- Speaker #0
Point commun, à la rencontre de celles et ceux qui a joué Colette !
- Speaker #1
Aujourd'hui, on t'emmène chez Colette !
- Speaker #2
Il faut que je me l'enregistre celui-là, mais... Toc, photo...
- Speaker #3
Ah oui, ça n'a plus du tout la même allure.
- Speaker #1
Donc ça, c'est tous les vendredis ?
- Speaker #2
De l'été.
- Speaker #1
Et ça fait combien de temps que t'as mis ça ?
- Speaker #2
30 ans que je fais, mais ça a démarré, il y avait 30 personnes. Et là, c'est ma belle-fille qui me fait les sardines.
- Speaker #1
Il y a une équipe dédiée aux sardines.
- Speaker #2
Et là, c'est surprenant parce que les gens trouvaient des sardines sur le bras. C'était à l'origine parce que Elie, le père de ma fille, il est portugais. Donc il a commencé par faire des sardines et puis après, voilà.
- Speaker #1
Et c'est resté.
- Speaker #2
Et c'est resté. Voilà, c'est pour ça qu'on fait des sardines à Castellujo.
- Speaker #1
En remontant du Portugal, on s'est arrêté chez mon cousin, dans l'Aubrac. Et c'est lui qui nous a parlé des fameuses sardinades. Chaque été depuis 30 ans, c'est fou cette longévité. Et à chaque fois, la place devient un lieu de fête. Un mélange de parisiens, d'agriculteurs, de jeunes, de vieux. Et le cœur de ce festival, c'est Colette.
- Speaker #0
Le bar-restaurant a une façade bien reconnaissable, en forme de triangle. Avec l'église et la mairie pas loin, c'est le cœur du village. C'est un espace aussi très accessible et visible depuis les routes principales qui mènent à Cassuejous. A l'intérieur, sur la droite, un grand comptoir, parfait pour prendre un verre rapide, papoter 5 minutes, récupérer son pain. Sur la gauche, la salle de restauration. Un vaste espace chaleureux qui peut accueillir jusqu'à 70 personnes. On imagine facilement les grandes tabettes pleines et Colette qui va, vient, attentive à tout le monde.
- Speaker #1
Nous, on était de passage, deux jours qui sont passés très vite. Et on s'est rendu compte que c'était pas évident de trouver un moment où Colette est disponible. Le dimanche midi, il y a toujours beaucoup de monde, familles, amis s'y retrouvent, et déjeuner déborde sur l'après-midi. Et le soir, c'est souvent les jeunes qui débarquent en nombre après le foot.
- Speaker #0
Alors on a retrouvé Colette le lundi, en fin d'après-midi, entre la visite de la comptable et le dîner. Dernière chance avant notre départ tôt le lendemain. On a pris place à l'une des nombreuses tables, au milieu des ronflements du chien et du ronron des frigos.
- Speaker #3
Est-ce que je peux te... Qu'est-ce qu'il te demandait de mettre ça ? En gros, t'as une petite pince là, et tu la mets... Ouais.
- Speaker #0
Comme la porte du restaurant n'est jamais vraiment fermée, vous entendrez qu'on a été interrompu plusieurs fois.
- Speaker #1
Mais ça, ça illustre bien le quotidien de Colette.
- Speaker #0
On a donc commencé par parler des sardinades, qui sont un peu la partie émergée de l'iceberg.
- Speaker #2
C'est une institution, quoi. Il y a des gens, ils vont venir. J'ai un couple, ils viennent tous les vendredis.
- Speaker #1
Chaque été, tous les vendredis ?
- Speaker #2
Oui, parce qu'un vendredi, c'est sardines travers, le vendredi d'après, c'est sardines poulets. Donc si tu veux... déjà ça fait trois. Une fois tu manges les sardines, une fois tu manges le poulet, une fois tu manges le travers. Et donc c'est vrai que les gens... Et puis ils rencontrent des gens qui ne se voient pas souvent, et puis les tables sont tellement rapprochées que tu arrives à deux, tu vas toujours parler avec celle de droite et de gauche. Ça y fait, ça. Tu crées... Si tes tables sont un petit peu écartées, tu restes à deux, et vu que là on est obligés de tasser un petit peu, donc t'as des liens qui se créent, t'as un tas de trucs. J'ai même pas besoin de mettre d'affiches, les gens ils le savent. Je mets des affiches pour... pour voir s'il y a des nouveaux qui veulent venir. Et là, ça fait 2-3 ans. Avant, je n'avais pas les jeunes jeunes de 17-20 ans. Et maintenant, ils viennent. Ils venaient plus avec les parents ou comme ça. Mais là, ça y est, ils arrivent. On est groupe de 15-20.
