça ne suffisait pas, ce matin, lorsque j'ai entré l'adresse de destination de la première lettre de la tournée, le GPS a glouglouté un peu avant d'afficher, je cite, « Erreur 414, l'adresse demandée : "Jaguar E-Type 1965, très bon état" n'existe pas, n'a jamais existé, mais existera peut-être demain. Adressez-vous à la planète d'à côté, vous verrez bien. » Et, arrivé là-bas, j'ai pu constater effectivement qu'à côté de la planète à côté, il n'y avait rien. Rien, sauf une banderole. Une banderole sur laquelle était écrit « Bienvenue sur Jaguar E-Type 1965, très bon état. Comme nous n'existons pas, merci d'imaginer le paysage. » J'ai donc imaginé une planète éponge. Mauve, qui sentait l'huile de coude, et avec des Shadoks qui pompaient, pour extraire des noix de coco en forme de trombone à coulisse, le tout sur fond de l'air de "la danse des canards". Ne me demandez pas pourquoi ... Toujours est-il que la planète est apparue aussitôt, moyennement ressemblante, mais l'esprit était, incontestablement. Un gros zooplancton s'est approché. « Qui va là ? » « Raymond. Matricule 37-42 va là. J'ai un recommandé pour vous. » « Recommandé par qui ? » « Ah ça c'est le secret des correspondances, je ne peux pas vous le dire, mais vous n'avez qu'à lui demander. » « Atchoum ! » fit la lettre commandée. « Je ne connais pas d'enrhumé. » dit le zooplancton d'un air dégoûté. « Enlevez-moi ça. On n'en veut pas. Notre planète n'existe même pas encore. » On ne va pas se mettre à la merci de maladies textuellement transmissibles. Et puis quoi encore ? Quand je vous disais que la journée avait mal commencé ... La livraison suivante, c'était un colis. J'ai lu l'adresse du destinataire : c'était la mienne ! J'ai lu le nom du destinataire : c'était le mien ! Le colis vibrait un peu, doucement, on aurait dit qu'il ronronnait. Et pendant que je le regardais, il s'est déplié, lentement, façon origami, mais en commençant par la fin. Et à la fin, c'est-à-dire au début de l'origami, c'est un bonhomme avec une casquette qui est apparu. Mais qui êtes-vous ? "Raymond, matricule 37-42 bis » , il a répondu. Et c'est vrai qu'il me ressemblait drôlement, on aurait dit un miroir. Il m'examinait, je l'examinais avec méfiance. Et puis, j'étais quand même bien obligé de reconnaître qu'on était jumeaux. Il y avait juste un truc qui clochait et je n'arrivais pas à savoir quoi. Et puis j'ai trouvé. Il avait une moustache. Alors que j'ai rasé la mienne il y a deux ans. Alors je lui ai dit : "il n'y a pas de matricule 3742 bis ! Et il n'y a pas non plus d'autre Raymond chez les facteurs inter-galactiques !" En fait, je n'en savais rien, mais s'il y avait un autre facteur Raymond, je le saurais, on se serait déjà croisé, depuis le temps ... « Bonjour, dit-il. » « Non", j'ai dit. « Si", il a dit. « Non", j'ai dit. « Trop tard ! » Et il a fini de se déplier tout à fait, avec un bruit de papier que l'on tamponne de plus en plus vite. Il s'était tellement déplié à présent qu'il occupait une sacrée place dans ma toute petite cabine. Et c'est à ce moment-là que ma pétrolette a calé. J'ai été obligé de répéter le mot de passe devant Raymond 37-42 bis ... "Vive Wintrebert, le meilleur et le préféré du Ministère. Quant à Raymond, on sait tous que c'est un... " Et puis j'ai dû le répéter encore car il n'a pas démarré. Mais là, j'ai compris que ça n'était pas un problème de mot de passe parce que je ne contrôlais plus rien dans la cabine, même pas la clim. Pourtant, je commençais à avoir sacrément chaud. Et là, crescendo, j'ai entendu l'Internationale. Et en même temps, les slogans de manifestations. « Au cul ! Au cul ! Aucune hésitation ! Au cul ! Au cul ! Aucune hésitation ! » J'étais surpris. J'ai regardé l'écran de contrôle. Il affichait un message : "Suite à une provocation patronale, un mouvement de grève a été décidé par une partie du personnel. Transporter deux facteurs en même temps ne fait partie ni du contrat d'origine, ni des accords de branche signés depuis lors. Je suis ouvert au dialogue avec les forces réactionnaires, mais respectons toutefois un préalable naturel. Le représentant de la direction, ou au moins l'un des Raymond, doit s'engager à ne plus transporter dorénavant qui que ce soit d'autre que lui-même". Et c'est alors que des autocollants sont apparus et ont progressivement recouvert toute la bulle du cockpit. On ne voyait plus rien. "Pas de livraison, des négociations, pas de livraison, des négociations". Ça devenait trop compliqué pour moi cette situation. J'ai demandé à 3742 bis : « Mais qu'est-ce que vous venez faire ici ? Vous voyez bien que vous compliquez tout. » Il a dit « Mais je viens du futur alternatif pour te remplacer. » « Me remplacer ? Mais pourquoi ? Et puis pourquoi alternatif ? » « Mais parce que tu n'as pas accepté ta promotion. Et donc, dans le futur alternatif, tu es promu. Et je reprends ton boulot. » « Mais quelle promotion ? » j'ai dit. « Inspecteur de livraison métaphysique. » « Tu ne te souviens pas ? » « Non, il y a dû y avoir une erreur dans la livraison de la lettre. » « C'est pour ça que je suis là, » il dit. « Tu peux accepter ta promotion maintenant. » « Mais je ne suis pas prêt. » « Ça fait 140 ans qu'on me refuse une promotion. » « C'est maintenant qu'on veut me changer de poste ? » « Ça sent l'arnaque, cette histoire. » « Vous voulez diminuer mes tickets-resto, c'est ça ? » Parce que c'est vrai que les tickets-restos avec le décalage horaire, j'arrive à cumuler 8 déjeuners par jour. Alors je veux bien négocier à 5 déjeuners par jour, mais c'est mon dernier prix. On a transigé à 7,5 déjeuners par jour. Et j'ai obtenu de rester à mon poste pendant encore 10 ans. J'ai aussi dû lâcher sur l'augmentation salariale. Il a été dur. Au-dessus de x5 immédiatement, impossible, une vraie tête de mule. Donc ça a été x5. En revanche, quand j'ai demandé à être débarrassé de Wintrebert, là, c'est allé tout seul ! Ce con de Wintrebert, il va donc devenir balayeur dans la cour du Ministère des PTT. Et en plus, on va lui dire qu'il l'a mérité puisqu'il est Sagittaire. Dure négo, hein ? Mais la grève a été évitée, l'intérêt général a prévalu ! Ceci est la fin des aventures de Raymond, facteur inter-galactique. C'est la fin pour aujourd'hui . Et c'est la fin pour toujours, bande d'auditeurs.