- Speaker #1
Donc, ça draine aussi la jeunesse de tous les villages alentours.
- Speaker #2
Oui, ils parlent à Aix-soulages, Vitrac.
- Speaker #1
Ça devient un plan de rendez-vous. Complètement. Et est-ce que du coup, au-delà des sardinades, Merci. groupes de gens, ils continuent de venir chez toi le reste de l'année ?
- Speaker #2
Les gens continuent. Après, il y en a le couple qui est là tous les vendredis, ils ne viennent manger chez moi qu'à la sardinade. Je ne les vois pas, ils sont de l'aïole, je ne les vois pas le reste de la semaine. Mais j'ai des gens qui viennent de Saint-Ursice, qui viennent d'assez loin. Parce que c'est devenu une institution, la tradition. Oui,
- Speaker #1
ça fait 30 ans.
- Speaker #2
Disons qu'il y a 20 ans que ça a bien pris. Et puis là, ça... Il y a deux ans, on est monté à 230, qu'on n'était jamais monté. Le souci, c'est que je ne sais pas dire non. Toujours, je leur dis aux jeunes qui viennent travailler, j'arrête, il y en a trop, coup de fil. Je ne peux pas les refuser, c'est pas possible. Ils le savent, ils me pourrissent. Quand on fait les sardines, c'est les sardines ou le travers grillé, servi avec une... Pommes de terre en rôles d'écharpe, c'est dans le papier alu au four. Il y a de la salade verte, salade de tomate, tout est séparé, salade de concombre, poivron grillé mariné. Et je fais une sauce blanche que tout le monde adore. Et voilà, il mange ça. Fromage. Alors donc on amène la sardine avec les patates sur la table et tous les plats. Donc les gens prennent, picorent, prennent tout ce qu'ils veulent. Et fromage. Et après les desserts. Et là, je m'éclate. Parce que le vendredi matin, je me lève à 6h30. Et jusqu'à 10h du matin, je ne fais que les desserts. Mais il y a 10 desserts différents. Parce que si tu ne fais que 2 desserts différents, 3... les gens ils viennent 3 fois si t'en fais 10 ils vont venir une fois de plus pour goûter les autres encore une bonne stratégie c'est que de la stratégie non c'est que je m'éclate mais c'est tarte à l'abricot crème claude tarte myrtille rhubarbe fraise celle là elle est bonne je fais du royal chocolat je fais des fraisiers ou des framboisiers suivants des tiramisu au caramel beurre salé des panna cotta Merci. J'ai une dizaine de desserts à chaque fois. Et les gens ils sont là, on peut pas choisir, revenez !
- Speaker #3
Ça veut dire que si il y en a que tu vois que là, ça veut dire que c'est eux aussi... il y a d'autres gens qui ne doivent voir que là ils savent qu'ils vont croiser ces gens-là en venant là et qu'ils vont se revoir à ce moment-là ah oui et donc ça se finit à 1h 2h du matin suivant l'ambiance est-ce que je peux prendre
- Speaker #2
5 bières blanches ? j'espère que j'ai la blanche blonde Blanche, blanche, c'est laboral.
- Speaker #3
Et du coup, comment t'as démarré toi ici ?
- Speaker #2
Alors moi, j'ai mes parents, ils étaient originaires d'ici. En 68, ils ont pris le petit café là-bas qui était en face, tu vois là où il y a les trucs blancs. Et puis à 17 ans, j'ai perdu ma maman. Et moi, je l'ai pris et je suis restée là. Et je suis bien là. Je n'en vis rien aux gens qui sont partis, qui sont ailleurs et tout. Moi, il y a des gens qui m'ont dit, des Parisiens, l'autre semaine, ils me disent, ouais, punaise. je ne sais pas comment tu fais pour vivre ici. J'ai dit, comme vous à Paris, mais en beaucoup mieux. Ce qui ne m'empêche pas de voyager. J'ai vu plein d'autres choses quand j'étais plus jeune. J'ai fait le Sri Lanka, le Sénégal, le Bénin. Voilà, je suis ouverte à tous les horizons. Mais je suis bien là. C'est terrible de dire ça, mais je suis sincère. Je crois qu'il y a quelque chose de plus ici, qui fait revenir les gens. C'est le truc de rêve. T'as plein de villages qui nous envient, on a un cœur de village. Les gens, quand ils jouent au boule, les gamins, c'est juste à côté. Moi, je prends des baptêmes, des communions, des repas de famille, parce qu'ils laissent les gamins avec un ballon sur le terrain, ils sont tranquilles.
- Speaker #1
C'est aussi bio.
- Speaker #2
Mais moi, je pense à la configuration du village,
- Speaker #1
c'est hyper important.
- Speaker #2
Toutes les journées sont trop courtes. Je n'arrive jamais à faire tout ce que je veux. C'est pour ça que quand les gens disent que je m'ennuie, non. Non, vous n'avez pas le temps de s'ennuyer. Non, il y a plein de... Et puis, il y a des restos, des bars qui ferment l'après-midi. Comme moi, là, aujourd'hui, je reste ouverte, je fais la compta, j'ai du repassage, je monte ma planche et je repasse. Et puis, il y a des papys, ils savent que s'ils passent à n'importe quelle heure, ça sera ouvert et qu'ils pourront boire leur petit canon ou leur demi. C'est important aussi de... Je sais que j'avais surpris, il y avait une journaliste... anglaise qui était venue mais je ne savais pas qu'elle était journaliste et elle était arrivée l'après-midi pour boire un café l'hiver et puis j'étais en train de repasser et elle avait fait un article dans je ne sais plus quoi elle me l'avait envoyé après coup comme quoi elle était rentrée dans un café où la patronne faisait son repassage putain mais je devais lui dire si je ne l'avais pas fait tu ne serais pas rentrée parce que ça aurait été fermé elle présentait ça comme c'était vraiment
- Speaker #1
Elle avait trouvé ça ?
- Speaker #2
Ah ouais, c'était le truc. Mais d'abord, pour en faire un article, il faut que ça marque. Moi, je ne trouvais rien d'anormal. Alors des fois, je me dis, il faut que je fasse gaffe à ce que je fais.
- Speaker #3
C'est ça qui fait que les gens se sentent à la maison. Qui rentrent facilement.
- Speaker #1
Et qui se sentent à l'aise de venir à n'importe quelle heure.
- Speaker #2
Complètement. Mais les jeunes, ils me racontent tous leur histoire, leur truc. Ils se confient vachement. C'est mignon. Parce qu'ils savent qu'en plus je suis cool. quoi je en plus la trois quarts du temps je suis beaucoup plus vieille que leur mère mais des choses qu'ils n'arriveront pas à leur dire et qui sont des soucis des trucs des machins c'est homme Ils sont mignons avec moi. Des fois, le dimanche soir, je dis, putain, je ne sais pas où ils se sortent, putain. Je ne veux pas qu'ils viennent. Tant que je crée un téléphone. Moi, je dis, bon, ce coup-ci, c'est sûr, je leur dis que ce n'est pas possible, que je suis crevée.
- Speaker #1
On peut venir à 14 ?
- Speaker #2
Oui, bon, mais pas trop tard. Ils s'en foutent du pas trop tard. Ils savent qu'à chaque fois, ils passent à table quand ils veulent. C'est même pas le pas trop tard, ils ne veulent rien dire du tout.
- Speaker #1
C'est à la demande aussi, ça évolue finalement en fonction de ta clientèle aussi ?
- Speaker #2
Oui, complètement.
- Speaker #1
Est-ce que tu as eu une grosse évolution depuis 30 ans ?
- Speaker #2
Des trucs différents. Au début, j'avais des équipes de jeunes qui venaient le samedi soir. Et là, mes grosses soirées, c'était le samedi soir. Et puis ces gens, ils ont vieilli, se sont mariés. Louloute, je peux te rappeler ? J'oublie pas combien de soirs t'as. Non, t'inquiète pas, t'inquiète pas. Ça marche, Louloute ? À tout à l'heure. Bisous à tous. C'est ma fille, elle est à Diopest. C'est Erasmus. Non, et je sais plus ce que je dis. Ouais, non, ça évolue parce qu'avant, j'avais des jeunes qui venaient le samedi soir avant d'aller en boîte. Depuis qu'il n'y a plus la boîte à la gueule, ça s'est perdu, puis les gens, ils ont vieilli. Puis il y a eu une passe où j'avais, le samedi, le dimanche soir, j'avais pas grand monde, mais par contre, le soir, pendant les vacances, j'avais plus de monde. Donc ça change, c'est jamais pareil. On ne peut pas, d'une année à l'autre déjà, on ne peut rien prévoir. Et là, ça fait deux ans, trois ans que j'ai les jeunes qui viennent le dimanche soir après le foot. Et qui disent que peut-être dans cinq ans, ils viendront peut-être le samedi soir et plus le dimanche.
- Speaker #1
Donc toi aussi, tu es obligée d'adapter ton rythme en fonction de la demande.
- Speaker #2
Oui, complètement. Tu suis le mouvement et tu t'adaptes. Si tu ne t'adaptes pas, tu arrêtes de bosser. Parce que c'est ça, la restauration aussi. Et là, l'hiver dernier, je voulais attaquer, mais je pense que je vais faire cet hiver, des soirées-jeux. Tu vois, des jeux de société. Et tous les mardis, tous les quinze jours, l'hiver, j'organise des concours de blottes pour des assos. Alors, sur l'année, je garde la même assos. Donc, j'ai fait, j'ai eu pour le cancer au niveau de l'avéron, j'ai eu pour... On a fait deux gamins qui étaient handicapés, qui avaient une maladie orpheline. Et là, l'année dernière, depuis trois ans, j'ai fait les maisons de retraite. Les trois maisons de retraite qui sont autour, jusqu'à 2000 euros, ils ont eu. C'est pas mal. Et pour leur créer des loisirs. Je leur donne, mais je veux que ce soit pour eux et vraiment du loisir.
- Speaker #1
Donc, ce n'est pas parce que tu organises des événements que tu arrives à récolter de l'argent ? Ah oui, oui, oui.
- Speaker #2
Je fais un concours de belote. OK.
- Speaker #1
Donc, il y a une inscription pour le concours. Il y a une inscription.
- Speaker #2
Ils ont des lots en échange. J'achète des lots, mais je calcule que ça en laisse un petit peu pour la sauce. Et voilà. Et donc, les gens se retrouvent le mardi. Donc là, le mardi soir, c'est des gens un peu plus âgés. Mais c'est devenu pareil, une grande famille parce que tout le monde se connaît. C'est pratiquement les mêmes qui viennent à chaque fois.
- Speaker #1
C'est pareil, ça devient un rendez-vous.
- Speaker #2
Voilà, il faut créer, je pense que dans un village, il faut créer des choses pour que ça devienne un lieu de vie. Pour apporter aux gens ce qu'ils attendent un peu, les sortir de la monotonie de la semaine, parce que déjà, ils ne voient personne de la semaine. Parce qu'avant les anciens, il y avait une messe tous les dimanches. Et en fait, ils allaient plus à la messe, les dames, même les messieurs, plus les dames, pour se retrouver. Moi, je me rappelle, on était à l'ancien café, il y avait les messes. C'était un café à l'ancienne, t'avais la cuisine, les dames venaient boire le café à la cuisine et les messieurs, ils étaient dans la salle du bar, si vous pouvez appeler ça. Les mamies, elles se racontaient toutes les histoires, parce que les maris, ils allaient à la foire, ils allaient ou chez le véto ou machin.
- Speaker #1
Donc ils avaient l'occasion de se croiser dans d'autres...
- Speaker #2
Et que les dames, pas du tout. Et les premières années qu'il n'y a plus eu de messe, parce qu'il n'y avait plus de curé ou qu'il y avait moins de gens à la messe, c'est les femmes qui en ont souffert le plus. Parce qu'il n'y avait plus rien pour se retrouver.
- Speaker #1
Il n'y avait plus d'excuses, entre guillemets. Voilà,
- Speaker #2
quelque chose qui les obligeait à se retrouver. En fait, c'était la messe. C'était le prétexte.
- Speaker #1
Donc tu crées du prétexte pour que les gens se retrouvent.
- Speaker #2
Et voilà, il faut... Mais là, je reprends juste au mois d'octobre, pas mi-octobre, début novembre, mais fin août, j'ai des papys qui m'appellent pour savoir quand est-ce que ça va tarder. Le paracène est interdit.
- Speaker #1
Bonjour, bonsoir. Bonsoir.
- Speaker #2
Vous voulez boire l'apéro dehors ?
- Speaker #4
Ça c'est une idée très bonne. Oui, on peut boire l'apéro dehors et manger dedans.
- Speaker #2
Qu'est-ce que je vous sers comme apéro ?
- Speaker #4
Un petit verre de vin. Deux verres de vin ?
- Speaker #1
Oui. L'arrivée des clients du soir nous oblige à faire une petite pause. Mais Colette manœuvre très habilement pour les installer en terrasse, ce qui nous permet d'avoir encore un petit temps au calme pendant qu'ils prennent l'apéro.
- Speaker #0
Le café-restaurant, qui prend la suite de la messe comme point de rendez-vous, on ne l'avait pas vu venir.
- Speaker #1
Oui, et puis ça montre bien que les gens ont toujours besoin de faire du lien, de voir du monde, d'avoir des échanges avec d'autres humains. Quel que soit le contexte dans lequel on vit, c'est vital. Et dans l'Aubrac, qui est une région encore agricole, les éleveurs et agriculteurs peuvent passer plusieurs jours sur leur ferme sans voir personne. Colette a donc bien compris l'importance de ce lien social. Elle le fait vivre à travers plein de petites actions au quotidien. Et c'est tout au long de l'année. Son activité ne se limite pas à un festival une fois par an, loin de là. Elle est une présence qui rassure et qui rassemble.
- Speaker #0
Et plus on creuse... Et plus on se rend compte de l'étendue des services qu'elle rend au collectif, bien au-delà de son activité de restauratrice.
- Speaker #2
Non mais c'est vrai, il faut créer des occasions aux gens pour se retrouver. C'est hyper important. Pour recréer le lien social.
- Speaker #3
Pourquoi c'est important pour toi ?
- Speaker #2
Parce qu'on est à la campagne et que l'individualisme c'est bon pour la vie. La campagne c'est pas ça. C'est un avantage qu'on a. Quelqu'un a besoin d'un truc, on va dépanner. Pendant le confinement, il y a une... Elle est travaillée, son mari aussi. Il y avait deux gamins, tu fais quoi ? T'as pas les grands-parents ? Colette, on est dans la mouise, oui, tous les matins à 8h, quand il partait au boulot, il me laissait les deux petites, qui étaient adorables. Moi je faisais les menus emportés où j'allais livrer les entreprises, donc je gardais tous les jours, pendant tout le cours. confinement des petites gamines. Et à côté de ça, le samedi, je faisais des menus emportés de ces palais-là, couscous, machets. Je faisais des pots de pain, que je fais toujours, mais là, je faisais des pots de pain parce que les gens ne pouvaient pas se déplacer au moins. Et le primeur, il fallait me passer les commandes le jeudi, et mon primeur préparait des cajots, et donc les gens venaient chercher le pain, les cajots, ou les plats emportés. Et donc Marlène, sans que je lui demande, la maman des petites, elle venait me filer un coup de main. Le samedi ? Le samedi pour envoyer. C'est service contre service. Là, il n'y en a plus beaucoup qui l'ont, mais il y avait Présence Verte. C'est un truc, les papiers, les mamies, c'est soit un bracelet ou un collier. Si elle tombe, ça se déclenche. Appuyer, ou sinon, tu as celui qui chute. À un moment donné, j'en avais 5-6 dans le village. Parce qu'ils savaient que j'étais tout le temps là. Donc, j'étais le premier numéro d'appel avant leurs enfants. Un petit vieux qui lui... Il y avait un lit qui était hyper étroit, la lampe de chevet, machin, et quand il se tournait, ça l'a débranché à 2h du matin. Il faisait sonner, il fallait que j'aille, parce que je ne savais pas pourquoi, il pouvait tomber. Ben non, c'est parce qu'il avait débranché la prise et qu'il voulait se lever pour aller au toilette, mais il n'y avait pas de lumière.
- Speaker #3
Ah ouais, donc ça dépasse largement ton bar, le rôle, quoi.
- Speaker #2
C'est au-delà. C'est... Mais si tu choisis d'être en campagne, c'est aussi tu choisis ça. C'est pour ça que tu as des Parisiens qui quittent la ville, ils vont faire des trucs en campagne, mais ils ne comprennent pas ce qui leur arrive. C'est un autre métier. Tu fais centre social, tu fais psy, tu fais... Si tu ne fais pas ça, tu résistes. À l'atterrice, il y a une dame qui est plus âgée que moi, mais qui est comme moi, Martine. Mais tu sais qu'il y a maintenant, peut-être un peu moins, mais il y a dix ans, c'était, alors c'est dur ce que je vais dire, mais c'était les femmes qui tenaient les villages. C'est-à-dire que c'était elles qui avaient le bar, le restaurant dans le village.
- Speaker #3
Ah oui ? C'est encore le cas ?
- Speaker #2
Ah oui, il y a la Thérisse, oui. Saint-Symphorien aussi. Bon, là quand il n'y en a plus. Mais tous les bars étaient tenus par des femmes. Marie-Hélène vient de vendre, mais c'était une femme. Martine, qui aussi a soulagé, c'est une femme. Et les femmes maintenaient le lien social dans les villages.
- Speaker #1
Et pourquoi tu parles au passé ? Parce que maintenant,
- Speaker #2
ça se perd un peu.
- Speaker #1
Tu penses que les nouvelles générations ne font plus...
- Speaker #2
Non, c'est plus des femmes ou des couples. Et puis il n'y a plus ces cafés-là. Il y a plein de cafés qui ont fermé et qui n'existent plus. plus dans les villages.
- Speaker #3
Et pourquoi ils ferment ? Parce que les gens s'épuisent ?
- Speaker #2
Parce que les gens sont à la retraite et que...
- Speaker #1
Personne n'est là pour reprendre.
- Speaker #2
Pour reprendre, parce que c'est pas valable, quoi. Moi, je vois les jeunes qui rattaquent de prendre les restos, c'est avec des horaires de bureau, quoi, presque. Donc la restauration n'a jamais été compatible avec des horaires de bureau, quoi. Moi, quand j'étais à l'école hôtelière, le directeur de l'école, le premier jour où il nous a reçus, il nous a dit « Vous allez travailler quand les autres s'amusent. Donc, vous aurez des amis où vous passerez du bon temps, mais vos amis que vous avez, vous ne pourrez plus être en phase avec eux. » Il faisait tout pour nous écoeurer.
- Speaker #1
Pour vous préparer aussi.
- Speaker #2
À la réalité. mais il y a un truc qui me tue dans la restauration. Moi, j'ai des jeunes cette année qui sont super, que je prends l'été, à l'heure actuelle, et ça, ça me passe au-dessus. Les gens arrivent et disent, moi, je ne suis pas là tel jour, Attends, on arrête. Ce n'est pas ça. Ce n'est pas ça. Je suis vieille, on avait d'autres principes, mais d'où tu vas imposer tes congés, tes trucs et tes machins ? Tu fais un contrat. Dans ton contrat, tu as tel jour de congé. Si un jour, tu es embêtée, on peut arriver à changer. Si tu veux, moi, je prends des employés pour me soulager aussi du boulot. Parce que je mène tout de front et ce n'est pas évident. Mais moi, le jour de la fête à Castrujou, le 15 août, c'est ma plus grosse semaine. J'ai une nana, il y a deux ans. qui l'envahit, il me dit, voilà, le 13, 14, 15, 16, 17, je ne suis pas là. Mais d'où tu vois ça ? Non mais attends, d'où tu vois ça ? Tu décides, pourquoi moi, la nana, elle se pointe, elle vient au travail et puis je lui dis non. Aujourd'hui, non, aujourd'hui, je n'ai pas envie de te prendre. Pourquoi c'est bon dans un sens et pas dans l'autre ? Moi, les jeunes que j'ai eus l'année dernière et cette année, la plupart, c'est les mêmes, ils me disent, la fête à la guiole, j'aimerais bien la voir. Je vais tout faire pour qu'il l'ait. Parce que quand j'ai besoin d'eux, ils sont là. Ce n'est pas sans unique. Si tu as choisi la restauration, je veux dire, mais même dans ton boulot, peut-être, tu aurais des trucs à faire lundi, mardi, tu ne veux pas trop. Moi, je vais le samedi, dimanche. C'est exactement pareil.
- Speaker #3
Mais toi, du coup, t'aurais pas conçu... Est-ce que t'aurais aimé des fois avoir plus de pause dans cette vie-là ? Ou juste toi, tu t'es dit, de toute façon, c'est le boulot, c'est comme ça. Moi,
- Speaker #2
il y a des jours où j'aurais envie de laisser quelqu'un partir la journée, laisser quelqu'un tourner. Moi, je demande pas mieux. Mais tu arrives pas à trouver.
- Speaker #3
Est-ce que tu ne crois pas que tu te donnes énormément pour ça, alors qu'il y a aussi pas mal d'endroits où... Où il n'y a pas cette volonté-là de faire vivre le métier au-delà du lucratif ?
- Speaker #2
Moi, le côté lucratif, les tarifs que j'applique, j'ai la comptable, elle me vole dans les plumes parce que je fais plus du social qu'autre chose. Moi, les jeunes, je sais qu'ils ne gagnent pas beaucoup de sous. Je ne vais pas leur faire des prix. Je vais gagner moins. Je vais marger moins. Mais ça, je suis le dernier dinosaure. On se met où on veut. Je vous ai mis là ou vous l'avez de l'autre côté ? Non,
- Speaker #0
vous l'avez de l'autre côté. Ça commence à se rafraîchir. Et les clients en terrasse rentrent pour se mettre au chaud.
- Speaker #1
En écoutant Colette, on se rend compte qu'elle incarne complètement ce rôle, souvent invisibilisé, majoritairement pris en charge par les femmes, du soin aux autres. Du caire. Un travail de fourmi qui se traduit par plein de petites actions discrètes, une attention aux besoins des autres, quitte parfois à s'oublier un peu. Il y a un côté vocation dans ce qu'elle fait au quotidien.
- Speaker #0
Des photocopies quand la mairie est fermée, un dépannage de quelques oeufs, les permis de pêche. Toutes ces sollicitations lui prennent du temps. Mais finalement pour Colette, le temps, c'est pas de l'argent. Elle met son énergie au service des autres, pour leur faire plaisir, apporter de la joie et à travers tout ça... Elle favorise le bien-être et la vitalité du collectif. Bon, et puis apparemment, elle sait pas trop dire, non ?
- Speaker #1
Quand Colette nous parle de sa difficulté à trouver des gens pour travailler avec elle, on est un peu tiraillés. A la fois à son besoin de trouver des personnes de confiance qui prennent ce boulot à cœur, on le comprend. Et en même temps, pour nous, c'est aussi très légitime de ne pas vouloir mettre tout son temps et toute son énergie dans le travail pour prioriser des relations sociales, des passions. Au final, ce qu'elle nous partage, ça raconte quelque chose. Pas forcément un conflit de génération, mais peut-être le signe qu'il faut trouver une nouvelle manière de faire.
- Speaker #0
Et même si Colette nous a semblé un peu pessimiste, on lit entre les lignes qu'elle arrive quand même à transmettre ses valeurs. Que ce soit aux jeunes qui viennent les déléter, ou à ses enfants.
- Speaker #1
Bon, comme vous l'avez entendu, les clients qui prenaient tranquillement l'apéro en terrasse sont rentrés s'installer. L'heure du dîner approche.
- Speaker #0
La prochaine séquence est donc un peu riche en bruit de fond. Mais on a tenu à garder quelques extraits... Parce que ça nous paraissait quand même vraiment intéressant. Alors tend bien l'oreille pour quelques minutes. L'ambiance plus calme revient ensuite.
- Speaker #2
Les mecs, ils arrivent à midi moins sec, là ils ont lâché des trucs, il nous faut le permis de pêche. Et t'arrêtes tout. Parce que le mec ne conçoit pas que je suis en train de faire autre chose. Si tu mets bout à bout, c'est du temps qui te ramène. ne t'apporte pas, que tu accordes aux autres. Moi, tant mieux, le jour où plus personne viendra me demander quelque chose, je serai malheureuse. Mais des fois, ça prend des ampleurs. À l'heure actuelle, les gens font un truc, c'est ou un salaire ou c'est... quelque chose en compensation, ou, mettons, tu accordes une heure à quelqu'un, mais lui, il faut que tu accordes une heure, les gens pensent ça, mais moi, j'en ai rien à faire. Moi, si je le fais, je le fais avec mon cœur, et j'attends rien en retour. Et ne serait-ce que des fois, moi, je vois des gens, ils ont des pépins, ça va pas et tout, tu prends le temps de les écouter, ils sortent,
- Speaker #1
ils sont mieux.
- Speaker #2
Et ça t'a rien coûté.
- Speaker #1
Et toi, c'est quelque chose que t'as appris ici au fil du temps, ou tu penses que c'est quelque chose que t'avais déjà et qu'il y a après que tu le...
- Speaker #2
Ou tu l'as ou tu l'as pas.
- Speaker #1
Tu penses que ça ne s'apprend pas ?
- Speaker #2
Non.
- Speaker #3
Tu ne penses pas que tu l'as appris d'avoir des parents qui déjà...
- Speaker #2
Moi, mon père, c'était un sens. On était d'une complicité pas possible. Lui, il avait cette générosité. Il aimait les gens. Et c'est important d'aimer les gens. Donc je pense qu'il y a aussi quelque chose en soi. Il y a des choses à travailler sur soi. La vie t'apprend. La vie t'apprend que tu peux avoir besoin de tout le monde à n'importe quel moment.
- Speaker #1
Et tu penses que tu as réussi à transmettre à tes enfants ou à d'autres gens aussi
- Speaker #2
Complètement Juju à fond, Florine, ma fille aussi Si ça est levé là-dedans, ça s'imprègne après plus ou moins mais là moi je suis sûre que ça imprégnait mes gamins
- Speaker #3
Tu penses qu'ils reprendront le café ?
- Speaker #2
Non Mais c'est pas important, moi le tout c'est qu'ils soient heureux dans ce qu'ils font Il y en a plein qui me disent, mais tu ne vas jamais prendre la retraite. Alors je dis si, parce que des fois j'en ai marre. Mais en fait, je suis sûre que je vais crever derrière mon bar à 80 ballets. Je creverai les fraises et je serai toujours là. Non mais c'est vrai.
- Speaker #1
Parce que tu ne t'imagines pas faire autre chose ?
- Speaker #2
Je me ferai chier. Moi, il faut que je sois du monde. Autant des fois, ça peut m'énerver que j'en ai marre, marre. Mais non. Peut-être quand j'aurai des petits-enfants, j'aimerais le pied davantage. Je prendrais peut-être plus de loisirs, plus de vacances. Ou je ferais que le midi, je garderais mes ouvriers. C'est hyper important pour moi. Parce que c'est tout, si tu viens, il te chambre. Non, voilà, il y a une vie autour de tout ça.
- Speaker #3
C'est beaucoup les autres qui te disent j'ai l'impression aussi, faut pas que tu lâches et on a envie que ça continue.
- Speaker #2
avec ça. Il y a un jeune là, maintenant il a trente et quelques années, il est chirurgien à Limoges. Il vient, son premier diabolo fraise, il l'a bu chez moi. Et là, il est un petit gamin, il l'a amené là-haut pour lui faire boire un diabolo fraise parce que le premier, il peut être que chez moi. Et puis il me dit, mais coco, tu ne vas jamais prendre la retraite. Je lui dis, si, si. Ah non. Ah mais ce n'est pas possible. Moi, je ne peux pas revenir avec celui-là. C'était pas là. Il a sa grand-mère qui est là. Et ça, c'est le souci de plaigne que j'arrête. Bon, je sais pas, j'arrêterai, je sais pas. Je ralentirai, je ferai différemment. Et voilà, mais... Mais bon, je vais être obligée de vous lâcher.
- Speaker #1
Moi je crois que je l'ai trouvée inspirante Colette, toute cette énergie mise au service du collectif, l'inventivité qu'elle a, même si ça a vraiment pas l'air facile tous les jours. Et elle m'a un peu fait penser à Paolo.
- Speaker #0
Ah oui c'est vrai, c'est le prochain épisode d'ailleurs.
- Speaker #1
Lui aussi il pense que le don n'attend pas de contrepartie, qu'on est tous interdépendants. C'est drôle de voir qu'avec des parcours et des situations très très différentes, deux des personnes que l'on est allées rencontrer partagent une même vision. Le don comme outil. pour faire vivre le collectif. Chez Colette, même si elle ne le revendique pas, c'est ce qu'on pourrait appeler un tiers-lieu finalement. Restaurants, clubs de jeux, dépôts de pain, bureaux des permis de pêche, dépannages de garde d'enfants, oreilles attentives, lieux de fêtes, la liste est longue.
- Speaker #0
Et c'est une charge importante. Et même si Colette semble y trouver son compte, elle reconnaît qu'elle est un peu le dernier dinosaure. L'une des dernières patronnes de bars-restaurants du coin à vouloir entretenir avant tout les liens sociaux. On l'a entendu... plein de gens retoutent son départ. Ça pourrait signer, comme beaucoup de cafés-restaurants du coin, la fermeture.
- Speaker #1
Oui, et j'ai vu des études récentes qui montrent un lien entre la disparition des barres tabac dans les villages et la montée du vote RN. C'est souvent le dernier lieu de sociabilisation, de rencontres, de brassages, qui disparaît. Et ça entraîne un affaiblissement des réseaux de solidarité. Apparemment, on en aurait perdu plus de 18 000 en 20 ans. Ça fait réfléchir.
- Speaker #0
Moi, il y a autre chose qui me pose question. D'un côté, on a Colette qui joue un rôle super important. Les moments rassembleurs, l'entraide, offrir un refuge. De l'autre, je peux comprendre qu'on ne veuille pas y consacrer sa vie. Ça semble plus tenable de faire tenir ce rôle sur une seule personne. Faut qu'on trouve des nouvelles organisations collectives. Pas des PME issues d'écoles de commerce. Pas non plus des écolieux où on fait de l'entre-soi. Faut qu'on arrive à faire du Colette, mais à plusieurs.
- Speaker #1
Et je pense qu'il faudrait aussi, collectivement, davantage reconnaître et valoriser tout ce travail de l'ombre, ce travail de soin. Ça donnerait envie à plus de monde de s'en emparer.
- Speaker #0
Ouais. Bon, en attendant, faut qu'on en prenne soin. De celles et ceux qui sont au cœur de ces collectifs.
- Speaker #1
C'est sûr. Mieux le conscientiser, y faire plus attention. Bon, et enfin, pour boucler la boucle, terminer avec les sardinades, je pense que ça nous montre aussi bien l'importance de faire la fête ensemble.
- Speaker #0
Ouais, ça résonne avec ce que dit Lumire, avec qui on discutait dans le premier épisode. L'importance de contrer celles et ceux qui veulent nous diviser avec de l'amour et de la joie. Tout est lié.
- Speaker #1
Merci d'avoir écouté cet épisode de Point commun. On vous partage quelques ressources pour aller plus loin, vous trouverez toutes les infos en description.
- Speaker #0
Et n'hésitez pas à nous soutenir en partageant cet épisode autour de vous, ou en mettant des étoiles, des pouces, des cœurs, ce que vous voulez.
- Speaker #1
On serait aussi trop content de recevoir vos réactions, vos avis, et aussi vos recommandations et vos idées pour continuer l'aventure.
- Speaker #0
Et à dans 15 jours, pour un nouvel épisode de Point commun.